90%, est utilisé essentiellement en Amérique du Nord. "L'internet a vraiment
décollé aux Etats-Unis à cause d'un concept révolutionnaire: une langue unique -
l'anglais, explique Jacques Gauchey, journaliste dans la Silicon Valley. Le
mouvement 'politically correct' pour l'enseignement obligatoire
multi-linguistique dans les écoles américaines et le respect des différentes
sous-cultures est un désastre pour l'avenir de ce pays (comme il l'est déjà en
Europe). Aux individus de décider, chez eux, s'ils veulent apprendre une autre
langue." C'est aussi l'avis de Jacques Pataillot, conseiller en management à
Paris chez Cap Gemini Ernst & Young: "Peu de chances, à mon avis, de voir un
internet multilingue. Malheureusement le poids de l'anglais est trop fort, et la
duplication des textes/informations n'est pas réaliste."
Mais les temps ont changé, et désormais moins de la moitié des internautes
habite l'Amérique du Nord. Selon les statistiques de Global Reach (été 2001), le
pourcentage d'internautes non anglophones est de 52,5% (47,5% pour les
anglophones) et continue régulièrement d'augmenter. Le pourcentage des Européens
non anglophones est de 28,9%, et celui des Asiatiques de 23,5%. Si les
anglophones d'Amérique du Nord restent le plus important groupe linguistique,
leur nombre est désormais inférieur à celui des internautes européens et
asiatiques, dont le nombre a été multiplié par sept depuis 1993.
Le multilinguisme devient donc essentiel. "Il est très important de pouvoir
communiquer en différentes langues", s'exclame Maria Victoria Marinetti,
mexicaine, professeur d'espagnol dans des entreprises françaises et traductrice.
"Je dirais même que c'est obligatoire, car l'information donnée sur le net est à
destination du monde entier, alors pourquoi ne l'aurions-nous pas dans notre
propre langue ou dans la langue que nous souhaitons lire? Information mondiale,
mais pas de vaste choix dans les langues, ce serait contradictoire, pas vrai?"
De l'avis de Guy Bertrand et Cynthia Delisle, du CEVEIL (Centre québécois
d'expertise et de veille inforoutes et langues, Québec), "le multilinguisme sur
internet est la conséquence logique et naturelle de la diversité des populations
humaines. Dans la mesure où le web a d'abord été développé et utilisé aux
Etats-Unis, il n'est guère étonnant que ce médium ait commencé par être
essentiellement anglophone (et le demeure actuellement). Toutefois, cette
situation commence à se modifier (en mars 2000, ndlr) et le mouvement ira en
s'amplifiant, à la fois parce que la plupart des nouveaux usagers du réseau
n'auront pas l'anglais comme langue maternelle et parce que les communautés déjà
présentes sur le web accepteront de moins en moins la 'dictature' de la langue
anglaise et voudront exploiter internet dans leur propre langue, au moins
partiellement. (...) L'arrivée de langues autres que l'anglais sur internet, si
elle constitue un juste rééquilibre et un enrichissement indéniable, renforce
évidemment le besoin d'outils de traitement linguistique aptes à gérer
efficacement cette situation, d'où la nécessité de poursuivre les travaux de
recherche et les activités de veille dans des secteurs comme la traduction
automatique, la normalisation, le repérage de l'information, la condensation
automatique (résumés), etc."
Solution provisoire, les alphabets européens commencent d'abord par être
représentés par des versions étendues de l'ASCII codées non plus sur sept mais
sur huit bits, afin de prendre en compte les caractères accentués. L'extension
pour le français est la norme ISO-Latin-1. Mais le passage de l'ASCII à l'ASCII
étendu devient vite un véritable casse-tête, y compris au sein de l'Union
européenne, les problèmes étant entre autres la multiplication des systèmes
d'encodage pour un ordinateur ou un serveur, la corruption des données dans les
étapes transitoires, l'incompatibilité des systèmes entre eux, les pages ne
pouvant être affichées que dans une seule langue à la fois, etc.
Une solution pourrait être l'Unicode. Apparu en 1998, ce système de codage
traduit chaque caractère en 16 bits, lisible quels que soient la plate-forme, le
logiciel et la langue utilisés. Alors que l'ASCII étendu à 8 bits pouvait
prendre en compte un maximum de 256 caractères, l'Unicode peut prendre en compte
plus de 65.000 caractères uniques, et donc traiter informatiquement tous les
systèmes d'écriture de la planète. Il permet aussi la transmission de caractères
par des logiciels de diverses provenances.
Mais, même avec l'Unicode, les problèmes restent nombreux, comme le souligne Luc
Dall'Armellina, co-auteur et webmestre d'oVosite, espace d'écritures
multimédias: "Les systèmes d'exploitation se dotent peu à peu des kits de
langues et bientôt peut-être de polices de caractères Unicode à même de
représenter toutes les langues du monde; reste que chaque application, du
traitement de texte au navigateur web, emboîte ce pas. Les difficultés sont
immenses: notre clavier avec ses ± 250 touches avoue ses manques dès lors qu'il
faille saisir des Katakana ou Hiragana japonais, pire encore avec la langue
chinoise. La grande variété des systèmes d'écritures de par le monde et le
nombre de leurs signes font barrage. Mais les écueils culturels ne sont pas
moins importants, liés aux codes et modalités de représentation propres à chaque
culture ou ethnie. L'anglais s'impose sans doute parce qu'il est devenu la
langue commerciale d'échange généralisée; il semble important que toutes les
langues puissent continuer à être représentées parce que chacune d'elle est
porteuse d'une vision 'singulière' du monde."
Selon Patrick Rebollar, professeur de littérature française au Japon, "il s'agit
d'abord d'un problème logiciel. Comme on le voit avec Netscape ou Internet
Explorer, la possibilité d'affichage multilingue existe. La compatibilité entre
ces logiciels et les autres (de la suite Office de Microsoft, par exemple) n'est
cependant pas acquise. L'adoption de la table Unicode devrait résoudre une
grande partie des problèmes, mais il faut pour cela réécrire la plupart des
logiciels, ce à quoi les producteurs de logiciels rechignent du fait de la
dépense, pour une rentabilité qui n'est pas évidente car ces logiciels
entièrement multilingues intéressent moins de clients que les logiciels de
navigation."
Que préconise Olivier Gainon, créateur de CyLibris, maison d'édition littéraire
en ligne? "Première étape: le respect des particularismes au niveau technique.
Il faut que le réseau respecte les lettres accentuées, les lettres spécifiques,
etc. Je crois très important que les futurs protocoles de transmission
permettent une transmission parfaite de ces aspects - ce qui n'est pas forcément
simple (dans les futures évolutions de l'HTML, ou des protocoles IP, etc.).
Donc, il faut que chacun puisse se sentir à l'aise avec l'internet et que ce ne
soit pas simplement réservé à des (plus ou moins) anglophones. Il est anormal
aujourd'hui que la transmission d'accents puisse poser problème dans les
courriers électroniques. La première démarche me semble donc une démarche
technique. Si on arrive à faire cela, le reste en découle: la représentation des
langues se fera en fonction du nombre de connectés, et il faudra envisager à
terme des moteurs de recherche multilingues."
De l'avis d'Emmanuel Barthe, documentaliste juridique, "des signes récents
laissent penser qu'il suffit de laisser les langues telles qu'elles sont
actuellement sur le web. En effet les langues autres que l'anglais se
développent avec l'accroissement du nombre de sites web nationaux s'adressant
spécifiquement aux publics nationaux, afin de les attirer vers internet. Il
suffit de regarder l'accroissement du nombre de langues disponibles dans les
interfaces des moteurs de recherche généralistes. Il serait néanmoins utile (et
bénéfique pour un meilleur équilibre des langues) de disposer de logiciels de
traduction automatique de meilleure qualité et à très bas prix sur internet. La
récente mise sur le web du GDT (Grand dictionnaire terminologique, rédigé par
l'Office de la langue française du Québec) va dans ce sens."
Tôt ou tard, la répartition des langues sur le web correspondra-t-elle à leur
répartition sur la planète? Rien n'est moins sûr à l'heure de la "fracture
numérique" entre riches et pauvres, Nord et Sud, pays développés et pays en
développement. Selon Zina Tucsnak, ingénieur d'études à l'ATILF (Analyse et
traitements informatiques du lexique français), "le meilleur moyen sera
l'application d'une loi par laquelle on va attribuer un 'quota' à chaque langue.
Mais n'est-ce pas une utopie de demander l'application d'une telle loi dans une
société de consommation comme la nôtre?"
14.2. Les impératifs sont d'abord économiques
Les impératifs sont d'abord économiques, comme le souligne Paul Treanor, qui
gère une section sur l'avenir des langues en Europe. "La politique actuelle de
l'Union européenne prétend être neutre, mais en fait elle soutient le
développement de l'anglais comme langue de contact pour communiquer. (...) Le
multilinguisme futur de l'internet est déterminé par les forces du marché. A
présent il n'existe pas de volonté politique d'imposer le multilinguisme. Le
fait d'avoir des informations dans plusieurs langues correspond à un intérêt
commercial, au moins pour l'Europe. Par contre, pour les différentes langues de
l'Afrique, il n'existe pas de potentiel économique."
De l'avis de Guy Bertrand, directeur scientifique du CEVEIL (Centre d'expertise
et de veille inforoutes et langues, Québec), "le commerce électronique
international s'est beaucoup développé depuis 1998 et les vendeurs veulent de
plus en plus communiquer dans les langues préférées par les acheteurs, ce qui
augmentera encore le caractère multilingue du web."
Basé à la fois à San Francisco et à Paris, Bill Dunlap est spécialiste du
marketing en ligne et du commerce électronique international. "Il y a très peu
d'Américains des Etats-Unis qui sont intéressés de communiquer dans plusieurs
langues, explique-t-il. Pour la plupart, ils pensent encore que le monde entier
parle anglais. Par contre, en Europe, les pays sont petits, si bien que, depuis
des siècles, une perspective internationale est nécessaire." Dans cette optique,
il a fondé Global Reach, une méthode permettant aux sociétés d'étendre leur
présence sur l'internet en leur donnant une audience internationale, grâce à la
traduction de leur site web dans d'autres langues, la promotion active de leur
site et l'accroissement de la fréquentation locale par des campagnes
promotionnelles.
"Depuis 1981, début de mon activité professionnelle, j'ai été impliqué dans la
venue de sociétés américaines en Europe, raconte-t-il. Ceci est pour beaucoup un
problème de langue, puisque leurs informations commerciales doivent être
disponibles dans les langues européennes pour être prises en compte ici, en
Europe. Comme le web est devenu populaire en 1995, j'ai donné à ces activités
une dimension 'en ligne', et j'en suis venu à promouvoir le cybercommerce
européen auprès de mes compatriotes américains. Promouvoir un site est aussi
important que de le créer, sinon plus. On doit être préparé à utiliser au moins
autant de temps et d'argent à promouvoir son site qu'on en a passé à l'origine à
le créer. Le programme Global Reach permet de promouvoir un site dans des pays
non anglophones, afin d'atteindre une clientèle plus large... et davantage de
ventes. Une société a de nombreuses bonnes raisons de considérer sérieusement le
marché international. Global Reach est pour elle le moyen d'étendre son site web
à de nombreux pays, de le présenter à des visiteurs en ligne dans leur propre
langue, et d'atteindre le réseau de commerce en ligne présent dans ces pays. Une
fois que la page d'accueil d'un site est disponible en plusieurs langues,
l'étape suivante est le développement du contenu dans chaque langue. Un
webmestre notera quelles langues attirent plus de visiteurs (et donc plus de
ventes) que d'autres. Ce seront donc dans ces langues que débutera une campagne
de promotion multilingue sur le web. Parallèlement, il est toujours bon de
continuer à augmenter le nombre de langues dans lesquelles un site web est
disponible. Au début, seule la page d'accueil traduite en plusieurs langues
suffit, mais ensuite il est souhaitable de développer un véritable secteur pour
chaque langue."
Selon Peter Raggett, directeur du centre de documentation de l'OCDE
(Organisation de coopération et de développement économiques), "il appartient
aux organisations et sociétés européennes d'offrir des sites web si possible en
trois ou quatre langues. A l'heure de la mondialisation et du commerce
électronique, les sociétés ont un marché potentiel sur plusieurs pays à la fois.
Permettre aux francophones, germanophones ou japonais de consulter un site web
aussi facilement que les anglophones donnera une plus grande compétitivité à une
firme donnée."
14.3. L'anglais reste "la" langue internationale d'échange
Malgré tout, si le nombre des utilisateurs non anglophones (52,5% en été 2001)
dépasse maintenant celui des utilisateurs anglophones (47,5%), la proportion des
sites web en anglais reste encore très élevée. State of the Internet 2000, une
étude menée par l'ITTA (International Technology and Trade Associates) pour
l'USIC (United States Internet Council), donne le pourcentage de 78%, et de 96%
pour les sites de commerce électronique.
"Cette suprématie n'est pas un mal en soi, dans la mesure où elle résulte de
réalités essentiellement statistiques (plus de PC par habitant, plus de
locuteurs de cette langue, etc.), explique Marcel Grangier, responsable de la
section française des services linguistiques centraux de l'Administration
fédérale suisse. La riposte n'est pas de 'lutter contre l'anglais' et encore
moins de s'en tenir à des jérémiades, mais de multiplier les sites en d'autres
langues. Notons qu'en qualité de service de traduction, nous préconisons
également le multilinguisme des sites eux-mêmes. La multiplication des langues
présentes sur internet est inévitable, et ne peut que bénéficier aux échanges
multiculturels. Pour que ces échanges prennent place dans un environnement
optimal, il convient encore de développer les outils qui amélioreront la
compatibilité. La gestion complète des diacritiques ne constitue qu'un exemple
de ce qui peut encore être entrepris."
Pierre François Gagnon, créateur d'Editel, maison d'édition francophone en
ligne: "Je pense que, si les diverses langues de la planète vont occuper chacune
le net en proportion de leur poids démographique respectif, la nécessité d'une
langue véhiculaire unique se fera sentir comme jamais auparavant, ce qui ne fera
qu'assurer davantage encore la suprématie planétaire de l'anglais, ne serait-ce
que du fait qu'il a été adopté définitivement par l'Inde et la Chine. Or la
marche de l'histoire n'est pas plus comprimable dans le dé à coudre d'une
quelconque équation mathématique que le marché des options en bourse!"
Christiane Jadelot, ingénieur d'études à l'INaLF (Institut national de la langue
française): "Personnellement je n'ai pas d'état d'âme par rapport à l'usage de
la langue anglaise. On doit la prendre comme un banal outil de communication.
Cela dit, les sites doivent proposer un accès par l'anglais et par la langue du
pays d'origine." C'est ce que fait le SLAM (Syndicat de la librairie ancienne et
moderne). "Notre site internet est bilingue anglais-français, explique Alain
Marchiset, son président. Bien entendu l'anglais semble incontournable, mais
nous essayons aussi de maintenir le français autant que possible."
Ce biblinguisme est préconisé aussi par Anne-Bénédicte Joly, écrivain qui
auto-édite ses livres: "Je crois que, par nature, la langue devra être
universelle et l'anglais semble le mieux placé pour gagner cette bataille.
Cependant, les auteurs francophones devront défendre la langue sur le net. Nous
pourrions fort bien envisager, pour un livre écrit en français, de prévoir un
synopsis de type quatrième de couverture en deux langues: français et anglais.
Ainsi les lecteurs étrangers prendront connaissance des grandes lignes du livre
et sauront faire les efforts nécessaires pour le lire dans une langue étrangère
à la leur. S'agissant de littérature ou de belles lettres, il paraît réaliste de
défendre un bastion linguistique."
"Pour des raisons pratiques, l'anglais continuera à dominer le web, écrit Guy
Antoine, créateur de Windows on Haiti, site de référence sur la culture
haïtienne. Je ne pense pas que ce soit une mauvaise chose, en dépit des
sentiments régionalistes qui s'y opposent, parce que nous avons besoin d'une
langue commune permettant de favoriser les communications à l'échelon
international. Ceci dit, je ne partage pas l'idée pessimiste selon laquelle les
autres langues n'ont plus qu'à se soumettre à la langue dominante. Au contraire.
Tout d'abord l'internet peut héberger des informations utiles sur les langues
minoritaires, qui seraient autrement amenées à disparaître sans laisser de
trace. De plus, à mon avis, l'internet incite les gens à apprendre les langues
associées aux cultures qui les intéressent. Ces personnes réalisent rapidement
que la langue d'un peuple est un élément fondamental de sa culture."
14.4. Qu'en est-il du français?
"Je vois que l'internet va tuer la langue française et bien d'autres
(suppression des accents, négligence due à la rapidité, etc.)", s'inquiète
Catherine Domain, créatrice de la librairie Ulysse. Il n'empêche, nombreux sont
ceux qui oeuvrent pour le développement du français sur le web, et ce depuis les
débuts du réseau. Pour Olivier Bogros, un de ceux-ci, la priorité est "que
chacun s'efforce déjà de s'exprimer correctement dans sa langue". Dès juin 1996
il crée la Bibliothèque électronique de Lisieux, une des premières bibliothèques
numériques francophones en accès libre et gratuit. Dans sa chronique
hebdomadaire, présente sur le web depuis avril 1995, Jean-Pierre Cloutier,
journaliste québécois, ne cesse de défendre la place du français sur le réseau.
Ces exemples ne sont que de deux exemples parmi tant d'autres. Les initiatives
individuelles et collectives ont fleuri, d'abord au Québec, ensuite en Europe et
maintenant en Afrique.
D'après Bakayoko Bourahima, documentaliste à l'ENSEA (Ecole nationale supérieure
de statistique et d'économie appliquée) d'Abidjan, "l'évolution vers un internet
multilingue ne peut être qu'une source réelle d'enrichissement culturel et
scientifique sur la toile. Pour nous les Africains francophones, le diktat de
l'anglais sur la toile représente pour la masse un double handicap d'accès aux
ressources du réseau. Il y a d'abord le problème de l'alphabétisation qui est
loin d'être résolu et que l'internet va poser avec beaucoup plus d'acuité,
ensuite se pose le problème de la maîtrise d'une seconde langue étrangère et son
adéquation à l'environnement culturel. En somme, à défaut de multilinguisme,
l'internet va nous imposer une seconde colonisation linguistique avec toutes les
contraintes que cela suppose. Ce qui n'est pas rien quand on sait que nos
systèmes éducatifs ont déjà beaucoup de mal à optimiser leurs performances en
raison, selon certains spécialistes, des contraintes de l'utilisation du
français comme langue de formation de base. Il est donc de plus en plus question
de recourir aux langues vernaculaires pour les formations de base, pour
'désenclaver' l'école en Afrique et l'impliquer au mieux dans la valorisation
des ressources humaines. Comment faire? Je pense qu'il n y a pas de chance pour
nous de faire prévaloir une quelconque exception culturelle sur la toile, ce qui
serait de nature tout à fait grégaire. Il faut donc que les différents blocs
linguistiques s'investissent beaucoup plus dans la promotion de leur accès à la
toile, sans oublier leurs différentes spécificités internes."
Au Canada, pays bilingue, le Commissariat aux langues officielles a pour mandat
de "faire reconnaître le statut du français et de l'anglais, les deux langues
officielles du Canada; faire respecter la loi sur les langues officielles ;
fournir de l'information sur les services du Commissariat, les aspects de la loi
sur les langues officielles et son importance pour la société canadienne".
Analyste de politiques, Alain Clavet travaille particulièrement sur les
questions relatives à la dualité linguistique dans les domaines d'internet et de
la radiodiffusion. Publié en août 1999, son rapport Le gouvernement du Canada et
le français sur internet insiste sur la prépondérance de la langue anglaise
"dans l'ensemble des réseaux électroniques, y compris sur internet. Il importe
donc que la Commissaire veille à ce que le français prenne toute sa place
équitable dans les échanges reposant sur ce nouveau mode de communication et de
publication."
En mai 2001, Alain Clavet relate: "Le gouvernement du Canada a accepté
l'ensemble des douze recommandations du rapport. Des investissements importants
ont été réalisés à cet égard cette année. Notamment 80 millions de dollars
(canadiens, soit 62 millions d'euros, ndlr) pour la numérisation des
collections, 30 millions (23,3 millions d'euros, ndlr) pour la constitution du
Musée virtuel canadien et, le 2 mai 2001, l'annonce de 108 millions
supplémentaires (83,7 millions d'euros, ndlr) afin d'accroître les contenus
culturels canadiens sur internet."
En France, si les efforts sont certains, il reste beaucoup à faire.
Jacky Minier, créateur de Diamedit, site de promotion d'inédits artistiques et
littéraires: "Pour le français, il est certain que quand nous aurons atteint la
proportion américaine de foyers connectés (50%), nous pourrons espérer une plus
grande représentativité sur le web. Pour l'instant, heureusement qu'il y a les
Québécois et les Belges pour maintenir la présence de la langue française. C'est
tout de même un comble. Si je devais donner un conseil (mais conseiller qui,
quel organisme?), je suggérerais de porter davantage d'attention à la qualité
des contenus. La France a de tous temps été un pays de culture et d'invention,
d'imagination. Même dans les secteurs où nous n'avons pas été pionniers comme en
informatique, nous avons de belles réussites. Soyons aussi performants dans
l'expression de la culture, dans la mise en valeur de notre patrimoine,
historique, scientifique, littéraire, etc. Si nous pouvons mettre en ligne les
multiples facettes de la richesse culturelle qui a fait notre civilisation, nul
doute que le tourisme internautique vers les contenus français serait amplifié
et la présence française plus opérante."
Lucie de Boutiny, écrivain papier et pixel: "Puisque la France s'inscrit dans
une tradition d'interventionnisme de la puissance publique (l'Etat, les
collectivités locales...) en matière de culture, nos institutions devraient
financer des logiciels de traduction simultanée - ils seront opérants bientôt...
-, et plus simplement, donner des aides à la traduction, et cela dans le cadre
d'une stratégie de développement de la francophonie. Les acteurs culturels sur
le web, par exemple, auraient plus de facilité pour présenter leur site en
plusieurs langues. Les chiffres de septembre 2000 montrent que 51% des
utilisateurs sont anglo-saxons, et 78% des sites aussi. Les chiffres de cette
prépondérance baissent à mesure qu'augmentent le nombre des internautes de par
le monde... L'anglais va devenir la deuxième langue mondiale après la langue
natale, mais il y aura d'autres. Un exemple: personnellement, à l'âge de 4 ans,
je parlais trois langues alors que je ne savais ni lire ni écrire. Pour parler
une langue, il peut suffire d'avoir la chance de l'écouter. On peut espérer que
le cosmopolitisme traverse toutes les classes sociales en raison, par exemple,
de l'Union européenne, du nomadisme des travailleurs, de la facilité de
déplacement à l'étranger des étudiants, de la présence des chaînes TV et sites
étrangers, etc."