Steven Krauwer, coordinateur d'ELSNET (European Network of Excellence in Human

Language Technologies): "Le point de départ est évidemment: 'on ne doit pas

voler, même si c'est facile'. Il est intéressant d'observer que, aussi complexe

que soit la définition légale de 'vol', dans la plupart des cas les gens

arrivent très bien à la cerner: a) si je copie une information du web et que je

l'utilise à des fins personnelles, je ne commets pas de vol, parce que cette

information a été mise sur le web dans le but premier d'être utilisée; b) si je

la copie à partir du web et que je la transmets à d'autres en précisant le nom

de l'auteur, je ne commets pas de vol; c) si je la copie à partir du web et que

je la transmets à d'autres en prétendant que j'en suis l'auteur, je commets un

vol; d) si je la copie à partir du web, et que je la vends à d'autres sans avoir

l'autorisation de l'auteur, je commets un vol. Je réalise qu'il existe de

nombreux cas situés dans les zones limites de ces quatre ensembles et pour

lesquels il serait difficile de préciser s'il y a vol ou non, mais ces

précisions sont du ressort des juristes. Je préconiserais les règles suivantes:

a) la liberté totale pour la copie de l'information à usage personnel; b) la

retransmission de l'information uniquement avec l'accréditation de l'auteur (à

moins qu'il ne soit bien précisé que cette information est du domaine public);

c) la revente de cette information uniquement avec l'accord de l'auteur (à moins

que celle-ci ne soit du domaine public).

Pour faire respecter ces règles, on pourrait envisager: a) l'introduction

d''étiquettes normalisées' indiquant si l'information est du domaine public et,

si elle ne l'est pas, renvoyant à l'auteur; b) la lecture de ces 'étiquettes'

par les navigateurs, qui les afficheraient en même temps que le document: texte,

image, film, etc.; c) l'adoption d'une convention ou d'une règle selon laquelle

l'information ne peut être copiée sans l''étiquette' correspondante; d) (idée

plus audacieuse) la mise en place d'un ISPN (international standard person

number), similaire à l'ISBN (international standard book number) ou l'ISSN

(international standard serial number), qui identifierait une seule personne, si

bien que les références aux auteurs contenues dans les 'étiquettes' seraient

moins dépendantes des changements d'adresses électroniques ou d'adresses de

pages web (à condition bien sûr que les gens mettent à jour leurs coordonnées

dans la base de données ISPN)."

5.3. Il importe de ne pas freiner la diffusion

Eduard Hovy, directeur du Natural Language Group de l'Université de Californie

du Sud: "En tant qu'universitaire, je suis bien sûr un des parasites de notre

société, et donc tout à fait en faveur de l'accès libre à la totalité de

l'information. En tant que co-propriétaire d'une petite start-up, je suis

conscient du coût que représente la collecte et la présentation de

l'information, et de la nécessité de faire payer ce service d'une manière ou

d'une autre. Pour équilibrer ces deux tendances, je pense que l'information à

l'état brut - et certaines ressources à l'état brut: langages de programmation

ou moyens d'accès à l'information de base comme les navigateurs web - doivent

être disponibles gratuitement. Ceci crée un marché et permet aux gens de les

utiliser. Par contre l'information traitée et les systèmes vous permettant

d'obtenir et structurer très exactement ce dont vous avez besoin doivent être

payants. Cela permet de financer ceux qui développent ces nouvelles

technologies.

Prenons un exemple: à l'heure actuelle, un dictionnaire (spécialisé, ndlr) n'est

pas disponible gratuitement. Les sociétés éditrices de dictionnaires refusent de

les mettre librement à la disposition des chercheurs et de toute personne

intéressée, et elles avancent l'argument que ces dictionnaires ont demandé des

siècles de travail (j'ai eu plusieurs discussions à ce sujet avec des sociétés

de dictionnaires). Mais de nos jours les dictionnaires sont des instruments

stupides: on doit connaître le mot avant de le trouver! J'aimerais avoir un

outil qui me permette de donner une définition approximative, ou peut-être une

phrase ou deux incluant un espace pour le mot que je cherche, ou même

l'équivalent de ce mot dans une autre langue, et que la réponse me revienne avec

le(s) mot(s) que je cherche. Un tel outil n'est pas compliqué à construire, mais

il faut d'abord le dictionnaire de base. Je pense que ce dictionnaire de base

devrait être en accès libre. Par contre on pourrait facturer l'utilisation du

moteur de recherche ou du service permettant d'entrer une information -

partielle ou non - qui soit très 'ciblée', afin d'obtenir le meilleur résultat.

Voici un deuxième exemple. On devrait avoir accès librement à la totalité du

web, et à tous les moteurs de recherche 'de base' du type de ceux qu'on trouve

aujourd'hui. Pas de copyright et pas de licence. Mais si on a besoin d'un moteur

de recherche qui procure une réponse très 'ciblée' et très fiable, je pense

qu'il ne serait pas déraisonnable que ce service soit facturé. Le créateur d'une

encyclopédie ne va naturellement pas aimer ma proposition. Mais je lui

suggérerais d'équiper son encyclopédie d'un système d'accès performant. Sans ce

système, l'information brute donnée par cette encyclopédie n'est qu'un stock

d'informations et rien d'autre, et ce stock peut aisément se perdre dans une

masse considérable d'informations qui augmente tous les jours."

Les bibliothécaires-documentalistes sont les premiers à insister régulièrement

sur la nécessité de trouver un équilibre pour ne pas freiner la diffusion de

l'information.

Bruno Didier, webmestre de la médiathèque de l'Institut Pasteur: "Je ne suis pas

ces débats, mais je pense qu'on va avoir du mal à maintenir l'esprit

communautaire qui était à la base de l'existence d'internet."

Bakayoko Bourahima, documentaliste à l'ENSEA (Ecole nationale supérieure de

statistique et d'économie appliquée) d'Abidjan: "J'avoue que ce débat suscite en

moi quelques inquiétudes quant à mes attentes légitimes vis-à-vis de l'internet.

J'estime que, par rapport à ma vision professionnelle, le grand espoir

qu'apporte l'internet à l'Afrique, c'est de lui permettre de profiter pleinement

et à moindre coût du 'brain trust' mondial et de réduire sa marginalisation

économique, technologique et culturelle. La légitimité des droits d'auteur ne

devra donc pas faire perdre de vue la nécessité de prendre en compte les besoins

et les contraintes particulières des pays moins nantis. Autrement, dans ce

domaine plus qu'ailleurs, on aboutira fatalement et très vite sûrement à une

situation de marginalisation et de fronde, comme celle qui oppose actuellement

les autorités sanitaires d'Afrique du Sud à certaines grandes firmes

pharmaceutiques, au sujet des licences des thérapies contre le Sida."

Peter Raggett, directeur du centre de documentation de l'OCDE (Organisation de

coopération et de développement économiques): "Le problème du droit d'auteur est

loin d'être résolu. Les éditeurs souhaitent naturellement toucher leur dû pour

chaque article commandé alors que les bibliothécaires et usagers veulent pouvoir

immédiatement télécharger (gratuitement si possible) le contenu intégral de ces

articles. A présent chaque éditeur semble avoir sa propre politique d'accès aux

versions électroniques. Il serait souhaitable qu'une politique homogène soit

mise en place, de préférence en autorisant largement le téléchargement des

documents électroniques."

5.4. Il n'est pas facile de contrer le piratage et le plagiat

Jacques Trahand, vice-président de l'Université Pierre Mendès France de

Grenoble: "Ces problèmes me semblent voisins de ceux du photocopiage. Il faut

développer un code de bons usages et tenter de le faire respecter."

Russon Wooldridge, professeur au département d'études françaises de l'Université

de Toronto: "C'est une question importante, qui est loin d'être résolue. Je

préfère parler de propriété intellectuelle. On a le modèle du livre imprimé: si

un auteur universitaire publie un livre sur papier, son institution n'en réclame

pas la propriété, alors qu'il arrive qu'un livre publié sur un serveur

institutionnel soit considéré comme appartenant à l'institution en question, ce

qui est, à mon avis, injuste. A part cela, tout ce que l'auteur peut faire est

de mettre un copyright à son nom sur les textes qu'il a écrits et qu'il publie

en ligne et puis compter sur sa réputation pour que ses lecteurs 'sérieux' en

sachent la provenance. Le piratage a toujours existé: Voltaire voyait ses livres

publiés anonymement en Hollande au 18e siècle, par exemple."

Jean-Pierre Cloutier, auteur des Chroniques de Cybérie: "Vaste question. Il y a

d'abord les droits d'auteurs et droits de reproduction des grandes entreprises.

Ces dernières sont relativement bien dotées en soutien juridique, soit par le

recours aux services internes du contentieux, soit par l'embauche de firmes

spécialisées. Il est certain que la 'dématérialisation' de l'information,

apportée par internet et les techniques de numérisation, facilite les atteintes

de toutes sortes à la propriété intellectuelle. Là où il y a danger, c'est dans

le cas de petits producteurs/diffuseurs de contenus 'originaux' qui n'ont pas

les moyens de surveiller l'appropriation de leurs produits, ni d'enclencher des

mesures sur le plan juridique pour faire respecter leurs droits. Mais tout ça,

c'est de l''officiel', des cas de plagiat que l'on peut prouver avec des pièces

'rematérialisées'. Il y a peut-être une forme plus insidieuse de plagiat, celle

de l'appropriation sans mention d'origine d'idées, de concepts, de formules,

etc. Difficile dans ces cas de 'prouver' le plagiat, car ce n'est pas du

copier/coller pur et simple. Mais c'est une autre dimension de la question qui

est souvent occultée dans le débat. Des solutions? Il faut inventer un processus

par lequel on puisse inscrire sans frais une oeuvre (article, livre, pièce

musicale, etc.) auprès d'un organisme international ayant pouvoir de sanction.

Cette méthode ne réglerait pas tous les problèmes, mais aurait au moins

l'avantage de déterminer un cadre de base et qui sait, peut-être, agir en

dissuasion aux pillards."

Michel Benoît, auteur de nouvelles policières, récits noirs et histoires

fantastiques: "Beau noeud de vipères, cette affaire. Non pas les débats sur la

reproduction par le net, mais la reproduction elle-même. La musique, le cinéma,

la littérature, tout va y passer. Peut-être suis-je trop optimiste, mais je

crois que ce qui est un problème aujourd'hui trouvera sa solution demain. Lors

de l'avènement de la photocopie, on s'est posé les mêmes questions. C'est

évident qu'il y a eu des abus. Beaucoup d'auteurs ont été joyeusement floués par

des enseignants à la moralité douteuse qui photocopiaient, sans vergogne, des

textes protégés par des droits d'auteur. Les choses se replacent et plusieurs

pays ont voté des lois sévères à ce sujet. Idem pour la reproduction

électronique, soit d'oeuvres musicales ou visuelles, on ne peut plus faire

n'importe quoi sans qu'il en coûte. Je pense qu'il en sera de même pour les

documents informatiques, programmes, textes, utilitaires ou autres. Les CD,

jeux, musique ou vidéos seront incopiables parce qu'ils auront des programmes

autodestructeurs insérés dans leurs trames numériques. Science-fiction? La

science-fiction d'aujourd'hui est la réalité de demain, demandez à vos

grands-mères."

Olivier Pujol, PDG de Cytale, qui a lancé le premier livre électronique

européen, préconise "des balladeurs dédiés et sécurisés pour la musique, et des

livres électroniques sécurisés pour la lecture. Les mesures de protection des

droits développées pour l'ordinateur sont systématiquement détournées un jour ou

l'autre, et ce, universellement. Une solution de piratage trouvée à un bout de

la planète peut être instantanément mise à la disposition de tous, et à portée

d'un simple clic. Le PC connecté sur internet aura beaucoup de mal à être

sécurisé valablement dans un avenir proche. Une autre solution serait d'imposer

une 'police planétaire du web', avec accès égal à tous les pays, et à tous les

ordinateurs personnels. C'est orwellien, et un peu inquiétant, mais heureusement

peu facile à mettre en place."

Marcel Grangier, responsable de la section française des services linguistiques

centraux de l'Administration fédérale suisse: "Le problème est réel même si la

solution n'est pas évidente. On peut toutefois regretter que la lutte contre ce

genre de fraude finira par justifier, avec d'autres dérives, une 'police du WWW'

malheureusement bien éloignée de l'esprit dans lequel la toile a été créée."

5.5. Les solutions sont d'ordre technologique

Henri Slettenhaar, professeur en technologies de la communication à la Webster

University de Genève: "Comme par le passé, des solutions doivent être trouvées

dans les nouvelles technologies."

Denis Zwirn, PDG de Numilog, librairie en ligne de livres numériques: "Sur le

plan juridique, une confusion est souvent faite entre la diffusion des oeuvres

en réseau, l'accès à des sources d'information gratuites en ligne (mais qui ne

sont pas des livres) et la vente d'exemplaires individuels de livres numériques.

Il est de la responsabilité de chaque acteur du web de ne pas diffuser d'oeuvres

sans l'accord de l'auteur, le web n'étant qu'un support de diffusion parmi

d'autres. Dans une librairie en ligne, on achète un livre numérique comme un

livre papier: après paiement et pour un usage individuel. Après le

téléchargement, le code de la propriété intellectuelle s'applique à la version

numérique au même titre qu'à la version papier de l'oeuvre: la reproduction

n'est autorisée que pour l'usage privé de l'acheteur. Le problème est donc

exclusivement d'ordre technologique (....et civique): comment faire pour que ces

droits soient effectivement respectés, compte tenu de la possibilité de copier

un livre numérique et de l'envoyer à des amis? Plusieurs réponses sérieuses

existent déjà. Les livres destinés aux lecteurs électroniques peuvent être

cryptés de telle manière que seul un appareil désigné (ou plusieurs) puisse les

lire. Ils ne peuvent en général pas être imprimés et sont donc en ce sens bien

plus protecteurs que les livres papier, en évitant tout 'photocopillage'. En ce

qui concerne les livres numériques pour ordinateurs, des solutions logicielles

comparables ont été développées, par exemple par Adobe et par Microsoft, qui

permettent de désigner un ordinateur ou un PDA (personal digital assistant)

comme support de lecture unique d'un livre. Des logiciels tels que Adobe Content

Server proposent déjà des solutions plus sophistiquées, telles que la

possibilité de définir un temps de lecture autorisée ou de prêter un livre

numérique comme on prêterait un vrai livre."

Alain Clavet, analyste de politiques au Commissariat aux langues officielles du

Canada: "Des logiciels devraient permettre de tarifer l'usager lorsque

nécessaire et les gouvernements devraient libérer de frais le maximum de

documents et services, notamment en français."

Pierre François Gagnon, créateur d'Editel, éditeur littéraire en ligne: "Le web

doit ouvrir toute grande pour les auteurs une nouvelle fenêtre d'exploitation de

leurs droits exclusifs, et j'ose croire qu'est concevable une solution de

chiffrement qui soit étanche, non propriétaire, mais transparente et sans

douleur pour l'utilisateur final."

Emmanuel Barthe, documentaliste juridique: "A titre personnel, je pense que la

propriété intellectuelle va devoir s'adapter aux nouvelles conditions créées par

internet, c'est-à-dire une copie à l'identique et une diffusion à de très

nombreux exemplaires, devenues très faciles et d'un très faible coût, la

difficulté d'un contrôle exhaustif et systématique et l'existence d'un esprit

internet défendant la gratuité et le respect de la vie privée et de l'anonymat.

Dans ce contexte, pour préserver une rémunération des auteurs et des éditeurs,

il me semble qu'une des voies envisageables repose sur une baisse très forte des

prix unitaires en audio et vidéo. Il s'agit donc de maximiser le versement des

droits lors de la toute première diffusion. Vis-à-vis du grand public, une autre

possibilité consisterait en un cryptage fort des données et une vérification

automatique et obligatoire des licences. Les 'majors' américaines et allemandes

s'orientent clairement vers une solution de ce type."

Luc Dall'Armellina, co-auteur et webmestre d'oVosite, espace d'écritures

multimédias: "Le droit de l'auteur est celui d'un individu et celui de son

oeuvre. L'individu a le droit de disposer d'une garantie, celle que son oeuvre

ne soit pas pillée et/ou (pire?) détournée ou morcelée. La notion d'oeuvre est

complexe, mais si l'on accepte celle d'une production originale et personnelle

comme ensemble cohérent qui fait sens et système pour proposer un regard

singulier - celui d'un auteur - ce droit doit pouvoir être garanti. Sans même

évoquer les aspects financiers (royalties, etc.) qui sont bien réels, un

standard comme XML devrait pouvoir garantir l'indexation des oeuvres, des

artistes, et une signature numérique attachée à leurs productions en ligne. Un

autre standard d'autentification - de type PNG (portable network graphics) pour

l'image - devrait pouvoir permettre d'attribuer une clé numérique infalsifiable

à une production. Un exemple significatif: les éditions numériques 00h00.com ont

édité un roman interactif, Apparitions inquiétantes, né sur le web (donc en

HTML) mais vendu au format Acrobat PDF qui permet de conditionner son ouverture

par un mot de passe donné lors de l'achat en ligne du roman. On peut aisément

imaginer que, si le Consortium W3 ne propose pas de système d'authentification

numérique des pages web, éditeurs et auteurs vont se tourner vers des produits

éditoriaux plus repérés (livre, cédérom) et pour lesquels existe un circuit de

distribution. On peut imaginer qu'un auteur puisse faire enregistrer ses

logiciels de création auprès d'un organisme et obtienne en échange une clef

numérique (signature individuelle) qui soit automatiquement apposée dans ses

fichiers. Une autre solution consisterait en un dépôt - type SACEM (Société des

auteurs, compositeurs et éditeurs de musique) ou SCAM (Société civile des

auteurs multimédia) ou SACD (Société des auteurs et compositeurs dramatiques) ou

SESAM (Gestion des droits des auteurs dans l'univers multimédia) - qui fasse

antériorité, mais c'est une solution de protection et non pas un procédé de

signature... Peut-être existe-t-il une question prélable cachée dans celle-ci:

ne faut-il pas à l'heure du numérique, et en regard de ce que Julia Kristeva a

appelé l'intertextualité, redéfinir la notion et le terme d'auteur?"

5.6. Une législation adaptée semble nécessaire

Faut-il appliquer la législation actuelle? Nicolas Pewny, créateur des éditions

du Choucas: "Je me demande s'il faut un droit particulier pour le web. Les lois

existent déjà. Et les contrevenants existaient bien avant la popularisation de

l'internet."

Faut-il plutôt définir une législation propre à l'internet? Patrick Rebollar,

professeur et modérateur de la liste de diffusion LITOR (littérature et

ordinateur): "Je pense que le droit d'auteur doit être défendu, tout en étant

redéfini et uniformisé au niveau international, ce qui n'est pas évident."

Jean-Pierre Balpe, directeur du département hypermédias de l'Université Paris 8:

"Je crois que vouloir appliquer des lois faites pour le papier à un autre médium

est une erreur. Un peu comme si on voulait facturer le téléphone en exigeant que

les utilisateurs achètent des timbres pour payer leurs conversations..." Maria

Victoria Marinetti, professeur d'espagnol en entreprise: "Je pense que le droit

est maintenant dépassé par la technologie, et qu'il n'y a pas de protection

possible au niveau juridique. Il serait souhaitable de créer une véritable

législation de l'internet."

Zina Tucsnak, ingénieur d'études en informatique à l'ATILF (Analyses et

traitements informatiques du lexique français): "Le droit en informatique et en

particulier le droit d'auteur sur la toile est une discipline de plus en plus

développée et recherchée. Malgré quelques cas qui ont fait jurisprudence, le

législateur n'est pas en mesure de solutionner toute la problématique actuelle.

L'absence des frontières est un gros handicap."

Christian Vandendorpe, professeur à l'Université d'Ottawa: "En gros, je suis

assez favorable aux positions défendues aux États-Unis par l'Electronic Frontier

Foundation (EFF). D'abord, il me paraît prématuré de légiférer en cette matière,

alors même que nous sommes au milieu d'un changement de civilisation. Il

faudrait sans doute revoir les principes philosophiques sur lesquels repose la

législation actuelle au lieu de prendre pour acquis qu'ils sont valides, tels

quels et sans plus d'examen, dans le nouvel environnement technologique en train

de se mettre en place. Plusieurs arguments militent en faveur d'une telle

révision. D'abord, l'expérience de la lecture et l'appréhension du texte ne sont

pas du même ordre selon qu'elles s'effectuent à partir d'un livre, d'un écran

d'ordinateur, d'un livre électronique ou, demain, d'un codex numérique. Il y

aurait donc lieu de faire des distinctions au plan du droit de citation ou du

droit de lecture. Si, sur un écran, la valeur d'usage du texte n'est pas la

même, ni sa pérennité en tant qu'objet, les droits ne devraient pas s'appliquer

non plus de la même façon. Idéalement, l'ensemble de la production

intellectuelle devrait être accessible sur le web après dix ans (et même sans

aucun délai en ce qui concerne les articles scientifiques). On ne paierait pour

lire que si l'on choisissait de faire imprimer un texte donné en format codex

dans une librairie agréée ou si l'on choisissait de le télécharger sur son livre

électronique ou son codex numérique. Évidemment, le fait qu'un texte soit

accessible gratuitement sur le web ne signifierait pas que l'on ait le droit de

se l'approprier. La paternité intellectuelle est un droit inaliénable. Et la

piraterie resterait un délit: il ne serait pas permis à un éditeur d'éditer à

son profit un texte qu'il aurait 'trouvé' sur le web.

Un autre argument à considérer est que la nouvelle technologie accélère la

globalisation des échanges et que les conditions d'épanouissement de la culture

sont en train de changer. On invoque généralement à l'appui du droit d'auteur le

fait que l'absence de rétribution des artistes aurait un effet négatif sur la

création. Mais est-ce vraiment le cas dans la situation actuelle? On voit en

effet des auteurs très créatifs qui ne retirent guère de droits par manque d'une

commercialisation adéquate; en revanche, des auteurs qui bénéficient d'une

position dominante dans la distribution commerciale amassent des fortunes avec

des productions insignifiantes. Le mouvement de globalisation va renforcer à

l'extrême cette inégalité. En bref, on peut se demander si, au lieu de favoriser

la diversité culturelle, le droit d'auteur ne sert pas principalement à la

constitution d'immenses conglomérats de distribution qui imposent des produits

standardisés. Au lieu de renforcer ce phénomène de commercialisation de la

culture, et de criminaliser les comportements de millions d'usagers, il serait

plus intéressant, d'un point de vue culturel, de faire du web une zone franche,

à l'égal de la bibliothèque publique, où chacun peut être en contact avec la

rumeur du monde, tant et aussi longtemps que l'on ne fait de celle-ci qu'un

usage privé.

Surtout, il faut craindre les effets pervers d'une juridiction 'dure' en matière

de droits d'auteur. Pour en gérer l'application, les empires commerciaux vont

exiger la mise en place de mécanismes de traçabilité des oeuvres qui

transformeront le web, et donc notre principal instrument d'accès à la culture,

en un immense réseau grillagé où seront entièrement placées sous contrôle non

seulement nos habitudes de consommation, mais aussi nos habitudes de lecture.

Une perspective qui fait peur et qui marquerait la fin de la bibliothèque."

Le Livre 010101: Enquête · 第 4 / 28 段