Les gouvernemens royaux étaient ceux de la Virginie, de la

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HISTOIRE

DU

CANADA

DEPUIS SA DECOUVERTE JUSQU'A NOS JOURS.

PAR

F. X. GARNEAU.

TOME SECOND.

QUÉBEC

IMPRIMERIE DE N. AUBIN, RUE COUILLARD, No. 14.

1846.

HISTOIRE

DU

CANADA.

LIVRE V.

CHAPITRE I.

COLONIES ANGLAISES.

1690.

Objet de ce chapitre.--Les persécutions politiques et religieuses

fondent et peuplent les colonies anglaises, qui deviennent en peu de

temps très puissantes.--Caractère anglais dérivant de la fusion des

races normande et saxonne. Institutions libres importées dans le

Nouveau-Monde, fruit des progrès de l'époque.--La Virginie et la

Nouvelle-Angleterre.--Colonie de Jamestown (1607).--Colonie de

New-Plymouth et gouvernement qu'elle se donne (1620).--Immensité de

l'émigration.--L'Angleterre s'en alarme.--La bonne politique prévaut

dans ses conseils et elle laisse continuer l'émigration.--New-Plymouth

passe entre les mains du roi par la dissolution de la

compagnie--Commission des plantations établie; opposition qu'elle

suscite dans les colonies; elle s'éteint sans rien faire.--Etablissement

du Maryland (1632) et de plusieurs autres colonies.--Leurs diverses

formes de gouvernement: gouvernemens à charte, gouvernemens royaux,

gouvernemens de propriétaires.--Confédération de la

Nouvelle-Angleterre.--Sa quasi-indépendance de la métropole.--Population

et territoire des établissemens anglais en 1690.--Ils jouissent de la

liberté du commerce.--Jalousie de l'Angleterre: actes du parlement

impérial et notamment l'acte de navigation passés pour restreindre cette

liberté.--Opposition générale des colonies; doctrines du Massachusetts à

ce sujet.--M. Randolph envoyé par l'Angleterre pour faire exécuter ses

lois de commerce; elle le nomme percepteur général des douanes. Négoce

étendu que faisaient déjà les colons.--Les rapports et les calomnies de

Randolph servent de prétextes pour révoquer les chartes de la

Nouvelle-Angleterre.--Ressemblance de caractère entre Randolph et lord

Sydenham. Révolution de

1690.--Gouvernement.--Lois.--Education.--Industrie.--Différence entre le

colon d'alors et le colon d'aujourd'hui, le colon français et le colon

anglais.

Le Canada n'avait pas été actuellement en guerre avec les Anglais depuis

le traité de St.-Germain-en-Laye en 1632. A cette époque reculée, où les

colonies de l'Amérique septentrionale naissaient à peine, les combattans

étaient tous des Européens, qui se disputaient des lambeaux du continent

dû au génie de Colomb. Aucun d'eux n'avait pris les armes pour défendre

le sol de sa vraie patrie; la terre qu'ils foulaient était encore à

leurs yeux une terre étrangère. Mais en 1689 les choses avaient déjà

changé. Il y avait alors des Canadiens, il y avait des Américains, il y

avait une patrie, ce mot si magique pour le soldat. Et chose

remarquable, les Européens laissèrent pour ainsi dire le champ libre à

ces nouveaux hommes, qui essayèrent leur force et leur courage les uns

contre les autres, et déployèrent dans la lutte cette même ardeur et

cette haine nationale dont leurs mères-patries respectives donnaient le

douloureux spectacle depuis des siècles dans l'ancien monde.

Nous savons quel développement avait pris en 1689 le Canada en

population, en industrie et en richesses. Pour bien apprécier les moyens

relatifs des parties belligérantes, et les dangers de la guerre pour ce

pays, il est nécessaire de posséder la même connaissance relativement

aux colonies anglaises, qui forment aujourd'hui une des premières

nations du monde.

Après les tentatives infructueuses de colonisation dont il a été dit

quelques mots dans une autre partie de cet ouvrage, l'Angleterre cessa

de s'occuper de l'Amérique, qu'elle ne fréquenta plus que par ses

pêcheurs et ses baleiniers. La France montra plus de persévérance, elle

s'obstina dans son entreprise jusqu'à ce qu'elle eût réussi à s'établir

en Acadie et en Canada d'une manière permanente.

Mais à peu près dans le temps où elle s'était assurée un pied solide

dans le Nouveau-Monde, des guerres politiques et religieuses vinrent

bouleverser l'Angleterre, et rejeter hors de son sein une population

formée par les débris des partis vaincus, qui, tour à tour opprimés par

le vainqueur, abandonnèrent leur patrie pour aller s'en créer une

nouvelle ailleurs. Ils fondèrent la Virginie, New-Plymouth, le

Massachusetts et bien d'autres provinces. La bigoterie et un zèle

aveugle régnaient parmi toutes les sectes chrétiennes. Chacun niait à

son voisin ce que tous les hommes avaient droit de posséder, la liberté

de conscience. C'est à cela que l'on doit attribuer, sinon

l'établissement, du moins l'état florissant de l'Amérique

aujourd'hui[1]. La cause première de cette émigration involontaire

subsistant toujours, ces nouvelles colonies se peuplèrent rapidement et

surpassèrent bientôt celles de la France.

[Note 1: History of Massachusetts Bay.]

Ensuite, le génie commerçant de l'Angleterre, qui commençait à se

déployer à la faveur de la liberté, favorisa l'accroissement de ces

mêmes possessions lointaines. Ce fut un bonheur pour celles-ci que cette

nouvelle direction donnée à l'esprit national; elles en profitèrent plus

que leur mère-patrie elle-même.

La race saxonne, agreste et engourdie, observe un écrivain, aurait fait

peu de bruit dans le tournoi des peuples, si des myriades de Normands,

de Poitevins et d'autres Français de toutes les provinces, ne fussent

venus la réveiller rudement à la suite de Guillaume-le-Conquérant. De

cette époque et de la fusion graduelle des deux races, datent les

progrès qui se sont manifestés successivement dans le génie, les

institutions et la puissance de l'Angleterre. L'audace, l'activité et la

rapacité normandes ont fécondé la vieille torpeur saxonne. Des excès de

la tyrannie organisée par la conquête et des résistances féodales sont

nées les alliances des intérêts lésés, et de ces alliances tout le

système municipal et parlementaire de la Grande-Bretagne[2]. Les colons

américains importèrent avec eux, comme un dépôt sacré, ce système

municipal et parlementaire, première cause de leurs succès futurs.

[Note 2: Maillefer.]

L'époque de l'établissement de l'Amérique septentrionale est remarquable

par la révolution qui s'opérait dans les esprits chez toutes les nations

et particulièrement en Angleterre, où le peuple, ne se contentant pas de

vaines théories, réclamait la mise en pratique de ces grands principes

sociaux, que la marche de la civilisation et les doctrines chrétiennes

commençaient à développer aux yeux de la multitude. Ce peuple fut le

premier qui posséda, dans son parlement, l'arme nécessaire pour lutter

avec avantage contre le despotisme. Jacques I donnait le nom de rois[3]

aux membres des Communes, à ceux même que Henri VIII avait traités de

brutes, tant s'était accrue déjà leur puissance. Les principes de la

liberté, les droits de l'homme, la nature et l'objet d'un gouvernement,

étaient des questions qui occupaient tous les esprits, et qui se

discutaient jusque dans le village le plus reculé du pays avec une

extrême chaleur. Mais faute d'habitude on abusa, comme cela arrive

toujours là où la liberté ne fait que de naître, de cette même liberté

pour laquelle on combattait; et le vainqueur la refusa au vaincu, qui

fut poursuivi, persécuté, proscrit. Les querelles de religion se mêlant

à celles de la politique, fournirent de nouveaux alimens à l'incendie

dans lequel disparurent les restes de l'Eglise de Rome et le trône. Les

puritains prétendaient vouloir la liberté religieuse et la liberté

politique, et cependant, durant leur domination sous Cromwell, ils se

montrèrent plus exclusifs et plus persécuteurs que les royalistes qu'ils

avaient renversés. Mais les principes survivent à ceux qui en abusent;

et les nouvelles idées fructifièrent en Amérique, où les portèrent ces

mêmes puritains déchus. La réaction qui eut lieu en Angleterre après la

mort du Protecteur, les priva de toute autorité, et les livra à la

vengeance d'un vainqueur irrité également contre les maximes religieuses

et contre les maximes politiques qu'ils avaient invoquées

indistinctement pour opérer la révolution qui avait amené Charles I à

l'échafaud et l'établissement d'une république. Les plus zélés et les

plus compromis durent alors chercher à se soustraire à un gouvernement

auquel leurs idées ne pouvaient jamais leur permettre de se rallier, et

ils émigrèrent sur les rives du Nouveau-Monde, emportant avec eux leurs

principes et ces institutions libres dans lesquelles ils avaient

converti des maximes générales en vérités pratiques. Le droit de

représentation, l'institution précieuse du jury, le vote des subsides

par le peuple, et plusieurs autres priviléges essentiels à la liberté du

citoyen, furent des dogmes qu'ils y transplantèrent, qui servirent de

base à leur organisation sociale, et qui ne cessèrent plus d'être

regardés comme les droits les plus précieux de l'homme. Les monopoles,

les ordres privilégiés, les charges sur l'industrie, comme les maîtrises

et corporations des métiers, etc., la féodalité, et toutes les chaînes

qui accablaient encore le peuple, même dans les pays les plus libres de

l'Europe, ne suivirent point ces colons au-delà des mers.

[Note 3: Un comité de la chambre des communes devait lui présenter une

adresse. Il ordonna que douze siéges fussent apportés pour les membres

de ce comité, «car, dit-il, ce sont douze rois qui viennent».]

Jacques I divisa la partie du continent américain, située entre les 34e.

et 45e. degrés de latitude, en deux vastes provinces: la Virginie et la

Nouvelle-Angleterre. La première fut concédée à une compagnie de

Londres, et la seconde, à des marchands de Plymouth avec le droit de les

établir et d'y commercer, en 1606.

Dès l'année suivante, ou quatre ans après la fondation de Port-Royal, la

compagnie de Londres envoya 108 colons dans la Virginie pour commencer

l'établissement de cette province, lesquels s'établirent dans un lieu

qu'ils nommèrent Jamestown; mais les privations et la misère réduisirent

leur nombre à une quarantaine au bout de quelques mois. Cinq cents

autres émigrés les suivirent en 1609. N'ayant ni plus de moyens, ni plus

de prévoyance que les premiers, ils se virent bientôt en proie à une

affreuse famine qui les fit périr presque tous. La fertilité du sol, la

beauté du climat et l'émigration contribuèrent cependant à faire oublier

ces désastres, et petit à petit la province prit des développemens qui

la mirent au-dessus de tous les périls. Ces premiers pionniers de la

civilisation américaine vécurent à profits communs jusqu'en 1613. A

cette époque des terres leur furent distribuées; et la plupart des

planteurs n'ayant point de femmes, la compagnie leur envoya

quatre-vingt-six jeunes filles, qui leur furent vendues à raison de cent

à cent cinquante livres de tabac chacune. Six ans plus tard fut

convoquée, par le chevalier George Yeardley, la première assemblée

représentative qu'il y ait eue en Amérique; et les représentans, élus

par les bourgs, réglèrent les affaires de la colonie, qui jusque-là

avaient été dirigées par la compagnie de Londres. En 1621, la province

reçut une espèce de gouvernement constitutionnel composé d'un

gouverneur, d'un conseil et d'une assemblée générale élective. Peu de

temps après, elle fut attaquée par les Sauvages, qui massacrèrent plus

de 300 personnes, tant hommes que femmes et enfans; la compagnie, blâmée

de n'avoir pas protégé suffisamment les habitans, fut dissoute, et le

roi prit la Virginie sous sa protection (1624). Elle perdit sa

législature sous le roi Jacques, mais Charles I, son fils, la lui

restitua.

De son côté, la compagnie de Plymouth envoya, en 1607, une colonie de

cent et quelques personnes à Sagahadoc (Kénébec) dans la

Nouvelle-Angleterre, sous les ordres de George Popham; mais ce dernier

étant mort, les colons retournèrent en Europe le printemps suivant; ce

qui découragea tellement la société, qu'elle abandonna toute idée de

colonisation jusqu'en 1620. Alors des puritains (Brownistes), qui

s'étaient réfugiés dans la Hollande une douzaine d'années auparavant[4],

pour échapper aux persécutions qui pesaient sur eux en Angleterre,

demandèrent à la compagnie de Londres la permission d'émigrer dans la

Virginie avec la liberté d'y professer leur religion, eux et leur

postérité. Le roi s'y refusa d'abord, mais il y consentit ensuite; et

l'année suivante ils purent faire voile pour l'Amérique. Trompés par

leur pilote qui fit fausse route, ils abordèrent plus au nord qu'ils

n'avaient intention de le faire, et au lieu de débarquer dans la

Virginie, ils se trouvèrent dans la Nouvelle-Angleterre, où ils jetèrent

les premier fondemens de la colonie de New-Plymouth. N'ayant point de

charte du roi, ils formèrent une espèce de société volontaire, et

obéirent à des lois et à des magistrats établis par eux-mêmes, jusqu'à

l'époque de leur union avec le Massachusetts en 1692.

[Note 4: Jeremy Belknap: History of New-Hampshire.]

«Ce pacte gouvernemental, dit le Dr. Story[5] est sinon le premier, du

moins le titre primordial le plus authentique de l'établissement d'une

nation, que l'on trouve dans les annales du monde. Les philosophes et

les juristes en appellent constamment à la théorie d'un pareil contrat,

pour établir la mesure des droits et des devoirs des gouvernans et des

gouvernés; mais presque toujours cette théorie a été regardée comme un

effort d'imagination, qui n'est appuyé ni par l'histoire ni par la

pratique des nations, et qui ne fournit par conséquent aucune

instruction solide pour les affaires réelles de la vie. On ne pensait

guère que l'Amérique pût fournir l'exemple d'un contrat social d'une

simplicité primitive et presque patriarcale».

[Note 5: _Commentaries on the constitution of the United-States, etc._]

Deux ans après, la compagnie de Plymouth concéda un territoire dans le

Massachusetts, à quelques personnes qui essayèrent inutilement d'y

former un établissement. D'autres tentatives suivirent celle-ci avec

plus ou moins de succès jusqu'en 1628. Enfin, dans cette même année, une

nouvelle compagnie acheta de celle de Plymouth le territoire de cette

province, et fut incorporée par charte royale. Elle transféra le

gouvernement de la colonie dans le pays même; et quelque temps après les

habitans élurent des députés pour faire des lois, établir des cours de

justice, etc. L'immigration devint considérable; il arriva dans une

seule année (1630) plus de 1500 colons, par quelques uns desquels la

ville de Boston fut commencée. En 1633, ils débarquèrent encore en plus

grand nombre; la plupart de ces émigrés étaient des mécontens

politiques, des hommes qui avaient des lumières, de l'expérience et même

de la fortune, excellens matériaux pour fonder un pays. L'Angleterre,

voyant grossir ce torrent de population désaffectionnée qui s'en allait

en Occident, prit l'alarme. L'ordre fut promulgué de suspendre le départ

de tous les vaisseaux destinés pour le Nouveau-Monde; et il fut enjoint

aux patrons de ceux qui auraient à l'avenir une pareille destination

avec des émigrans, d'obtenir au préalable une permission de l'autorité

publique. En même temps les capitaines des navires dont le départ avait

été suspendu, furent sommés de se présenter devant le conseil d'état

avec la liste de leurs passagers. Mais après réflexion, la bonne

politique prévalut heureusement dans ce conseil, et les émigrans eurent

permission de partir après avoir été informés, que «Sa Majesté n'avait

aucune intention de leur imposer la liturgie de l'Eglise anglicane, et

qu'elle croyait que c'était pour jouir de la liberté en matière de

religion, qu'ils passaient dans le Nouveau-Monde»[6].

[Note 6: Charles I se guida d'après le même principe en accordant une

charte à Rhode-Island en 1663. «Notre plaisir royal, dit le monarque,

est que personne dans la colonie ne soit à l'avenir molesté, puni,

inquiété ni recherché pour différence d'opinion en matières

religieuses».]

Cette conduite du roi d'Angleterre et de son conseil, contraste bien

étrangement avec celle de Louis XIV, qui ne tolérait d'autre opinion que

la sienne, et qui fermait à ses sujets les portes de toutes ses colonies

comme pour montrer que même l'avenir devait subir les lois de sa

volonté, et qu'il modèlerait à son gré les empires futurs!

Au nombre des passagers dont le départ avait été ainsi arrêté par

l'ordre de la cour de Londres, se trouvait un homme obscur, mais qui

allait emporter avec lui les destinées de sa patrie; cet homme était

Cromwell. L'oeil royal devina-t-il l'avenir de ce nom roturier en

parcourant la liste de ces passagers? vit-il dans celui qui le portait

le possesseur futur de son trône et le chef de la nation? L'ordre qu'il

avait donné causa du délai, et dans l'intervalle le puritain, le futur

protecteur de la Grande-Bretagne, changea d'opinion et ne sortit point

de son pays; sa destinée devait s'accomplir.

La compagnie de Plymouth s'étant dissoute, la colonie passa sous

l'autorité du roi comme celle de la Virginie. Cet événement exerça alors

peu d'influence sur l'administration intérieure, qui resta entre les

mains des habitans. Ils élisaient tous leurs fonctionnaires, depuis le

gouverneur en descendant jusqu'au dernier degré de l'échelle

hiérarchique. La législature était élective dans toutes ses branches.

Plus tard pourtant, en 1638, les clameurs que leurs ennemis ne cessaient

de pousser contre eux en Angleterre, se renouvelèrent avec plus de

fureur que jamais. Le roi, trompé par leurs assertions haineuses et

intéressées, nomma une commission, dont l'archevêque de Cantorbéry était

le chef, à laquelle fut départie une autorité suprême et absolue sur

toutes les colonies, avec le pouvoir de faire des lois et des

ordonnances affectant leur gouvernement et la personne et les biens des

habitans. A cette nouvelle, le Massachusetts fit les remontrances les

plus énergiques contre «cette commission», dont l'établissement

abrogeait d'un seul coup toutes les libertés coloniales. Il exposa que

les colons étaient passés en Amérique avec le consentement de Sa

Majesté, dont ils avaient beaucoup agrandi les domaines; que si on leur

enlevait leur charte, ils seraient forcés de s'en aller ailleurs, ou de

retourner dans leur pays natal; que les autres établissemens seraient

également abandonnés, et que tout le pays tomberait ainsi entre les

mains des Français ou des Hollandais. Il terminait par demander qu'on

les laissât jouir de leurs anciennes libertés, et qu'on ne mît point

d'entraves à l'émigration vers le Nouveau-Monde.

L'Angleterre n'osa pas mettre à exécution un projet devenu odieux dès sa

naissance; et la commission des plantations s'éteignit sans rien faire,

tant il est vrai de dire que l'opinion publique avait déjà de force dans

ce royaume, fruit inappréciable de la liberté.

Les colonies anglaises, respectées ainsi dans leurs droits, se formaient

insensiblement aux habitudes du gouvernement représentatif, tandis que

l'arrivée continuelle des partisans vaincus dans les luttes civiles de

la mère-patrie, augmentait leur population et leurs richesses. Les

puritains persécutés cherchaient un asile dans la Nouvelle-Angleterre;

les catholiques dans le Maryland; les royalistes dans la Virginie.

Le Maryland fut concédé par Charles I à lord Baltimore, baron irlandais,

et fondé en 1632 par 200 gentilshommes catholiques. Huit ans après ils

demandèrent et obtinrent un gouvernement libre. Cette province est la

première qui ait eu l'honneur de proclamer dans le Nouveau-Monde, le

grand principe de la tolérance universelle, et de reconnaître la

sainteté et les droits imprescriptibles de la conscience[7]. Elle se

peupla rapidement. Jouissant de la tranquillité pendant que les autres

provinces étaient déchirées par des persécutions religieuses,

l'émigration s'y portait en foule, sûre d'y trouver le repos et la paix.

[Note 7: Chalmer's annals.]

Telle fut l'origine des deux premières colonies anglaises, la Virginie

et la Nouvelle-Angleterre, autour desquelles les autres sont venues

ensuite se grouper. En lisant l'histoire des premières on voit celle des

dernières; elles ont eu toutes, plus ou moins, les mêmes obstacles à

vaincre et les mêmes avantages à utiliser. Elles présentent aussi toutes

la même physionomie et le même caractère politique ou social. Peuplées

du reste par des habitans d'une même nation, elles ont été commencées à

peu de distance les unes des autres comme l'indique le tableau suivant:

La Virginie, 1608.

La Nouvelle-York, fondée par les Hollandais en 1614, sous le

nom de Nouvelle-Belgique, devient anglaise en 1664.

Plymouth, 1620, réuni au Massachusetts en 1692.

Le Massachusetts 1628.

Le New-Hampshire, 1623.

Le New-Jersey, fondé par les Hollandais, en 1624, devient

anglais en 1664.

Le Delaware, fondé par les Hollandais en 1627, devient

anglais en 1664. Quelques Suédois s'y étaient établis en

1638; mais ils furent subjugués par les Hollandais, et la

plupart quittèrent le pays.

Le Maine en 1630; réuni au Massachusetts en 1677.

Le Maryland en 1633.

Le Connecticut en 1635, établi par des colons du

Massachusetts.

Le New-Haven en 1637, réuni au Connecticut en 1662.

Providence en 1635.

Le Rhode-Island en 1638, réunis en 1644.

La Caroline du Nord en 1650; colonie distincte en 1729.

La Caroline du Sud en 1670. Cette date, relativement aux

deux Carolines, a rapport ici à l'établissement des Anglais;

car longtemps auparavant, sous l'amiral de Coligny, les

Huguenots français y avaient fondé une colonie florissante,

qui finit par l'affreuse catastrophe vengée par le chevalier

de Gourgues.

La Pennsylvanie en 1682.

La Géorgie fondée plus tard en 1733.

Ces diverses colonies possédaient trois formes bien distinctes de

gouvernement, qui, modifiées par les habitudes et par la nature de la

société américaine, constituèrent ensuite les élémens du gouvernement

fédéral établi par la révolution de 1776. C'étaient les gouvernemens à

charte, les gouvernemens royaux ou provinciaux, et les gouvernemens de

propriétaires. Les gouvernemens à charte étaient limités à la

Nouvelle-Angleterre. Les peuples de cette province, où il y avait

plusieurs colonies, jouissaient de tous les priviléges de sujets nés

anglais, étaient investis de tous les pouvoirs gouvernemental,

législatif, exécutif et judiciaire. Ils choisissaient les gouverneurs,

élisaient les assemblées législatives et nommaient les magistrats. Une

seule restriction était imposée à leur autorité législative, c'est que

les lois qu'ils se faisaient ne pouvaient être contraires à celles de

l'Angleterre. Plus tard, la métropole réclama le droit de révoquer les

chartes; mais les colons maintinrent qu'elles étaient des pactes

solennels et irrévocables, excepté pour causes légitimes. Dans quelques

cas néanmoins, elles furent forcément supprimées, particulièrement vers

la fin du règne de Charles II, où les corporations métropolitaines

éprouvèrent le même sort. Les contestations auxquelles cette question

donna lieu entre la mère-patrie et les colonies à charte, furent une des

causes de la révolution.

Le pouvoir législatif, qui était sans appel, résidait dans un corps

nommé, «The General Court of the Colony of Massachusetts Bay,» et était

composé d'un gouverneur, d'un député-gouverneur, de dix magistrats et de

deux députés de chaque ville, tous élus annuellement par le peuple. Le

gouverneur et les magistrats formaient une chambre, et les députés

l'autre. Cette législature siégeait tous les ans.

Le pouvoir exécutif était exercé par le gouverneur et un conseil, dont

sept membres étaient nécessaires pour délibérer, et qui siégeait deux

fois par semaine.

Les gouvernemens royaux étaient ceux de la Virginie, de la

Nouvelle-York, et, plus tard, des Carolines (1728), de la Géorgie, du

New-Hampshire et du New-Jersey (1702). Dans ces colonies, le gouverneur

et le conseil étaient nommés par la couronne; et les chambres

d'assemblée élues par le peuple. Les gouverneurs recevaient leurs

instructions du roi ou de ses ministres. Ils avaient voix négative dans

les procédés des législatures. Les juges et autres officiers civils

étaient aussi nommés par le roi, mais payés par les colonies. Les actes

arbitraires des gouverneurs, et le droit de veto réclamé par la couronne

sur les actes des assemblées, furent des causes incessantes de

difficultés dans ces gouvernemens. Le Canada nous fournit le modèle de

cette espèce de régime.

Les gouvernemens de propriétaires, qui tenaient de la nature féodale,

offraient quelque ressemblance avec les palatinats d'Allemagne. Les

propriétaires de ces provinces étaient revêtus de certains pouvoirs

royaux et législatifs; mais le tout subordonné à l'autorité suprême de

l'empire. Le Maryland, la Pennsylvanie, et, dans les premiers temps, les

deux Carolines et le Jersey, étaient soumis à cette forme de

gouvernement, qui a existé dans les deux premières provinces ainsi que

dans le Delaware jusqu'à la révolution. Ces colonies appartenaient à des

propriétaires ou particuliers, à qui des territoires avaient été

concédés par le souverain avec pouvoir d'y établir des gouvernemens

civils et d'y faire des lois, sous certaines restrictions. Leur histoire

est un long tissu de querelles occasionnées par la manière dont les

propriétaires exerçaient leur droit de révoquer ou négativer les actes

des assemblées législatives; car même dans ces colonies des corps

représentatifs furent introduits, dont les membres étaient nommés

mi-partie par les propriétaires et mi-partie par le peuple. En 1719, les

habitans de la Caroline exaspérés contre leurs maîtres, s'emparèrent du

gouvernement et élurent un gouverneur, un conseil et une assemblée, qui

se réunirent pour publier une déclaration d'indépendance, dans laquelle

ils exposèrent les motifs de leur renonciation à leur ancienne forme de

gouvernement. Les anciennes lois de l'assemblée de la Virginie (1624)

renferment une déclaration qui définit le pouvoir de l'assemblée de

taxer et d'imposer des charges personnelles.

Dès l'origine (1643), les provinces de la Nouvelle-Angleterre formèrent

entre elles une confédération offensive et défensive, chacune se

réservant néanmoins son gouvernement et sa juridiction particulière. Les

affaires générales de la confédération étaient réglées par un congrès

composé de deux commissaires de chaque colonie. Cette législature se

nommait «_The General Court of the United Colonies of New-England_»[8].

Pour marque de sa souveraineté, la Nouvelle-Angleterre frappait monnaie;

et toutes les commissions se faisaient au nom du gouverneur du

consentement du conseil. Suivre les lois anglaises ou les ordres du roi

sans permission de l'autorité coloniale, c'était faire acte d'infraction

de ses priviléges[9]. Nous avons déjà fait allusion ailleurs à cette

confédération qui possédait, comme l'on voit, une quasi-indépendance;

mais qui ne la garda pas longtemps.

[Note 8: _Encyclopedia Americana_.]

[Note 9: Rapport de M. E. Randolph au bureau du commerce et des

plantations, 1676: _Collection de papiers relatifs à Massachusetts

Bay_.]

C'est à partir de 1630, que la population des colonies anglaises

augmenta rapidement. Elle pouvait être alors de 4,000 âmes, et déjà au

bout de vingt ans elle atteignait 80,000 âmes, et, en 1690, époque de la

seconde guerre avec le Canada, elle devait excéder 200,000 âmes,

puisqu'en 1701, on l'évaluait à 262,000. La population du Canada et de

l'Acadie ne dépassait pas alors 12 à 15,000 âmes, c'est à dire qu'elle

était treize fois moins considérable que celle des provinces voisines

contre lesquelles elle allait avoir à lutter les armes à la main. Le

désavantage du nombre n'était pas le seul qu'elle eût à surmonter. La

différence d'institutions politiques pesait aussi d'un grand poids dans

la balance, de même que celle du climat. C'est au moyen de cette

supériorité numérique et de richesse que les colonies américaines ont pu

mettre dans tous les temps sur pied des armées qui comptaient autant de

combattans qu'il y avait d'hommes capables de porter les armes dans

toute la Nouvelle-France.

Occupant les parties centrales de l'Amérique du nord, sur le bord de la

mer Atlantique, c'est à dire, depuis le Canada jusqu'à la Floride, les

établissemens anglais jouissaient d'un ciel chaud ou tempéré dans toute

leur étendue, et d'un sol dont les productions, extrêmement variées,

étaient par cela même un gage d'abondance continuelle. Le blé croît

partout dans cet immense pays ainsi que le maïs, plante indigène qui

vient sans effort surtout dans le centre et dans l'ouest des Etats-Unis,

où il rend le double du blé. La culture du tabac commence dans le

Maryland, par le 39e. ou 40e. degré de latitude: c'est aujourd'hui le

principal article d'exportation de cet Etat et de la Virginie. Le coton

se cultive depuis le 37e. degré en gagnant le sud; mais on n'a commencé

à en exporter qu'en 1791. Le ris, qui exige un climat chaud et un sol

marécageux, vient dans les mêmes latitudes que le coton. Les provinces

du nord produisent du blé, du chanvre, du lin, du houblon, etc.

Favorisées ainsi de la nature et par une immigration nombreuse, ces

colonies devinrent en peu de temps riches et florissantes.

Dans les premières années elles jouirent d'une liberté de commerce

illimitée. Les vaisseaux de toutes les nations étaient admis dans leurs

ports; elles allaient acheter dans tous les pays où elles trouvaient les

plus grands avantages. Mais après qu'elles eurent passé par les

souffrances, les inquiétudes, les dangers, qui ont accompagné partout la

fondation des établissemens européens dans le Nouveau-Monde, après

qu'elles eurent commencé à acquérir ce bien-être et ces richesses, qui

n'étaient le partage que du petit nombre dans l'ancien, l'Angleterre

résolut de les faire contribuer davantage aux charges de l'état,

puisqu'elles profitaient autant que les autres parties de l'empire, de

la protection du gouvernement. En 1655 Cromwell, qui venait de subjuguer

l'Irlande et de se baigner dans le sang de ses malheureux habitans, se

chargea de l'exécution de cette mesure, qu'il fallait sa volonté forte

pour faire réussir. Il fallait d'abord faire naître les prétextes qui ne

tardèrent point en effet à se présenter. Il voulut engager la

Nouvelle-Angleterre à envoyer des émigrans en Irlande pour repeupler les

déserts que ses armées y avaient faits; celle-ci ne voulut pas plus

envoyer ses enfans dans ce pays que dans la Jamaïque, où il les invita

ensuite de s'établir. Première désobéissance. Dans la guerre civile

terminée par la mort de Charles I, le parti royaliste avait été vaincu,

et la Virginie ainsi que le Maryland qui avait embrassé ce parti, durent

être soumis par les armes du protecteur. Ce fut une seconde offense.

C'en était assez pour fournir des motifs plausibles au gouvernement

d'imposer des restrictions au commerce des colonies. Le parlement

impérial passa un acte pour leur défendre d'importer ou d'exporter leurs

marchandises dans d'autres vaisseaux que dans des vaisseaux anglais,

équipés par des matelots anglais. Cet acte fut bientôt suivi d'un autre,

l'acte de navigation, qui prohiba l'exportation de certains articles des

colonies en ligne directe à l'étranger. En 1663, une troisième loi, plus

sévère encore que les premières, les obligea de vendre leurs produits

sur les marchés de l'Angleterre seulement, et d'acheter les articles de

manufacture étrangère dont elles pourraient avoir besoin des marchands

anglais à l'exclusion de tous autres. Enfin en 1672, il imposa aussi les

produits exportés d'une colonie à une autre colonie. Sa politique était

évidemment d'empêcher les colons d'établir des manufactures et de se

créer un commerce avec l'étranger, au préjudice de ses intérêts[10].

Mais ces lois prohibitives ne furent pas observées immédiatement

partout. Le Massachusetts jouit encore longtemps après d'une entière

liberté; et elles furent ouvertement ou secrètement violées par toutes

les provinces, qui avaient fait, lors de leur promulgation, les

remontrances les plus énergiques contre ce qu'elles regardaient comme

une violation de leurs droits. M. Randolph, agent de la métropole

(1676), voyant arriver dans le port de Boston des navires de l'Espagne,

de la France, de la Méditerranée, des Canaries, etc., fit observer au

gouverneur que cela était contraire à l'acte de navigation. Celui-ci lui

répondit que les lois faites par le roi et son parlement n'obligeaient

la Nouvelle-Angleterre qu'en autant qu'elles étaient conformes aux

intérêts de la colonie, dans laquelle seule résidait le pouvoir

législatif, en vertu de la charte accordée par le père de Sa Majesté

régnante; et que toutes les matières en contestation devaient être

déterminées en définitive par elle sans appel à l'autorité royale, qui

pouvait bien augmenter, mais non restreindre, ses libertés[11].

[Note 10: «The colonial laws of modern times, had furnished the most

flagrant examples of tyrannical interference with the operations of

manufactures and commerce; and the narrow policy which had always

presided over the planting and rearing of new settlements, was utterly

inconsistent with the very liberal and enlightened views of the

economical system».

_Colonial policy of the European Powers, par_ Lord Brougham.]

[Note 11: Rapport de M. Randolph à Sa Majesté: _Collection of original

papers relative to the colony of Massachusetts Bay_. Voyez aussi Story

vol. I, p. 52 _Commentaries on the constitution of the United States_.]

Toutes les provinces ne réclamèrent pas leurs libertés avec la même

hardiesse. La Virginie, par exemple, était plus soumise, et les réponses

du chevalier Berkeley aux lords commissaires en 1671, nous apprennent

qu'elle s'était conformée à l'acte de navigation, à son grand détriment.

En effet, cette loi y avait fait cesser presque complètement la

construction des navires, branche importante de son commerce.

Cette lutte sourde d'intérêts commerciaux entre les colonies et la

métropole, annonce les progrès que les premières avaient déjà faits. Le

chiffre de leurs exportations dans la Grande-Bretagne fut en 1701 de

£309,136; et celui de leurs importations du même pays, de £343,828,

l'excédant des importations sur les exportations étant probablement

couvert par les achats que faisaient les émigrans en s'embarquant pour

l'Amérique, et par les dépenses du gouvernement militaire. Ces colonies

payaient elles-mêmes depuis longtemps les dépenses de leur gouvernement

civil. En temps de guerre, elles fournissaient aussi leurs contingens

d'hommes et d'argent, selon leurs forces, leur population et la

proximité du théâtre des hostilités.

Le Massachusetts a toujours été la première et la plus avancée des

provinces britanniques. Possédant en abondance dans son sein tout ce qui

est nécessaire à l'existence d'une marine et à sa fourniture, comme des

bois de construction de toute espèce, de la poix, du goudron, du

chanvre, du fer, des douves, des madriers, etc., elle bâtissait tous les

ans quantité de navires, qu'elle vendait en Angleterre et ailleurs. Son

commerce employait déjà près de 750 vaisseaux de 6 à 250 tonneaux; ses

principaux chantiers de construction étaient à Boston, Charlestown,

Salem, Ipswick, Salisbury et Portsmouth.

Elle exportait des bois, des animaux vivans, de la farine, de la drèche,

du biscuit, des salaisons de viande et de poisson, etc., dans la

Virginie et le Maryland, à la Jamaïque, à la Barbade, à Nevis, à

St.-Christophe et dans plusieurs autres îles du golfe mexicain, en

Espagne, en Portugal, aux îles Madère et Canaries, en France, en

Hollande, aux villes anséatiques, et enfin dans les îles britanniques de

la Manche; et elle en rapportait les objets dont elle pouvait avoir

besoin pour sa consommation ou pour son négoce. Les marchandises

manufacturées et les produits des climats méridionaux formaient la masse

de ces importations. Ce commerce, elle le faisait cependant malgré la

métropole.

M. Randolph écrivait à la cour qu'on ne tenait aucun compte en Amérique

de l'acte de navigation et des lois passées par le parlement impérial

pour régler le commerce, qui était complètement libre à toutes les

nations. Quant à celui des Indes occidentales, disait-il, le marchand

anglais en est presque exclus par celui de la Nouvelle-Angleterre, qui

peut y donner ses denrées à un prix considérablement plus bas. Ainsi la

Grande-Bretagne a perdu la plus grande partie du commerce de l'ouest. Le

marchand américain expédie même déjà des navires chargés de mâtures pour

la Guinée, Madagascar et les côtes de l'Inde.

L'Angleterre, effrayée par cette activité toujours croissante, songea

enfin à prendre des moyens prompts et efficaces pour faire rentrer le

négoce des colonies dans les bornes d'un système moins préjudiciable à

ses intérêts. Par ses lois, par ses douanes, elle réussit à le modifier,

à le restreindre selon ses vues; mais les colons ne se soumirent qu'à la

force, en attendant l'occasion de revendiquer ce qu'ils regardaient

comme les droits imprescriptibles des sujets anglais, la liberté du

commerce, aussi sacrée à leurs yeux que la liberté politique et

religieuse.

L'instrument dont la métropole se servit pour amener cette révolution,

fut l'agent que nous avons déjà nommé, M. Edouard Randolph, homme

résolu, infatigable et doué de beaucoup de pénétration et d'adresse dans

les affaires. Charles II l'envoya en Amérique en 1676 avec ordre de lui

faire un rapport sur l'état de la Nouvelle-Angleterre. Le caractère de

ce commissaire a une analogie frappante avec celui de lord Sydenham,

sous les auspices duquel s'est élaboré et accompli l'acte d'union des

Canadas. Leurs dépêches présentent plusieurs coïncidences remarquables,

et se ressemblent surtout par le ton de passion et le cynisme d'une

politique sans morale et sans dignité qui y règnent[12]. Les habitans du

Massachusetts tiennent dans les lettres de Randolph la place qu'occupent

les Canadiens français dans celles de l'agent moderne. A l'entendre on

dirait qu'il n'y a que cette province à punir; les petites colonies de

New-Plymouth, de New-Hampshire, et de Connecticut méritent toute la

sympathie du gouvernement. D'après le rapport que ce commissaire fit au

roi, tout le pays se serait plaint de l'usurpation des magistrats de

Boston, les habitans auraient désiré instamment que Sa Majesté ne les

laissât pas opprimer plus longtemps, et qu'elle fît mettre enfin à

exécution les mesures de soulagement promises par ses commissaires en

1665. C'est ainsi qu'il cherche à diviser les colons; il parcourt en

même temps le pays, et excite les habitans les uns contre les autres par

ses propos.

[Note 12: Lord Sydenham tenait, dit-on, un livre dans lequel étaient

inscrits les noms de toutes les personnes marquantes de la colonie, avec

l'indication de leur parenté, de leur fortune, de leur caractère, de

leurs bonnes ou mauvaises qualités, de leurs opinions politiques et

religieuses, des principaux actes de leur vie, etc. S'il voulait les

rallier à sa politique, et obtenir leur appui, il étudiait leur

caractère dans cette singulière galerie de portraits, qui ferait

peut-être pâlir bien des gens si elle était mise au jour, et faisait

ensuite agir auprès d'elles ce qui pouvait tenter leur passion

dominante, l'ambition, la vanité, la vengeance, la cupidité, etc. On

ajoute que plus d'une fois il a surpris son interlocuteur en tirant d'un

tiroir ce livre fatal, dans lequel l'on trouverait probablement les

motifs des défections et des contradictions politiques, qui ont signalé

la vie de tant d'hommes sous son administration, surtout dans le Canada

occidental.]

Dans toutes ses communications adressées, soit au roi, soit à ses

ministres, il sollicite l'envoi d'un _quo warranto_ suspendre la charte

de la Nouvelle-Angleterre, et il ne fit pas moins de huit voyages à

Londres pour presser le gouvernement d'abolir les priviléges de cette

province vouée à l'ostracisme.

Quelques années après il en fut nommé par lettres royales percepteur des

douanes (_collector_, _surveyor_ & _searcher_), afin d'y faire exécuter

les actes du parlement impérial qui, comme on l'a dit, continuaient d'y

être méconnus; il ne cessa point d'être avec cela agent politique. C'est

dans sa dépêche (de 1682) au comte de Clarendon que l'on trouve le

passage suivant, qui réfléchit parfaitement les opinions émises de nos

jours au sujet de mes compatriotes, et nous montre les hommes toujours

entraînés dans le même cercle de passions.

«Si Sa Majesté veut bien, écrivait Randolph, ordonner au gouverneur

Cranfield d'examiner les derniers articles contre la faction du

Massachusetts, elle y trouvera des motifs suffisans, non seulement pour

révoquer la charte, mais pour envoyer un homme prudent comme gouverneur

général de cette province (le gouverneur était alors électif). Si les

factieux étaient assez forts pour se révolter contre la résolution du

roi de régler les affaires de cette colonie de la manière qu'on le

suggère, la première chose qu'ils feraient, serait de me demander compte

de ma conduite pour avoir ouvertement appelé le renversement de leur

constitution, et d'après la loi du pays, la mort serait le châtiment qui

me serait réservé. Mais ce parti, il s'éclipse, il est divisé, les

magistrats sont opposés aux magistrats, les uns désirent, les autres

craignent, un changement. Mylord, je n'ai qu'une chose à vous dire,

c'est que Sa Majesté ne doit ajouter foi, ni à ce que feront, ni à ce

que diront les agens de cette faction en Angleterre. Veuillez bien vous

rappeler que, quand le père de votre seigneurie était grand chancelier,

il eut à traiter avec les agens de cette province en 1662; ils agréèrent

tout ce qu'il proposa pour l'honneur du roi et l'avantage de ses sujets

coloniaux. Cependant cela n'empêcha pas le Massachusetts de mépriser les

ordres du roi, et d'employer les évasions et les petites supercheries

pour s'y soustraire. Si on laisse à ce pays le soin de remédier lui-même

à ses griefs, il s'ensuivra encore de plus grands maux. Une erreur

malheureuse, sinon volontaire, les a très aggravés. On a dit que le roi

ne peut, ni ne veut, quelque soient les provocations, sévir contre le

pays; que ses finances sont dans un état peu florissant. Le peuple croit

ici tout ce qu'on lui débite... D'un autre côté, par une étrange

déception _deceptio visus_, l'on peint à ce monarque les habitans de

cette province comme un peuple très fidèle et très loyal, comme un grand

peuple, qui peut lever des forces considérables; qu'il a en outre fait

des sacrifices et de grandes dépenses pour convertir les forêts du

Nouveau-Monde en belles campagnes sans qu'il en ait rien coûté à la

couronne.

«Il est vrai, en effet, qu'il y a ici beaucoup de sujets loyaux; mais un

bien petit nombre occupe des places de confiance. Les forces du pays

sont très peu de chose, et plus d'apparat que de service. Je me fais

fort de les chasser hors des frontières avec cinq cents hommes des

gardes de Sa Majesté. Quant aux sacrifices, je connais bien peu

d'habitans maintenant vivans, ou de leurs enfans, qui en aient fait. M.

Dudley, l'un des agens actuels du Massachusetts, est un des premiers

planteurs et un homme comme il faut (gentleman); il est venu ici avec

une fortune assez honnête, mais les premiers aventuriers ou sont morts

et les dépouilles de leurs enfans passées aux mains de leurs serviteurs,

ou le peu qu'il en reste vit si misérablement qu'on n'en fait aucun cas.

Pour ce qui est de ceux qui ont joint la faction, qui y appartiennent,

qui dirigent tout ici, le gouverneur et le pays, je ne connais qu'un

seul homme qui n'ait pas été domestique ou fils de domestique. Je prie

votre seigneurie de croire que je ne cherche dans tout ceci que

l'honneur du roi et le bien de la plantation dont, par la bonté de Sa

Majesté et la faveur de votre seigneurie, je suis maintenant un des

habitans».

C'est à la suite de ces représentations insultantes, de ces basses

calomnies, que le Massachusetts et les autres provinces de la

Nouvelle-Angleterre perdirent leurs chartes. Déjà le New-Hampshire avait

reçu une nouvelle constitution composée de deux branches seulement, le

gouverneur et la chambre représentative(1680). Le Massachusetts fut

traité en province rebelle, et soumis à un gouvernement purement

despotique, composé d'un gouverneur général (le chevalier Edmond Andros)

et d'un conseil nommé par lui et dont cinq membres formaient un quorum.

Il fut revêtu du pouvoir de faire des lois et d'imposer des taxes. Il

n'y eut plus de chambre représentative, et le principe électif fut aboli

partout[13].

[Note 13: Belknap: History of New-Hampshire.]

Cela, comme on peut bien le penser, attira l'animadversion publique sur

Randolph; il devint si odieux que l'on perdait sa popularité seulement à

correspondre avec lui[14]. Emprisonné par le peuple dans l'insurrection

qui éclata à Boston en 1689, à la suite de la nouvelle du débarquement

de Guillaume III en Angleterre, ce malheureux reconnut lui-même, dans

une lettre qu'il écrivit à un des gouverneurs des Iles, le mal qu'il

avait fait aux colons et la haine qu'ils lui portaient. «Ce pays est

pauvre, écrivait-il, l'observation rigoureuse des lois de commerce a

pesé grièvement sur les habitans; tout le blâme retombe sur moi; sur moi

qui le premier ai attaqué leur charte, et la leur ai fait perdre, sur

moi qui ai continué leur servitude par l'exercice de mon office de

percepteur des douanes».

[Note 14: «His (M. Dudley) correspondency, écrivait M. Danforth, with

that wicked man, M. Randolph, for the overturning the government, has

made him the object of the people's displeasure».]

Le despotisme ainsi établi et organisé fut rempli de troubles et de

confusion, et ne put durer que jusqu'en 1691. L'opposition toujours de

plus en plus violente des habitans força Guillaume et Marie de leur

octroyer un gouvernement plus libéral. Toute la Nouvelle-Angleterre fut

réunie en une seule province avec l'Acadie nouvellement conquise, et

reçut une constitution représentative, qui exista jusqu'à la révolution;

mais dont les pauvres Acadiens, soumis à toute sorte de servages, furent

exclus au moins dans la pratique.

Histoire du Canada depuis sa découverte jusqu'à nos jours. Tome II · 第 1 / 31 段