l'Amérique avaient été jusque-là l'un des peuples les plus libres de la
terre, et ils possédaient tous les élémens nécessaires pour devenir une
grande nation. Ils avaient entre leurs mains les moyens de se former aux
habitudes d'une société indépendante et à la science d'un gouvernement
électif et populaire. Dès son origine, la Nouvelle-Angleterre s'était
faite un code de lois, appelé «_The Body of liberties_,» qui fut observé
jusqu'à ce que les besoins nécessitèrent de le modifier ou de
l'augmenter. Le nom seul de ce code indique déjà par lui-même quels
étaient les sentimens du peuple. Les dispositions de la partie
criminelle, tirées de la Bible et modelées sur les lois pénales des
Hébreux, démontrent jusqu'où les puritains avaient poussé le fanatisme
biblique[15]. C'est dans le vieux code du Connecticut, un des Etats qui
ont le mieux gardé les maximes et les moeurs originaires, que ce
caractère est le plus prononcé. Ces lois dites les _lois bleues_ (blue
laws), punissent de mort l'enfant qui a maudit ou frappé ses pareils;
elles donnent droit de vie et de mort aux pères sur le fils adulte
coupable d'opiniâtreté et de rébellion (stubborn and rebellious son);
elles défendent le mensonge et le jurement profane sous peine de
l'amende, du pilori et du fouet, chaque récidive entraînant une forte
aggravation de peine. L'usage du tabac est interdit; un baiser donné ou
reçu entre jeunes gens de différent sexe leur coûte une admonestation
publique et une amende; les ivrognes sont fouettés; il n'est pas permis
de courir le dimanche, ni de se promener dans son jardin, ni de voyager,
ni de cuire son dîner, ni de faire les lits, balayer la maison, se faire
tondre ou raser, ni d'embrasser sa femme, ni à la mère d'embrasser son
enfant! Il est également interdit de fêter Noël ou les saints, de faire
des pâtés de hachis (mince pies), de danser ou de jouer d'autres
instrumens que le tambour, la trompette ou la guimbarde. Personne ne
doit fournir le vivre ou le couvert à un quaker ou à d'autres
hérétiques. Celui qui se fera quaker sera banni, et s'il revient, puni
de mort. (Les quakers refusaient de tirer sur les Indiens.) «La plupart
des articles de ce code sont fondés sur des versets de l'Exode, du
Lévitique et du Deutéronome. L'horreur des puritains de la
Nouvelle-Angleterre contre le catholicisme les aveuglait au point que
ces radicaux intraitables, à force de remonter aux dogmes primitifs,
reculaient jusqu'au judaïsme. Non-seulement leurs codes, mais leurs
idées, leur langage, leurs noms étaient hébreux. Il semblait que leur
rigidité craignît de s'amollir au contact de la mansuétude évangélique.»
[Note 15: Aussi la rédaction du code est accompagnée de renvois au texte
de l'écriture. Voici quelques articles pris au hasard.
Tous les magistrats seront choisis:
1º. Par les bourgeois libres. _Deut_. 1. 13.
2º. D'entre les bourgeois libres. _Deut_. 17. 15.
3º. Parmi les hommes les plus habiles, etc. _Jéré_. 30. 21.
Les héritages descendront au plus proche
parent, selon la loi naturelle donnée
par Dieu. _Nomb_. 27. 7. à 11.
Il ne sera exigé aucun intérêt d'un frère
ou d'un voisin pauvre pour ce qui lui
sera prêté. _Lev_. 25. 35. 36.
L'hérésie sera punie de mort, par ce
qu'un hérétique, comme un idolâtre,
cherche à ravir les âmes des hommes
au seigneur leur Dieu. _Zach_. 13. 3.
L'ivrognerie, qui transforme l'image de
Dieu en celle de la brute, sera passible
du châtiment qu'on inflige aux
bêtes, du fouet, etc. _Prov_. 26. 3.
]
L'Imprimerie, cette arme si redoutable à la tyrannie et aux abus, fut
introduite à Cambridge dans le Massachusetts peu de temps après sa
fondation (1638). Le premier ouvrage qui sortit de la presse américaine,
fut «_The Freeman's Call_» un an après. Bientôt régna cette liberté de
la pensée, cette indépendance de l'esprit qui est le partage d'une
nation libre et avancée dans la civilisation, et qu'on retrouve rarement
dans une colonie, même de nos jours. Dans ces petites sociétés
naissantes, il est bien permis aux partis d'avoir une polémique
violente, factieuse quelquefois sur des points particuliers; mais qu'un
homme se lève avec les armes de la raison pour défendre des principes
qui sont d'une application générale, s'ils affectent le gouvernement,
les hommes en autorité, soit militaire, civile ou religieuse, s'ils sont
en opposition avec leurs intérêts, leur ambition, leurs vues, il n'aura
pas d'écho, le peuple si turbulent dans ses colères, sera paralysé par
une influence mystérieuse, par mille petits liens, qui des lieux
occultes où trônent ces pouvoirs vraiment redoutables, s'étendent
partout autour de lui, enchaînent ses pas, et lui montrent leur
puissance et son néant. Tel homme n'oserait combattre un de ces pouvoirs
sans s'être du moins assuré l'appui de l'autre, pour le protéger en cas
de revers. Le peuple de la Nouvelle-Angleterre est celui de toute
l'Amérique qui s'est affranchi le premier de cet esprit de dépendance
qui tient au sentiment qu'on a contracté de sa faiblesse, ou plutôt
c'est parce qu'il ne l'avait pas, qu'il se trouvait rejeté sur les rives
du Nouveau-Monde. Aussi ce peuple est-il le premier qui ait produit des
hommes célèbres dans les lettres et dans les sciences: témoin, Franklin.
L'éducation si nécessaire aux peuples libres est un des premiers objets
qui occupèrent l'attention des colons anglais; ils savaient qu'elle
était la principale sauve-garde de leurs franchises. Ce fut la
Nouvelle-Angleterre qui commença et qui établit le système d'éducation
primaire le plus populaire. Elle posa pour principe que l'éducation du
peuple doit être à la charge commune et obligatoire, acte qui annonce
déjà des vues profondes et en avant de l'époque. Des écoles furent
ouvertes dans toutes les paroisses, sous la direction de comités élus
par le peuple, qui votait les contributions nécessaires pour cet
important objet. Afin, disaient ses législateurs, que les lumières de
nos pères ne soient pas ensevelies avec eux dans leurs tombeaux, nous
décrétons, à peine d'amende, que tout arrondissement de 50 feux établira
une école publique où l'on enseignera à lire et à écrire; et que toute
ville de cent feux établira une école de grammaire dont le maître pourra
préparer les enfans pour l'université. Cette loi qui se propagea dans
les autres colonies, existe encore en substance dans le Massachusetts,
qui s'en enorgueillit à juste titre[16]. Il est résulté de là que
l'éducation est plus universellement répandue parmi le peuple des
Etats-Unis, que parmi aucune autre nation du monde. En s'occupant de
l'éducation primaire, l'on n'oublia pas les hautes études. Le célèbre
collége de Harvard fut fondé dès 1638. Cet exemple fut suivi bientôt
après par les autres provinces, excepté la Virginie où, sous ce rapport,
l'on fit d'abord moins de progrès. Aussi le chevalier Berkeley s'en
glorifia-t-il dans cette réponse singulière qu'il donna dans le cours
d'un interrogatoire qu'on lui faisait subir: «Dieu merci, dit-il, il n'y
a dans la colonie, ni _écoles libres_, ni _imprimerie_; et j'espère que
nous n'en aurons pas d'ici à trois siècles; car les connaissances ont
légué au monde la rébellion, l'hérésie et toutes les sectes; et
l'imprimerie les a répandues, comme elle a propagé les libelles contre
le meilleur des gouvernemens», finissant ainsi le panégyrique de
l'ignorance par la peinture des inconvéniens qui résultent des lumières
pour l'autorité.
[Note 16: Story: _Commentaries on the Constitution of the United
States_.]
Dans le tableau rapide qui précède, nous avons assisté à la naissance,
suivi les progrès des colonies anglaises jusqu'à la fin du 17e. siècle,
et esquissé les formes de leur société et les principes qui la
dirigeaient. S'expatriant pour fuir la tyrannie et les persécutions,
leurs habitans ne soupiraient qu'après la liberté; ils ne craignaient
rien tant que de retomber sous un joug pareil à celui auquel ils
n'avaient pu se soustraire qu'en quittant leur pays. Pendant longtemps
ils se crurent les dominateurs de l'Amérique septentrionale. Leurs
établissemens faisaient des progrès rapides; ceux des Français ne
sortaient pas de leur berceau, où ils semblaient destinés à périr; mais
lorsqu'enfin ils virent Colbert peupler le Canada de soldats licenciés
et élever des forts sur leurs frontières, ils s'alarmèrent et pressèrent
l'Angleterre d'éloigner d'eux des voisins qui troublaient leur commerce,
et menaçaient leur indépendance. Témoins de l'ambition et des conquêtes
de Louis XIV, qui dictait des lois à l'Europe, ils tremblaient que
quelque jour la puissance de ce monarque ou de ses successeurs, ne se
fit sentir en Amérique comme dans l'ancien monde. Le Canada, organisé
militairement, pouvait devenir un voisin incommode et dangereux. Ils
voulurent donc détruire, dès son enfance, cet ennemi qui les menaçait
déjà, qu'ils ont combattu tant de fois depuis, et qui, semble interroger
aujourd'hui secrètement sa pensée, partagée entre des idées
d'indépendance future et absolue et de fraternisation avec ceux qui
cherchaient ainsi à les expulser à jamais du continent. Ils firent
offrir à leur métropole des secours en hommes et en argent; et pour
montrer leur bonne volonté, ils mirent immédiatement sur pied, en 1690,
deux armées de deux mille hommes chacune pour envahir le Canada. Nous
verrons bientôt de quel résultat fut accompagné le mouvement agresseur
de ces colons déjà si ambitieux.
On a dû remarquer déjà que le caractère de l'émigration d'autrefois et
de l'émigration d'aujourd'hui n'est pas le même. L'ancien colon
américain n'est point l'image de l'émigrant qui débarque de nos jours
sur les rivages de l'Amérique. Le premier s'exilant pour ne point
abandonner des principes religieux ou politiques pour la défense
desquels il avait combattu, et qu'il chérissait toujours, conservait
malgré sa défaite ce respect pour l'honneur, cette fierté républicaine
qu'il avait contractée dans des luttes dont l'empire devait être le
prix. Le second, au contraire, n'est point une victime politique, c'est
le fruit surabondant d'une société trop pleine et corrompue, que les
vicissitudes du commerce, la centralisation de la propriété et les vices
d'une organisation sociale très compliquée, ont réduit à la dernière
misère. Les préoccupations de son esprit sont tout entières concentrées
dans la recherche des moyens de se procurer une nourriture qui lui
manque sans cesse. Cet homme ne peut avoir ni la noblesse de sentiment,
ni l'indépendance de caractère qui ont distingué les premiers colons de
l'Amérique septentrionale. Accablé sous le poids de la misère, et
insensible à tout ce qui n'est pas immédiatement lié à son existence
matérielle, il lui faudra à coup sûr de longues années d'aisance pour
atteindre au niveau des républicains du Massachusetts ou des
gentilshommes catholiques du Maryland. Il est facile de concevoir,
qu'avec de pareils élémens la politique d'une métropole a plus de
chances de prolonger sa domination.
Si l'on compare à présent le colon français avec le colon anglais du 17e
et du 18e siècle, l'on trouve encore là un grand contraste. Ce dernier
était principalement dominé par l'amour de la liberté, du commerce et
des richesses qu'il fournit[17]. Il faisait avec plaisir tous les
sacrifices pour s'assurer la possession de ces trois objets, vers
lesquels tendaient toutes ses pensées. Aussi dès que les traitans de
l'Acadie le molestèrent par leurs courses, ou que les Hollandais de la
Nouvelle-York génèrent son extension, il dirigea tous ses efforts pour
s'emparer de ces deux contrées. En Acadie, il n'y avait que quelques
centaines d'habitans dispersés sur les bords de la mer; il lui fut par
conséquent assez facile de conquérir cette province encore couverte de
forêts. La Nouvelle-Belgique encore moins en état de se défendre, passa
sous son joug sans faire de résistance. Le colon canadien resta seul
dans la lice avec lui; et la lutte, commencée déjà depuis longtemps,
devint alors plus vive, plus intéressante et mieux définie.
[Note 17: Lord Brougham exagère singulièrement un fait lorsqu'il dit,
«que ce colon bornait ses espérances de richesses aux inspirations du
St.-Esprit, et son ambition au désir de posséder le ciel dans l'autre
vie». L'histoire nous prouve qu'il avait autant d'horreur de l'esclavage
politique et commercial que de l'esclavage religieux.]
La vie à la fois insouciante et agitée, soumise et indépendante du
Canadien, avait une teinte plus chevaleresque, plus poétique si l'on
peut parler ainsi, que celle de ses voisins. Catholique ardent, il
n'avait pas été jeté en Amérique par les persécutions, il ne demandait
pas une liberté contre laquelle peut-être il eût combattu, c'était un
aventurier inquiet, qui cherchait une vie nouvelle, ou un vétéran bruni
par le soleil de la Hongrie, qui avait vu fuir le croissant devant lui
sur le Raab, et pris part aux victoires des Turenne et des Condé. La
gloire militaire était son idole, et, fier de marcher sous les ordres de
son seigneur, il le suivait partout, et risquait sa vie avec joie pour
mériter son estime et sa considération. C'est ce qui faisait dire à un
ancien militaire: Je ne suis pas surpris si les Canadiens ont tant de
valeur, puisque la plupart descendent d'officiers et de soldats qui
sortaient d'un des plus beaux régimens de France.
L'éducation que les seigneurs et le peuple recevaient des mains du
clergé presque seul instituteur en Canada, n'était point de nature à
éteindre cet esprit qui plaisait au gouvernement, et qui était
nécessaire jusqu'à un certain point au clergé lui-même, pour protéger
plus efficacement les missions catholiques, lesquelles redoutaient
pardessus tout la puissance et les principes protestans de leurs
voisins. Ainsi le gouvernement et le clergé avaient intérêt à ce que le
Canadien fût un guerrier. A mesure que la population augmentait en
Canada, la milice avec ce système devait y devenir de plus en plus
redoutable. C'était en effet presqu'une colonie militaire: dans les
recensemens l'on comptait les armes, comme dans les rôles d'armée. Tout
le monde en avait (voir App. A).
Tels étaient nos ancêtres; et comme l'émigration française a toujours
été peu considérable, ce système était peut-être ce qu'il y avait de
mieux, dans les circonstances, pour luter contre la force croissante des
colonies anglaises. Pendant près d'un siècle leur vaste puissance vint
se briser contre cette milice aguerrie, qui ne succomba, en 1760, que
sous le nombre, après une lutte acharnée de six ans, et avoir honoré sa
chute par de grandes et nombreuses victoires. C'est à elle que le Canada
doit de ne pas faire partie aujourd'hui de l'Union américaine; et elle
sera probablement la cause première quoiqu'éloignée de l'indépendance de
ce pays s'il cessait d'appartenir à l'Angleterre, en ce qu'elle l'a
empêché de devenir complètement américain de moeurs, de langue et
d'institutions.
CHAPITRE II.
LE SIÈGE DE QUÉBEC.
1609-1696.
Ligne d'Angsbourg formée contre Louis XIV.--L'Angleterre s'y joint en
1689, et la guerre, recommencée entre elle et la France, est portée dans
leurs colonies.--Disproportion de forces de ces dernières.--Plan
d'hostilités des Français.--Projet de conquête de la Nouvelle-York; il
est abandonné après un commencement d'exécution.--Triste état du Canada
et l'Acadie.--Vigueur du gouvernement de M. de Frontenac.--Premières
hostilités: M. d'Iberville enlève 2 vaisseaux anglais dans la baie
d'Hudson.--Prise de Pemaquid par les Abénaquis.--Sac de
Schenectady.--Destruction de Salmon Falls (Sementels).--Le fort Casco
est pris et rasé.--Les Indiens occidentaux, prêts à se détacher de la
France, renouvellent leur alliance avec elle au premier bruit de ses
succès.--Irruptions des cantons, qui refusent de faire la
paix.--Patience et courage des Canadiens.--Les Anglais projetent la
conquête de la Nouvelle-France.--Etat de l'Acadie depuis 1667.--L'Amiral
Phipps prend Port-Royal; il assiège Québec (1690) et est
repoussé.--Retraite du général Winthrop qui s'était avancé jusqu'au lac
St.-Sacrement (George) pour attaquer le Canada par l'Ouest, tandis que
l'Amiral Phipps l'attaquerait par l'Est.--Désastre de la flotte de ce
dernier.--Humiliation des colonies anglaises.--Misère profonde dans les
colonies des deux nations.--Les Iroquois et les Abénaquis continuent
leurs déprédations.--Le major Schuyler surprend le camp de la Prairie de
la Magdeleine (1691) et est défait par M. de Varennes.--Nouveau projet
pour la conquête de Québec formé par l'Angleterre.--La défaite des
troupes de l'expédition à la Martinique et ensuite la fièvre jaune qui
les décime sur la flotte de l'amiral Wheeler, font manquer
l'entreprise.--Expéditions françaises dans les cantons (1693 et 1696);
les bourgades des Onnontagués et des Onneyouths sont incendiées.--Les
Miâmis font aussi essuyer de grandes pertes aux Iroquois.--Le Canada
plus tranquille, après avoir repoussé partout ses ennemis se prépare à
aller porter à son tour la guerre chez eux.--L'état comparativement
heureux dans lequel il se trouve est dû à l'énergie et aux sages mesures
du comte Frontenac.--Intrigues de ses ennemis contre lui en France.
La France était en guerre avec une partie de l'Europe depuis déjà deux
ou trois ans. La révocation de l'édit de Nantes avait soulevé contre
elle les nations protestantes, et leur avait fourni le prétexte de
reprendre les armes pour se venger de leurs défaites passées. Le prince
d'Orange, le plus acharné de ses ennemis, fut le principal auteur de la
fameuse ligue d'Augsbourg, dans laquelle la plupart des puissances
continentales entrèrent. Le roi Jacques II, fervent catholique, et
recevant des subsides de Louis XIV pour être plus indépendant de son
parlement, était resté attaché à l'alliance de ce prince; mais c'était
tout ce qu'il pouvait faire que d'empêcher les Anglais de la rompre. Et
en effet bientôt après ce peuple conspira contre lui, et il eut la
douleur de se voir précipiter du trône par son propre gendre, le prince
d'Orange, soldat taciturne et ambitieux, qui dut probablement la
couronne d'Angleterre autant à la haine qu'il portait à la France qu'à
son propre mérite. Il fut couronné à Londres sous le nom de Guillaume
III. Louis XIV reçut le monarque déchu avec les plus grands égards en
lui promettant de le replacer bientôt sur le trône; mais la chute de
Jacques lui donnait un ennemi de plus dans la Grande-Bretagne.
La France eut ainsi à combattre à la fois la Hollande, l'Allemagne, la
Savoie, l'Italie, l'Espagne et l'Angleterre, multitude d'ennemis qui ne
faisait que prouver sa puissance. Comme toujours les colons furent
entraînés dans une guerre dont l'objet leur était totalement étranger;
et parceque Louis XIV faisait trembler l'Europe, il fallait que les
habitans de l'Amérique se battissent entre eux.
Nous venons de voir quel chemin les colonies anglo-américaines avaient
fait à l'époque où nous sommes parvenus, et quels élémens de bonheur, de
puissance et de richesses elles possédaient pour l'avenir. Un commerce
étendu, une population considérable, des institutions libres et la
jouissance d'un des plus fertiles pays du monde, tel est le tableau que
présente l'ennemi que le Canada a à combattre, le Canada qui n'a, lui,
que 11,000 habitans, qui soutient depuis longtemps une guerre sanglante
avec les Indiens, et dont le commerce est presqu'entièrement anéanti.
Les Américains pouvaient bien dire lorsqu'ils comparaient leurs forces
aux siennes, que c'était une proie «qu'ils n'avaient qu'à allonger le
bras pour saisir.»
Les Français néanmoins ne s'effrayèrent pas. Suivant leur antique usage,
ils résolurent de ne pas attendre l'ennemi chez eux, mais de l'attaquer
vivement dans ses propres positions malgré sa supériorité numérique. Il
fut décidé en conséquence de l'assaillir à la fois à la baie d'Hudson,
dans la Nouvelle-York et sur différens points de la frontière du Canada.
Le ministre de la marine à Paris, M. de Frontenac en Canada, devaient
activer, chacun de son côté, les préparatifs de guerre. Louis XIV
enjoignit au dernier partant pour l'Amérique de fournir à la compagnie
du Nord les secours dont elle pourrait avoir besoin pour exécuter la
première partie de ce plan, et chasser les Anglais de tous les points
qu'ils occupaient à la baie d'Hudson[18]. Il le chargea en outre de
s'entendre avec le gouverneur de l'Acadie, M. de Manneval, pour mettre
cette province, la plus exposée aux courses des ennemis, hors d'insulte.
[Note 18: Ces instructions sont du 7 juin, et la guerre fut déclarée à
la Grande-Bretagne le 25 du même mois.]
Un des projets de conquérir la Nouvelle-York suggérés par le chevalier
de Callières, car il en avait présenté plusieurs, et dont on a parlé
plus haut, fut agréé; mais le gouvernement adopta un plan d'exécution
plus compliqué que celui de cet officier. D'abord M. Begon, intendant de
Rochefort, fut chargé d'armer deux vaisseaux, et de les mettre sous les
ordres de M. de la Caffinière, qui devait suivre les directions de M. de
Frontenac. Ces vaisseaux avaient pour mission de balayer la côte depuis
le golfe St. Laurent jusqu'à New-York, et de bloquer ensuite cette ville
sans trop s'exposer pourtant en attendant les troupes qui devaient
l'attaquer par terre. En second lieu le gouverneur, en arrivant à
Québec, devait faire ses préparatifs avec le plus grand secret, et
conduire lui-même les troupes par terre à la place qu'on voulait
attaquer, après avoir chargé le chevalier de Vaudreuil de
l'administration du Canada. Si l'entreprise réussissait et que la
province de la Nouvelle-York tombât en son pouvoir, il devait y laisser
la population catholique en prenant les mesures nécessaires pour
s'assurer de sa fidélité; garder prisonniers les officiers et les
principaux citoyens qui pourraient se racheter par de bonnes rançons, et
renvoyer tout le reste dans la Nouvelle-Angleterre et dans la
Pennsylvanie. Le chevalier de Callières resterait gouverneur de la
conquête. Comme on supposait que l'ennemi tâcherait de la reprendre,
l'ordre avait été donné de brûler toutes les habitations jusqu'à une
certaine distance autour de New-York, et de forcer les autres à payer
une forte contribution pour se racheter. L'on reconnaît là le génie dur
et impitoyable de Louvois, assez conforme d'ailleurs au système de
guerre suivi à cette époque en Amérique.
Les courses que l'on ferait en même temps sur les frontières anglaises,
n'auraient pour objet que d'inquiéter l'ennemi, diviser ses forces et
occuper les Indiens.
Les premières hostilités commencèrent à la baie d'Hudson, où M. de la
Ferté prit le fort de New-Severn. Le capitaine d'Iberville, officier
canadien plein de bravoure et devenu célèbre depuis et par ses exploits
et comme fondateur de la Louisiane, arrivait à Ste.-Anne, poste de cette
baie, lorsque deux navires anglais portant, l'un 22 canons et l'autre
14, et chargés d'armes, de munitions et de vivres, parurent à la vue du
fort. On devina sans peine leur dessein, car dans les papiers du
gouverneur de New-Severn on avait trouvé des lettres de la compagnie de
Londres, qui faisait la traite dans cette contrée, lui enjoignant d'y
proclamer le prince d'Orange roi de la Grande-Bretagne, et de prendre
possession de toute la baie d'Hudson au nom de l'Angleterre. Ces
vaisseaux, voyant les Français sur leurs gardes, voulurent user de ruse;
mais d'Iberville les fit tomber eux-mêmes dans le piége qu'ils voulaient
tendre, et après avoir tué ou pris une partie de leurs équipages dans
des embuscades, il les obligea d'amener leur pavillon. Il laissa son
frère, M. de Méricourt, pour commandant de ces postes, et fit voile sur
l'une de ses prises pour Québec, où il arriva dans le mois d'octobre
1689. Il trouva le pays encore tout ému du massacre de Lachine.
Cependant les vaisseaux destinés à l'attaque de New-York sur lesquels
devait s'embarquer le nouveau gouverneur, M. de Frontenac, avaient perdu
plus d'un mois à la Rochelle pour se faire radouber; ensuite les
bâtimens marchands qu'ils avaient eu à convoyer avaient retardé
tellement leur marche, qu'ils n'étaient arrivés à Chedabouctou, en
Acadie, que vers le milieu de septembre. M. de Frontenac y resta
quelques jours et ordonna à M. de la Caffinière, s'il arrivait avant le
1er. novembre à New-York, de croiser en face du port jusqu'au 10
décembre tenant tout prêt pour le débarquement; et si, à cette date, il
ne recevait point de nouvelle du Canada, de retourner en France.
L'état dans lequel le gouverneur trouva le pays, dont il venait
reprendre l'administration pour la seconde fois, ne lui permit pas
d'envahir la Nouvelle-York, qui fut ainsi sauvée par les fautes de M.
Denonville. Ce gouverneur avait, comme on a vu, par une suite d'actes
marqués au coin de l'imprévoyance ou de la faiblesse, réduit le Canada à
ne pouvoir se défendre même contre les cantons. M. de la Caffinière fut
obligé de lever le blocus à la fin de décembre après avoir capturé
cependant plusieurs vaisseaux ennemis; et le projet sur New-York fut
forcément ajourné à une autre époque.