d'écriture. "Ce qui a changé: le bonheur d'écrire autrement, car ce qu'il se
passe, depuis l'avènement d'ordinateurs multimédias, relativement peu coûteux,
connectés au web, est qu'un certain nombre d'artistes éclairés par la fée
électricité ont besoin d'être illuminés. Quelles que soient leurs confessions
d'origine (arts visuels, littérature, poésie sonore, expérimentale...),
elles/ils utilisent le média numérique comme un outil de création dont il faut
découvrir les possibles. Le net étant évolutif, les artistes proposent le plus
souvent des tentatives, c'est curieux, des works in progress, c'est opiniâtre,
ou des pièces plus ambitieuses qui se construisent dans le temps, en fonction de
l'amélioration du web (sa fluidité, sa résolution d'images, etc.). Ainsi le
cyberartiste propose souvent des actualisations et des versions O.x. Voilà qui
est intéressant et qui nous sort du marché."
Roman d'Anne-Cécile Brandenbourger, La malédiction du parasol s'est d'abord
intitulée Apparitions inquiétantes. "Longue histoire à lire dans tous les sens,
un labyrinthe de crimes, de mauvaises pensées et de plaisirs ambigus", la
version originale s'est développée sous forme de feuilleton pendant deux ans sur
le site d'Anacoluthe, en collaboration avec Olivier Lefèvre. L'histoire est
publiée en février 2000 aux éditions 00h00.com, en tant que premier titre de la
collection 2003, consacrée aux nouvelles écritures numériques. Suite au succès
du livre, six mois après, en août 2000, le roman est réédité en version imprimée
aux éditions "Florent Massot présente", avec une couverture en 3D et un nouveau
titre.
"Les possibilités offertes par l'hypertexte m'ont permis de développer et de
donner libre cours à des tendances que j'avais déjà auparavant, écrit l'auteur.
J'ai toujours adoré écrire et lire des textes éclatés et inclassables (comme par
exemple La vie mode d'emploi de Perec ou Si par une nuit d'hiver un voyageur de
Calvino) et l'hypermédia m'a donné l'occasion de me plonger dans ces formes
narratives en toute liberté. Car pour créer des histoires non linéaires et des
réseaux de textes qui s'imbriquent les uns dans les autres, l'hypertexte est
évidemment plus approprié que le papier. Je crois qu'au fil des jours, mon
travail hypertextuel a rendu mon écriture de plus en plus intuitive. Plus
'intérieure' aussi peut-être, plus proche des associations d'idées et des
mouvements désordonnés qui caractérisent la pensée lorsqu'elle se laisse aller à
la rêverie. Cela s'explique par la nature de la navigation hypertextuelle, le
fait que presque chaque mot qu'on écrit peut être un lien, une porte qui s'ouvre
sur une histoire."
= Un espace d'écriture hypermédia
Mis en ligne en juin 1997, oVosite est l'oeuvre d'un collectif de six auteurs
issus du département hypermédias de l'Université Paris 8: Chantal Beaslay, Laure
Carlon, Luc Dall'Armellina, Philippe Meuriot, Anika Mignotte et Claude Rouah.
oVosite est conçu et réalisé "autour d'un symbole primordial et spirituel, celui
de l'oeuf, explique Luc Dall'Armellina. Le site s'est constitué selon un
principe de cellules autonomes qui visent à exposer et intégrer des sources
hétérogènes (littérature, photo, peinture, vidéo, synthèse) au sein d'une
interface unifiante."
Les possibilités offertes par l'hypertexte ont-elles changé son mode d'écriture?
"Non - parce qu'écrire est de toute façon une affaire très intime, un mode de
relation qu'on entretient avec son monde, ses proches et son lointain, ses
mythes et fantasmes, son quotidien et enfin, appendus à l'espace du langage,
celui de sa langue d'origine. Pour toutes ces raisons, je ne pense pas que
l'hypertexte change fondamentalement sa manière d'écrire, qu'on procède par
touches, par impressions, associations, quel que soit le support d'inscription,
je crois que l'essentiel se passe un peu à notre insu.
Oui - parce que l'hypertexte permet sans doute de commencer l'acte d'écriture
plus tôt: devançant l'activité de lecture (associations, bifurcations, sauts de
paragraphes) jusque dans l'acte d'écrire. L'écriture (significatif avec des
logiciels comme StorySpace) devient peut-être plus modulaire. On ne vise plus
tant la longue horizontalité du récit mais la mise en espace de ses fragments,
autonomes. Et le travail devient celui d'un tissage des unités entre elles.
L'autre aspect lié à la modularité est la possibilité d'écritures croisées, à
plusieurs auteurs. Peut-être s'agit-il d'ailleurs d'une méta-écriture, qui met
en relation les unités de sens (paragraphes ou phrases) entre elles."
Cette double réponse est aussi celle de Xavier Malbreil, auteur multimédia et
modérateur de la liste e-critures: "Oui: j'ai développé une écriture
hypertextuelle spécifique sur mon site www.0m1.com dans les rubriques '10 poèmes
en 4 dimensions' et 'Formes libres flottant sur les ondes'. Non: mon écriture
traditionnelle (roman, nouvelles) n'a pas été modifiée par l'hyperlien."
= Vers un nouveau genre littéraire?
Pour Lucie de Boutiny, écrivain papier et pixel, "les écrivains français, c'est
historique, sont dans leur majorité technophobes. Les institutions culturelles
et les universitaires lettrés en revanche soutiennent les démarches
hyperlittéraires à force de colloques et publications diverses. Du côté des
plasticiens, je suis encore plus rassurée, il est acquis que l'art en ligne
existe."
"Je viens du papier, ajoute-t-elle. (...) Mes 'conseillers littéraires', des
amis qui n'ont pas ressenti le vent de liberté qui souffle sur le web,
aimeraient que j'y reste, engluée dans la pâte à papier. Appliquant le principe
de demi-désobéissance, je fais des allers-retours papier-pixel. L'avenir nous
dira si j'ai perdu mon temps ou si un nouveau genre littéraire hypermédia va
naître. (...) Si les écrivains français classiques en sont encore à se demander
s'ils ne préfèrent pas le petit carnet Clairefontaine, le Bic ou le Mont-Blanc
fétiche, et un usage modéré du traitement de texte, plutôt que l'ordinateur
connecté, voire l'installation, c'est que l'HTX (littérature hypertextuelle,
ndlr) nécessite un travail d'accouchement visuel qui n'est pas la vocation
originaire de l'écrivain papier. En plus des préoccupations du langage (syntaxe,
registre, ton, style, histoire...), le techno-écrivain - collons-lui ce label
pour le différencier - doit aussi maîtriser la syntaxe informatique et
participer à l'invention de codes graphiques car lire sur un écran est aussi
regarder."
"L'avenir de la cyber-littérature, techno-littérature ou comme on voudra
l'appeler, est tracé par sa technologie même", écrit Jean-Paul, webmestre du
site des cotres furtifs. Il est maintenant impossible à un(e) auteur(e) seul(e)
de manier à la fois les mots, leur apparence mouvante et leur sonorité.
Maîtriser aussi bien Director, Photoshop et Cubase, pour ne citer que les plus
connus, c'était possible il y a dix ans, avec les versions 1. Ça ne l'est plus.
Dès demain (matin), il faudra savoir déléguer les compétences, trouver des
partenaires financiers aux reins autrement solides que Gallimard, voir du côté
d'Hachette-Matra, Warner, Pentagone, Hollywood. Au mieux, le statut du...
écrivaste? multimédiaste? sera celui du vidéaste, du metteur en scène, du
directeur de produit: c'est lui qui écope des palmes d'or à Cannes, mais il
n'aurait jamais pu les décrocher seul. Soeur jumelle (et non pas clone) du
cinématographe, la cyber-littérature (= la vidéo + le lien) sera une industrie,
avec quelques artisans isolés dans la périphérie off-off (aux droits d'auteur
négatifs, donc)."
"La couverture du réseau autour de la surface du globe resserre les liens entre
les individus distants et inconnus, explique Luc Dall'Armellina, co-auteur et
webmestre d'oVosite. Ce qui n'est pas simple puisque nous sommes placés devant
des situations nouvelles: ni vraiment spectateurs, ni vraiment auteurs, ni
vraiment lecteurs, ni vraiment interacteurs. Ces situations créent des nouvelles
postures de rencontre, des postures de 'spectacture' ou de 'lectacture'
(Jean-Louis Weissberg). Les notions de lieu, d'espace, de temps, d'actualité
sont requestionnées à travers ce médium qui n'offre plus guère de distance à
l'événement mais se situe comme aucun autre dans le présent en train de se
faire. L'écart peut être mince entre l'envoi et la réponse, parfois immédiat
(cas de la génération de textes). Mais ce qui frappe et se trouve repérable ne
doit pas masquer les aspects encore mal définis tels que les changements
radicaux qui s'opèrent sur le plan symbolique, représentationnel, imaginaire et
plus simplement sur notre mode de relation aux autres. 'Plus de proximité' ne
crée pas plus d'engagement dans la relation, de même 'plus de liens' ne créent
pas plus de liaisons, ou encore 'plus de tuyaux' ne créent pas plus de partage.
Je rêve d'un internet où nous pourrions écrire à plusieurs sur le même
dispositif, une sorte de lieu d'atelier d'écritures permanent et qui
autoriserait l'écriture personnelle (c'est en voie d'exister), son partage avec
d'autres auteurs, leur mise en relation dans un tissage d'hypertextes et un
espace commun de notes et de commentaires sur le travail qui se crée. Je rêve
encore d'un internet gratuit pour tous et partout, avec toute l'utopie que cela
représente. Internet est jeune mais a déjà ses mythologies, ainsi Xanadu devait
être cette cité merveilleuse ou tout le savoir du monde y serait lisible en
toutes les langues. Loin d'être au bout de ce rêve, internet tient tout de même
quelques-unes de ces promesses."
4. PRESSE EN LIGNE ET CYBERPRESSE
[Dans ce chapitre:]
[4.1. Presse "classique" et cyber // 4.2. Trois exemples / Ouest-France,
quotidien imprimé présent sur le web / Les Chroniques de Cybérie, lettre
électronique hebdomadaire / FTPress, société de cyberpresse]
Bien que cet ouvrage concerne essentiellement le livre, il semble essentiel de
consacrer un chapitre à la presse en ligne, que ce soit la presse imprimée
présente sur le web ou la cyberpresse. Pourquoi? D'abord parce que le monde du
livre et celui de la presse ont toujours été très liés. Et ensuite parce qu'il
est possible que la différence entre le livre et la presse s'amenuise au fil des
ans, au moins dans le domaine de la presse spécialisée. Depuis peu, chez
certains éditeurs de documentaires, les livres peuvent être vendus en chapitres
indépendants les uns des autres (voir 6.1), un élément que les auteurs ont
désormais à l'esprit lors de la rédaction. Aussi la frontière ne
deviendra-t-elle pas de plus en plus ténue entre le chapitre et l'article?
4.1. Presse "classique" et cyber
Les premières éditions électroniques de journaux sont disponibles par le biais
de services commerciaux tels que America Online ou CompuServe. Puis les éditeurs
de ces journaux créent des serveurs web. La plupart des journaux et magazines
sur papier ont maintenant leur site web sur lequel ils proposent une sélection
d'articles ou bien la version intégrale de leur dernier numéro, ainsi que des
forums, des dossiers et des archives. D'autres journaux et magazines sont
purement électroniques.
Monté dans le cadre d'un projet expérimental avec l'INA (Institut national de
l'audiovisuel) et présenté en février 1995 lors du forum des images Imagina, le
site web du mensuel Le Monde diplomatique est le premier site d'un périodique
imprimé français. Il permet l'accès à l'ensemble des articles depuis 1998, par
date, sujet et pays. L'intégralité du mensuel en cours est consultable
gratuitement pendant les deux semaines suivant sa parution. Un forum permanent
de discussions en ligne permet des échanges avec les lecteurs. Le site comprend
aussi des bases documentaires comprenant des textes de référence et des dossiers
d'actualité. A sa suite, rapidement, des quotidiens imprimés créent un site web:
Libération fin 1995, Le Monde et L'Humanité en 1996, etc.
La presse doit maintenant compter avec l'internet pour les diverses ressources
qu'offre le réseau: rapidité de propagation de l'information, accès à de
nombreux sites d'information, liens à des articles et sources traitant du même
sujet, bases de données documentaires allant du général au spécialisé et
réciproquement (cartes, textes officiels, informations d'ordre politique,
économique, social, culturel, etc.), bases de données iconographiques (photos,
images, figures, graphiques, etc.), archivage avec moteur de recherche. Le
réseau permet une information en profondeur qu'aucun organe de presse ne pouvait
donner jusqu'ici. Derrière l'information du jour se trouve toute une
encyclopédie qui aide à la comprendre.
Signe des temps, en novembre 2000, à Lille, la Fédération nationale de la presse
française (FNPF) organise un congrès consacré à l'avenir de la presse face au
développement de l'internet et des nouvelles technologies ("Demain la presse",
13e congrès de la FNPF, 23-24 novembre 2000, Lille). 500 acteurs de la presse
française y échangent leurs expériences. Le congrès précédent s'était tenu en
octobre 1991, soit dix ans auparavant. "En dix ans, il s'est passé beaucoup de
choses, souligne Alain Boulonne, président de la FNPF (cité par l'AFP). Avec la
montée en puissance des nouvelles technologies, nous sommes confrontés à un
avenir extrêmement improbable, dans lequel la presse doit se battre pour trouver
sa place." Trois questions dominent les travaux: à qui appartiendra demain
l'entreprise de presse, les problèmes de labellisation des contenus sur le web,
et l'internet en tant qu'opportunité pour valoriser les fonds éditoriaux.
4.2. Trois exemples
Voici trois exemples représentatifs de la presse en ligne: Ouest-France,
quotidien imprimé présent sur le web depuis juillet 1996 (4.2.1), Les Chroniques
de Cybérie, lettre électronique hebdomadaire créée dès novembre 1994 et présente
sur le web depuis avril 1995 (4.2.2), et enfin FTPress, société de cyberpresse
créée en septembre 1999 (4.2.3).
= Ouest-France, quotidien imprimé présent sur le web
Ouest-France, le grand quotidien de l'ouest avec ses 42 éditions différentes,
ouvre son serveur internet en juillet 1996. Bernard Boudic en a été le
responsable éditorial jusqu'en décembre 2000. "TC-Multimédia a été créée en
1986, explique-t-il. Elle prennait la suite de l'Association télématique de
l'ouest qui avait expérimenté le minitel (créé à Rennes). D'abord spécialisée
exclusivement dans les services vidéotex, elle a fait aussi de l'internet à
partir de juillet 1996. Elle est chargée d'exploiter sur ce média l'ensemble de
la production du journal Ouest-France."
"A l'origine, l'objectif était de présenter et relater les grands événements de
l'Ouest en invitant les internautes à une promenade dans un grand nombre de
pages consacrées à nos régions (tourisme, industrie, recherche, culture), écrit
Bernard Boudic en juin 1998. Très vite, nous nous sommes aperçus que cela ne
suffisait pas. Nous nous sommes tournés vers la mise en ligne de dossiers
d'actualité, puis d'actualités tout court. Aujourd'hui (en juin 1998, ndlr) nous
avons quatre niveaux d'infos: quotidien, hebdo (tendant de plus en plus vers un
rythme plus rapide), événements et dossiers. Et nous offrons des services
(petites annonces, guide des spectacles, presse-école, boutique, etc.). Nous
travaillons sur un projet de journal électronique total: mise en ligne
automatique chaque nuit de nos quarante éditions (450 pages différentes, 1.500
photos) dans un format respectant typographie et hiérarchie de l'information et
autorisant la constitution par chacun de son journal personnalisé (critères
géographiques croisés avec des critères thématiques)."
"Internet a changé ma vie professionnelle d'abord parce que je suis devenu le
responsable éditorial du site, ajoute-t-il à la même époque. Les retombées sur
le travail quotidien des journalistes d'Ouest-France sont encore minces. Nous
commençons seulement à offrir un accès internet à chacun (la rédaction
d'Ouest-France comprend 370 journalistes répartis dans soixante rédactions, sur
douze départements... pas simple). Certains utilisent internet pour la
messagerie électronique (courrier interne ou externe, réception de textes de
correspondants à l'étranger, envoi de fichiers divers) et comme source
d'informations. Mais cette pratique demande encore à s'étendre et à se
généraliser. Bien sûr, nous réfléchissons aussi à tout ce qui touche à
l'écriture multimédia et à sa rétroaction sur l'écriture imprimée, aux
changements d'habitudes de nos lecteurs, etc. (...) Internet est à la fois une
menace et une chance. Menace sur l'imprimé, très certainement (captation de la
pub et des petites annonces, changement de réflexes des lecteurs, perte du goût
de l'imprimé, concurrence d'un média gratuit, que chacun peut utiliser pour
diffuser sa propre info, etc.). Mais c'est aussi l'occasion de relever tous ces
défis et de rajeunir la presse imprimée."
Trois ans après, en janvier 2001, quelles sont les perspectives? "Nous avons la
chance de disposer d'un gisement d'informations déjà utilisées pour le papier
(Ouest-France publie dans ses 42 éditions 550 pages différentes toutes les
nuits) et de petites annonces. Nous avons une marque connue et respectée. Mais
le modèle économique n'est pas trouvé. Nous pensons développer un service payant
à destination des centres de documentation qui leur permettrait de rechercher
dans les 42 éditions n'importe quel article correspondant à une requête par
mots-clés."
En ce qui concerne le journal imprimé en général , "mon avis est que le
journal-papier est menacé à terme (20 ans ?) s'il ne se renouvelle pas dans la
forme et dans le fond. La prise en mains du journal se fera de plus en plus tard
(40-45 ans?). Il y aura des arbitrages avec la télévision (satellite, câble,
numérique hertzien), avec l'internet rapide (ADSL, câble, boucle locale radio,
satellite?). Il n'y aura pas de publicité disponible pour faire vivre tout le
monde."
= Les Chroniques de Cybérie, lettre électronique hebdomadaire
Jean-Pierre Cloutier, journaliste québécois, lance Les Chroniques de Cybérie,
chronique hebdomadaire des actualités de l'internet, en novembre 1994 sous la
forme d'une lettre hebdomadaire envoyée par courrier électronique (environ 5.000
abonnés en 2001). A partir d'avril 1995, on peut également lire les Chroniques
directement sur le web. Depuis bientôt sept ans maintenant, elles font référence
dans la communauté francophone, y compris dans le domaine du livre.
Quel est l'historique des Chroniques? "Il y a deux choses ici, dans mon cas,
relate Jean-Pierre Cloutier en juin 1998. D'abord une époque où j'étais
traducteur (après avoir travaillé dans le domaine des communications). Je me
suis branché à internet à la demande de clients de ma petite entreprise de
traduction car ça simplifiait l'envoi des textes à traduire et le retour des
textes traduits. Assez rapidement, j'ai commencé à élargir mon bassin de
clientèle et à avoir des contrats avec des clients américains.
Puis, il y a eu carrément changement de profession, c'est-à-dire que j'ai mis de
côté mes activités de traduction pour devenir chroniqueur. Au début, je le
faisais à temps partiel, mais c'est rapidement devenu mon activité principale.
C'était pour moi un retour au journalisme, mais de manière manifestement très
différente. Au début, les Chroniques traitaient principalement des nouveautés
(nouveaux sites, nouveaux logiciels). Mais graduellement on a davantage traité
des questions de fond du réseau, puis débordé sur certains points d'actualité
nationale et internationale dans le social, le politique et l'économique.
Dans le premier cas, celui des questions de fond, c'est relativement simple car
toutes les ressources (documents officiels, dépêches, commentaires, analyses)
sont en ligne. On peut donc y mettre son grain de sel, citer, étendre l'analyse,
pousser des recherches. Pour ce qui est de l'actualité, la sélection des sujets
est tributaire des ressources disponibles, ce qui n'est pas toujours facile à
dénicher. On se retrouve alors dans la même situation que la radio ou la télé,
c'est-à-dire que s'il n'y a pas de clip audio ou d'images, une nouvelle même
importante devient du coup moins attrayante sur le plan du médium."
Toujours en juin 1998, quelles étaient les perspectives? "Dans le cas des
Chroniques de Cybérie, nous avons pu lancer et maintenir une formule en raison
des coûts d'entrée relativement faibles dans ce médium. Cependant, tout dépendra
de l'ampleur du phénomène dit de 'convergence' des médias et d'une hausse
possible des coûts de production s'il faut offrir de l'audio et de la vidéo pour
demeurer concurrentiels. Si oui, il faudra songer à des alliances stratégiques,
un peu comme celle qui nous lie au groupe Ringier (entre avril 1998 et mars
2001, ndlr) et qui a permis la relance des Chroniques après six mois de mise en
veilleuse. Mais quel que soit le degré de convergence, je crois qu'il y aura
toujours place pour l'écrit, et aussi pour les analyses en profondeur sur les
grandes questions."
Deux ans après, en août 2000, Jean-Pierre Cloutier écrit: "Fin juillet 1998, à
peu près au moment où nous avions notre tout premier entretien, j'écrivais:
"Quelqu'un me demandait récemment quelles étaient les grandes tendances
d'internet et si quelque chose avait changé dans la couverture journalistique de
l'espace cyber. Après avoir feint de ne pas avoir entendu la question, question
de songer à une réponse adéquate, je lui ai répondu qu'au début, un bon
chroniqueur se devait d'avoir les deux pieds bien ancrés dans le milieu des
technologues et des créatifs. Maintenant, il importe d'avoir un bureau à
mi-chemin entre le Palais de justice et la Place de la bourse, et de cultiver
ses amis avocats et courtiers." (Chroniques de Cybérie, 28 juillet 1998) Je
constate que, depuis ce temps, mais surtout depuis un an, cette tendance s'est
confirmée. Les considérations financières comme les placements initiaux de
titres (les IPO - initial public offers), les options d'achat d'actions, la
montée fulgurante du Nasdaq fin 1999 et début 2000, puis la correction boursière
du printemps, bref, toute cette activité a dominé grandement l'actualité du
cyberespace.
Puis, sur le plan juridique, il y a eu l'affaire Microsoft (qui n'est pas encore
terminée en raison des appels). C'est la plus visible, celle qui a monopolisé
l'attention pendant des mois. Plus récemment, c'est l'affaire Napster qui
retient l'attention (là aussi, on attend les décisions en appel). L'affaire UEJF
(Union des étudiants juifs de France) - LICRA (Ligue internationale contre le
racisme et l'antisémitisme) - Yahoo! en France est aussi, à mon avis, éminemment
importante car elle implique le concept de censure 'géographique', à partir d'un
territoire donné. Mais outre ces 'causes célèbres', il ne se passe pas une
journée sans que les fils de presse ne rapportent des décisions de tribunaux qui
ont des incidences sur l'avenir d'internet. Ce sont donc les manoeuvres
boursières et les objets de litiges portés devant les tribunaux qui façonnent le
mode de vie en réseau, et ce au détriment d'une réflexion et d'une action
profonde sur le plan strict de la communication."
= FTPress, société de cyberpresse
En février 1996, François Vadrot, alors directeur des systèmes d'information du
CNRS (Centre national de la recherche scientifique, France), crée LMB Actu (Le
Micro Bulletin Actu), lettre d'information hebdomadaire consacrée à l'actualité
de l'internet et des nouvelles technologies. Trois ans plus tard, en août 1999,
il crée FTPress (French Touch Press), société française de cyberpresse. En
septembre 1999, LMB Actu est remplacé par Internet Actu (environ 55.000 abonnés
en juin 2001 pour l'ensemble des éditions hebdomadaires et quotidiennes).
D'autres publications suivent, ainsi que des réalisations multimédias, des
émissions de télévision, etc., dont certaines suivent de près l'actualité du
livre.