Nous avons dit que l'amiral Phipps était chargé de s'emparer de l'Acadie

et de Québec. La péninsule acadienne, par sa position maritime

intermédiaire entre cette dernière ville et Boston, devait attirer en

effet les premiers coups de l'ennemi et servir ensuite, si elle tombait

en son pouvoir, de point d'appui et, en cas de revers, de retraite à

l'expédition principale, dont le succès allait entraîner la prise de

toutes les possessions françaises de l'Amérique du Nord. L'Acadie depuis

le traité de Breda n'avait été inquiétée au dehors que par les corsaires

qui rôdaient occasionnellement sur ses côtes; et elle était demeurée au

dedans dans son état de léthargie et de langueur habituelle, dont elle

ne sortit que quand elle entendit le canon résonner à ses portes. Mais

en restant stationnaire elle avait reculé, car sa voisine la

Nouvelle-Angleterre avait parcouru un chemin prodigieux depuis 25 ans.

Aussi à la rupture de la paix en 1689, elle se trouva encore incapable

de se défendre. Sa faiblesse était telle, qu'un simple corsaire portant

110 hommes, s'était emparé en 1674 de Pantagoët, où M. de Chambly qui

avait remplacé le chevalier de Grandfontaine comme gouverneur, faisait

sa résidence. Le fort de Jemset dans la rivière St.-Jean, où commandait

M. de Marson, avait subi le même sort.

La cour s'était contentée d'y envoyer de temps en temps des personnes

d'expérience pour voir quel progrès elle avait fait et ce qu'exigeait sa

défense. Plusieurs de leurs rapports sont écrits avec soin et décèlent

une connaissance approfondie du pays. Dans celui de M. de Meules de

1685, la population de l'Acadie est portée à 900 âmes, ainsi elle ne

pouvait guère dépasser 1000 à la reprise des hostilités. Tous ces

commissaires recommandaient des améliorations qui n'étaient jamais

exécutées. M. Talon visita ce pays en 1672, en retournant en Europe,

principalement pour traiter avec le chevalier Temple qui avait manifesté

à Colbert le désir de se retirer sur les terres de France. Le roi devait

lui accorder des lettres de naturalisation et d'autres faveurs

particulières. Comme cet homme avait des talens et de la fortune, on

attendait de grands avantages de cette négociation pour l'Acadie; mais

les nuages qui couvraient peut-être alors la faveur du diplomate

anglais, et qui avaient été le motif de sa démarche auprès de la France,

s'étant dissipés, cette affaire n'eut pas de suite.

Quelque temps avant la guerre, Louis XIV y avait encore envoyé un

commissaire, M. Paquine, qui recommanda d'abandonner Port-Royal,

parceque l'accès en était difficile, et que ce poste était en outre trop

éloigné du Cap Breton, du Canada et de Terreneuve pour en être secouru.

Il suggéra de fortifier la Hève, Canseau et Pantagoët, et d'ouvrir un

chemin entre ce dernier poste et le Canada, projet dont Talon avait déjà

autrefois commencé l'exécution du côté de Québec[20]. Ces suggestions

furent approuvées du gouvernement; mais tandis qu'il délibérait sur la

manière de les accomplir, le chevalier Phipps parut.

[Note 20: _Documens de Paris_: Secrétairerie d'Etat, Albany. Collection

de M. Brodhead. Nous désignerons à l'avenir cette collection sous le nom

de _Documens de Paris_ simplement.]

Sa flottille, composée d'une frégate de 40 canons et de deux corvettes

avec des transports portant 700 hommes de débarquement, était arrivée

trop tard pour secourir en passant, comme elle en avait l'ordre, le fort

de Kaskébé situé dans le pays qui forme aujourd'hui l'Etat du Maine, et

qu'on savait attaqué par les Français; il venait de se rendre à M. de

Portneuf. Elle avait alors continué sa route vers Port-Royal, où elle

était arrivée le 20 mai (1690).

Il n'y avait que 72 soldats dans cette capitale dont les fortifications

étaient en ruines[21]. Le gouverneur, M. de Manneval, obtint une

capitulation honorable; mais lorsque Phipps découvrit la faiblesse de la

garnison et le mauvais état de la place, il regretta les termes

avantageux qu'il avait accordés, et, à l'exemple de Charnisé, il pilla

les habitans; car on se faisait peu de scrupule de violer sa parole dans

cette contrée lointaine et presqu'oubliée, où le mal comme le bien

restait inconnu. Après les avoir forcés de prêter serment de fidélité

l'Angleterre, et avoir nommé six magistrats au milieu d'eux, il remit à

la voile emmenant prisonniers M. de Manneval, 39 soldats et deux

prêtres. Delà il courut à Chedabouctou, où M. de Montorgueil occupait un

fort avec 14 hommes et fit une si vigoureuse défense, que les assaillans

furent obligés d'y mettre le feu. A l'île Percée, Phipps ne laissa rien

debout, il brûla jusqu'à l'humble chapelle des habitans. Chargé de

dépouilles il retourna dans son pays glorieux de ses faciles succès.

[Note 21: _Documens de Paris_.]

Après son départ l'Acadie fut pendant quelque temps en proie aux

déprédations de deux corsaires, qui firent prisonniers M. Perrot

prédécesseur de M. de Manneval et ancien gouverneur de Montréal, ainsi

que plusieurs autres personnes. Ils incendièrent Port-Royal resté sans

chef, massacrèrent quelques habitans, et enlevèrent, presqu'aux yeux du

chevalier de Villebon, qui arrivait d'Europe sur ces entrefaites, le

vaisseau qui l'avait amené avec les présens pour les Indiens qui se

trouvaient à bord. Malgré cette perte, les Sauvages protestèrent de leur

fidélité à la France dans un conseil convoqué par M. de Villebon, et ils

lui dirent qu'ils avaient reçu de la poudre et des balles, qu'ils

étaient satisfaits, qu'ils lui rendraient bon compte des ennemis. On a

vu en effet qu'ils n'avaient pas besoin d'être sollicités pour agir. Ils

avaient plusieurs sujets de plaintes contre les Anglais, qui avaient mis

peu de soin à remplir fidèlement les traités conclus avec eux[22]. Les

treize ans écoulés depuis la trahison du major Waldron, qui avait fait

tomber à Cocheco par surprise 400 des leurs entre ses mains, dont 200

avaient été mis au gibet ou réduits en esclavage, ces treize ans,

disons-nous, n'avaient pas éteint leur soif insatiable de vengeance. Ils

avaient vu arriver avec joie le moment de satisfaire les mânes de leurs

frères qu'on avait fait périr ainsi d'une mort ignoble; et le major

Waldron fut leur première victime. Ils le surprirent à Dover, sur la

frontière, où il résidait. Ils mirent cet officier, âgé alors de plus de

80 ans, dans un fauteuil placé sur une table, et ils lui demandaient par

ironie, qui va maintenant juger les Indiens? Ils lui coupèrent le nez et

les oreilles, et lui firent subir mille cruautés; jusqu'à ce qu'épuisé

par la perte de son sang, il tomba de son siège sur la pointe de son

épée qu'un de ces barbares avança sous lui, et il expira (Belknap).

Cette vengeance indienne fut le signal des hostilités. On sait ce qu'ils

firent ensuite.

[Note 22: Belknap: _History of New-Hampshire_.]

Cependant tandis que M. de Villebon prenait paisiblement possession de

l'Acadie, et que le chevalier Nelson, envoyé de Boston pour

l'administrer, tombait entre les mains des Français avec le vaisseau qui

le portait, la Grande-Bretagne, qui s'en croyait encore maîtresse,

réunissait cette province au Massachusetts à la suite des troubles dont

nous avons parlé dans le dernier chapitre, et qui avait fini par le

retrait des vieilles chartes de la Nouvelle-Angleterre. Il paraît qu'à

cette époque mère-patrie avait résolu de réunir ensemble toutes les

colonies depuis la Nouvelle-Ecosse jusqu'à la baie de Delaware, afin de

mettre une barrière a l'extension des établissemens français[23].

Avait-elle le projet d'établir un pareil rempart contre la puissance des

Etats-Unis, lorsqu'elle a réuni récemment les Canadas et laissé

entrevoir l'addition future à cette réunion des colonies du golfe

St.-Laurent? Ou bien n'a-t-elle voulu dans cette occasion que donner le

change à la crédulité vulgaire sur son véritable dessein? Toujours

est-il vrai que la Nouvelle-Angleterre perdit une partie de ses libertés

et que l'union en question n'eut jamais lieu.

[Note 23: _Lettre officielle de M. Blaithwait à M. Randolph._ (1687).

«This union, dit-il, besides other advantages, will be terrible to the

French and make them proceed with more caution than they have lately

done».]

L'amiral Phipps de retour à Boston mit la dernière main aux préparatifs

de l'expédition de Québec, qu'on avait continués avec activité pendant

son absence. La flotte réunie comptait 35 vaisseaux dont le plus fort

portait 44 canons. On y fit monter environ 2,000 hommes de troupes de

débarquement. Les habitans de la ville voyaient du rivage cette force

imposante avec orgueil, et ils se complaisaient dans la pensée qu'elle

était composée uniquement d'Américains, d'enfans du pays; que la

métropole n'y avait point fourni d'auxiliaires, et que le Canada, ne

pouvant opposer qu'une résistance inutile, viendrait proclamer par sa

soumission leur puissance et leur supériorité. Ils se disaient encore

qu'après un pareil sacrifice d'hommes et d'argent, qu'après un

témoignage aussi éclatant de leur patriotisme et de leur loyauté, ils ne

pouvaient manquer de mériter la faveur du roi, et d'obtenir le

rétablissement de leur constitution. Il paraît qu'en effet c'était en

partie pour lui montrer leur attachement qu'ils avaient offert avec tant

d'empressement à l'Angleterre de l'aider à s'emparer des possessions

françaises[24].

[Note 24: «There was a still further inducement, they hoped to recommend

themselves to the King's favour and to obtain the establishment of their

government.» On a vu ailleurs comment leur constitution avait été

abolie.

Hutchinson: _The History of Massachusetts Bay._]

Cependant M. de Frontenac était fort inquiet; sa situation véritablement

était des plus critiques. Il n'est guère permis de douter que si la

flotte de l'amiral Phipps et l'armée du général Winthrop eussent pu

coordonner leurs mouvemens et attaquer ce pays à la fois par le levant

et par le couchant, il n'eût couru les plus grands dangers, parceque

cette combinaison l'eût obligé de diviser ses forces qui, réunies,

n'excédaient pas le plus faible des deux corps envahissans. Mais la

fortune et le courage brisèrent heureusement cette dangereuse

combinaison, et avec elle dissipèrent les craintes sinistres qu'elle

avait fait naître.

L'armée du général Winthrop rapidement levée, armée et enrégimentée,

était campée sur les bords du lac George, attendant l'arrivée de

l'amiral Phipps dans le fleuve St.-Laurent pour marcher sur Montréal,

lorsqu'une épidémie éclata dans ses rangs et se communiqua aux Iroquois

auxiliaires; en peu de temps elle eut fait périr plus de 300 hommes. Les

Sauvages, effrayés de cette mortalité, se hâtèrent de s'éloigner des

Anglais, qu'ils accusèrent de les avoir empoisonnés. Les troupes de

Winthrop, déjà découragées par la division des chefs, et affaiblies

maintenant par la contagion, se retirèrent d'abord à Albany, puis

abandonnèrent leurs drapeaux, et chacun rentra dans ses foyers. Ainsi se

dissipa le nuage qui, suspendu au flanc des montagnes du lac George,

menaçait le Canada du côté de l'occident. A la première nouvelle des

mouvemens de cette armée, le comte de Frontenac avait fait rassembler à

la hâte les troupes, les milices, et les Indiens dont il pouvait

disposer. Douze cents hommes s'étaient trouvés réunis à la Prairie de la

Magdeleine pour barrer le chemin aux ennemis, et leur disputer la

victoire sur la rive droite du St.-Laurent.

La retraite de Winthrop débarrassa le gouverneur d'une grave inquiétude,

car il dut croire alors que l'attaque de l'Acadie avait occupé trop

longtemps l'Amiral Phipps pour lui permettre d'entreprendre celle de

Québec dans la même saison, et que c'était là peut être le motif réel du

décampement de l'armée de terre, explication raisonnable vu que les deux

forces devaient agir simultanément. Il se préparait donc à redescendre à

Québec pour renvoyer chez eux les habitans qui avaient pris les armes à

la première alarme, lorsqu'il reçut coup sur coup plusieurs lettres du

major Provot, qui commandait par intérim dans la capitale, dont une lui

annonçait le départ de la flotte de Boston, suivant la nouvelle apportée

par un Indien venu de la baie de Fondy par terre en douze jours, et les

autres, l'arrivée de cette flotte et ses progrès dans le fleuve. Il

partit immédiatement et envoya en chemin l'ordre aux gouverneurs de

Montréal et des Trois-Rivières, MM. de Callières et de Ramsay, de

descendre à marches forcées avec toutes leurs troupes, à la réserve de

quelques compagnies qui seraient laissées pour garder Montréal, et de se

faire suivre par tous les habitans qu'ils pourraient rassembler sur leur

route. Il arriva lui-même dans la capitale, dans la soirée du 14 après

avoir failli périr dans la fragile embarcation qu'il avait choisie pour

descendre plus rapidement le fleuve. L'ennemi était déjà au pied de

l'île d'Orléans. C'était presqu'une surprise.

Heureusement, le major Provot était un officier très intelligent. Dans

l'espace de cinq jours il avait fait travailler avec tant d'activité aux

défenses de la ville qu'il l'avait mise à l'abri d'un coup de main. Le

gouverneur satisfait n'eut qu'à faire ajouter quelques retranchemens et

à confirmer le commandement déjà donné aux milices des deux rives du

fleuve, en bas de Québec, de se tenir prêtes à marcher au premier ordre.

Toute la population montrait un élan, une détermination qui faisaient

bien augurer du succès.

Les fortifications s'étendaient du palais de l'intendant sur la rivière

St. Charles à l'emplacement qu'occupe aujourd'hui la citadelle. C'était

tout simplement des palissades, excepté le château St.-Louis qui était

en pierre et qui occupait une partie de cette ligne défendue par trois

petites batteries placées à ses deux extrémités et au centre. Cette

ligne protégeait la haute-ville. Il y avait une autre ligne de feu sur

les quais, à la basse-ville, composée aussi de trois batteries qui

occupaient les intervalles des batteries supérieures. La communication

de la ville basse à la haute était coupée par trois retranchemens garnis

de chevaux de frise, et les autres issues de la ville, qui n'avaient

point de portes, avaient été barricadées.

La flotte ennemie parut en vue de Québec le 16 octobre au matin; du

sommet du cap l'on put en compter les voiles. L'amiral Phipps détacha

immédiatement un officier pour sommer la place de se rendre. On banda

les yeux à cet envoyé, et, avant de le conduire au château, on le

promena longtemps autour de la ville comme si on eût circulé au milieu

des chausses-trapes, des chevaux de frise et des retranchemens; un bruit

d'hommes, d'armes et de canons qu'il entendait ne fit qu'augmenter sa

surprise, car les Anglais croyaient la ville désarmée et hors d'état de

se défendre. Mais lorsque le bandeau tomba de ses yeux, et qu'il se vit

en présence du gouverneur entouré des principaux personnages du pays, au

milieu d'une salle remplie d'officiers, il présenta en tremblant sa

sommation, dont les termes arrogans contrastaient singulièrement avec

son air consterné, et révoltèrent tous les assistans, surtout M. de

Varennes, qui ne put s'empêcher d'élever la voix dans l'assemblée et

d'exprimer son indignation avec une franchise toute de soldat. L'amiral

Phipps demandait en substance que le Canada et ses habitans se

livrassent à sa discrétion, et qu'en bon chrétien il leur pardonnerait

le passé. Le gouverneur, piqué du manque de convenances dans les paroles

de cet amiral, répondit sur le même ton: «Je ne connais point, dit-il,

le roi Guillaume, mais je sais que le prince d'Orange est un usurpateur,

qui a violé les droits les plus sacrés du sang et de la religion en

détrônant le roi son beau-père. Je ne connais pas d'autre souverain

légitime que Jacques II. Quant aux conditions offertes par le chevalier

Phipps, a-t-il pu croire que si j'étais disposé à les accepter, tant de

braves gens y voulussent consentir, et me conseillassent de me fier à la

parole d'un homme qui a violé la capitulation qu'il avait faite avec le

gouverneur de l'Acadie.» Ces derniers mots qui, comme on l'a vu, étaient

vrais, avaient quelque chose de dur pour l'amiral. Le hérault demanda sa

réponse par écrit: «Allez, lui dit-il, je vais répondre à votre maître

par la bouche de mes canons; qu'il apprenne que ce n'est pas de la sorte

qu'on fait sommer un homme comme moi.»

Les batteries de la basse-ville commencèrent le feu bientôt après et

abattirent des premiers coups le pavillon du vaisseau de Phipps, que des

Canadiens allèrent enlever à la nage et malgré un feu très vif dirigé

sur eux de la flotte. Ce drapeau est resté suspendu à la voûte de la

cathédrale de Québec jusqu'à l'incendie de cet édifice en 1759.

L'ennemi fut deux jours sans rien entreprendre, quoique son plan

d'attaque eût été arrêté dès le matin de son arrivée. D'après ce plan

les troupes devaient débarquer au nord de la rivière St.-Charles, et les

chaloupes entrer dans cette rivière pour les traverser au sud, c'est à

dire du côté de la ville, où elles leur porteraient ensuite leurs

vivres, leur artillerie et tout leur matériel de guerre. Cette opération

accomplie, la flotte devait s'approcher de la ville en détachant

quelques uns de ses vaisseaux au-dessus de la place comme pour aller y

débarquer un nouveau corps. Pendant cette feinte pour tromper sur le

vrai point d'attaque, les troupes déjà débarquées sur la rivière

St.-Charles graviraient les hauteurs de Québec, d'où elles feraient un

signal, et au même instant 200 hommes s'élanceraient de la flotte sur la

basse et la haute ville. On va voir comment l'ennemi exécuta ce hardi

projet. Il y avait déjà deux jours qu'il était arrivé, et il n'avait

rien fait encore. Le 18 enfin, il débarqua 1300 hommes sous les ordres

du major Walley[25] sur la plage entre Beauport et la ville. Ils furent

immédiatement attaqués par environ 300 Canadiens, qui, profitant

habilement du terrain marécageux et boisé en cet endroit, leur firent

essuyer une perte d'une soixantaine d'hommes; mais ils eurent à

regretter de leur côté, entre autres M. de la Touche, fils du seigneur

de Champlain, et le chevalier de Clermont, qui furent tués. M. Juchereau

de St.-Denis, seigneur de Beauport, qui commandait le détachement, eut

le bras casse. Le roi pour le récompenser de sa bonne conduite

l'anoblit, lui et M. Hertel, qui se distingua aussi dans ce siège à la

tête des milices des Trois-Rivières.

[Note 25: _Major Walley's Journal of the expedition against Canada_ in

1690, inséré au long dans l'_Histoire du Canada_ de M. Smith.]

Cependant l'amiral Phipps sans attendre que le major Walley se fût

emparé des hauteurs qu'il avait charge d'occuper avec ses forces, vint

se ranger en bataille devant la ville pour la bombarder, et il commença

un feu très vif. Nos batteries ripostèrent avec ardeur et beaucoup de

précision. La canonnade dura ainsi jusqu'à la nuit avec la même vigueur

de part et d'autre. Ce combat dans le magnifique bassin de Québec

présentait un spectacle grandiose. Les détonations retentissaient de

montagne en montagne, d'un côté jusqu'à la cime des Alléghanys, et de

l'autre jusqu'à celle des Laurentides, tandis que des nuages de fumée où

étincelaient des feux, roulaient sur les flots et le long des flancs

escarpés de Québec hérissés de canons. La canonnade recommença le

lendemain matin, mais l'on s'aperçut bientôt que le feu des vaisseaux

diminuait. A midi, en effet, il avait cessé entièrement. La flotte était

fort maltraitée, surtout le vaisseau amiral qui était percé à l'eau en

plusieurs endroits, avait toutes ses manoeuvres coupées, et son grand

mât presque rompu. Dans cet état Phipps, n'ayant fait aucune impression

sur la ville, donna l'ordre de la retraite, et les vaisseaux défilèrent

vers l'île d'Orléans. Les troupes, qui de Beauport avaient eu l'oeil sur

eux sans comprendre leur attaque précipitée, aperçurent ce mouvement

rétrograde avec douleur, et de ce moment elles perdirent tout espoir de

prendre Québec. Néanmoins, ayant reçu cinq pièces de campagne dans la

nuit, elles se mirent de nouveau en mouvement le 20, protégées par une

avant-garde à leur tête et des éclaireurs sur leurs flancs, pour forcer

le passage de là rivière St.-Charles. Mais après avoir côtoyé quelque

temps cette rivière, elles rencontrèrent MM. de Longueuil et de

Ste.-Hélène à la tête de 200 volontaires qui avaient chargé leurs fusils

de trois balles et qui, leur barrant le chemin, les arrêtèrent d'abord

tout court, puis les forcèrent ensuite de se réfugier dans un petit

bois. Pendant l'engagement M. de Frontenac s'était avancé en personne à

la tête de 3 bataillons et les avait rangés en bataille devant la

rivière St.-Charles, dans le dessein de la traverser si les volontaires

étaient forcés de reculer. M. de Ste.-Hélène reçut dans ce combat une

blessure mortelle. C'était un des hommes les plus spirituels et les plus

aimables, et l'un des officiers les plus intrépides, qu'eût ce pays. Sa

mort causa un regret universel chez les Canadiens. Il était frère de M.

d'Iberville.

Le jour suivant les ennemis firent un troisième effort, qui n'eut pas

plus de succès que les deux premiers. Ces échecs répétés devant quelques

petits détachemens de milices achevèrent de les démoraliser, d'autant

plus que pour atteindre la ville ils avaient toujours une rivière à

passer, le gros des Français à combattre, et qu'ils ne pouvaient plus

compter sur la flotte pour appuyer leur mouvement. En conséquence il fut

décidé dans un conseil de guerre de se rembarquer; ce qui fut effectué

avec une si grande précipitation, au milieu d'une nuit orageuse et très

obscure, que l'artillerie fut abandonnée sur le rivage quoiqu'il n'y eut

pas de poursuite.

Ainsi à la fin d'octobre, le Canada se trouva délivré de deux armées

puissantes, dont l'une avait été dissipée par les maladies et l'autre

par le courage des habitans, qui avaient fait, dit une dépêche, tout ce

qu'on pouvait attendre de bons soldats, et qui méritèrent par conséquent

toutes les louanges que leur donna leur gouverneur. La levée du siége de

Québec fit assez de sensation en France, au milieu même des victoires

éclatantes qu'elle remportait sur l'Europe, pour que le roi en perpétuât

le souvenir par une médaille. Le comte de Frontenac donna, comme

trophée, deux des canons abandonnés par l'ennemi à un habitant nommé

Carré, qui, par l'habileté de ses manoeuvres à la tête de quelques

Canadiens, avait conquis l'admiration générale.

Dans sa retraite dans le bas du fleuve, la flotte ennemie fut assaillie

par des vents tempestueux; un vaisseau fut jeté à la côte sur l'île

d'Anticosti, où la plus grande partie de l'équipage périt de faim et de

froid, plusieurs sombrèrent en mer et se perdirent corps et bien;

d'autres enfin furent chassés jusque dans les Antilles. Le reste

atteignit Boston avec peine. Plus de 1000 hommes périrent par les

maladies, par le feu et par les naufrages dans cette expédition qui

coûta au-delà de £40,000[26] à la Nouvelle-Angleterre.

[Note 26: _The British Empire in America._]

Les colonies anglaises avaient regardé le Canada comme une conquête

assurée. Le retour des débris de leur flotte, après avoir subi une

défaite, les remplit d'étonnement et d'humiliation. Elles s'étaient

vantées d'avance de leurs succès; elles avaient compté sur les

dépouilles des vaincus pour payer les frais de la guerre, et elles

n'avaient pas pourvu à la solde des troupes, qui, revenues de

l'expédition, furent sur le point de se mutiner, parce qu'on n'avait pas

de quoi les satisfaire. L'on se hâta de mettre un impôt; mais les

soldats ne voulurent pas attendre qu'il fût rentré. Pour sortir

d'embarras on eut recours au papier-monnaie, le premier qu'on eût encore

vu dans ces colonies. L'on fabriqua des billets, dits billets de crédit,

de diverses dénominations depuis deux chelins jusqu'à dix louis, qui

furent reçus comme de l'argent par le trésor[27]. Ainsi le Canada avec

ses 11,000 habitans avait non seulement repoussé l'invasion, mais encore

épuisé les ressources financières de provinces infiniment plus riches et

20 fois plus populeuses que lui.

[Note 27: Hutchinson.]

Histoire du Canada depuis sa découverte jusqu'à nos jours. Tome II · 第 4 / 31 段