--Lui!

--Lui-même.

--Êtes-vous bien sûr de votre fait?

--Très-sûr; mais comment l'avez-vous nommé?

--Le chevalier de Saint-Ouin.

--Oh! le chevalier de Saint-Ouin, nous y voilà. Et savez-vous ce que

c'est que votre ami, votre intime ami le chevalier de Saint-Ouin? Un

escroc, un homme noté par cent mauvais tours. La police ne laisse la

liberté du pavé à cette espèce d'hommes-là, qu'à cause des services

qu'elle en tire quelquefois. Ils sont fripons et délateurs des fripons;

et on les trouve apparemment plus utiles par le mal qu'ils préviennent

ou qu'ils révèlent, que nuisibles par celui qu'ils font...»

Je racontai au commissaire ma triste aventure, telle qu'elle s'était

passée. Il ne la vit pas d'un oeil beaucoup plus favorable; car tout ce

qui pouvait m'absoudre ne pouvait ni s'alléguer ni se démontrer au

tribunal des lois. Cependant il se chargea d'appeler le père et la mère,

de serrer les pouces à la fille, d'éclairer le magistrat, et de ne rien

négliger de ce qui servirait à ma justification; me prévenant toutefois

que, si ces gens étaient bien conseillés, l'autorité y pourrait très-peu

de chose.

«Quoi! monsieur le commissaire, je serais forcé d'épouser?

--Épouser! cela serait bien dur, aussi ne l'appréhendé-je pas; mais il

y aura des dédommagements, et dans ce cas ils sont considérables...»

Mais, Jacques, je crois que tu as quelque chose à me dire.

JACQUES.

Oui; je voulais vous dire que vous fûtes en effet plus malheureux que

moi, qui payai et qui ne couchai pas. Au demeurant, j'aurais, je crois,

entendu votre histoire tout courant, si Agathe avait été grosse.

LE MAÎTRE.

Ne te dépars pas encore de ta conjecture; c'est que le commissaire

m'apprit, quelque temps après ma détention, qu'elle était venue faire

chez lui sa déclaration de grossesse.

JACQUES.

Et vous voilà père d'un enfant...

LE MAÎTRE.

Auquel je n'ai pas nui.

JACQUES.

Mais que vous n'avez pas fait.

LE MAÎTRE.

Ni la protection du magistrat, ni toutes les démarches du commissaire ne

purent empêcher cette affaire de suivre le cours de la justice; mais

comme la fille et ses parents étaient mal famés, je n'épousai pas entre

les deux guichets. On me condamna à une amende considérable, aux frais

de gésine[80], et à pourvoir à la subsistance et à l'éducation d'un

enfant provenu des faits et gestes de mon ami le chevalier de

Saint-Ouin, dont il était le portrait en miniature. Ce fut un gros

garçon, dont Mlle Agathe accoucha très-heureusement entre le septième et

le huitième mois, et auquel on donna une bonne nourrice, dont j'ai payé

les mois jusqu'à ce jour.

[80] _Gésine_, vieux mot; _couches_.

Et dans l'effort de la _gésine_,

Sur la litière elle invoquait

Et Junon l'accoucheuse, et madame Lucine.

EUST. LE NOBLE.

(BR.)

JACQUES.

Quel âge peut avoir monsieur votre fils?

LE MAÎTRE.

Il aura bientôt dix ans. Je l'ai laissé tout ce temps à la campagne, où

le maître d'école lui a appris à lire, à écrire et à compter. Ce n'est

pas loin de l'endroit où nous allons; et je profite de la circonstance

pour payer à ces gens ce qui leur est dû, le retirer, et le mettre en

métier.

Jacques et son maître couchèrent encore une fois en route. Ils étaient

trop voisins du terme de leur voyage, pour que Jacques reprît l'histoire

de ses amours; d'ailleurs il s'en manquait beaucoup que son mal de gorge

fût passé. Le lendemain ils arrivèrent...--Où?--D'honneur je n'en sais

rien.--Et qu'avaient-ils à faire où ils allaient?--Tout ce qu'il vous

plaira. Est-ce que le maître de Jacques disait ses affaires à tout le

monde? Quoi qu'il en soit, elles n'exigeaient pas au delà d'une

quinzaine de séjour. Se terminèrent-elles bien, se terminèrent-elles

mal? C'est ce que j'ignore encore. Le mal de gorge de Jacques se

dissipa, par deux remèdes qui lui étaient antipathiques, la diète et le

repos.

Un matin le maître dit à son valet: «Jacques, bride et selle les chevaux

et remplis ta gourde; il faut aller où tu sais.» Ce qui fut aussitôt

fait que dit. Les voilà s'acheminant vers l'endroit où l'on nourrissait

depuis dix ans, aux dépens du maître de Jacques, l'enfant du chevalier

de Saint-Ouin. À quelque distance du gîte qu'ils venaient de quitter, le

maître s'adressa à Jacques dans les mots suivants: Jacques, que dis-tu

de mes amours?

JACQUES.

Qu'il y a d'étranges choses écrites là-haut. Voilà un enfant de fait,

Dieu sait comment! Qui sait le rôle que ce petit bâtard jouera dans le

monde? Qui sait s'il n'est pas né pour le bonheur ou le bouleversement

d'un empire?

LE MAÎTRE.

Je te réponds que non. J'en ferai un bon tourneur ou un bon horloger. Il

se mariera; il aura des enfants qui tourneront à perpétuité des bâtons

de chaise dans ce monde.

JACQUES.

Oui, si cela est écrit là-haut. Mais pourquoi ne sortirait-il pas un

Cromwell de la boutique d'un tourneur? Celui qui fit couper la tête à

son roi, n'était-il pas sorti de la boutique d'un brasseur, et ne dit-on

pas aujourd'hui?...

LE MAÎTRE.

Laissons cela. Tu te portes bien, tu sais mes amours; en conscience tu

ne peux te dispenser de reprendre l'histoire des tiennes.

JACQUES.

Tout s'y oppose. Premièrement, le peu de chemin qui nous reste à faire;

secondement, l'oubli de l'endroit où j'en étais; troisièmement, un

diable de pressentiment que j'ai là... que cette histoire ne doit pas

finir; que ce récit nous portera malheur, et que je ne l'aurai pas sitôt

repris qu'il sera interrompu par une catastrophe heureuse ou

malheureuse.

LE MAÎTRE.

Si elle est heureuse, tant mieux!

JACQUES.

D'accord; mais j'ai là... qu'elle sera malheureuse.

LE MAÎTRE.

Malheureuse! soit; mais que tu parles ou que tu te taises,

arrivera-t-elle moins?

JACQUES.

Qui sait cela?

LE MAÎTRE.

Tu es né trop tard de deux ou trois siècles.

JACQUES.

Non, monsieur, je suis né à temps comme tout le monde.

LE MAÎTRE.

Tu aurais été un grand augure.

JACQUES.

Je ne sais pas bien précisément ce que c'est qu'un augure, ni ne me

soucie de le savoir.

LE MAÎTRE.

C'est un des chapitres importants de ton traité de la divination.

JACQUES.

Il est vrai; mais il y a si longtemps qu'il est écrit, que je ne m'en

rappelle pas un mot. Monsieur, tenez, voilà qui en sait plus que tous

les augures, oies fatidiques et poulets sacrés de la république; c'est

la gourde. Interrogeons la gourde.

Jacques prit sa gourde, et la consulta longuement. Son maître tira sa

montre et sa tabatière, vit l'heure qu'il était, prit sa prise de tabac,

et Jacques dit: Il me semble à présent que je vois le destin moins noir.

Dites-moi où j'en étais.

LE MAÎTRE.

Au château de Desglands, ton genou un peu remis, et Denise chargée par

sa mère de te soigner.

JACQUES.

Denise fut obéissante. La blessure de mon genou était presque refermée;

j'avais même pu danser en rond la nuit de l'enfant; cependant j'y

souffrais par intervalles des douleurs inouïes. Il vint en tête au

chirurgien du château qui en savait un peu plus long que son confrère,

que ces souffrances, dont le retour était si opiniâtre, ne pouvaient

avoir pour cause que le séjour d'un corps étranger qui était resté dans

les chairs, après l'extraction de la balle. En conséquence il arriva

dans ma chambre de grand matin; il fit approcher une table de mon lit;

et lorsque mes rideaux furent ouverts, je vis cette table couverte

d'instruments tranchants; Denise assise à mon chevet, et pleurant à

chaudes larmes; sa mère debout, les bras croisés, et assez triste; le

chirurgien dépouillé de sa casaque, les manches de sa veste retroussées,

et sa main droite armée d'un bistouri.

LE MAÎTRE.

Tu m'effrayes.

JACQUES.

Je le fus aussi. «L'ami, me dit le chirurgien, êtes-vous las de

souffrir?

--Fort las.

--Voulez-vous que cela finisse et conserver votre jambe?

--Certainement.

--Mettez-la donc hors du lit, et que j'y travaille à mon aise.»

J'offre ma jambe. Le chirurgien met le manche de son bistouri entre ses

dents, passe ma jambe sous son bras gauche, l'y fixe fortement, reprend

son bistouri, en introduit la pointe dans l'ouverture de ma blessure, et

me fait une incision large et profonde. Je ne sourcillai pas, mais

Jeanne détourna la tête, et Denise poussa un cri aigu, et se trouva

mal...

Ici, Jacques fit halte à son récit, et donna une nouvelle atteinte à sa

gourde. Les atteintes étaient d'autant plus fréquentes que les distances

étaient courtes, ou, comme disent les géomètres, en raison inverse des

distances. Il était si précis dans ses mesures, que, pleine en partant,

elle était toujours exactement vide en arrivant. Messieurs des ponts et

chaussées en auraient fait un excellent odomètre[81], et chaque atteinte

avait communément sa raison suffisante. Celle-ci était pour faire

revenir Denise de son évanouissement, et se remettre de la douleur de

l'incision que le chirurgien lui avait faite au genou. Denise revenue,

et lui réconforté, il continua.

[81] _Odomètre_, compte-pas, instrument qui sert à mesurer le chemin

qu'on a fait; de [Greek: hodos], _chemin_, [Greek: metron], _mesure_.

(BR.)

JACQUES.

Cette énorme incision mit à découvert le fond de la blessure, d'où le

chirurgien tira, avec ses pinces, une très-petite pièce de drap de ma

culotte qui y était restée, et dont le séjour causait mes douleurs et

empêchait l'entière cicatrisation de mon mal. Depuis cette opération,

mon état alla de mieux en mieux, grâce aux soins de Denise; plus de

douleurs, plus de fièvre; de l'appétit, du sommeil, des forces. Denise

me pansait avec exactitude et avec une délicatesse infinie. Il fallait

voir la circonspection et la légèreté de main avec lesquelles elle

levait mon appareil; la crainte qu'elle avait de me faire la moindre

douleur; la manière dont elle baignait ma plaie; j'étais assis sur le

bord de mon lit; elle avait un genou en terre, ma jambe était posée sur

sa cuisse, que je pressais quelquefois un peu: j'avais une main sur son

épaule; et je la regardais faire avec un attendrissement que je crois

qu'elle partageait. Lorsque mon pansement était achevé, je lui prenais

les deux mains, je la remerciais, je ne savais que lui dire, je ne

savais comment je lui témoignerais ma reconnaissance; elle était debout,

les yeux baissés, et m'écoutait sans mot dire. Il ne passait pas au

château un seul porteballe, que je ne lui achetasse quelque chose; une

fois c'était un fichu, une autre fois c'était quelques aunes d'indienne

ou de mousseline, une croix d'or, des bas de coton, une bague, un

collier de grenat. Quand ma petite emplette était faite, mon embarras

était de l'offrir, le sien de l'accepter. D'abord je lui montrais la

chose; si elle la trouvait bien, je lui disais: «Denise, c'est pour vous

que je l'ai achetée...» Si elle l'acceptait, ma main tremblait en la lui

présentant, et la sienne en la recevant. Un jour, ne sachant plus que

lui donner, j'achetai des jarretières; elles étaient de soie, chamarrées

de blanc, de rouge et de bleu, avec une devise. Le matin, avant qu'elle

arrivât, je les mis sur le dossier de la chaise qui était à côté de mon

lit. Aussitôt que Denise les aperçut, elle dit: «Oh! les jolies

jarretières!

--C'est pour mon amoureuse, lui répondis-je.

--Vous avez donc une amoureuse, monsieur Jacques?

--Assurément; est-ce que je ne vous l'ai pas encore dit?

--Non. Elle est bien aimable, sans doute?

--Très-aimable.

--Et vous l'aimez bien?

--De tout mon coeur.

--Et elle vous aime de même?

--Je n'en sais rien. Ces jarretières sont pour elle, et elle m'a promis

une faveur qui me rendra fou, je crois, si elle me l'accorde.

--Et quelle est cette faveur?

--C'est que de ces deux jarretières-là j'en attacherai une de mes

mains...»

Denise rougit, se méprit à mon discours, crut que les jarretières

étaient pour une autre, devint triste, fit maladresse sur maladresse,

cherchait tout ce qu'il fallait pour mon pansement, l'avait sous les

yeux et ne le trouvait pas; renversa le vin qu'elle avait fait chauffer,

s'approcha de mon lit pour me panser, prit ma jambe d'une main

tremblante, délia mes bandes tout de travers, et quand il fallut étuver

ma blessure, elle avait oublié tout ce qui était nécessaire; elle l'alla

chercher, me pansa, et en me pansant je vis qu'elle pleurait.

«Denise, je crois que vous pleurez, qu'avez-vous?

--Je n'ai rien.

--Est-ce qu'on vous a fait de la peine?

--Oui.

--Et qui est le méchant qui vous a fait de la peine?

--C'est vous.

--Moi?

--Oui.

--Et comment est-ce que cela m'est arrivé?...»

Au lieu de me répondre, elle tourna les yeux sur les jarretières.

«Eh quoi! lui dis-je, c'est cela qui vous a fait pleurer?

--Oui.

--Eh! Denise, ne pleurez plus, c'est pour vous que je les ai achetées.

--Monsieur Jacques, dites-vous bien vrai?

--Très-vrai; si vrai, que les voilà.» En même temps je les lui présentai

toutes deux, mais j'en retins une; à l'instant il s'échappa un souris à

travers ses larmes. Je la pris par le bras, je l'approchai de mon lit,

je pris un de ses pieds que je mis sur le bord; je relevai ses jupons

jusqu'à son genou, où elle les tenait serrés avec ses deux mains; je

baisai sa jambe, j'y attachai la jarretière que j'avais retenue; et à

peine était-elle attachée, que Jeanne sa mère entra.

LE MAÎTRE.

Voilà une fâcheuse visite.

JACQUES.

Peut-être que oui, peut-être que non. Au lieu de s'apercevoir de notre

trouble, elle ne vit que la jarretière que sa fille avait entre ses

mains. «Voilà une jolie jarretière, dit-elle: mais où est l'autre?

--À ma jambe, lui répondit Denise. Il m'a dit qu'il les avait achetées

pour son amoureuse, et j'ai jugé que c'était pour moi. N'est-il pas

vrai, maman, que puisque j'en ai mis une, il faut que je garde l'autre?

--Ah! monsieur Jacques, Denise a raison, une jarretière ne va pas sans

l'autre, et vous ne voudriez pas lui reprendre ce qu'elle a.

--Pourquoi non?

--C'est que Denise ne le voudrait pas, ni moi non plus.

--Mais arrangeons-nous, je lui attacherai l'autre en votre présence.

--Non, non, cela ne se peut pas.

--Qu'elle me les rende donc toutes deux.

--Cela ne se peut pas non plus.»

Mais Jacques et son maître sont à l'entrée du village où ils allaient

voir l'enfant et les nourriciers de l'enfant du chevalier de Saint-Ouin.

Jacques se tut; son maître lui dit: «Descendons, et faisons ici une

pause.

--Pourquoi?

--Parce que, selon toute apparence, tu touches à la conclusion de tes

amours.

--Pas tout à fait.

--Quand on est arrivé au genou, il y a peu de chemin à faire.

--Mon maître, Denise avait la cuisse plus longue qu'une autre.

--Descendons toujours.»

Ils descendent de cheval, Jacques le premier, et se présentant avec

célérité à la botte de son maître, qui n'eut pas plus tôt posé le pied

sur l'étrier que les courroies se détachent et que mon cavalier,

renversé en arrière, allait s'étendre rudement par terre si son valet ne

l'eût reçu entre ses bras.

LE MAÎTRE.

Eh bien! Jacques, voilà comme tu me soignes! Que s'en est-il fallu que

je ne me sois enfoncé un côté, cassé le bras, fendu la tête, peut-être

tué?

JACQUES.

Le grand malheur!

LE MAÎTRE.

Que dis-tu, maroufle? Attends, attends, je vais t'apprendre à parler...

Et le maître, après avoir fait faire au cordon de son fouet deux tours

sur le poignet, de poursuivre Jacques, et Jacques de tourner autour du

cheval en éclatant de rire; et son maître de jurer, de sacrer, d'écumer

de rage, et de tourner aussi autour du cheval en vomissant contre

Jacques un torrent d'invectives; et cette course de durer jusqu'à ce que

tous deux, traversés de sueur et épuisés de fatigue, s'arrêtèrent l'un

d'un côté du cheval, l'autre de l'autre, Jacques haletant et continuant

de rire; son maître haletant et lui lançant des regards de fureur. Ils

commençaient à reprendre haleine, lorsque Jacques dit à son maître:

Monsieur mon maître en conviendra-t-il à présent?

LE MAÎTRE.

Et de quoi veux-tu que je convienne, chien, coquin, infâme, sinon que

tu es le plus méchant de tous les valets, et que je suis le plus

malheureux de tous les maîtres?

JACQUES.

N'est-il pas évidemment démontré que nous agissons la plupart du temps

sans vouloir? Là, mettez la main sur la conscience: de tout ce que vous

avez dit ou fait depuis une demi-heure, en avez-vous rien voulu?

N'avez-vous pas été ma marionnette, et n'auriez-vous pas continué d'être

mon polichinelle pendant un mois, si je me l'étais proposé?

LE MAÎTRE.

Quoi! c'était un jeu?

JACQUES.

Un jeu.

LE MAÎTRE.

Et tu t'attendais à la rupture des courroies?

JACQUES.

Je l'avais préparée.

LE MAÎTRE.

Et c'était le fil d'archal que tu attachais au-dessus de ma tête pour me

démener à ta fantaisie?

JACQUES.

À merveille!

LE MAÎTRE.

Et ta réponse impertinente était préméditée?

JACQUES.

Préméditée.

LE MAÎTRE.

Tu es un dangereux vaurien.

JACQUES.

Dites, grâce à mon capitaine qui se fit un jour un pareil passe-temps à

mes dépens, que je suis un subtil raisonneur.

LE MAÎTRE.

Si pourtant je m'étais blessé?

JACQUES.

Il était écrit là-haut et dans ma prévoyance que cela n'arriverait pas.

LE MAÎTRE.

Allons, asseyons-nous; nous avons besoin de repos.

Ils s'asseyent, Jacques disant: Peste soit du sot!

LE MAÎTRE.

C'est de toi que tu parles apparemment.

JACQUES.

Oui, de moi, qui n'ai pas réservé un coup de plus dans la gourde.

LE MAÎTRE.

Ne regrette rien, je l'aurais bu, car je meurs de soif.

JACQUES.

Peste soit encore du sot de n'en avoir pas réservé deux!

Le maître le suppliant, pour tromper leur lassitude et leur soif, de

continuer son récit, Jacques s'y refusant, son maître boudant, Jacques

se laissant bouder; enfin Jacques, après avoir protesté contre le

malheur qui en arriverait, reprenant l'histoire de ses amours, dit:

«Un jour de fête que le seigneur du château était à la chasse...» Après

ces mots il s'arrêta tout court, et dit: «Je ne saurais; il m'est

impossible d'avancer; il me semble que j'aie derechef la main du destin

à la gorge, et que je me la sente serrer; pour Dieu, monsieur, permettez

que je me taise.

--Eh bien! tais-toi, et va demander à la première chaumière que voilà,

la demeure du nourricier...»

C'était à la porte plus bas; ils y vont, chacun d'eux tenant son cheval

par la bride. À l'instant la porte du nourricier s'ouvre, un homme se

montre; le maître de Jacques pousse un cri et porte la main à son épée;

l'homme en question en fait autant. Les deux chevaux s'effrayent du

cliquetis des armes, celui de Jacques casse sa bride et s'échappe, et

dans le même instant le cavalier contre lequel son maître se bat est

étendu mort sur la place. Les paysans du village accourent. Le maître de

Jacques se remet prestement en selle et s'éloigne à toutes jambes. On

s'empare de Jacques, on lui lie les mains sur le dos, et on le conduit

devant le juge du lieu, qui l'envoie en prison. L'homme tué était le

chevalier de Saint-Ouin, que le hasard avait conduit précisément ce

jour-là avec Agathe chez la nourrice de leur enfant. Agathe s'arrache

les cheveux sur le cadavre de son amant. Le maître de Jacques est déjà

si loin qu'on l'a perdu de vue. Jacques, en allant de la maison du juge

à la prison, disait: «Il fallait que cela fût, cela était écrit

là-haut...»

Et moi, je m'arrête, parce que je vous ai dit de ces deux personnages

tout ce que j'en sais.--Et les amours de Jacques? Jacques a dit cent

fois qu'il était écrit là-haut qu'il n'en finirait pas l'histoire, et je

vois que Jacques avait raison. Je vois, lecteur, que cela vous fâche; eh

bien, reprenez son récit où il l'a laissé, et continuez-le à votre

fantaisie, ou bien faites une visite à Mlle Agathe, sachez le nom du

village où Jacques est emprisonné; voyez Jacques, questionnez-le: il ne

se fera pas tirer l'oreille pour vous satisfaire; cela le désennuiera.

D'après des mémoires que j'ai de bonnes raisons de tenir pour suspects,

je pourrais peut-être suppléer ce qui manque ici; mais à quoi bon? on ne

peut s'intéresser qu'à ce qu'on croit vrai. Cependant comme il y aurait

de la témérité à prononcer sans un mûr examen sur les entretiens de

Jacques le Fataliste et de son maître, ouvrage le plus important qui ait

paru depuis le _Pantagruel_ de maître François Rabelais, et la vie et

les aventures du _Compère Mathieu_[82], je relirai ces mémoires avec

toute la contention d'esprit et toute l'impartialité dont je suis

capable; et sous huitaine je vous en dirai mon jugement définitif, sauf

à me rétracter lorsqu'un plus intelligent que moi me démontrera que je

me suis trompé.

[82] _Le Compère Mathieu, ou les Bigarrures de l'Esprit humain_, fut

longtemps attribué à Voltaire et à Diderot. Cet ouvrage est de l'abbé

Dulaurens (Henri-Joseph), né à Douai le 27 mars, et suivant quelques

biographes le 27 mai 1719. Vers 1761, il s'était réfugié en Hollande,

faisant la route à pied. Il passa ensuite en Allemagne. Dénoncé à la

chambre ecclésiastique à Mayence, il fut jugé et condamné à une prison

perpétuelle par sentence du 30 août 1767, et mourut en 1797 dans une

maison de détention située près de Mayence. (BR.)

L'éditeur ajoute: La huitaine est passée. J'ai lu les mémoires en

question; des trois paragraphes que j'y trouve de plus que dans le

manuscrit dont je suis le possesseur, le premier et le dernier me

paraissent originaux, et celui du milieu évidemment interpolé. Voici le

premier, qui suppose une seconde lacune dans l'entretien de Jacques et

son maître.

Un jour de fête que le seigneur du château était à la chasse, et que le

reste de ses commensaux étaient allés à la messe de la paroisse, qui en

était éloignée d'un bon quart de lieue, Jacques était levé, Denise était

assise à côté de lui. Ils gardaient le silence, ils avaient l'air de se

bouder, et ils se boudaient en effet. Jacques avait tout mis en oeuvre

pour résoudre Denise à le rendre heureux, et Denise avait tenu ferme.

Après ce long silence, Jacques, pleurant à chaudes larmes, lui dit d'un

ton dur et amer: «C'est que vous ne m'aimez pas...» Denise, dépitée, se

lève, le prend par le bras, le conduit brusquement vers le bord du lit,

s'y assied, et lui dit: «Eh bien! monsieur Jacques, je ne vous aime donc

pas? Eh bien! monsieur Jacques, faites de la malheureuse Denise tout ce

qu'il vous plaira...» Et en disant ces mots, la voilà fondant en pleurs

et suffoquée par ses sanglots.

Dites-moi, lecteur, ce que vous eussiez fait à la place de Jacques?

Rien. Eh bien! c'est ce qu'il fit. Il reconduisit Denise sur sa chaise,

se jeta à ses pieds, essuya les pleurs qui coulaient de ses yeux, lui

baisa les mains, la consola, la rassura, crut qu'il en était tendrement

aimé, et s'en remit à sa tendresse sur le moment qu'il lui plairait de

récompenser la sienne. Ce procédé toucha sensiblement Denise.

On objectera peut-être que Jacques, aux pieds de Denise, ne pouvait

guère lui essuyer les yeux... à moins que la chaise ne fût fort basse.

Le manuscrit ne le dit pas; mais cela est à supposer.

Voici le second paragraphe, copié de la vie de _Tristram Shandy_[83], à

moins que l'entretien de Jacques le Fataliste et de son maître ne soit

antérieur à cet ouvrage, et que le ministre Sterne ne soit le plagiaire,

ce que je ne crois pas, mais par une estime toute particulière de M.

Sterne, que je distingue de la plupart des littérateurs de sa nation,

dont l'usage assez fréquent est de nous voler et de nous dire des

injures[84].

[83] Voyez _Notice préliminaire_, p. 6.

[84] Voltaire, dans une _lettre_ qui fait partie du premier volume

publié en 1820 par la _Société des Bibliophiles français_, a dit aussi:

_Je connais de réputation Aaron Hill; c'est un digne Anglais; il nous

pille et il dit du mal de ceux qu'il vole._ Cette lettre, adressée à

l'abbé Raynal, est du 30 juillet 1749. (BR.)

Jacques le fataliste et son maître · 第 21 / 22 段