3D, définit la société de l'information en trois mots: "plus, plus vite. Mais
les données ne sont pas l'information. Il faut les liens, c'est à dire le temps.
Plus d'évènements, plus d'écrans pour les couvrir. Plus vite: l'évènement du
jour est liquide. Effacé, recouvert par la vaguelette du lendemain, la vague du
jour d'après, la houle de la semaine, le tsunami du mois. Cycles aussi
'naturels' que les marées estivales du Loch Ness. Pas 'effacé', d'ailleurs,
l'évènement d'hier (qui n'est pas 'tous les évènements d'hier'): déja archivé,
dans des bases de données qui donnent l'illusion d'être exhaustives, facilement
accessibles et momentanément gratuites. Mais les données ne donnent rien par
elles-même. S'informer, c'est lier entre elles des données, éliminer celles qui
ne sont pas pertinentes (quitte à revenir sur ces choix plus tard), se trouver
ainsi obligé de chercher d'autres données qui corroborent ou infirment les
précédentes... L'information naît du temps passé à tisser les liens. Or le temps
nous est mesuré, au quartz près. Productique ou temps libre, nous passons de
plus en plus de temps à raccrocher au nez de spammeurs qui nous interrompent
pour nous revendre nos désirs (dont nous informons les bases de données qui les
leur vendent). Ce qui est intéressant dans ce bonneteau est que les infos que
nous fournissons sur nous-mêmes, nous les truquons suffisamment pour que les
commerciaux n'arrivent pas à en tirer les lois du succès: Survivor II est un
bide, après le succès de la version I. De cette incertitude viennent les trous
dans le filet qui laissent parvenir jusqu'à nous certaines infos. Bref la
'société de l'information', c'est le jeu des regards dans le tableau de de La
Tour: 'La diseuse de bonne aventure'. Le jeune homme qui se fait dépouiller en
est conscient, et complice. Il a visiblement les moyens de s'offrir les
flatteries des trois jolies filles tout en exigeant de la vieille Diseuse
qu'elle lui rende l'une de ces piécettes dont il a pris la précaution de gonfler
ostensiblement la bourse qu'on lui coupe."
Pour Anne-Bénédicte Joly, écrivain auto-éditant ses livres, la société de
l'information permet "l'accès au plus grand nombre de la plus grande quantité
d'information possible tout en garantissant la partialité de l'information et en
fournissant les clefs de compréhension nécessaires à sa bonne utilisation".
Tim McKenna, écrivain et philosophe: "Je considère la société de l'information
comme la forme tangible de la conscience collective de Jung. L'information
réside essentiellement dans notre subconscient mais, grâce à l'existence de
navigateurs, l'information est désormais plus facile à récupérer. Cette
information favorise une meilleure connaissance de nous-mêmes en tant
qu'individus et en tant qu'êtres humains."
Xavier Malbreil, auteur multimédia et modérateur de la liste e-critures, définit
la société de l'information comme "la circulation de l'information en temps
réel. La connaissance immédiate. L'oubli immédiat. L'espace saturé d'ondes nous
entourant, et nous, corps humains, devenant peu à peu un simple creux laissé par
les ondes, une simple interconnexion. Corps humains devenant instants de
l'information."
Pour Murray Suid, écrivain travaillant pour une société internet de logiciels
éducatifs, il s'agit d'"une société dans laquelle les idées et le savoir sont
plus importants que les objets".
18.2.3. La société de l'information vue par les bibliothécaires-documentalistes
Emmanuel Barthe, documentaliste juridique et modérateur de la liste de
discussion Juriconnexion: "Il s'agit nettement moins d'une 'société' de
l'information que d'une économie de l'information. J'espère que la société,
elle, ne sera jamais dominée par l'information, mais restera cimentée par des
liens entre les hommes de toute nature, qu'ils communiquent bien ou mal, peu ou
beaucoup."
Pour Bakayoko Bourahima, documentaliste à l'ENSEA (Ecole nationale supérieure de
statistique et d'économie appliquée) d'Abidjan, la société de l'information est
"la société de l'informatique et de l'internet".
Peter Raggett, directeur du centre de documentation de l'OCDE (Organisation de
coopération et de développement économiques): "La société de l'information est
cette société dont le produit le plus précieux est l'information. Jusqu'au 20e
siècle, ce sont les produits manufacturiers qui ont été les plus considérés. Ils
ont ensuite été remplacés par l'information. En fait, on parle maintenant
davantage d'une société du savoir, dans laquelle, du point de vue économique, le
produit le plus prisé est le savoir acquis par chacun."
= La société de l'information vue par les éditeurs
Pour Marie-Aude Bourson, créatrice de Gloupsy, site littéraire destiné aux
nouveaux auteurs, il s'agit d'"une société où l'information circule très vite
(trop peut-être), et où chaque acteur se doit de rester toujours informé s'il ne
veut pas s'exclure. L'information elle-même devient une véritable valeur
monnayable."
Pour Pierre-Noël Favennec, directeur de collection et expert à la direction
scientifique de France Télécom R&D, il s'agit d'"une société dans laquelle tout
membre de cette société a accès immédiatement à toutes les informations
souhaitées".
Olivier Gainon, créateur de CyLibris, maison d'édition littéraire en ligne: "Ce
que nous vivons aujourd'hui, c'est la mise en réseau de notre société, au sens
où, à terme, beaucoup des objets quotidiens seront connectés au Réseau (avec un
grand R, qui sera lui-même composé de dizaines de réseaux différents). Bref,
c'est une nouvelle manière de vivre et, à terme, certainement une nouvelle
société. S'agit-il d'une société de 'l'information'? Je n'en suis pas certain.
Faut-il que nous définissions collectivement ce que nous voulons dans cette
société? Cela me semble urgent, et c'est un débat qui concerne tout le monde,
pas uniquement les 'connectés'. Bref, sur quelles valeurs de société fonder
notre action future? Voilà un vrai débat. J'en profite d'ailleurs pour faire un
peu de pub pour un auteur CyLibris: La Toile de Jean-Pierre Balpe me semble
aujourd'hui la meilleure illustration de ce débat. La société qu'il décrit au
travers de ce roman est à mon sens la plus probable à court terme (l'action se
passe en 2015). Est-ce cela que nous voulons? Est-ce ce type d'organisation?
Peut-être, mais mon souci, c'est que ce choix soit conscient et non subi."
Jacky Minier, créateur de Diamedit, site de promotion d'inédits artistiques et
littéraires: "La société de l'information amène un recadrage des hiérarchies
dans les rapports qui s'établissent entre les gens, de manière beaucoup plus
naturelle, à partir des discussions en forums notamment. Dans la vie réelle, on
est souvent influencé, voire impressionné, par les titres ou la largeur du
bureau d'un interlocuteur 'installé' dans le système. Sur le net, seuls comptent
le sens contenu dans le propos et la manière de l'exprimer. On distingue très
vite les véritables intelligences raffinées des clowns ou autres mythomanes. Une
forme de pédagogie conviviale, non intentionnelle et surtout non magistrale,
s'en dégage généralement qui profite au visiteur lambda, lequel parfois apporte
aussi sa propre expérience. Tout ça laisse augurer d'une créativité multiforme,
dans un bouillonnement commun à des milliers de cerveaux reliés fonctionnant à
la manière d'une fourmilière. C'est non seulement un véritable moyen d'échange
du savoir, mais de surcroît un moyen de l'augmenter en quantité, de
l'approfondir, de l'intégrer entre différentes disciplines. Le net va rendre les
gens plus intelligents en favorisant leur plus grande convivialité, en cassant
les départements et domaines réservés de certains mandarins. Mais il est clair
qu'il faudra aussi faire attention aux dérives que cette liberté implique."
Pour Nicolas Pewny, créateur des éditions du Choucas, il s'agit d'"une société
qui pourrait apporter beaucoup, si l'on empêche qu'elle ne rime trop avec
'consommation' et tout ce qui accompagne ce mot. Mais il est déjà trop tard
peut-être..."
= La société de l'information vue par les linguistes
Pour Alain Clavet, analyste de politiques au Commissariat aux langues
officielles du Canada, la société de l'information est "le constat que la valeur
ajoutée centrale (en référence à une notion économique, celle de la valeur
ajoutée) devient de plus en plus l'intelligence de l'information. Ainsi, dans
une société de l'information, la connaissance devient la plus-value recherchée."
Eduard Hovy, directeur du Natural Language Group de l'Université de Californie
du Sud: "Une société de l'information est une société dans laquelle la majorité
des gens a conscience de l'importance de cette information en tant que produit
de base, et y attache donc tout naturellement du prix. Au cours de l'histoire,
il s'est toujours trouvé des gens qui ont compris combien cette information
était importante, afin de servir leurs propres intérêts. Mais quand la société,
dans sa majorité, commence à travailler avec et sur l'information en tant que
telle, cette société peut être dénommée société de l'information. Ceci peut
sembler une définition tournant un peu en rond ou vide de sens, mais je vous
parie que, pour chaque société, les anthropologues sont capables de déterminer
quel est le pourcentage de la société occupé au traitement de l'information en
tant que produit de base. Dans les premières sociétés, ils trouveront uniquement
des professeurs, des conseillers de dirigeants et des sages. Dans les sociétés
suivantes, ils trouveront des bibliothécaires, des experts à la retraite
exerçant une activité de consultants, etc. Les différentes étapes de la
communication de l'information - d'abord verbale, puis écrite, puis imprimée,
puis électronique - ont chaque fois élargi (dans le temps et dans l'espace) le
champ de propagation de cette information, en rendant de ce fait de moins en
moins nécessaire le réapprentissage et la répétition de certaines tâches
difficiles. Dans une société de l'information très évoluée, je suppose, il
devrait être possible de formuler votre objectif, et les services d'information
(à la fois les agents du cyberespace et les experts humains) oeuvreraient
ensemble pour vous donner les moyens de réaliser cet objectif, ou bien se
chargeraient de le réaliser pour vous, et réduiraient le plus possible votre
charge de travail en la limitant au travail vraiment nouveau ou au travail
nécessitant vraiment d'être refait à partir de documents rassemblés pour vous
dans cette intention."
Steven Krauwer, coordinateur d'ELSNET (European Network of Excellence in Human
Language Technologies): "La société de l'information est une société dans
laquelle: a) l'essentiel du savoir et de l'information n'est plus stocké dans
des cerveaux ou des livres mais sur des médias électroniques; b) les dépôts
d'information sont distribués et interconnectés au moyen d'une infrastructure
spécifique, et accessibles de partout; c) les processus sociaux sont devenus
tellement dépendants de cette information et de son infrastructure que les
citoyens non connectés au système d'information ne peuvent pleinement participer
au fonctionnement de la société."
Zina Tucsnak, ingénieur d'études en informatique à l'ATILF (Analyse et
traitements informatiques du lexique français): "La société de l'information
peut être définie comme un milieu dans lequel se développent la culture et la
civilisation par l'intermédiaire de l'informatique, qui restera la base et la
théorie de cette société."
= La société de l'information vue par les professeurs
Pour Emilie Devriendt, élève professeur à l'Ecole normale supérieure de Paris,
"le syntagme 'société de l'information' est plus une formule (journalistique,
politique) à la mode depuis plusieurs années, qu'une véritable notion. Cette
formule tend communément je crois, à désigner une nouvelle 'ère'
socio-économique, post-industrielle, qui transformerait les relations sociales
du fait de la diffusion généralisée des nouvelles technologies de l'information
et de la communication (NTIC). Personnellement, je n'adhère pas à cette vision
des choses. Si la diffusion croissante des NTIC est indéniable et constitue un
phénomène socio-économique propre à l'époque contemporaine, je ne crois pas
qu'il faille y voir la marque de l'avènement d'une nouvelle société 'de
l'information'. La formule 'société de l'information' est construite sur le
modèle terminologique (socio-économique) de la 'société industrielle'. Mais le
parallèle est trompeur: 'société de l'information' met l'accent sur un contenu,
alors que 'société industrielle' désigne l'infrastructure économique de cette
société. L'information en tant que produit (industriel ou service) apparaît
peut-être plus complexe que, par exemple, les produits alimentaires, mais cette
complexité ne suffit pas à définir l'avènement dont il est question. D'autant
plus que l'emploi inconditionnel de la formule a contribué à faire de
l'information un terme passe-partout, très éloigné même de sa théorisation
mathématique (Shannon), de sa signification informatique initiale. Elle traduit
uniquement une idéologie du progrès électronique mise en place dans les années
1950 et véhiculée ensuite par nos gouvernements et la plupart de nos
journalistes, qui définissent fallacieusement le développement des NTIC comme un
'nécessaire' vecteur de progrès social. Quelques analystes (sociologues et
historiens des techniques comme Mattelart, Lacroix, Guichard, Wolton) ont très
bien montré cela."
Pour Gaëlle Lacaze, ethnologue et professeur d'écrit électronique dans un
institut universitaire professionnel, il s'agit d'"une société où l'information
est reçue et digérée, sans être étouffée par la profusion".
Henri Slettenhaar, professeur en technologies de la communication à la Webster
University de Genève: "La société de l'information est l'ensemble des personnes
utilisant quotidiennement le cyberespace de manière intensive et qui
n'envisageraient pas de vivre sans cela, à savoir les nantis, ceux qui sont du
bon côté de la fracture numérique."
Russon Wooldridge, professeur au département d'études françaises de l'Université
de Toronto: "Si on veut parler de 'société' il ne peut pas être question d'une
opposition 'haves' vs. 'have-nots' (munis vs. démunis), sauf dans la mesure où
l'accès à l'information est plus ou moins libre ou limité d'un point de vue
technologique ou économique, voire politique. Par exemple, l'accès à
l'information en ligne est plus libre au Canada qu'en France, plus libre en
France qu'en Algérie, etc. Internet est potentiellement un moyen pour que chacun
puisse s'approprier son propre contrôle de l'information, qui n'est plus
diffusée par les seuls canaux dirigistes, comme l'Edition ou l'Université, entre
autres."
= La société de l'information vue par les spécialistes du numérique
Olivier Pujol, PDG de Cytale et promoteur du Cybook, livre électronique, la
définit comme "une société où l'accès à l'information, l'information elle-même
et la capacité à bien utiliser l'information sont des biens plus précieux que
les biens matériels. Il faut noter que l'information a toujours été un avantage
professionnel considérable. Il fut un temps où un avantage concurrentiel pouvait
exister sur un territoire limité, et être protégé pour un temps long, par le
secret, ou l'ignorance des autres. Les voyages, la mondialisation des échanges,
la performance de la logistique ont énormément affaibli la notion de protection
'géographique' d'un avantage concurrentiel. La société de l'information est une
société où la protection de l'information est presque impossible, et où son
usage devient donc la valeur essentielle."
Pierre Schweitzer, architecte designer et concepteur d'@folio, support numérique
de lecture nomade: "J'aime bien l'idée que l'information, ce n'est que la forme
des messages. La circulation des messages est facilitée, techniquement, et elle
s'intensifie. Et désormais, le monde évolue avec ça."
François Vadrot, PDG de FTPress, société de cyberpresse, définit la société de
l'information comme "une société dont l'information est le moteur, dans tous les
sens du terme".
19. EXPERIENCES ET SOUVENIRS
[Dans ce chapitre:]
[19.1. Les auteurs et l'internet // 19.2. Les bibliothécaires- documentalistes
et l'internet // 19.3. Les concepteurs d'appareils de lecture et l'internet //
19.4. Les créateurs de sites littéraires et l'internet // 19.5. Les éditeurs et
l'internet // 19.6. Les gestionnaires et l'internet // 19.7. Les libraires et
l'internet // 19.8. Les linguistes et l'internet // 19.9. Les professeurs et
l'internet]
Plutôt que de rédiger une conclusion, difficile à envisager pour un sujet aussi
neuf, on préfère laisser la parole aux professionnels du livre cités tout au
long de ces pages. Tous utilisent l'internet depuis plusieurs années. Beaucoup
ont un souvenir particulièrement marquant lié au réseau, que celui-ci soit bon
ou mauvais, ou alors une expérience particulièrement marquante, que celle-ci
soit positive ou négative. Quels sont ces souvenirs et ces expériences?
19.1. Les auteurs et l'internet
Alex Andrachmes (Europe) est producteur audiovisuel, écrivain et explorateur
d'hypertexte. Son meilleur souvenir: "Incontestablement quand apparaissent mes
propositions de mails ou de design de site sur le web. Quand je revois les
préparatifs, les brouillons, et que je vois ce que ça donne, c'est comme un
flash. Au fond, c'est le même plaisir lorsque sur des Napster ou Gnutella, on
trouve enfin 'le' morceau introuvable qu'on avait perdu d'ouïe depuis dix ans,
on le charge, on attend, 1%>50%>99%>file complete, on le lance. Raaaah..."
Son pire souvenir: "C'était au tout début, une de mes premières utilisations du
médium. Je recherchais dans le cadre d'un projet des sites un peu rebelles,
anarchisants, des trucs comme ça. Je tape 'cyberpunk' dans Yahoo!, s'affiche la
classique liste de sites. 'Anarchy on the net, cyberpunk rock the web', ce
genre... J'essaye d'en ouvrir quelques uns... Surprise! Un banner 'NetNanny'
m'interdit l'accès aux sites. Emanation d'un groupuscule de la 'majorité morale'
américaine, ce 'NetNanny' s'autorisait à interdire les sites qui ne lui plaisent
pas... Je ne l'ai plus jamais rencontré depuis, mais quelle saleté, ce truc.
Enfin, à l'autre extrémité, il y a bien le procédé dit de 'l'exit console' où,
au moment de sortir d'un site, on vous 'propose' une autre page, puis une autre,
puis une autre, impossible de sortir. Ça, je n'en ai pas fait l'expérience, mais
ça doit être hard. C'est d'ailleurs un procédé de site hard, ai-je lu quelque
part..."
Jean-Pierre Balpe (Paris) est directeur du département hypermédias de
l'Université Paris 8. Son meilleur souvenir: "Pas un en particulier. Disons que
je suis heureux chaque fois que ça marche... et ce n'est hélas pas si
souvent..." Son pire souvenir;: "Même réponse qu'à la question précédente mais
inversée..."
Michel Benoît (Montréal), écrivain, utilise l'internet comme outil de recherche,
de communication et d'ouverture au monde. Son meilleur souvenir: "Les mails que
j'échangeais avec les gens de B-52, la radio libre et clandestine de Serbie,
pendant le conflit du Kosovo. En 1978, j'ai visité cette région. Je pouvais
sentir leurs souffrances, leurs anxiétés, leurs espoirs. C'est vrai que je me
sentais impuissant devant le drame qui se jouait à des milliers de kilomètres de
chez moi, mais, au moins, je pouvais parler, témoigner."
Son pire souvenir: "Les quelques rares visites que j'ai faites sur les chats. Le
vide, l'ennui qui s'y distille. L'inculture qui s'y exprime aussi. Désolant, en
même temps paniquant. Quelqu'un qui écrit: 'Ya man, yyyyyyeeeeeeesssssss,
j't'aim 4 ever my luuuuuuvvvvvvvvvvvv' me semble incroyablement désespéré. Un
jour, les travailleurs de rue, qui s'occupent actuellement des itinérants et des
drogués, travailleront sur le net à récupérer cette humanité souffrante. Je
pense sincèrement que, avec la porno, le chat est la poubelle du net."
Silvaine Arabo (Poitou-Charentes), poète et plasticienne, a créé la cyber-revue
Poésie d'hier et d'aujourd'hui. Son meilleur souvenir: "Les ami(e)s que ce mode
de communication m'a permis de rencontrer dans la francophonie ainsi que tous
ceux et celles qui m'ont dit avoir, grâce à moi, découvert ou redécouvert la
poésie et avoir compris qu'il s'agissait là d'un mode de fonctionnement majeur
de l'esprit humain." Son pire souvenir: "Certaines mesquineries de webmasters,
parfois un esprit de compétition et d'arrivisme... On retrouve sur internet la
société telle qu'en elle-même, ni plus, ni moins."
Lucie de Boutiny (Paris), écrivain papier et pixel, est l'auteur de NON, roman
multimédia publié en feuilleton sur le web. Son meilleur souvenir: "En 1997 ou
1998, j'ai eu droit aux honneurs de la censure. L'une de mes nouvelles mises en
ligne, aujourd'hui publiée honorablement sur support papier, était censurée par
mon hébergeur. Il était inexact que ma petite histoire noire quoique teintée
d'humour était un hommage rendu à un tueur en série pédophile, et cela bien que
ce soit en effet le sujet. Mais voilà, par un matin gris acier, on apprit que
quelques fournisseurs de services en ligne avaient été embarqués au commissariat
de police le plus proche. Ils étaient tenus pour responsables du contenu des
dizaines de milliers sites qu'ils hébergent! Et fatalement quelques-uns étaient
suspects d'invitation à la haine raciale, au non-respect de la personne, etc. Ma
petite nouvelle n'en faisait évidemment pas partie mais j'étais très amusée du
fait qu'un 'robot trieur', le genre de nettoyeur informatique qui obéit aux
ordres des censeurs, ait attenté, par erreur, à ma liberté d'expression."
Son pire souvenir: "Il s'agit d'une vraie anecdote virtuelle: un soir, je reçois
un mail sous pseudonyme m'annonçant que NON, mon roman hypermédia, avait été
éradiqué de la planète net. Immédiatement, je me connecte sur mon site. Rien. Je
me débranche, ouvre mon disque dur à la recherche de NON. Rien. Je cherche mes
disques de sauvegarde. Volatilisés. Cinq ans de travail broyés par la masse des
pixels!... Et c'est à ce moment là que je me suis réveillée... Le mauvais rêve!"
Alain Bron (Paris) est consultant en systèmes d'information et écrivain. Son
meilleur souvenir: "A la suite de la parution de mon deuxième roman, Sanguine
sur toile (publié en 1999 par les éditions du Choucas, ndlr), j'ai reçu un
message d'un ami que j'avais perdu de vue depuis plus de vingt ans. Il s'était
reconnu dans un personnage du livre. Nous nous sommes revus récemment autour
d'une bouteille de Saint-Joseph et nous avons pu échanger des souvenirs et
fomenter des projets..."
Son pire souvenir: "Virus, chaînes du 'bonheur', sollicitations commerciales,
sites fascistes, informations non contrôlées, se développent en ce moment à très
grande échelle. Je me pose sérieusement la question: 'Quel bébé ai-je bien pu
contribuer à faire naître?'"
Jean-Pierre Cloutier (Montréal) est l'auteur des Chroniques de Cybérie,
chronique hebdomadaire des actualités de l'internet. Son meilleur souvenir: "Ce
n'est pas très gai, et ça n'a rien à voir avec le rayonnement important qu'ont
acquis Les Chroniques de Cybérie au fil des ans. Début 1996, j'ai reçu un
message qui disait à peu près ceci: 'Mon fils, dans le début de la vingtaine,
était gravement malade depuis des mois. Chaque semaine, il attendait avec
impatience de recevoir dans sa boîte aux lettres votre chronique. Ne pouvant
plus sortir de la maison, votre chronique lui permettait de 'voyager', d'ouvrir
ses horizons, de penser à autre chose qu'à son mal. Il est décédé ce matin. Je
voulais simplement vous remercier d'avoir allégé ses derniers mois parmi nous.'
Alors, quand on reçoit un message comme ça, on se fout pas mal de parler à des
milliers de gens, on se fout des statistiques d'achalandage, on se dit qu'on
parle à une personne à la fois."
Son pire souvenir: "Pas vraiment un seul 'gros et méchant' souvenir. Mais une
foule de petits irritants. Le système est fragile, le contenu passe au second
plan, on parle peu du capital humain, on nous inonde de versions successives de
logiciels, etc. Mais c'est très vivable..."
Luc Dall'Armellina (Paris) est co-auteur et webmestre d'oVosite, espace
d'écritures hypermédias. Son meilleur souvenir: "Je n'ai pas de souvenir unique
mais plutôt des événements marquants: avoir pu contacter et converser par e-mail
avec des inconnus dont j'avais lu les travaux, avoir vu des travaux d'amis
publiés en livre alors qu'ils étaient écrits initialement et après qu'ils aient
existé d'abord pour le web, avoir échangé des vidéos et des photos de famille à
l'autre bout du monde en quelques secondes. Quelques instants fugaces de
babillard avec des Canadiens perdus dans les grands froids."
Ses pires souvenirs: "L'arrivée de ce qu'on appelle l'e-business, pas l'arrivée
du commerce qui est une activité respectable (activité naturelle d'échange qui
crée du lien), mais celle du discours, du vocabulaire et de l'état d'esprit qui
l'accompagne: rentabilité, business plan, parts de marché, agressivité... et de
toute l'économie faite de flan, d'effets d'annonce et dont le paroxysme s'est
appelé Nasdaq. La mise à mort de Mygale par un système et sa récupération par un
des acteurs du marché a montré que la communauté de partage et d'intérêt avait
elle aussi un prix (élevé) en fonction de son potentiel d'acheteurs."