pour comble de disgrâces, arriver au moment où il lui envoyait des
secours M. de Varennes, qui, sur l'ordre du marquis de Denonville, avait
évacué le fort de Catarocoui, et fait sauter les fortifications, il n'en
jugea pas moins, avec sa sagacité ordinaire, que ce n'était qu'en
frappant des coups hardis qu'il pourrait sauver le Canada, relever le
courage des habitans, et reconquérir la confiance des alliés que les
Français avaient parmi les nations indigènes en rétablissant l'honneur
de leurs armes. Il n'eut pas plus tôt pris les rênes du gouvernement
qu'une nouvelle vigueur en pénétra toutes les parties, se répandit
rapidement parmi les Canadiens et les Sauvages. Tout le monde fut
soudainement animé d'une ardeur guerrière. Les Abénaquis levèrent les
premiers leur hache terrible.
Ils se mirent en campagne (1689). Ce fut sur Pemaquid qu'ils dirigèrent
leurs coups, fort situé entre la rivière Penobscot et celle de Kénébec
sur le bord de la mer, et qui les incommodait beaucoup. Ils attaquèrent
les habitans voisins, tuant tous ceux qui voulaient résister, et
investirent ensuite la place, montée de 20 canons, et qui se rendit
après une défense de plusieurs heures. Ils la rasèrent avec toutes les
maisons d'alentour, et s'en retournèrent dans les chaloupes qu'ils
avaient prises après en avoir égorgé les équipages.
Fiers de ce premier succès, ils entreprirent sur le champ une seconde
expédition encore plus importante. Les ennemis avaient élevé une
douzaine de petits forts pour protéger les établissemens qu'ils avaient
dans leur voisinage; ils les attaquèrent brusquement, les surprirent, et
renouvelèrent les horreurs dont Montréal venait d'être le théâtre. Ils
les emportèrent tous les uns après les autres, et deux cents personnes
périrent sous le glaive de ces barbares. Après ce sanglant exploit, qui
répandit la terreur dans toute la Nouvelle-Angleterre, ils s'en
retournèrent chargés de butin. Ces deux expéditions, entreprises coup
sur coup, ôtèrent à celle-ci tout espoir de former une alliance avec les
Abénaquis, et de les détacher des Français.
L'exécution de la troisième partie du plan d'attaque des Français était
laissée à la discrétion et au jugement de M. de Frontenac. On devait
croire qu'il ne négligerait rien pour harasser l'ennemi et lui faire
tout le mal possible, suivant les règles de la guerre; car les hommes
ont aussi établi des lois pour s'entre-détruire.
Ce qui avait fait le plus de tort aux Français dans l'estime des
Sauvages, c'est leur inactivité, qu'ils prenaient pour de la crainte. Le
gouverneur fit dire à M. de la Durantaye, commandant à Michilimackinac,
qu'il allait porter la guerre dans les colonies anglaises, et qu'il eût
à en prévenir les Outaouais et les Hurons, auxquels il devait faire
comprendre que les affaires allaient changer, et que la France allait
prendre une attitude digne d'elle.
Sans attendre la belle saison, il mit trois expéditions sur pied au
milieu de l'hiver (1689-90) pour fondre par trois endroits à la fois sur
le pays ennemi. La première, commandée par MM. d'Aillebout de Mantet et
Lemoine de Ste.-Hélène et composée d'un peu plus de 200 Canadiens et
Sauvages, fut lancée sur la Nouvelle-York. Plusieurs gentilshommes en
faisaient partie, et entre autres M. Lemoine d'Iberville, celui-là même
qui avait pris deux vaisseaux aux Anglais dans la baie d'Hudson l'année
précédente, et M. LeBert du Chêne. Ces hardis chefs de bande formèrent
le projet d'attaquer Albany; mais les Indiens, intimidés par l'audace de
l'entreprise, refusèrent d'y aller. Il fut résolu alors de se rabattre
sur Schenectady, situé à 17 milles d'Albany, et que les Français
appelaient Corlar, du nom de son fondateur. L'on arriva le 8 février,
dans la soirée, devant cette ville ou bourg dont l'enceinte en forme de
carré long était percée de deux portes et renfermait 80 maisons. Les
habitans, quoiqu'avertis plusieurs fois de se tenir sur leurs gardes,
dormaient dans une fatale sécurité ne mettant pas même de sentinelles à
leurs portes. Ils n'avaient pas voulu croire qu'il fût possible aux
Canadiens, chargés de leurs vivres et de leurs armes, de faire plusieurs
centaines de milles au travers des bois et des marais, au milieu des
glaces et des neiges. Incrédulité qui leur coûta cher! Les Français
ayant reconnu la place, y entrèrent sans bruit vers 11 heures du soir
par une grosse tempête de neige, et investirent toutes les maisons. Ces
hommes couverts de frimats et l'oeil ardent devaient paraître comme
d'effrayans fantômes dans les rues désertes de Schenectady destiné à
périr dans cette affreuse nuit. Les ordres se donnaient bas et la
capotte du soldat, suivant la consigne, assourdissait le bruit des
armes, lorsqu'à un signal donné chacun poussa un cri sauvage et s'élança
dans les maisons, dont les portes furent brisées à coups de hache. Les
malheureux habitans tout effrayés ne songèrent guère à se défendre. Il
n'y eut qu'à une espèce de fort gardé par une petite garnison, et que
d'Aillebout de Mantet avait attaqué lui-même, où l'on éprouva une vive
résistance. L'on s'en empara enfin, et tout ce qu'il y avait dedans fut
passé au fil de l'épée. La ville fut ensuite livrée au flammes. Deux
maisons seulement furent épargnées, celle où l'on avait porté un
officier canadien blessé, M. de Montigny, et celle du commandant de la
place, le capitaine Sander, dont l'épouse avait autrefois généreusement
recueilli quelques prisonniers français, et qui reçut dans cette
circonstance le prix de sa noble conduite. Un grand nombre de personnes
périrent dans ce massacre, fruit du système atroce de guerre qu'on avait
adopté, et secondes représailles de celui de Lachine attribué aux
instigations des Anglais. On accorda la vie à une soixantaine de
vieillards, femmes et enfans, échappés à la première furie des
assaillans, dont 27 furent emmenés en captivité[19]. Le reste de la
population se sauva dans la direction d'Albany, sans vêtemens, au milieu
d'une neige épaisse qui tombait toujours poussée par un vent violent.
Vingt-cinq de ces fugitifs perdirent des membres qu'ils s'étaient gelés.
[Note 19: Plusieurs de ces détails m'ont été fournis par Dr. O'Callaghan
auteur d'une Histoire de la Nouvelle-York sous la domination
hollandaise, et qui les a puisés dans les archives du pays où s'est
passé l'événement.]
La nouvelle de cette affreuse tragédie arriva dans la capitale de la
province au point du jour. Elle y fut apportée par un homme qui n'avait
eu que le temps de sauter sur son cheval, et qui avait eu un genoux
fracassé par une balle en fuyant. Elle jetta la ville dans la plus
grande consternation; l'on disait que les Français arrivaient et qu'ils
étaient 1400, tant la peur avait déjà grossi leur nombre. L'on tira le
canon d'alarmes, la ville fut mise en état de défense, et la milice
appelée sous les armes jusqu'à une grande distance.
Cette expédition fit une sensation extraordinaire parmi les tribus
indiennes, et l'on n'en parle encore chez les anciens habitans de la
Nouvelle-York qu'avec un sentiment de terreur. La retraite fut
accompagnée de plusieurs accidens; l'on manqua de vivres, les hommes
furent obligés de se disperser; plusieurs furent tués ou pris, et le
reste atteignit Montréal épuisé de fatigues et de faim.
La seconde bande, formée aux Trois-Rivières, n'était composée que de 52
Canadiens et Sauvages. M. Hertel, homme de tête et de résolution, la
commandait. Après une marche de deux mois, il tomba à la fin de mars sur
l'établissement de Salmon Falls (Sementels), formé au bord de la rivière
Piscataqua, dans la Nouvelle-Angleterre, et défendue par une maison
fortifiée et deux forts de pieux. Il fit attaquer sur le champ tous ces
ouvrages à la fois et les emporta d'assaut. On y fit 54 prisonniers, 27
maisons furent brûlées, et 2000 pièces de bétail périrent dans les
flammes.
Les ennemis, s'étant ralliés, se présentèrent vers le soir au nombre de
200 pour attaquer Hertel. Il s'était mis en bataille sur le bord d'une
petite rivière sur laquelle il y avait un pont étroit qu'il fallait
passer pour l'atteindre. Les Anglais méprisant le petit nombre de ses
soldats, s'y engagèrent avec une grande assurance. Lorsque Hertel jugea
qu'ils s'étaient assez avancés, il les chargea l'épée à la main; dix
huit ennemis tombèrent tués ou blessés du premier choc. Le reste tourna
le dos et lui abandonna le champ de bataille. La Fresnière, son fils
aîné fut blessé, Crevier son neveu fut tué. Après cette rencontre, il se
retira sans plus être inquiété.
Le troisième parti fut organisé à Québec. Le gouverneur avait voulu par
ce partage exciter sans doute l'émulation et l'ardeur de ces bandes. M.
de Portneuf, fils du baron de Bécancourt, le commandait. Il était
composé de Canadiens, d'une compagnie de troupes tirée de l'Acadie et
d'Abénaquis, et il fut aussi heureux que les autres. Il s'empara de
Casco, bourg situé sur le bord de la mer à l'embouchure de la rivière
Kénébec, et défendu par un fort monté de 8 canons, devant lequel il
fallut ouvrir la tranchée. La garnison aurait fait une plus longue
défense probablement sans une sortie dans laquelle périrent une partie
de ses plus braves soldats. Les fortifications furent rasées, et les
maisons réduites en cendre à deux lieues à la ronde.
Ces bandes intrépides qui ne s'étaient pas contentées de ravager le plat
pays comme le portaient leurs ordres; mais qui s'étaient attaquées aux
places fortifiées même; ces soldats que n'arrêtaient ni la distance, ni
la rigueur de l'hiver, ni les fatigues et les dangers de toute espèce,
apprirent aux colonies anglaises qu'une direction énergique présidait
aux opérations de leur ennemi, et, ce qui était bien plus important,
firent rompre les négociations qui se continuaient entre les alliés du
Canada et les Iroquois confédérés, pour former une ligue contre lui.
Le comte de Frontenac, pour montrer aux Indiens occidentaux que ces
victoires n'étaient pas vaines, et afin de les mettre aussi en état de
se passer du commerce anglais, envoya dans le printemps suivant (1690)
un grand convoi de marchandises à Michilimackinac pour la traite. En
même temps, il fit offrir à ces Sauvages des présens par le célèbre
voyageur Nicolas Perrot, pour lequel ces peuples continuaient toujours
d'avoir une grande considération.
La nouvelle des excursions heureuses des Canadiens et ce convoi
arrivèrent en même temps au grand entrepôt du pied du lac Supérieur, et
au moment où les ambassadeurs des nations de ces contrées, allaient
partir pour conclure un traité définitif avec les cinq cantons; mais
quand ils virent les Français, victorieux de leurs ennemis, arriver
chargés de marchandises et en assez grand nombre pour les rassurer
contre la vengeance des Iroquois, ils ne craignirent plus de rompre avec
eux, et, charmés des présens que Perrot leur présenta et qu'il fit
valoir avec une adresse admirable, ils s'attachèrent plus étroitement
que jamais aux intérêts de la France. Bientôt après 110 canots, portant
pour 100 mille écus de pelleteries, et conduits par plus de 300 Sauvages
de toutes les tribus, partirent pour Montréal, où ils furent reçus aux
acclamations de toute la ville. Ils y trouvèrent le gouverneur, lequel
dut jouir en les voyant arriver du succès de sa politique, qui d'ennemis
presque déclarés avait fait en si peu de temps de tous ces peuples des
alliés fidèles. Ce revirement soudain ne s'était pas fait cependant sans
opposition.
Le génie de le Rat, qui avait travaillé avec une si perverse sagacité à
rompre les négociations de M. Denonville, cherchait alors à engager les
tribus dans une alliance avec les Iroquois en rendant celle avec les
Français impossible. Il paraît que lui et sa nation étaient l'âme de
toute cette vaste intrigue, derrière laquelle ils avaient l'art de se
cacher, en se servant des Outaouais, dont la grossièreté naturelle
permettait d'en faire de faciles instrumens. L'habile le Rat mit dans
leur bouche ces paroles insolentes qu'ils répondirent lorsqu'on voulut
les empêcher de renvoyer les prisonniers Tsonnonthouans: «Nous nous
étions figurés, dirent-ils, que les Français étaient des guerriers, mais
ils le sont beaucoup moins que les Iroquois. Nous ne sommes plus
surpris, s'ils ont été longtemps sans rien entreprendre, c'est le
sentiment de leur faiblesse qui les retenait. Après avoir vu avec quelle
lâcheté ils se sont laissé massacrer dans l'ile de Montréal, il nous est
évident que nous ne pouvons plus en attendre de recours. Leur protection
nous est devenue non seulement inutile mais nuisible, par les engagemens
où elle nous a entraînés mal à propos; leur alliance ne nous a pas fait
moins de tort pour le commerce que pour la guerre; elle nous a privés de
la traite avec les Anglais, beaucoup plus avantageuse qu'avec eux, et
cela contre toutes les lois de protection qui consistent à maintenir la
liberté du commerce. On laisse tomber sur nous tout le poids de la
guerre, tandis que nos prétendus protecteurs, par une conduite pleine de
duplicité, cherchent à se mettre à couvert, en mendiant la paix avec
toutes sortes de bassesses, et préfèrent signer un traité honteux et
souffrir les hauteurs d'un ennemi insolent, que de retourner au combat.
En un mot, l'on nous prendrait plutôt pour les protecteurs des Français
que pour un peuple qui en est protégé». Rien n'annonce mieux que ce
discours dans quel discrédit M. Denonville avait laissé tomber notre
influence chez ces peuples.
Les cantons qui se croyaient au moment de former une grande
confédération de toutes les nations indigènes, et de se venger peut-être
de toutes les insultes des Européens, entrèrent en fureur lorsqu'ils
virent leur projet chéri s'évanouir comme un beau rêve. Ils envoyèrent
promettre des secours à la Nouvelle-York, pour venger le sac de
Schenectady; ils se saisirent du chevalier d'Eau en mission chez les
Onnontagués et brûlèrent deux personnes de sa suite, ils lâchèrent leurs
guerriers sur la colonie; ils ne respiraient que la vengeance. Mais les
partis qu'ils envoyèrent furent repoussés partout. Le pays, qui était
depuis longtemps le théâtre d'irruptions sanglantes, s'était
insensiblement couvert d'ouvrages palissadés et munis de canons, qui
renfermaient ordinairement l'église et le manoir seigneurial de chaque
village. A la première alarme, la population, hommes, femmes et enfans,
courait s'y réfugier. C'étaient les scènes du moyen âge qui se
répétaient en Amérique. Les annales canadiennes ont conservé le souvenir
de plusieurs défenses héroïques de ces petits forts, où vinrent toujours
se briser le courage barbare et indiscipliné des Indigènes. Deux des
plus célèbres sont celles de madame de Verchères en 1690, et de sa fille
deux ans après. Surprises l'une et l'autre pendant qu'elles étaient
seules ou presque seules, elles n'eurent que le temps de fermer les
portes du fort où elles se trouvaient, et déjà il était investi par une
foule de Sauvages. Elles surent par leur présence d'esprit et par leur
intrépidité en imposer aux assiégeans; elles tirèrent le canon, prirent
les fusils et s'en servirent avec tant d'adresse en se multipliant, en
se montrant sur différens points, que les barbares, croyant le fort
défendu par plus de monde, avaient fini les deux fois par se retirer
après l'avoir tenu bloqué pendant quelque temps. La fréquence du danger
avait aguerri la population, les femmes, les enfans même comme les
hommes. Dans un combat où un parti de Sauvages s'était retranché dans
une maison, et se défendait avec désespoir, l'on vit des habitans
s'avancer jusqu'auprès des fenêtres et en arracher par leur chevelure
ceux qui s'y présentaient pour tirer.
Le plus grand mal de cette petite guerre en 1690, c'est qu'une partie
des terres ne put être ensemencée, circonstance qui augmenta pour
l'année suivante, la disette qui régnait déjà dans le pays.
L'on s'attendait en Canada que l'expédition contre New-York serait
reprise, et que cette ville pourrait être attaquée par mer et par terre
de bonne heure l'été suivant. Mais l'orage grossissait toujours en
l'ancien monde contre Louis XIV, et l'accession de l'Angleterre à la
coalition exigeant un nouveau déploiement de forces de la part de la
France, elle se trouva hors d'état de faire d'armement pour l'Amérique.
M. de Seignelay manda en conséquence à M. de Frontenac que le roi, étant
trop occupé en Europe, ne pouvait lui envoyer de secours, et qu'il
fallait abandonner pour le moment le projet d'invasion des colonies
anglaises. Il recommandait en même temps au gouverneur d'employer le
crédit qu'il s'était acquis sur l'esprit des Iroquois, pour faire une
paix solide et honorable avec eux, et de tâcher surtout de réunir les
habitans dans des bourgades faciles à défendre contre les Sauvages,
chose beaucoup moins aisée à exécuter qu'il ne pensait, et qui en effet
n'a jamais été même tentée sérieusement.
M. de Frontenac avait trouvé les Français bien déchus dans l'opinion des
tribus indiennes. Toutes les nations du nord et de l'ouest avaient été
leurs amies sincères jusqu'au moment où les cantons leur avaient fait
voir qu'elles auraient plus d'avantage à commercer avec les Anglais, qui
vendaient leurs marchandises à meilleur marché et payaient les
pelleteries plus cher, qu'avec le Canada. Cela avait causé un premier
refroidissement. L'irruption heureuse des Iroquois dans l'île de
Montréal, avait changé ce refroidissement en mépris. Plusieurs d'entre
eux avaient été témoins du massacre de Lachine, et ils étaient rentrés
chez eux avec la conviction que les Français allaient succomber sous les
efforts de leurs ennemis. Ces peuples ressentirent un moment une secrète
joie de se voir débarrassés d'un allié incommode, qui avait été plutôt
leur maître que leur ami. Ils oubliaient déjà les services qu'ils en
avaient reçus tant de fois, et les dangers qu'ils allaient courir,
abandonnés seuls à l'ambition de leur implacable ennemi, quand la main
puissante du comte de Frontenac reprit les rênes du gouvernement, et
ramena tous ces peuples dans leur ancienne alliance.
Il s'occupa, suivant les ordres de la cour, des négociations avec la
confédération des cantons. Il n'eut pas besoin de les ouvrir; car tout
en faisant la guerre à ces peuples, le Canada maintenait toujours, par
le moyen des missionnaires, des relations diplomatiques avec quelques
unes des tribus. Il était venu de France avec les chefs iroquois que son
prédécesseur y avait envoyés chargés de fers. Il leur montra beaucoup
d'égards, et conquit l'amitié et la confiance de Ouréouharé le principal
d'entre eux. Sur le conseil de celui-ci, il en renvoya quatre dans les
cantons avec l'ambassadeur iroquois qu'il avait trouvé à Montréal à son
arrivée. Ils furent chargés par Ouréouharé d'assurer leurs compatriotes
qu'ils retrouveraient dans le gouverneur ce qu'ils y avaient toujours vu
autrefois, beaucoup de bienveillance et d'amour pour la justice.
Les cantons tinrent un conseil solennel dans le mois de janvier (1690).
Il y assista 80 chefs ou sachems. Les délibérations furent longues à
cause de la négociation entamée avec les Outaouais et les autres Indiens
occidentaux dont on a parlé tout à l'heure, et parce qu'ils avaient cru
devoir aussi prier le gouvernement de la Nouvelle-York d'envoyer un
député, ce qu'il avait fait, mais pour dissuader le conseil de consentir
à aucune cessation d'armes avec les Français. M. de Frontenac s'étant
douté que des intérêts hostiles étaient consultés, en éprouvait une
mauvaise humeur qu'il ne cachait pas. Il était choqué surtout du délai
qu'on mettait à discuter ses propositions. L'ambassadeur des cinq
nations ne fut de retour que dans le mois de mars avec la réponse; et
ayant eu la maladresse d'afficher une hauteur inconvenante, insultante
même pour les Français, M. de Frontenac refusa de le voir. Le barbare
fut humilié d'autant plus que le gouverneur affecta de montrer une
grande politesse aux personnes de sa suite. Celui-ci chargea ensuite
Ouréouharé de huit colliers pour les cantons, mais avec ordre de les
présenter de manière à faire croire qu'il n'y était pour rien. La
dextérité et la noblesse qu'il mettait dans toutes ces négociations
eurent un bon effet, et si la paix ne fut pas immédiatement conclue, les
Iroquois perdirent du moins beaucoup de leur fierté.
Cependant les colonies anglaises, menacées d'une invasion qu'elles ne
croyaient qu'ajournée, et tenues continuellement dans la terreur par les
bandes canadiennes, qui allaient porter leurs ravages jusqu'aux portes
de leurs capitales, résolurent de faire un grand effort pour s'emparer
de la Nouvelle-France et couper ainsi le mal dans sa racine.
Lorsqu'elles comparaient leurs forces aux forces de celle-ci,
lorsqu'elles ne se surprenaient pas à trembler sous la hache de quelques
hordes fugitives sorties des neiges du Nord, elles s'étonnaient qu'un si
petit peuple pût troubler ainsi leur repos, et elles ne doutaient point
qu'avec de la bonne conduite la conquête du Canada ne fût chose facile.
Elles nommèrent donc des députés, qui s'assemblèrent dans le mois de mai
(1690) à New-York pour se concerter ensemble. Ces députés donnèrent à
leur réunion le nom de congrès, nom devenu fameux depuis. Il fut résolu
d'attaquer le Canada à la fois par terre et par mer, et, à cet effet, de
lever 2000 hommes pour l'envahir par le lac Champlain, et d'envoyer un
agent à Londres afin de solliciter une force suffisante en vaisseaux et
en soldats pour l'envahir par le golfe et prendre Québec, après qu'elle
aurait enlevé l'Acadie, entreprise peu difficile dans l'état où se
trouvait alors cette province. Cet agent arriva en Angleterre au moment
où, menacée d'une invasion en Irlande par Jacques II, et venant de
perdre la bataille navale de Beachy gagnée par Tourville, cette
puissance voyait la suprématie des mers lui échapper des mains. Il ne
put en conséquence rien obtenir de la métropole. Malgré ce contretemps
fâcheux, les colonies américaines comptaient tellement sur leurs forces
qu'elles décidèrent sur le champ d'exécuter leur projet seules.
En conséquence l'ordre fut donné d'armer immédiatement une flotte et
simultanément de lever une armée de terre. La plus grande activité régna
dans les bureaux de l'état, et une ardeur guerrière s'empara tout-à-coup
de cette population commerçante, qui naguère encore ne rêvait que la
paix et les spéculations derrière ses comptoirs chargés de marchandises.
L'armée de terre fut mise sous les ordres du général Winthrop pour
pénétrer, comme on l'a dit, en Canada par le lac Champlain. Le chevalier
Guillaume Phipps fut chargé du commandement de la flotte destinée à
s'emparer d'abord de l'Acadie et ensuite de Québec. Le chevalier Phipps,
natif de Pemaquid dans la Nouvelle-Angleterre, était le fils d'un
forgeron et avait été berger dans sa jeunesse. Ayant appris le métier de
charpentier, il se fit un vaisseau dans lequel il commença à naviguer,
et devint bientôt assez bon marin. Promu au commandement d'une frégate,
il réussit à retirer du fond de la mer, sur les côtes de Cuba, d'un
galion espagnol qui y avait fait naufrage, pour la valeur de 300,000
livres sterling en or, en argent, en perles et en bijouteries. Cette
trouvaille lui valut le titre de chevalier. Quelque temps après son
expédition de Québec, il fut nommé gouverneur du Massachusetts, et
mourut en 1693 à Londres, où il avait été appelé pour répondre à des
accusations portées contre lui.