Conçu par la société Cytale, le Cybook est le premier livre

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LE LIVRE 010101: ENQUETE

MARIE LEBERT

NEF, University of Toronto, 2001

Copyright © 2001 Marie Lebert

Datée de septembre 2001, une enquête sur le livre numérique menée auprès de tous

ses acteurs: auteurs, éditeurs, libraires, bibliothécaires-documentalistes,

professeurs, traducteurs, linguistes, concepteurs de machines de lecture, etc.

La version originale est disponible sur le NEF:

http://www.etudes-francaises.net/entretiens/00livre.htm

TABLE

1. Introduction

2. Chronologie

3. Qu'apporte l'internet aux auteurs?

4. Presse en ligne et cyberpresse

5. Le respect du droit d'auteur sur l'internet

6. L'édition électronique

7. Le livre numérique se généralise

8. Le livre électronique émerge

9. Livre numérique, livre braille et livre vocal

10. Les librairies "classiques" et cyber

11. Bibliothèques "en dur" et bibliothèques numériques

12. Apprendre et enseigner

13. Quel avenir pour l'imprimé?

14. La multiplicité des langues: barrière ou richesse?

15. La traduction automatique

16. Le livre et l'internet: quelques sagas

17. L'avenir du réseau

18. Cyberespace et société de l'information

19. Expériences et souvenirs

20. Répertoire de sites web

21. Glossaire

22. Personnes citées

23. Adresses web

24. Index

1. INTRODUCTION

Le développement de l'internet depuis quelques années, la généralisation des

livres numériques (versions numérisées d'un livre) depuis trois ans et

l'apparition des livres électroniques (appareils de lecture permettant de lire à

l'écran des livres numériques) depuis quelques mois amènent de profonds

changements dans le monde du livre.

Le grand vecteur du numérique est le web, qui est la partie visible de l'iceberg

et joue souvent le rôle de vitrine. S'il est peut-être contaminé par l'emprise

des multinationales, le web n'en est pas moins devenu une gigantesque

encyclopédie, une énorme bibliothèque, une immense librairie et un organe de

presse des plus complets. Il est aussi une discothèque, une vidéothèque et une

artothèque. Le web est relayé par les autres services procurés par l'internet, à

commencer par le courrier électronique, les listes de diffusion, les forums de

discussion, etc. A ceci s'ajoutent un certain nombre de services purement

informatiques, notamment la production de textes électroniques sous diverses

formes et divers formats, et la numérisation des oeuvres imprimées en mode texte

et en mode image.

Le numérique secoue durement le monde de l'imprimé, réputé jusque-là pour sa

stabilité. Le livre n'est pas menacé pour autant, loin s'en faut, mais il se

convertit: publication de livres en version numérique, avec impression

uniquement à la demande, oeuvres multimédias et hypermédias, éditeurs

électroniques, librairies en ligne, bibliothèques numériques, dictionnaires et

encyclopédies en ligne, logiciels de traduction automatique, appareils de

lecture de la taille d'un livre, etc.

Point n'est besoin de pleurer la mort du papier. On a désormais deux supports

(papier et numérique) au lieu d'un (papier). Plutôt que de se lamenter sur le

bon (?) vieux temps, beaucoup ont choisi d'explorer les avantages du numérique.

Cependant, jusque-là, peu de professionnels sont devenus des adeptes du "zéro

papier". Le plus souvent, l'imprimante reste la fidèle compagne de l'ordinateur.

Certains s'accordent à dire qu'ils n'ont jamais autant imprimé. Tous

reconnaissent l'utilité du numérique pour ses qualités pratiques, mais restent

amoureux du papier et de l'imprimé pour le plaisir de l'objet.

Le livre imprimé a cinq siècles et demi. Le livre numérique est plus difficile à

dater. Si on le considère comme un texte électronique, il aurait trente ans et

serait né avec le Projet Gutenberg, créé par Michael Hart en 1971 alors qu'il

était étudiant à l'Université d'Illinois, pour répandre le plus largement

possible les oeuvres du domaine public sous la forme de documents électroniques

au format texte. Si on le réduit à son aspect commercial, le livre numérique

n'aurait que trois ans et serait né en mai 1998 avec la mise en vente des

premières versions numériques commercialisées par les éditions 00h00.com.

La boucle semble maintenant bouclée, ou plus exactement l'imprimé et le

numérique se sont maintenant rejoints puisque, depuis le 23 novembre 2000, la

version numérique de la Bible de Gutenberg, premier ouvrage à avoir jamais été

imprimé (en 1454-1455) est en accès libre sur le site de la British Library,

soit très exactement 546 ans plus tard. Dans quelques années, il deviendra

probablement ridicule de distinguer l'imprimé du numérique, si ce n'est pour

choisir un support, et ceci d'autant plus quand le papier électronique deviendra

monnaie courante.

Comment s'effectue le passage vers le numérique pour les différents acteurs du

monde du livre: écrivains, journalistes, éditeurs, libraires, bibliothécaires,

documentalistes, traducteurs, chercheurs, professeurs, linguistes, etc.? Quel

usage font-ils de l'internet? Comment voient-ils l'avenir? Utilisent-ils encore

beaucoup l'imprimé? Quelle est leur opinion sur le livre électronique? Que

pensent-ils des débats en cours sur le respect du droit d'auteur sur l'internet?

Quels avantages voient-ils à la multiplicité des langues sur le web? Comment

définissent-ils le cyberespace et la société de l'information?

Pour des raisons pratiques, dans les pages qui suivent, on utilisera

l'expression "professionnels du livre" pour englober tous ces acteurs.

"Professionnels de l'imprimé" n'est plus très opportun à l'ère du numérique.

"Professionnels de l'information et de la documentation" est un peu long, de

même que "professionnels du livre et de la presse". Comme l'internet fait partie

de notre vie quotidienne depuis plusieurs années maintenant, on a choisi de ne

plus lui attribuer de majuscule mais de le considérer comme un nom commun. La

même remarque vaut pour "net", "web" et "réseau".

Le Livre 010101 se base principalement sur des entretiens conduits par courrier

électronique auprès de nombreux professionnels ayant des profils très variés.

Les participants n'ont en aucune façon été choisis en fonction de leur

notoriété. Ils ont été choisis en fonction de leur expérience du numérique et de

l'intérêt de celle-ci. Si certains ont de gros moyens financiers et bénéficient

de l'appui des médias, d'autres se débrouillent avec conviction et sans moyens

dans un anonymat relatif ou total, et il est grand temps de leur donner aussi la

parole. Ce livre s'y emploie. Tout comme les entretiens, il est publié en ligne

en juillet 2001 sur le Net des études françaises.

Débutés en juin 1998, les premiers entretiens ont constitué la trame de deux

études, De l'imprimé à internet (00h00.com, Paris) et Le multilinguisme sur le

web (CEVEIL, Montréal), toutes deux publiées début 1999. Les entretiens se sont

ensuite poursuivis, chacun relatant sa propre expérience au fil des ans. Ceux

qui le souhaitaient ont reçu de nouvelles questions chaque année, avec réponse à

tout ou partie des questions dans le délai souhaité: quelques jours, quelques

semaines ou quelques mois. De nouveaux participants sont régulièrement venus se

joindre aux "anciens".

Le but des entretiens est aussi de connaître l'avis des professionnels du livre

(et apparentés) sur un sujet donné (le livre électronique, le droit d'auteur, le

multilinguisme, l'avenir du réseau, l'avenir de l'imprimé, etc.), d'où l'intérêt

de poser les mêmes questions aux uns et aux autres. Comme on le verra, les

points de vue sont très différents, ce qui ajoute à la richesse du livre. Que

tous soient ici chaleureusement remerciés pour leur participation et leur

fidélité.

= Marie, Russon, Greg et Maria Victoria

Marie Lebert, l'auteur de ce livre, est traductrice et documentaliste

(spécialisée dans les catalogues, bibliographies et index) auprès

d'organisations internationales, pour gagner sa vie. Depuis janvier 1998, grâce

à l'internet, elle travaille exclusivement à distance. Elle est également

chercheuse, écrivain et journaliste. Depuis toujours, elle est une nomade

impénitente.

Russon Wooldridge, éditeur en ligne, est professeur au département d'études

françaises de l'Université de Toronto. Il est le créateur de sites dans le

domaine des études françaises, dont le Net des études françaises, sur lequel ce

livre est publié. Il est également chercheur (histoire de la langue, évolution

des médias du papier et du web).

Greg Chamberlain, journaliste et traducteur anglais, et Maria Victoria

Marinetti, mexicaine, professeur d'espagnol en entreprise et traductrice,

vérifient et améliorent les traductions de Marie Lebert vers l'anglais et

l'espagnol. Si tous les entretiens reçus en anglais et en espagnol sont

systématiquement traduits en français, on considère que les participants

anglophones et hispanophones ne comprenant pas le français ont eux aussi le

droit de savoir ce que pensent les francophones, d'où l'intérêt de ces

traductions, malheureusement trop peu nombreuses.

2. CHRONOLOGIE

Cette chronologie présente les principales balises du développement du numérique

dans le domaine du livre et de la presse. Mis à part le Projet Gutenberg, apparu

dès 1971, le développement du numérique est lié à celui du web, et ne prend donc

son essor qu'en 1993-1994, avec une accélération sensible depuis août 2000.

Cette accélération préfigure sans doute le passage prochain au "tout numérique",

au moins pour le stockage et la diffusion des données.

1971: Création du Projet Gutenberg, première bibliothèque numérique au monde

Créé par Michael Hart en 1971 alors qu'il était étudiant à l'Université

d'Illinois, le Projet Gutenberg a pour but de mettre gratuitement à la

disposition de tous le plus grand nombre possible d'oeuvres du domaine public.

Lorsque l'utilisation du web se généralise, le projet trouve un second souffle

et un rayonnement international. La plus ancienne bibliothèque numérique sur

l'internet propose désormais 3.700 oeuvres (chiffres de juillet 2001) qui, au

fil des années, ont été patiemment numérisées en mode texte par des volontaires

de nombreux pays (600 volontaires actifs en 2000). D'abord essentiellement

anglophones, les collections deviennent peu à peu multilingues.

1993: Création d'ABU: la bibliothèque universelle, première bibliothèque

numérique francophone

La première bibliothèque numérique francophone voit le jour en 1993, à

l'initiative de l'Association des bibliophiles universels (ABU, Paris). Ses

membres, bénévoles, scannent ou dactylographient eux-mêmes des oeuvres

francophones du domaine public. A ce jour, les collections comprennent 283

textes de 100 auteurs (chiffres de juin 2001).

Novembre 1994: Premier numéro des Chroniques de Cybérie, chronique hebdomadaire

des actualités de l'internet

Jean-Pierre Cloutier, journaliste québécois, lance en novembre 1994 Les

Chroniques de Cybérie, chronique hebdomadaire des actualités de l'internet, sous

la forme d'une lettre hebdomadaire envoyée par courrier électronique (5.000

abonnés en 2001). A partir d'avril 1995, on peut également lire les Chroniques

directement sur le web. Depuis bientôt sept ans maintenant, elles font référence

dans la communauté francophone, y compris dans le domaine du livre.

Février 1995: Mise en ligne du site web du Monde diplomatique

Monté dans le cadre d'un projet expérimental avec l'INA (Institut national de

l'audiovisuel) et présenté en février 1995 lors du forum des images Imagina, le

site web du mensuel Le Monde diplomatique est le premier site d'un périodique

imprimé français. A sa suite, rapidement, des quotidiens imprimés créent un site

web: Libération fin 1995, Le Monde et L'Humanité en 1996, etc.

Avril 1995: Création d'Editel, pionnier de l'édition littéraire francophone

En avril 1995, Pierre François Gagnon, québécois, crée Editel, le premier site

web d'auto-édition collective de langue française, devenu ensuite un site de

cyberédition non commerciale en partenariat avec les auteurs maison (25 textes

téléchargeables en janvier 2001) et un webzine littéraire.

Juillet 1995: Naissance du libraire en ligne Amazon.com, futur géant du commerce

électronique

En juillet 1995, Amazon.com est fondé par Jeff Bezos suite à une étude de marché

démontrant que les livres sont les meilleurs "produits" à vendre sur l'internet.

Il crée donc une librairie en ligne qui débute avec dix employés et trois

millions d'articles, et devient vite une référence dans le domaine du commerce

électronique. Cinq ans plus tard, en novembre 2000, Amazon.com compte 7.500

employés, 28 millions d'articles, 23 millions de clients et quatre filiales

(Royaume-Uni, Allemagne, France et Japon). Admiré par certains, son modèle

économique est violemment contesté par d'autres, notamment en matière de gestion

du personnel.

Février 1996: Naissance de LMB Actu (Le Micro Bulletin Actu), qui devient

Internet Actu en septembre 1999

En février 1996, François Vadrot, directeur des systèmes d'information du CNRS

(Centre national de la recherche scientifique, France), crée LMB Actu (Le Micro

Bulletin Actu), lettre d'information hebdomadaire consacrée à l'actualité de

l'internet et des nouvelles technologies. Trois ans plus tard, en août 1999, il

crée la société de cyberpresse FTPress (French Touch Press). En septembre 1999,

LMB Actu est remplacé par Internet Actu (environ 55.000 abonnés en juin 2001

pour l'ensemble des éditions hebdomadaires et quotidiennes). D'autres

publications suivent, ainsi que des réalisations multimédias, des émissions de

télévision, etc., dont certaines suivent de près l'actualité du livre.

Août 1996: Création de CyLibris,premier éditeur en ligne français

Créé en août 1996 par Olivier Gainon, CyLibris (de Cy, cyber et Libris, livre)

décide d'utiliser l'internet et le numérique pour s'affranchir des contraintes

liées à l'économie traditionnelle du livre. L'éditeur peut ainsi se consacrer à

la découverte et à la promotion de nouveaux auteurs littéraires, et à la

publication de leurs premières oeuvres. Vendus uniquement sur le web, les livres

(52 titres en juin 2001) sont imprimés à la commande et envoyés directement au

client, ce qui permet d'éviter le stock et les intermédiaires. CyLibris devient

membre du Syndicat national de l'édition (SNE) au printemps 2000.

Octobre 1996: Création du concept d'@folio, support numérique de lecture nomade

En octobre 1996, Pierre Schweitzer crée le concept d'@folio (prononcer a-folio),

support numérique de lecture nomade, dans le cadre d'un projet de design déposé

à l'Ecole d'architecture de Strasbourg. Le projet a beaucoup progressé depuis et

la commercialisation d'@folio ne devrait plus tarder. Léger, et très simple de

fabrication et d'utilisation (son prix serait donc modique), @folio permet

d'emporter avec soi des textes glanés sur l'internet. Sa mémoire, extensible,

lui permet de stocker des centaines de pages reliées en hypertexte. Son

interface, ergonomique et intuitive, mime les gestes traditionnels de la

lecture: tourner ou effleurer la page.

Octobre 1997: Création de Gallica, bibliothèque numérique de la Bibliothèque

nationale de France (BnF)

Mise en ligne en octobre 1997 par la Bibliothèque nationale de France (BnF),

Gallica est à l'échelon mondial une des plus importantes bibliothèques

électroniques existant sur le réseau, avec 80.000 documents - imprimés et images

fixes - allant du Moyen-Age au début du 20e siècle. Les imprimés sont

essentiellement numérisés en mode image.

Mai 1998: Naissance des éditions 00h00.com, pionnier de l'édition numérique

"Zéro heure" est un nom choisi à dessein par Jean-Pierre Arbon et Bruno de Sa

Moreira, fondateurs des éditions 00h00.com, pour évoquer "cette idée d'origine,

de nouveau départ". En mai 1998, 00h00.com fait le pari de concilier édition

électronique et commerce, en vendant des livres en version numérique (qui

représentent 85% des ventes) et en version papier, imprimée à la demande. Pas de

stock, pas de contrainte physique de distribution, mais un très beau site, sur

lequel on lit: "internet est un lieu sans passé, où ce que l'on fait ne s'évalue

pas par rapport à une tradition. Il y faut inventer de nouvelles manières de

faire les choses."

Octobre 1998: Création du format Open eBook (OeB)

Apparu en octobre 1998, l'OeB (Open eBook) est un format de livre numérique basé

sur les formats HTML et XML. La première version (1.0) de l'Open eBook

Publication Structure (OEBPS) est disponible en septembre 1999. Elle est

remplacée en juillet 2001 par la version 1.0.1. Le format OeB est utilisé

notamment par le Reader de Microsoft, le Gemstar eBook et le Mobipocket. Créé en

janvier 2000, l'Open eBook Forum (OeBF) développe le format OeB afin qu'il

devienne le standard majeur, sinon unique, de publication des livres numériques.

Ce consortium international réunit plusieurs dizaines d'entreprises: des

fabricants de livres électroniques, des éditeurs, des fabricants de logiciels et

de matériels, des libraires en ligne, etc.

Décembre 1999: Mise en ligne de WebEncyclo, la première encyclopédie francophone

disponible gratuitement sur le web

En décembre 1999, les éditions Atlas mettent en ligne gratuitement leur

encyclopédie WebEncyclo. La recherche est possible par mots-clefs, thèmes,

médias (cartes, liens internet, photos et illustrations) et idées. La section

"Webencyclo contributif" regroupe les contributions envoyées par des

spécialistes.

Décembre 1999: Mise en ligne de l'Encyclopaedia Britannica, la première

encyclopédie anglophone disponible gratuitement sur le web

Créé en décembre 1999, le site Britannica.com propose en accès libre et gratuit

l'équivalent des 32 volumes de la 15e édition de l''Encyclopaedia Britannica,

encyclopédie de référence de langue anglaise. Le site propose aussi l'actualité

mondiale, une sélection d'articles de 70 magazines, un guide des meilleurs sites

web (plus de 125.000 sites), une sélection de livres, etc., le tout étant

accessible à partir d'un moteur de recherche unique. Depuis septembre 2000, le

site fait partie des cent sites les plus visités au monde.

Juillet 2000: Autopublication sur l'internet de The Plant, de Stephen King,

premier auteur de best-sellers à se lancer dans un tel pari

L'américain Stephen King, maître du suspense, est le premier auteur à succès à

distribuer une oeuvre uniquement sur l'internet. Riding The Bullet, une nouvelle

de 66 pages, provoque un véritable raz-de-marée lors de sa "sortie" sur le web

le 14 mars 2000. 400.000 exemplaires sont téléchargés en 24 heures sur les sites

des libraires en ligne qui la vendent. Suite à ce succès médiatique et

financier, Stephen King décide de se passer des services de Simon & Schuster,

son éditeur habituel. Il crée un site web spécifique et débute la publication en

épisodes de The Plant le 24 juillet 2000. Le premier chapitre est téléchargeable

en plusieurs formats (PDF, OeB, HTML, texte, etc.). Enthousiastes, sceptiques ou

inquiets, les professionnels du livre suivent l'expérience de près. En novembre

2000, après la parution du sixième chapitre, Stephen King décide d'arrêter la

publication pendant un an ou deux, le nombre de téléchargements et de paiements

ayant régulièrement baissé au fil des chapitres.

Août 2000: Le Microsoft Reader disponible pour les ordinateurs de bureau

En mars 2000, une première version du Microsoft Reader (qui utilise le format

OeB) permet la lecture de livres sur les ordinateurs de poche. En août 2000, le

Microsoft Reader est utilisable sur un ordinateur de bureau. Des partenariats

sont prévus avec les deux grands libraires en ligne, Barnes & Noble.com et

Amazon.com, dans le cadre de l'ouverture prochaine de leurs librairies

numériques (respectivement le 8 août et le 28 août 2000).

Septembre 2000: Rachat des éditions 00h00.com par l'américain Gemstar

Société leader dans le domaine des technologies et des systèmes interactifs pour

les produits numériques, l'américain Gemstar étend son empire. En janvier 2000,

il rachète les deux sociétés américaines à l'origine des premiers modèles de

livres électroniques, NuvoMedia, créatrice du Rocket eBook, et Softbook Press,

créatrice du Softbook Reader. Le 15 septembre 2000, il rachète les éditions

00h00.com, fondées à Paris en mai 1998 par Jean-Pierre Arbon et Bruno de Sa

Moreira. Ce rachat permet à Gemstar d'accéder à l'édition numérique francophone,

dont 00h00.com est devenu depuis son lancement le site de référence avec plus de

600 titres, essentiellement des rééditions électroniques d'ouvrages publiés par

d'autres éditeurs.

Septembre 2000: Mise en ligne gratuite du Grand dictionnaire terminologique

(GDT), dictionnaire bilingue français-anglais

Le GDT rassemble un fonds terminologique de 3 millions de termes français et

anglais du vocabulaire industriel, scientifique et commercial, dans 2.000

domaines d'activité. Son volume représenterait 3.000 ouvrages de référence

imprimés. La mise en ligne gratuite du GDT le 18 septembre 2000 est le résultat

d'un partenariat entre l'Office de la langue française du Québec, auteur du

dictionnaire, et la société Semantix, spécialisée dans la mise au point de

solutions logicielles pour l'intégration de fonctions linguistiques. Cette mise

en ligne est un succès: dès le premier mois, le dictionnaire est consulté par

1,3 million de personnes, avec des pointes de 60.000 requêtes quotidiennes.

Octobre 2000: Lancement du Gemstar eBook à New York

Lancé le 12 octobre 2000 à New York, le Gemstar eBook est le successeur du

Rocket eBook (de NuvoMedia) et du Softbook Reader (de SoftBook Press), suite au

rachat de leurs sociétés par Gemstar en janvier 2000. Commercialisés en novembre

2000 aux Etats-Unis, les deux modèles - REB1100 (modèle noir et blanc, sucesseur

du Rocket eBook) et REB1200 (modèle couleur, sucesseur du Softbook Reader) -

sont construits et vendus sous le label RCA (appartenant à Thomson Multimedia).

La commercialisation en Europe est prévue courant 2001.

Octobre 2000: Le eBookMan de Franklin reçoit le eBook Technology Award de la

Foire internationale du livre de Francfort

Créé par Franklin, société leader spécialisée dans les PDA (personal digital

assistants) et les dictionnaires de poche, le eBookMan reçoit le 20 octobre 2000

le eBook Technology Award de la Foire internationale du livre de Francfort

(13-17 octobre 2000). Un mois après, la version test (beta) du eBookMan est

présentée au Comdex Trade Show de Las Vegas (13-17 novembre 2000). Trois modèles

(EBM-900, EBM-901 et EBM-911) sont commercialisés début 2001 aux Etats-Unis.

Novembre 2000: La Bible de Gutenberg disponible en ligne sur le site de la

British Library

Depuis le 22 novembre 2000, la version numérique de la Bible de Gutenberg est en

accès libre sur le site de la British Library. Cette Bible est le premier

ouvrage que Gutenberg ait imprimé, en 1454-1455, dans son atelier de Mayence

(Allemagne). Il l'aurait imprimé en 180 exemplaires, et 48 exemplaires (dont

certains incomplets) existeraient toujours. La British Library en possède deux

versions complètes, et une partielle.

Janvier 2001: Commercialisation du Cybook, livre électronique conçu par la

société Cytale

Conçu par la société Cytale, le Cybook est le premier livre électronique

européen à être mis sur le marché. Olivier Pujol, PDG de Cytale, le présente le

15 décembre 2000 à un groupe de professionnels: auteurs, éditeurs, spécialistes

des nouvelles technologies, etc. Distribué depuis le 23 janvier 2001, le Cybook

ne nécessite qu'une prise téléphonique pour la connexion à l'internet. Le

téléchargement des ouvrages s'effectue à partir de la librairie électronique

située sur le site web.

3. QU'APPORTE L'INTERNET AUX AUTEURS?

[Dans ce chapitre:]

[3.1. Auteurs "classiques" / Des échanges accrus / Un outil de recherche et

d'ouverture sur le monde / Une source d'inspiration romanesque // 3.2. Auteurs

multimédias et hypermédias / Un rapport différent à l'écriture / Des

hyper-romans publiés en feuilleton sur le web / Un espace d'écriture hypermédia

/ Vers un nouveau genre littéraire?]

3.1. Auteurs "classiques"

= Des échanges accrus

De l'avis général, l'internet renforce considérablement les relations de

l'auteur avec le lecteur. Site web et courrier électronique permettent de

multiplier les échanges, sans contrainte de temps et de lieu.

Nicolas Ancion utilise l'internet comme outil de communication et de création

depuis 1997: "Je publie des textes en ligne, soit de manière exclusive (j'ai

publié un polar uniquement en ligne et je publie depuis février (2001) deux

romans-feuilletons écrits spécialement pour ce support), soit de manière

complémentaire (mes textes de poésie sont publiés sur papier et en ligne). Je

dialogue avec les lecteurs et les enseignants à travers mon site web."

En avril 2000, Anne-Bénédicte Joly, écrivain, décide d'auto-publier ses oeuvres

en utilisant le web pour les faire connaître. "Mon site a plusieurs objectifs,

écrit-elle. Présenter mes livres (essais, nouvelles et romans auto-édités) à

travers des fiches signalétiques (dont le format est identique à celui que l'on

trouve dans la base de données Electre) et des extraits choisis, présenter mon

parcours (de professeur de lettres et d'écrivain), permettre de commander mes

ouvrages, offrir la possibilité de laisser des impressions sur un livre d'or,

guider le lecteur à travers des liens vers des sites littéraires. (...) Créer un

site internet me permet d'élargir le cercle de mes lecteurs en incitant les

internautes à découvrir mes écrits. Internet est également un moyen pour élargir

la diffusion de mes ouvrages. Enfin, par une politique de liens, j'espère

susciter des contacts de plus en plus nombreux. (...) Internet devra me

permettre d'aller à la rencontre de lecteurs (d'internautes) que je n'aurai pas

l'occasion en temps ordinaire de côtoyer. Je pense à des pays francophones tels

que le Canada qui semble réserver une place importante à la littérature

française. Je suis déjà référencée dans des annuaires et des moteurs de

recherche anglo-saxons, et en passe de définir des accords d'échange de liens

avec des sites universitaires et littéraires canadiens."

Poète et plasticienne, Silvaine Arabo débute en mai 1997 la cyber-revue Poésie

d'hier et d'aujourd'hui. "Pour ce qui est d'internet, je suis autodidacte (je

n'ai reçu aucune formation informatique quelle qu'elle soit), explique-t-elle.

En 1997 j'ai eu l'idée de construire un site littéraire centré sur la poésie:

internet me semble un moyen privilégié pour faire circuler des idées, pour

communiquer ses passions aussi. Je me suis donc mise au travail, très

empiriquement, et ai finalement abouti à ce site sur lequel j'essaye de mettre

en valeur des poètes contemporains de talent, sans oublier la nécessaire prise

de recul (rubrique 'Réflexions sur la poésie') sur l'objet considéré."

L'utilisation de l'internet a-t-elle des incidences sur son activité de poète?

"Disons que la gestion d'un site internet - si l'on veut qu'il demeure vivant -

requiert beaucoup de temps. Mais je fais en sorte que ma création personnelle

n'en souffre pas. Par ailleurs, internet m'a mise en contact avec d'autres

poètes, dont certains fort intéressants... Cela rompt le cercle de la solitude

et permet d'échanger des idées. On se lance des défis aussi... Internet peut

donc pousser à la créativité et relancer les motivations des poètes puisqu'ils

savent qu'ils seront lus et pourront même, dans le meilleur des cas,

correspondre avec leurs lecteurs et avoir les points de vue de ceux-ci sur leurs

textes. Je ne vois personnellement que des aspects positifs à la promotion de la

poésie par internet: tant pour le lecteur que pour le créateur. "En mars 2001,

elle crée sur support papier, Saraswati: revue de poésie, d'art et de réflexion.

Cyber-revue et revue papier, "les deux créations se complètent et sont vraiment

à placer en regard l'une de l'autre."

Murray Suid écrit des livres pédagogiques et des livres pour enfants. Il est

également l'auteur d'oeuvres multimédias et de scénarios. "L'internet est devenu

mon principal instrument de recherche, et il a largement - mais pas complètement

- remplacé la bibliothèque traditionnelle et la communication de personne à

personne pour une recherche précise. A l'heure actuelle, au lieu de téléphoner

ou d'aller interviewer les gens sur rendez-vous, je le fais par courrier

électronique. Du fait de la rapidité inhérente à la messagerie électronique,

j'ai pu collaborer à distance avec des gens, particulièrement pour des

scénarios. J'ai par exemple travaillé avec deux producteurs allemands. Cette

correspondance est également facile à conserver et à organiser, et je peux donc

aisément accéder à l'information échangée de cette façon. De plus, le fait

d'utiliser le courrier électronique permet aussi de garder une trace des idées

et des références documentaires. Ce type de courrier fonctionnant bien mieux que

le courrier classique, l'internet m'a permis de beaucoup augmenter ma

correspondance. De même le rayon géographique de mes correspondants s'est

beaucoup étendu, surtout vers l'Europe (Murray Suid habite en Californie, ndlr).

Auparavant, j'écrivais rarement à des correspondants situés hors des Etats-Unis.

C'est également beaucoup plus facile, je prends nettement plus de temps qu'avant

pour aider d'autres écrivains dans une sorte de groupe de travail virtuel. Ce

n'est pas seulement une attitude altruiste, j'apprends beaucoup de ces échanges

qui, avant l'internet, me demandaient beaucoup plus d'efforts."

Dès 1998, Murray Suid préconise une solution désormais choisie par de nombreux

auteurs. "Un livre peut avoir un prolongement sur le web - et donc vivre en

partie dans le cyberespace. L'auteur peut ainsi aisément l'actualiser et le

corriger, alors qu'auparavant il devait attendre longtemps jusqu'à l'édition

suivante, quand il y en avait une. (...) Je ne sais pas si je publierai des

livres sur le web, au lieu de les publier en version imprimée. J'utiliserai

peut-être ce nouveau support si les livres deviennent multimédias. Pour le

moment je participe au développement de matériel pédagogique multimédia. C'est

un nouveau type de matériel qui me plaît beaucoup et qui permet l'interactivité

entre des textes, des films, des documents audio et des graphiques tous reliés

les uns aux autres. Un an après, en août 1999, il relate: "En plus des livres

complétés par un site web, je suis en train d'adopter la même formule pour mes

oeuvres multimédias - qui sont sur CD-Rom - afin de les réactualiser et

d'enrichir leur contenu." Depuis, Murray Suid participe à des réalisations

multimédias à caractère pédagogique conçues pour le réseau. Il travaille

notamment pour EDVantage Software qui, de société multimédia, est devenue une

société internet de logiciels éducatifs.

= Un outil de recherche et d'ouverture sur le monde

Michel Benoît écrit des nouvelles policières, des récits noirs et des histoires

fantastiques. "L'internet s'est imposé à moi comme outil de recherche et de

communication, essentiellement. Non, pas essentiellement. Ouverture sur le monde

aussi. Si l'on pense: recherche, on pense: information. Voyez-vous, si l'on

pense: écriture, réflexion, on pense: connaissance, recherche. Donc on va sur la

toile pour tout, pour une idée, une image, une explication. Un discours prononcé

il y a vingt ans, une peinture exposée dans un musée à l'autre bout du monde. On

peut donner une idée à quelqu'un qu'on n'a jamais vu, et en recevoir de même. La

toile, c'est le monde au clic de la souris. On pourrait penser que c'est un beau

cliché. Peut-être bien, à moins de prendre conscience de toutes les implications

de la chose. L'instantanéité, l'information tout de suite, maintenant. Plus

besoin de fouiller, de se taper des heures de recherche. On est en train de

faire, de produire. On a besoin d'une information. On va la chercher,

immédiatement. De plus, on a accès aux plus grandes bibliothèques, aux plus

importants journaux, aux musées les plus prestigieux. On pense à une toile d'un

grand peintre, un instant plus tard, on l'a devant les yeux, on peut l'imprimer

pour l'étudier plus en détail. Il y a une guerre quelque part dans le monde, un

instant plus tard, on lit les communiqués de propagande d'un côté et de l'autre.

La toile, le web, est en train de donner son vrai sens au village global, Gaïa,

la terre-mère. (...)

Mon avenir professionnel en inter-relation avec le net, je le vois exploser.

Plus rapide, plus complet, plus productif. Je me vois faire en une semaine ce

qui m'aurait pris des mois. Plus beau, plus esthétique. Je me vois réussir des

travaux plus raffinés, d'une facture plus professionnelle, même et surtout dans

des domaines connexes à mon travail, comme la typographie, où je n'ai aucune

compétence. La présentation, le transport de textes, par exemple. Le travail

simultané de plusieurs personnes qui seront sur des continents différents.

Arriver à un consensus en quelques heures sur un projet, alors qu'avant le net,

il aurait fallu plusieurs semaines, parlons de mois entre les francophones. Plus

le net ira se complexifiant, plus l'utilisation du net deviendra profitable,

nécessaire, essentielle."

= Une source d'inspiration romanesque

Dans son roman Sanguine sur toile (Le Choucas, 1999), l'internet est un

personnage en soi, explique Alain Bron, consultant en systèmes d'information et

écrivain. "Plutôt que de le décrire dans sa complexité technique, le réseau est

montré comme un être tantôt menaçant, tantôt prévenant, maniant parfois

l'humour. N'oublions pas que l'écran d'ordinateur joue son double rôle: il

montre et il cache. C'est cette ambivalence qui fait l'intrigue du début à la

fin. Dans ce jeu, le grand gagnant est bien sûr celui ou celle qui sait

s'affranchir de l'emprise de l'outil pour mettre l'humanisme et l'intelligence

au-dessus de tout."

En quoi consiste l'intrigue? "La "toile", c'est celle du peintre, c'est aussi

l'autre nom d'internet: le web - la toile d'araignée, explique l'auteur.

"Sanguine" évoque le dessin et la mort brutale. Mais l'amour des couleurs

justifierait-il le meurtre? Sanguine sur toile évoque l'histoire singulière d'un

internaute pris dans la tourmente de son propre ordinateur, manipulé à distance

par un très mystérieux correspondant qui n'a que vengeance en tête. J'ai voulu

emporter le lecteur dans les univers de la peinture et de l'entreprise, univers

qui s'entrelacent, s'échappent, puis se rejoignent dans la fulgurance des

logiciels. Le lecteur est ainsi invité à prendre l'enquête à son propre compte

pour tenter de démêler les fils tressés par la seule passion. Pour percer le

mystère, il devra répondre à de multiples questions. Le monde au bout des

doigts, l'internaute n'est-il pas pour autant l'être le plus seul au monde?

Compétitivité oblige, jusqu'où l'entreprise d'aujourd'hui peut-elle aller dans

la violence? La peinture tend-elle à reproduire le monde ou bien à en créer un

autre? Enfin, j'ai voulu montrer que les images ne sont pas si sages. On peut

s'en servir pour agir, voire pour tuer."

Autre roman dans lequel le web est omniprésent, La Toile, de Jean-Pierre Balpe,

directeur du département hypermédias de l'Université Paris 8. Publié en 1999 par

CyLibris, maison d'édition en ligne, cet roman est une projection dans l'avenir.

"Notre internet (...) fait pâle figure auprès de l'omniprésente toile

électronique sur laquelle repose le monde de 2015, lit-on sur le site de

l'éditeur. Chacun vit, travaille, communique, s'instruit à travers le réseau...

Chacun? Non, car le système engendre aussi ses exclusions, et rejette dans la

marginalité les non-intégrés, ceux qui ne peuvent pas ou ne veulent pas être

"citoyens du web". Dans cet avenir plus que probable, un "web artist" ouzbèque,

Khamid Khan Kharamidov, est retrouvé assassiné dans une chambre d'hôtel de

Montréal. Pour la police, ce n'est d'abord qu'une affaire de routine. Pour

Blaise Carver, universitaire spécialisé en sciences de la communication et

hisorien du réseau, enquêter sur la mort de Kharamidov et jouer les détectives

amateurs n'est d'abord qu'un pari amical. Mais bientôt, tous réalisent que la

mort du 'web artist' n'est que le sommet de l'iceberg, et que derrière ce crime

s'étendent une infinité de ramifications qui, du Canada à l'Angleterre, de la

Sibérie à l'Australie, de Paris à Sion, mettent en péril l'équilibre du monde

entier. Tandis que, devant sa console, Blaise Carver commence à entrevoir

l'effrayante vérité, un compte à rebours, quelque part, est déjà enclenché..."

3.2. Auteurs multimédias et hypermédias

Principe de base du web, le lien hypertexte permet de relier entre eux des

documents textuels et des images. Quant au lien hypermédia, il permet l'accès à

des graphiques, des documents audio et vidéo et des images animées. L'hyperlien

ouvre de nombreuses perpectives pour la création en général et la littérature en

particulier. Des écrivains n'ont pas tardé à en explorer les possibilités.

= Un rapport différent à l'écriture

Jean-Paul, écrivain et musicien, est le webmestre du site des cotres furtifs,

qui raconte des histoires en 3D. "La navigation par hyperliens se fait en rayon

(j'ai un centre d'intérêt et je clique méthodiquement sur tous les liens qui s'y

rapportent) ou en louvoiements (de clic en clic, à mesure qu'ils apparaissent,

au risque de perdre de vue mon sujet). Bien sûr, les deux sont possibles avec

l'imprimé. Mais la différence saute aux yeux: feuilleter n'est pas cliquer.

L'internet n'a donc pas changé ma vie, mais mon rapport à l'écriture. On n'écrit

pas de la même manière pour un site que pour un scénario, une pièce de théâtre,

etc.

En fait, ce n'est pas sur la toile, c'est dans le premier Mac que j'ai découvert

l'hypermédia à travers l'auto-apprentissage d'Hypercard. Je me souviens encore

de la stupeur dans laquelle j'ai été plongé, durant le mois qu'a duré mon

apprentissage des notions de boutons, liens, navigation par analogies, par

images, par objets. L'idée qu'un simple clic sur une zone de l'écran permettait

d'ouvrir un éventail de piles de cartes dont chacune pouvait offrir de nouveaux

boutons dont chacun ouvrait un nouvel éventail dont... bref l'apprentissage de

tout ce qui aujourd'hui sur la toile est d'une banalité de base, cela m'a fait

l'effet d'un coup de foudre (il paraît que Steve Jobs et son équipe eurent le

même choc lorsqu'ils découvrirent l'ancêtre du Mac dans les laboratoires de Rank

Xerox).

Depuis, j'écris (compose, mets en page, en scène) directement à l'écran. L'état

'imprimé' de mon travail n'est pas le stade final, le but ; mais une forme parmi

d'autres, qui privilégie la linéarité et l'image, et qui exclut le son et les

images animées. (...) C'est finalement dans la publication en ligne

(l'entoilage?) que j'ai trouvé la mobilité, la fluidité que je cherchais. Le

maître mot y est "chantier en cours", sans palissades. Accouchement permanent, à

vue, comme le monde sous nos yeux. Provisoire, comme la vie qui tâtonne, se

cherche, se déprend, se reprend. Avec évidemment le risque souligné par les

gutenbergs, les orphelins de la civilisation du livre: plus rien n'est sûr. Il

n'y a plus de source fiable, elles sont trop nombreuses, et il devient difficile

de distinguer un clerc d'un gourou. Mais c'est un problème qui concerne le

contrôle de l'information. Pas la transmission des émotions."

Jean-Paul a participé au websoap, un projet d'écriture hypertextuelle conçu pour

l'internet par Olivier Lefèvre, mis en ligne le 17 novembre 2000 et interrompu

(provisoirement?) quelques semaines après. Il s'agit d'"un jeu de rôles

hypermédias dont l'avenir me paraît prometteur, parce qu'il est en rapport

étroit avec les lois de fonctionnement du 'cyberespace': www.thewebsoap.net.

Cette adresse renvoie à une constellation de sites centrés chacun sur un

individu. Ils communiquent et interagissent par leur boîte à lettres, ouverte au

public. L'internaute a ainsi accès à plusieurs portes d'entrée dans l'histoire.

La nouveauté du feuilleton est qu'il se déroule en 'temps réel' (ce qui est

impossible dans le monde de l'imprimé; quant aux séries télé, elles aussi sont

cantonnées à la forme de l'épisode à horaire fixe). Les personnages

correspondent quotidiennement, en quasi-direct, ce qui instaure pour les auteurs

un rapport presque journalistique à leur imaginaire et à leur écriture.

L'internaute suit, à son propre rythme, libre de s'intéresser ou non à

l'intégralité des différentes intrigues (amours, galères, showbiz, ombres

maléfiques, mystères et rebondissements) ou à l'ensemble de tous les

personnages. C'est avant tout cette fluidité générale (apparente! c'est en fait

un sacré travail!) qui m'a fait y participer. Elle permet de garder le côté

impro-jazz que j'aime dans la mise en net."

"Les possibilités de l'écriture spécifiques à l'internet sont multiples (si pas

infinies, on est en tout cas loin d'en avoir fait le tour)", écrit Alex

Andrachmes, producteur audiovisuel, écrivain et explorateur d'hypertexte. A

l'origine, il s'intéresse surtout à "l'écriture de mail (...): des mails

fictifs". Tout comme Jean-Paul, il participe au websoap, qui "a comme

particularité d'utiliser exclusivement les moyens du web pour raconter les

récits qu'il se donne comme objectif de mettre en place. Le défi que lance à ses

auteurs notre réalisateur/intégrateur Olivier Lefèvre est de taille. En effet,

habituellement, l'écriture, qu'elle soit de roman, de scénario ou de théâtre,

implique des descriptions, des indications de mise en scène (ou des didascalies

pour le théâtre). Ici, rien de tout ça. Tout doit se dire sous forme d'adresse à

un autre personnage. Il faut ensuite rebondir sur la ou les réponses, et

s'arranger pour que le nécessaire soit dit. De plus, logiquement, une adresse à

un tiers est le plus souvent succinte, pleine de référence et de sous-entendus,

entre le ton parlé, un ton un peu littéraire, un ton un peu dépersonnalisé par

rapport à la parole, mais proche quand même de son interlocuteur. On est plus

proche du roman "épistolaire" du 19e (siècle, pas l'arrondissement qui n'a rien

à voir), que d'une continuité dialoguée... Donc, exercice difficile pour tout

'tchatcheur', être court, mais tout dire, tout en restant léger... Heureusement,

de temps à autre nous sommes aidés par un concept qui nous vient droit du jeu de

rôle (d'autres auteurs du websoap nous viennent de ce secteur): le PNJ, le

personnage non joué. Des adresses à ce personnage, proche du second rôle d'une

fiction classique, mais non joué par un des "joueurs-auteurs", permet de

préparer "le" mail décisif à un autre personnage principal, en mettant en place

la situation. Attention tout de même: il faut rester dans la cohérence du récit

et assurer stabilité et visibilité! En fait, un peu comme dans la dramaturgie

cinématographique ou théâtrale, où l'importance du hors champ n'est plus à

inventer, le sens saute d'un mail à l'autre. Plus clairement, un mail qui a un

sens très positif en tant que tel, peut en prendre un tout autre, lorsqu'il est

complété par une information distillée par un autre mail. Dans cette nouvelle

forme d'écriture, tout s'invente en temps réel. Et c'est ce qui est

passionnant..."

Naomi Lipson, écrivain multimédia, traductrice et peintre, fait elle aussi

partie de l'équipe du websoap. "Aux côtés d'Olivier Lefèvre, qui est le

concepteur du projet, j'ai créé le personnage principal, Mona Bliss, autour

duquel gravitent une galaxie d'autres personnages, tous doués d'une vie propre,

c'est-à-dire, sur la toile, d'un site personnel et d'une boîte aux lettres

électronique dont le contenu est accessible à tous sur le Blue Mailer (site qui

permet au lecteur de lire sur le web le contenu des différentes boîtes aux

lettres, ndlr)."

Plus généralement, "j'ai toujours baigné dans l'écriture, raconte-t-elle, mais

je n'ai produit de textes dignes de ce nom que grâce à l'ordinateur, qui a

profondément modifié ma façon d'écrire et de penser. Quand il m'arrive par

hasard de retourner au stylo et au papier, je suis perdue, mon écriture, comme

intrinsèquement hypertextuelle, part (apparemment) dans tous les sens sur la

page blanche. La structure n'est plus la même. Bien sûr, avec ma formation

classique (hypokhâgne, latin-grec) je pourrais rapidement retrouver l'écriture

linéaire, mais franchement, je n'en ai plus envie. Je me sens en parfaite

adéquation avec l'hypertexte, tout simplement. Peut-être parce que j'ai l'esprit

d'escalier..."

= Des hyper-romans publiés en feuilleton sur le web

Lucie de Boutiny est l'auteur de Non, roman multimédia publié en feuilleton sur

le web par Synesthésie, revue en ligne d'art contemporain. "NON prolonge les

expériences du roman post-moderne (récits tout en digression, polysémie avec

jeux sur les registres - naturaliste, mélo, comique... - et les niveaux de

langues, etc.), explique-t-elle. Cette hyperstylisation permet à la narration

des développements inattendus et offre au lecteur l'attrait d'une navigation

dans des récits multiples et multimédias, car l'écrit à l'écran s'apparente à un

jeu et non seulement se lit mais aussi se regarde. Quant au sujet: NON est un

roman comique qui fait la satire de la vie quotidienne d'un couple de jeunes

cadres supposés dynamiques. Bien qu'appartenant à l'élite high-tech d'une

industrie florissante, Monsieur et Madame sont les jouets de la dite révolution

numérique. (...) Les personnages sont de bons produits. Les images et le style

graphique qui accompagnent leur petite vie conventionnelle ne se privent pas de

détourner nombre de vrais bandeaux publicitaires et autres icônes qui font

l'apologie d'une vie bien encadrée par une société de contrôle."

Lucie de Boutiny publie aussi bien sur papier que sur écran. "D'une manière

générale, mon humble expérience d'apprentie auteur m'a révélé qu'il n'y a pas de

différence entre écrire de la fiction pour le papier ou le pixel: cela demande

une concentration maximale, un isolement à la limite désespéré, une patience

obsessionnelle dans le travail millimétrique avec la phrase, et bien entendu, en

plus de la volonté de faire, il faut avoir quelque chose à dire! Mais avec le

multimédia, le texte est ensuite mis en scène comme s'il n'était qu'un scénario.

Et, si à la base, il n'y a pas un vrai travail sur le langage des mots, tout le

graphisme et les astuces interactives qu'on peut y mettre fera gadget. Par

ailleurs, le support modifie l'appréhension du texte, et même, il faut le

souligner, change l'oeuvre originale."

Le Livre 010101: Enquête · 第 1 / 28 段