et de Québec. La péninsule acadienne, par sa position maritime
intermédiaire entre cette dernière ville et Boston, devait attirer en
effet les premiers coups de l'ennemi et servir ensuite, si elle tombait
en son pouvoir, de point d'appui et, en cas de revers, de retraite à
l'expédition principale, dont le succès allait entraîner la prise de
toutes les possessions françaises de l'Amérique du Nord. L'Acadie depuis
le traité de Breda n'avait été inquiétée au dehors que par les corsaires
qui rôdaient occasionnellement sur ses côtes; et elle était demeurée au
dedans dans son état de léthargie et de langueur habituelle, dont elle
ne sortit que quand elle entendit le canon résonner à ses portes. Mais
en restant stationnaire elle avait reculé, car sa voisine la
Nouvelle-Angleterre avait parcouru un chemin prodigieux depuis 25 ans.
Aussi à la rupture de la paix en 1689, elle se trouva encore incapable
de se défendre. Sa faiblesse était telle, qu'un simple corsaire portant
110 hommes, s'était emparé en 1674 de Pantagoët, où M. de Chambly qui
avait remplacé le chevalier de Grandfontaine comme gouverneur, faisait
sa résidence. Le fort de Jemset dans la rivière St.-Jean, où commandait
M. de Marson, avait subi le même sort.
La cour s'était contentée d'y envoyer de temps en temps des personnes
d'expérience pour voir quel progrès elle avait fait et ce qu'exigeait sa
défense. Plusieurs de leurs rapports sont écrits avec soin et décèlent
une connaissance approfondie du pays. Dans celui de M. de Meules de
1685, la population de l'Acadie est portée à 900 âmes, ainsi elle ne
pouvait guère dépasser 1000 à la reprise des hostilités. Tous ces
commissaires recommandaient des améliorations qui n'étaient jamais
exécutées. M. Talon visita ce pays en 1672, en retournant en Europe,
principalement pour traiter avec le chevalier Temple qui avait manifesté
à Colbert le désir de se retirer sur les terres de France. Le roi devait
lui accorder des lettres de naturalisation et d'autres faveurs
particulières. Comme cet homme avait des talens et de la fortune, on
attendait de grands avantages de cette négociation pour l'Acadie; mais
les nuages qui couvraient peut-être alors la faveur du diplomate
anglais, et qui avaient été le motif de sa démarche auprès de la France,
s'étant dissipés, cette affaire n'eut pas de suite.
Quelque temps avant la guerre, Louis XIV y avait encore envoyé un
commissaire, M. Paquine, qui recommanda d'abandonner Port-Royal,
parceque l'accès en était difficile, et que ce poste était en outre trop
éloigné du Cap Breton, du Canada et de Terreneuve pour en être secouru.
Il suggéra de fortifier la Hève, Canseau et Pantagoët, et d'ouvrir un
chemin entre ce dernier poste et le Canada, projet dont Talon avait déjà
autrefois commencé l'exécution du côté de Québec[20]. Ces suggestions
furent approuvées du gouvernement; mais tandis qu'il délibérait sur la
manière de les accomplir, le chevalier Phipps parut.
[Note 20: _Documens de Paris_: Secrétairerie d'Etat, Albany. Collection
de M. Brodhead. Nous désignerons à l'avenir cette collection sous le nom
de _Documens de Paris_ simplement.]
Sa flottille, composée d'une frégate de 40 canons et de deux corvettes
avec des transports portant 700 hommes de débarquement, était arrivée
trop tard pour secourir en passant, comme elle en avait l'ordre, le fort
de Kaskébé situé dans le pays qui forme aujourd'hui l'Etat du Maine, et
qu'on savait attaqué par les Français; il venait de se rendre à M. de
Portneuf. Elle avait alors continué sa route vers Port-Royal, où elle
était arrivée le 20 mai (1690).
Il n'y avait que 72 soldats dans cette capitale dont les fortifications
étaient en ruines[21]. Le gouverneur, M. de Manneval, obtint une
capitulation honorable; mais lorsque Phipps découvrit la faiblesse de la
garnison et le mauvais état de la place, il regretta les termes
avantageux qu'il avait accordés, et, à l'exemple de Charnisé, il pilla
les habitans; car on se faisait peu de scrupule de violer sa parole dans
cette contrée lointaine et presqu'oubliée, où le mal comme le bien
restait inconnu. Après les avoir forcés de prêter serment de fidélité
l'Angleterre, et avoir nommé six magistrats au milieu d'eux, il remit à
la voile emmenant prisonniers M. de Manneval, 39 soldats et deux
prêtres. Delà il courut à Chedabouctou, où M. de Montorgueil occupait un
fort avec 14 hommes et fit une si vigoureuse défense, que les assaillans
furent obligés d'y mettre le feu. A l'île Percée, Phipps ne laissa rien
debout, il brûla jusqu'à l'humble chapelle des habitans. Chargé de
dépouilles il retourna dans son pays glorieux de ses faciles succès.
[Note 21: _Documens de Paris_.]
Après son départ l'Acadie fut pendant quelque temps en proie aux
déprédations de deux corsaires, qui firent prisonniers M. Perrot
prédécesseur de M. de Manneval et ancien gouverneur de Montréal, ainsi
que plusieurs autres personnes. Ils incendièrent Port-Royal resté sans
chef, massacrèrent quelques habitans, et enlevèrent, presqu'aux yeux du
chevalier de Villebon, qui arrivait d'Europe sur ces entrefaites, le
vaisseau qui l'avait amené avec les présens pour les Indiens qui se
trouvaient à bord. Malgré cette perte, les Sauvages protestèrent de leur
fidélité à la France dans un conseil convoqué par M. de Villebon, et ils
lui dirent qu'ils avaient reçu de la poudre et des balles, qu'ils
étaient satisfaits, qu'ils lui rendraient bon compte des ennemis. On a
vu en effet qu'ils n'avaient pas besoin d'être sollicités pour agir. Ils
avaient plusieurs sujets de plaintes contre les Anglais, qui avaient mis
peu de soin à remplir fidèlement les traités conclus avec eux[22]. Les
treize ans écoulés depuis la trahison du major Waldron, qui avait fait
tomber à Cocheco par surprise 400 des leurs entre ses mains, dont 200
avaient été mis au gibet ou réduits en esclavage, ces treize ans,
disons-nous, n'avaient pas éteint leur soif insatiable de vengeance. Ils
avaient vu arriver avec joie le moment de satisfaire les mânes de leurs
frères qu'on avait fait périr ainsi d'une mort ignoble; et le major
Waldron fut leur première victime. Ils le surprirent à Dover, sur la
frontière, où il résidait. Ils mirent cet officier, âgé alors de plus de
80 ans, dans un fauteuil placé sur une table, et ils lui demandaient par
ironie, qui va maintenant juger les Indiens? Ils lui coupèrent le nez et
les oreilles, et lui firent subir mille cruautés; jusqu'à ce qu'épuisé
par la perte de son sang, il tomba de son siège sur la pointe de son
épée qu'un de ces barbares avança sous lui, et il expira (Belknap).
Cette vengeance indienne fut le signal des hostilités. On sait ce qu'ils
firent ensuite.
[Note 22: Belknap: _History of New-Hampshire_.]
Cependant tandis que M. de Villebon prenait paisiblement possession de
l'Acadie, et que le chevalier Nelson, envoyé de Boston pour
l'administrer, tombait entre les mains des Français avec le vaisseau qui
le portait, la Grande-Bretagne, qui s'en croyait encore maîtresse,
réunissait cette province au Massachusetts à la suite des troubles dont
nous avons parlé dans le dernier chapitre, et qui avait fini par le
retrait des vieilles chartes de la Nouvelle-Angleterre. Il paraît qu'à
cette époque mère-patrie avait résolu de réunir ensemble toutes les
colonies depuis la Nouvelle-Ecosse jusqu'à la baie de Delaware, afin de
mettre une barrière a l'extension des établissemens français[23].
Avait-elle le projet d'établir un pareil rempart contre la puissance des
Etats-Unis, lorsqu'elle a réuni récemment les Canadas et laissé
entrevoir l'addition future à cette réunion des colonies du golfe
St.-Laurent? Ou bien n'a-t-elle voulu dans cette occasion que donner le
change à la crédulité vulgaire sur son véritable dessein? Toujours
est-il vrai que la Nouvelle-Angleterre perdit une partie de ses libertés
et que l'union en question n'eut jamais lieu.
[Note 23: _Lettre officielle de M. Blaithwait à M. Randolph._ (1687).
«This union, dit-il, besides other advantages, will be terrible to the
French and make them proceed with more caution than they have lately
done».]
L'amiral Phipps de retour à Boston mit la dernière main aux préparatifs
de l'expédition de Québec, qu'on avait continués avec activité pendant
son absence. La flotte réunie comptait 35 vaisseaux dont le plus fort
portait 44 canons. On y fit monter environ 2,000 hommes de troupes de
débarquement. Les habitans de la ville voyaient du rivage cette force
imposante avec orgueil, et ils se complaisaient dans la pensée qu'elle
était composée uniquement d'Américains, d'enfans du pays; que la
métropole n'y avait point fourni d'auxiliaires, et que le Canada, ne
pouvant opposer qu'une résistance inutile, viendrait proclamer par sa
soumission leur puissance et leur supériorité. Ils se disaient encore
qu'après un pareil sacrifice d'hommes et d'argent, qu'après un
témoignage aussi éclatant de leur patriotisme et de leur loyauté, ils ne
pouvaient manquer de mériter la faveur du roi, et d'obtenir le
rétablissement de leur constitution. Il paraît qu'en effet c'était en
partie pour lui montrer leur attachement qu'ils avaient offert avec tant
d'empressement à l'Angleterre de l'aider à s'emparer des possessions
françaises[24].
[Note 24: «There was a still further inducement, they hoped to recommend
themselves to the King's favour and to obtain the establishment of their
government.» On a vu ailleurs comment leur constitution avait été
abolie.
Hutchinson: _The History of Massachusetts Bay._]
Cependant M. de Frontenac était fort inquiet; sa situation véritablement
était des plus critiques. Il n'est guère permis de douter que si la
flotte de l'amiral Phipps et l'armée du général Winthrop eussent pu
coordonner leurs mouvemens et attaquer ce pays à la fois par le levant
et par le couchant, il n'eût couru les plus grands dangers, parceque
cette combinaison l'eût obligé de diviser ses forces qui, réunies,
n'excédaient pas le plus faible des deux corps envahissans. Mais la
fortune et le courage brisèrent heureusement cette dangereuse
combinaison, et avec elle dissipèrent les craintes sinistres qu'elle
avait fait naître.
L'armée du général Winthrop rapidement levée, armée et enrégimentée,
était campée sur les bords du lac George, attendant l'arrivée de
l'amiral Phipps dans le fleuve St.-Laurent pour marcher sur Montréal,
lorsqu'une épidémie éclata dans ses rangs et se communiqua aux Iroquois
auxiliaires; en peu de temps elle eut fait périr plus de 300 hommes. Les
Sauvages, effrayés de cette mortalité, se hâtèrent de s'éloigner des
Anglais, qu'ils accusèrent de les avoir empoisonnés. Les troupes de
Winthrop, déjà découragées par la division des chefs, et affaiblies
maintenant par la contagion, se retirèrent d'abord à Albany, puis
abandonnèrent leurs drapeaux, et chacun rentra dans ses foyers. Ainsi se
dissipa le nuage qui, suspendu au flanc des montagnes du lac George,
menaçait le Canada du côté de l'occident. A la première nouvelle des
mouvemens de cette armée, le comte de Frontenac avait fait rassembler à
la hâte les troupes, les milices, et les Indiens dont il pouvait
disposer. Douze cents hommes s'étaient trouvés réunis à la Prairie de la
Magdeleine pour barrer le chemin aux ennemis, et leur disputer la
victoire sur la rive droite du St.-Laurent.
La retraite de Winthrop débarrassa le gouverneur d'une grave inquiétude,
car il dut croire alors que l'attaque de l'Acadie avait occupé trop
longtemps l'Amiral Phipps pour lui permettre d'entreprendre celle de
Québec dans la même saison, et que c'était là peut être le motif réel du
décampement de l'armée de terre, explication raisonnable vu que les deux
forces devaient agir simultanément. Il se préparait donc à redescendre à
Québec pour renvoyer chez eux les habitans qui avaient pris les armes à
la première alarme, lorsqu'il reçut coup sur coup plusieurs lettres du
major Provot, qui commandait par intérim dans la capitale, dont une lui
annonçait le départ de la flotte de Boston, suivant la nouvelle apportée
par un Indien venu de la baie de Fondy par terre en douze jours, et les
autres, l'arrivée de cette flotte et ses progrès dans le fleuve. Il
partit immédiatement et envoya en chemin l'ordre aux gouverneurs de
Montréal et des Trois-Rivières, MM. de Callières et de Ramsay, de
descendre à marches forcées avec toutes leurs troupes, à la réserve de
quelques compagnies qui seraient laissées pour garder Montréal, et de se
faire suivre par tous les habitans qu'ils pourraient rassembler sur leur
route. Il arriva lui-même dans la capitale, dans la soirée du 14 après
avoir failli périr dans la fragile embarcation qu'il avait choisie pour
descendre plus rapidement le fleuve. L'ennemi était déjà au pied de
l'île d'Orléans. C'était presqu'une surprise.
Heureusement, le major Provot était un officier très intelligent. Dans
l'espace de cinq jours il avait fait travailler avec tant d'activité aux
défenses de la ville qu'il l'avait mise à l'abri d'un coup de main. Le
gouverneur satisfait n'eut qu'à faire ajouter quelques retranchemens et
à confirmer le commandement déjà donné aux milices des deux rives du
fleuve, en bas de Québec, de se tenir prêtes à marcher au premier ordre.
Toute la population montrait un élan, une détermination qui faisaient
bien augurer du succès.
Les fortifications s'étendaient du palais de l'intendant sur la rivière
St. Charles à l'emplacement qu'occupe aujourd'hui la citadelle. C'était
tout simplement des palissades, excepté le château St.-Louis qui était
en pierre et qui occupait une partie de cette ligne défendue par trois
petites batteries placées à ses deux extrémités et au centre. Cette
ligne protégeait la haute-ville. Il y avait une autre ligne de feu sur
les quais, à la basse-ville, composée aussi de trois batteries qui
occupaient les intervalles des batteries supérieures. La communication
de la ville basse à la haute était coupée par trois retranchemens garnis
de chevaux de frise, et les autres issues de la ville, qui n'avaient
point de portes, avaient été barricadées.
La flotte ennemie parut en vue de Québec le 16 octobre au matin; du
sommet du cap l'on put en compter les voiles. L'amiral Phipps détacha
immédiatement un officier pour sommer la place de se rendre. On banda
les yeux à cet envoyé, et, avant de le conduire au château, on le
promena longtemps autour de la ville comme si on eût circulé au milieu
des chausses-trapes, des chevaux de frise et des retranchemens; un bruit
d'hommes, d'armes et de canons qu'il entendait ne fit qu'augmenter sa
surprise, car les Anglais croyaient la ville désarmée et hors d'état de
se défendre. Mais lorsque le bandeau tomba de ses yeux, et qu'il se vit
en présence du gouverneur entouré des principaux personnages du pays, au
milieu d'une salle remplie d'officiers, il présenta en tremblant sa
sommation, dont les termes arrogans contrastaient singulièrement avec
son air consterné, et révoltèrent tous les assistans, surtout M. de
Varennes, qui ne put s'empêcher d'élever la voix dans l'assemblée et
d'exprimer son indignation avec une franchise toute de soldat. L'amiral
Phipps demandait en substance que le Canada et ses habitans se
livrassent à sa discrétion, et qu'en bon chrétien il leur pardonnerait
le passé. Le gouverneur, piqué du manque de convenances dans les paroles
de cet amiral, répondit sur le même ton: «Je ne connais point, dit-il,
le roi Guillaume, mais je sais que le prince d'Orange est un usurpateur,
qui a violé les droits les plus sacrés du sang et de la religion en
détrônant le roi son beau-père. Je ne connais pas d'autre souverain
légitime que Jacques II. Quant aux conditions offertes par le chevalier
Phipps, a-t-il pu croire que si j'étais disposé à les accepter, tant de
braves gens y voulussent consentir, et me conseillassent de me fier à la
parole d'un homme qui a violé la capitulation qu'il avait faite avec le
gouverneur de l'Acadie.» Ces derniers mots qui, comme on l'a vu, étaient
vrais, avaient quelque chose de dur pour l'amiral. Le hérault demanda sa
réponse par écrit: «Allez, lui dit-il, je vais répondre à votre maître
par la bouche de mes canons; qu'il apprenne que ce n'est pas de la sorte
qu'on fait sommer un homme comme moi.»
Les batteries de la basse-ville commencèrent le feu bientôt après et
abattirent des premiers coups le pavillon du vaisseau de Phipps, que des
Canadiens allèrent enlever à la nage et malgré un feu très vif dirigé
sur eux de la flotte. Ce drapeau est resté suspendu à la voûte de la
cathédrale de Québec jusqu'à l'incendie de cet édifice en 1759.
L'ennemi fut deux jours sans rien entreprendre, quoique son plan
d'attaque eût été arrêté dès le matin de son arrivée. D'après ce plan
les troupes devaient débarquer au nord de la rivière St.-Charles, et les
chaloupes entrer dans cette rivière pour les traverser au sud, c'est à
dire du côté de la ville, où elles leur porteraient ensuite leurs
vivres, leur artillerie et tout leur matériel de guerre. Cette opération
accomplie, la flotte devait s'approcher de la ville en détachant
quelques uns de ses vaisseaux au-dessus de la place comme pour aller y
débarquer un nouveau corps. Pendant cette feinte pour tromper sur le
vrai point d'attaque, les troupes déjà débarquées sur la rivière
St.-Charles graviraient les hauteurs de Québec, d'où elles feraient un
signal, et au même instant 200 hommes s'élanceraient de la flotte sur la
basse et la haute ville. On va voir comment l'ennemi exécuta ce hardi
projet. Il y avait déjà deux jours qu'il était arrivé, et il n'avait
rien fait encore. Le 18 enfin, il débarqua 1300 hommes sous les ordres
du major Walley[25] sur la plage entre Beauport et la ville. Ils furent
immédiatement attaqués par environ 300 Canadiens, qui, profitant
habilement du terrain marécageux et boisé en cet endroit, leur firent
essuyer une perte d'une soixantaine d'hommes; mais ils eurent à
regretter de leur côté, entre autres M. de la Touche, fils du seigneur
de Champlain, et le chevalier de Clermont, qui furent tués. M. Juchereau
de St.-Denis, seigneur de Beauport, qui commandait le détachement, eut
le bras casse. Le roi pour le récompenser de sa bonne conduite
l'anoblit, lui et M. Hertel, qui se distingua aussi dans ce siège à la
tête des milices des Trois-Rivières.
[Note 25: _Major Walley's Journal of the expedition against Canada_ in
1690, inséré au long dans l'_Histoire du Canada_ de M. Smith.]
Cependant l'amiral Phipps sans attendre que le major Walley se fût
emparé des hauteurs qu'il avait charge d'occuper avec ses forces, vint
se ranger en bataille devant la ville pour la bombarder, et il commença
un feu très vif. Nos batteries ripostèrent avec ardeur et beaucoup de
précision. La canonnade dura ainsi jusqu'à la nuit avec la même vigueur
de part et d'autre. Ce combat dans le magnifique bassin de Québec
présentait un spectacle grandiose. Les détonations retentissaient de
montagne en montagne, d'un côté jusqu'à la cime des Alléghanys, et de
l'autre jusqu'à celle des Laurentides, tandis que des nuages de fumée où
étincelaient des feux, roulaient sur les flots et le long des flancs
escarpés de Québec hérissés de canons. La canonnade recommença le
lendemain matin, mais l'on s'aperçut bientôt que le feu des vaisseaux
diminuait. A midi, en effet, il avait cessé entièrement. La flotte était
fort maltraitée, surtout le vaisseau amiral qui était percé à l'eau en
plusieurs endroits, avait toutes ses manoeuvres coupées, et son grand
mât presque rompu. Dans cet état Phipps, n'ayant fait aucune impression
sur la ville, donna l'ordre de la retraite, et les vaisseaux défilèrent
vers l'île d'Orléans. Les troupes, qui de Beauport avaient eu l'oeil sur
eux sans comprendre leur attaque précipitée, aperçurent ce mouvement
rétrograde avec douleur, et de ce moment elles perdirent tout espoir de
prendre Québec. Néanmoins, ayant reçu cinq pièces de campagne dans la
nuit, elles se mirent de nouveau en mouvement le 20, protégées par une
avant-garde à leur tête et des éclaireurs sur leurs flancs, pour forcer
le passage de là rivière St.-Charles. Mais après avoir côtoyé quelque
temps cette rivière, elles rencontrèrent MM. de Longueuil et de
Ste.-Hélène à la tête de 200 volontaires qui avaient chargé leurs fusils
de trois balles et qui, leur barrant le chemin, les arrêtèrent d'abord
tout court, puis les forcèrent ensuite de se réfugier dans un petit
bois. Pendant l'engagement M. de Frontenac s'était avancé en personne à
la tête de 3 bataillons et les avait rangés en bataille devant la
rivière St.-Charles, dans le dessein de la traverser si les volontaires
étaient forcés de reculer. M. de Ste.-Hélène reçut dans ce combat une
blessure mortelle. C'était un des hommes les plus spirituels et les plus
aimables, et l'un des officiers les plus intrépides, qu'eût ce pays. Sa
mort causa un regret universel chez les Canadiens. Il était frère de M.
d'Iberville.
Le jour suivant les ennemis firent un troisième effort, qui n'eut pas
plus de succès que les deux premiers. Ces échecs répétés devant quelques
petits détachemens de milices achevèrent de les démoraliser, d'autant
plus que pour atteindre la ville ils avaient toujours une rivière à
passer, le gros des Français à combattre, et qu'ils ne pouvaient plus
compter sur la flotte pour appuyer leur mouvement. En conséquence il fut
décidé dans un conseil de guerre de se rembarquer; ce qui fut effectué
avec une si grande précipitation, au milieu d'une nuit orageuse et très
obscure, que l'artillerie fut abandonnée sur le rivage quoiqu'il n'y eut
pas de poursuite.
Ainsi à la fin d'octobre, le Canada se trouva délivré de deux armées
puissantes, dont l'une avait été dissipée par les maladies et l'autre
par le courage des habitans, qui avaient fait, dit une dépêche, tout ce
qu'on pouvait attendre de bons soldats, et qui méritèrent par conséquent
toutes les louanges que leur donna leur gouverneur. La levée du siége de
Québec fit assez de sensation en France, au milieu même des victoires
éclatantes qu'elle remportait sur l'Europe, pour que le roi en perpétuât
le souvenir par une médaille. Le comte de Frontenac donna, comme
trophée, deux des canons abandonnés par l'ennemi à un habitant nommé
Carré, qui, par l'habileté de ses manoeuvres à la tête de quelques
Canadiens, avait conquis l'admiration générale.
Dans sa retraite dans le bas du fleuve, la flotte ennemie fut assaillie
par des vents tempestueux; un vaisseau fut jeté à la côte sur l'île
d'Anticosti, où la plus grande partie de l'équipage périt de faim et de
froid, plusieurs sombrèrent en mer et se perdirent corps et bien;
d'autres enfin furent chassés jusque dans les Antilles. Le reste
atteignit Boston avec peine. Plus de 1000 hommes périrent par les
maladies, par le feu et par les naufrages dans cette expédition qui
coûta au-delà de £40,000[26] à la Nouvelle-Angleterre.
[Note 26: _The British Empire in America._]
Les colonies anglaises avaient regardé le Canada comme une conquête
assurée. Le retour des débris de leur flotte, après avoir subi une
défaite, les remplit d'étonnement et d'humiliation. Elles s'étaient
vantées d'avance de leurs succès; elles avaient compté sur les
dépouilles des vaincus pour payer les frais de la guerre, et elles
n'avaient pas pourvu à la solde des troupes, qui, revenues de
l'expédition, furent sur le point de se mutiner, parce qu'on n'avait pas
de quoi les satisfaire. L'on se hâta de mettre un impôt; mais les
soldats ne voulurent pas attendre qu'il fût rentré. Pour sortir
d'embarras on eut recours au papier-monnaie, le premier qu'on eût encore
vu dans ces colonies. L'on fabriqua des billets, dits billets de crédit,
de diverses dénominations depuis deux chelins jusqu'à dix louis, qui
furent reçus comme de l'argent par le trésor[27]. Ainsi le Canada avec
ses 11,000 habitans avait non seulement repoussé l'invasion, mais encore
épuisé les ressources financières de provinces infiniment plus riches et
20 fois plus populeuses que lui.
[Note 27: Hutchinson.]