Il faut que la pauvre concierge vienne; on l'apporte, car pour venir

elle aurait plutôt mangé le chemin. Quand nous sommes tous rassemblés,

il veut qu'on le lève et qu'on l'habille. Le voilà levé et habillé. Il

veut que nous passions tous dans le grand salon et qu'on le place au

milieu dans le grand fauteuil de son papa. Voilà qui est fait. Il veut

que nous nous prenions tous par la main. Il veut que nous dansions tous

en rond, et nous nous mettons tous à danser en rond. Mais c'est le reste

qui est incroyable...

LE MAÎTRE.

J'espère que tu me feras grâce du reste?

JACQUES.

Non, non, monsieur, vous entendrez le reste... Il croit qu'il m'aura

fait impunément un portrait de la mère, long de quatre aunes...

LE MAÎTRE.

Jacques, je vous gâte.

JACQUES.

Tant pis pour vous.

LE MAÎTRE.

Vous avez sur le coeur le long et ennuyeux portrait de la veuve; mais

vous m'avez, je crois, bien rendu cet ennui par la longue et ennuyeuse

histoire de la fantaisie de son enfant.

JACQUES.

Si c'est votre avis, reprenez l'histoire du père; mais plus de

portraits, mon maître; je hais les portraits à la mort.

LE MAÎTRE.

Et pourquoi haïssez-vous les portraits?

JACQUES.

C'est qu'ils ressemblent si peu, que, si par hasard on vient à

rencontrer les originaux, on ne les reconnaît pas. Racontez-moi les

faits, rendez-moi fidèlement les propos, et je saurai bientôt à quel

homme j'ai affaire. Un mot, un geste m'en ont quelquefois plus appris

que le bavardage de toute une ville.

LE MAÎTRE.

Un jour Desglands...

JACQUES.

Quand vous êtes absent, j'entre quelquefois dans votre bibliothèque, je

prends un livre, et c'est ordinairement un livre d'histoire.

LE MAÎTRE.

Un jour Desglands...

JACQUES.

Je lis du pouce tous les portraits.

LE MAÎTRE.

Un jour Desglands...

JACQUES.

Pardon, mon maître, la machine était montée, et il fallait qu'elle allât

jusqu'à la fin.

LE MAÎTRE.

Y est-elle?

JACQUES.

Elle y est.

LE MAÎTRE.

Un jour Desglands invita à dîner la belle veuve avec quelques

gentilshommes d'alentour. Le règne de Desglands était sur son déclin; et

parmi ses convives il y en avait un vers lequel son inconstance

commençait à la pencher. Ils étaient à table, Desglands et son rival

placés l'un à côté de l'autre et en face de la belle veuve. Desglands

employait tout ce qu'il avait d'esprit pour animer la conversation; il

adressait à la veuve les propos les plus galants; mais elle, distraite,

n'entendait rien, et tenait les yeux attachés sur son rival. Desglands

avait un oeuf frais à la main; un mouvement convulsif, occasionné par la

jalousie, le saisit, il serre les poings, et voilà l'oeuf chassé de sa

coque et répandu sur le visage de son voisin. Celui-ci fit un geste de

la main. Desglands lui prend le poignet, l'arrête, et lui dit à

l'oreille: «Monsieur, je le tiens pour reçu...» Il se fait un profond

silence; la belle veuve se trouve mal. Le repas fut triste et court. Au

sortir de table, elle fit appeler Desglands et son rival dans un

appartement séparé; tout ce qu'une femme peut faire décemment pour les

réconcilier, elle le fit; elle supplia, elle pleura, elle s'évanouit,

mais tout de bon; elle serrait les mains à Desglands, elle tournait ses

yeux inondés de larmes sur l'autre. Elle disait à celui-ci: «Et vous

m'aimez!...» à celui-là: «Et vous m'avez aimée...» à tous les deux: «Et

vous voulez me perdre, et vous voulez me rendre la fable, l'objet de la

haine et du mépris de toute la province! Quel que soit celui des deux

qui ôte la vie à son ennemi, je ne le reverrai jamais; il ne peut être

ni mon ami ni mon amant; je lui voue une haine qui ne finira qu'avec ma

vie...» Puis elle retombait en défaillance, et en défaillant elle

disait: «Cruels, tirez vos épées et enfoncez-les dans mon sein; si en

expirant je vous vois embrassés, j'expirerai sans regret!...» Desglands

et son rival restaient immobiles ou la secouraient, et quelques pleurs

s'échappaient de leurs yeux. Cependant il fallut se séparer. On remit la

belle veuve chez elle plus morte que vive.

JACQUES.

Eh bien! monsieur, qu'avais-je besoin du portrait que vous m'avez fait

de cette femme? Ne saurais-je pas à présent tout ce que vous en avez

dit?

LE MAÎTRE.

Le lendemain Desglands rendit visite à sa charmante infidèle; il y

trouva son rival. Qui fut bien étonné? Ce fut l'un et l'autre de voir à

Desglands la joue droite couverte d'un grand rond de taffetas noir.

«Qu'est-ce que cela? lui dit la veuve.

DESGLANDS.

Ce n'est rien.

SON RIVAL.

Un peu de fluxion?

DESGLANDS.

Cela se passera.»

Après un moment de conversation, Desglands sortit, et, en sortant, il

fit à son rival un signe qui fut très-bien entendu. Celui-ci descendit,

ils passèrent, l'un par un des côtés de la rue, l'autre par le côté

opposé; ils se rencontrèrent derrière les jardins de la belle veuve, se

battirent, et le rival de Desglands demeura étendu sur la place,

grièvement, mais non mortellement blessé. Tandis qu'on l'emporte chez

lui, Desglands revient chez sa veuve, il s'assied, ils s'entretiennent

encore de l'accident de la veille. Elle lui demande ce que signifie

cette énorme et ridicule mouche qui lui couvre la joue. Il se lève, il

se regarde au miroir. «En effet, lui dit-il, je la trouve un peu trop

grande...» Il prend les ciseaux de la dame, il détache son rond de

taffetas, le rétrécit tout autour d'une ligne ou deux, le replace et dit

à la veuve: «Comment me trouvez-vous à présent?

--Mais d'une ligne ou deux moins ridicule qu'auparavant.

--C'est toujours quelque chose.»

Le rival de Desglands guérit. Second duel où la victoire resta à

Desglands: ainsi cinq à six fois de suite; et Desglands à chaque combat

rétrécissant son rond de taffetas d'une petite lisière, et remettant le

reste sur sa joue.

JACQUES.

Quelle fut la fin de cette aventure? Quand on me porta au château de

Desglands, il me semble qu'il n'avait plus son rond noir.

LE MAÎTRE.

Non. La fin de cette aventure fut celle de la belle veuve. Le long

chagrin qu'elle en éprouva, acheva de ruiner sa santé faible et

chancelante.

JACQUES.

Et Desglands?

LE MAÎTRE.

Un jour que nous nous promenions ensemble, il reçoit un billet, il

l'ouvre, et dit: «C'était un très-brave homme, mais je ne saurais

m'affliger de sa mort...» Et à l'instant il arrache de sa joue le reste

de son rond noir, presque réduit par ses fréquentes rognures à la

grandeur d'une mouche ordinaire. Voilà l'histoire de Desglands. Jacques

est-il satisfait; et puis-je espérer qu'il écoutera l'histoire de mes

amours, ou qu'il reprendra l'histoire des siennes?

JACQUES.

Ni l'un, ni l'autre.

LE MAÎTRE.

Et la raison?

JACQUES.

C'est qu'il fait chaud, que je suis las, que cet endroit est charmant,

que nous serons à l'ombre sous ces arbres, et qu'en prenant le frais au

bord de ce ruisseau nous nous reposerons.

LE MAÎTRE.

J'y consens; mais ton rhume?

JACQUES.

Il est de chaleur; et les médecins disent que les contraires se

guérissent par les contraires.

LE MAÎTRE.

Ce qui est vrai au moral comme au physique. J'ai remarqué une chose

assez singulière; c'est qu'il n'y a guère de maximes de morale dont on

ne fît un aphorisme de médecine, et réciproquement peu d'aphorismes de

médecine dont on ne fît une maxime de morale.

JACQUES.

Cela doit être.

Ils descendent de cheval, ils s'étendent sur l'herbe. Jacques dit à son

maître: «Veillez-vous? dormez-vous? Si vous veillez, je dors; si vous

dormez, je veille.»

Son maître lui dit: «Dors, dors.

--Je puis donc compter que vous veillerez? C'est que cette fois-ci nous

y pourrions perdre deux chevaux.»

Le maître tira sa montre et sa tabatière; Jacques se mit en devoir de

dormir; mais à chaque instant il se réveillait en sursaut, et frappait

en l'air ses deux mains l'une contre l'autre. Son maître lui dit: À qui

diable en as-tu?

JACQUES.

J'en ai aux mouches et aux cousins. Je voudrais bien qu'on me dît à quoi

servent ces incommodes bêtes-là?

LE MAÎTRE.

Et parce que tu l'ignores, tu crois qu'elles ne servent à rien? La

nature n'a rien fait d'inutile et de superflu.

JACQUES.

Je le crois; car puisqu'une chose est, il faut qu'elle soit.

LE MAÎTRE.

Quand tu as ou trop de sang ou du mauvais sang, que fais-tu? Tu appelles

un chirurgien, qui t'en ôte deux ou trois palettes. Eh bien! ces

cousins, dont tu te plains, sont une nuée de petits chirurgiens ailés

qui viennent avec leurs petites lancettes te piquer et te tirer du sang

goutte a goutte.

JACQUES.

Oui, mais à tort et à travers, sans savoir si j'en ai trop ou trop peu.

Faites venir ici un étique, et vous verrez si les petits chirurgiens

ailés ne le piqueront pas. Ils songent à eux; et tout dans la nature

songe à soi et ne songe qu'à soi. Que cela fasse du mal aux autres,

qu'importe, pourvu qu'on s'en trouve bien?...

Ensuite il refrappait en l'air de ses deux mains, et il disait: Au

diable les petits chirurgiens ailés!

LE MAÎTRE.

Jacques, connais-tu la fable de Garo[75]?

[75] _Le Gland et la Citrouille._ LA FONTAINE, liv. XI, fable IV.

JACQUES.

Oui.

LE MAÎTRE.

Comment la trouves-tu?

JACQUES.

Mauvaise.

LE MAÎTRE.

C'est bientôt dit.

JACQUES.

Et bientôt prouvé. Si au lieu de glands, le chêne avait porté des

citrouilles, est-ce que cette bête de Garo se serait endormi sous un

chêne? Et s'il ne s'était pas endormi sous un chêne, qu'importait au

salut de son nez qu'il en tombât des citrouilles ou des glands? Faites

lire cela à vos enfants.

LE MAÎTRE.

Un philosophe de ton nom ne le veut pas[76].

[76] J.-J. ROUSSEAU, _Émile_, liv. II. (BR.)

JACQUES.

C'est que chacun a son avis, et que Jean-Jacques n'est pas Jacques.

LE MAÎTRE.

Et tant pis pour Jacques.

JACQUES.

Qui sait cela avant que d'être arrivé au dernier mot de la dernière

ligne de la page qu'on remplit dans le grand rouleau?

LE MAÎTRE.

À quoi penses-tu?

JACQUES.

Je pense que, tandis que vous me parliez et que je vous répondais, vous

me parliez sans le vouloir, et que je vous répondais sans le vouloir.

LE MAÎTRE.

Après?

JACQUES.

Après? Et que nous étions deux vraies machines vivantes et pensantes.

LE MAÎTRE.

Mais à présent que veux-tu?

JACQUES.

Ma foi, c'est encore tout de même. Il n'y a dans les deux machines qu'un

ressort de plus en jeu.

LE MAÎTRE.

Et ce ressort-là...?

JACQUES.

Je veux que le diable m'emporte si je conçois qu'il puisse jouer sans

cause. Mon capitaine disait: «Posez une cause, un effet s'ensuit; d'une

cause faible, un faible effet; d'une cause momentanée, un effet d'un

moment; d'une cause intermittente, un effet intermittent; d'une cause

contrariée, un effet ralenti; d'une cause cessante, un effet nul.»

LE MAÎTRE.

Mais il me semble que je sens au dedans de moi-même que je suis libre,

comme je sens que je pense.

JACQUES.

Mon capitaine disait: «Oui, à présent que vous ne voulez rien; mais

veuillez vous précipiter de votre cheval?»

LE MAÎTRE.

Eh bien! je me précipiterai.

JACQUES.

Gaiement, sans répugnance, sans effort, comme lorsqu'il vous plaît d'en

descendre à la porte d'une auberge?

LE MAÎTRE.

Pas tout à fait; mais qu'importe, pourvu que je me précipite, et que je

prouve[77] que je suis libre?

[77] VARIANTE: Que je me prouve.

JACQUES.

Mon capitaine disait: «Quoi! vous ne voyez pas que sans ma contradiction

il ne vous serait jamais venu en fantaisie de vous rompre le cou? C'est

donc moi qui vous prends par le pied, et qui vous jette hors de selle.

Si votre chute prouve quelque chose, ce n'est donc pas que vous soyez

libre, mais que vous êtes fou.» Mon capitaine disait encore que la

jouissance d'une liberté qui pourrait s'exercer sans motif serait le

vrai caractère d'un maniaque.

LE MAÎTRE.

Cela est trop fort pour moi; mais, en dépit de ton capitaine et de toi,

je croirai que je veux quand je veux.

JACQUES.

Mais si vous êtes et si vous avez toujours été le maître de vouloir, que

ne voulez-vous à présent aimer une guenon; et que n'avez-vous cessé

d'aimer Agathe toutes les fois que vous l'avez voulu? Mon maître, on

passe les trois quarts de sa vie à vouloir, sans faire.

LE MAÎTRE.

Il est vrai.

JACQUES.

Et à faire sans vouloir.

LE MAÎTRE.

Tu me démontreras celui-ci?

JACQUES.

Si vous y consentez.

LE MAÎTRE.

J'y consens.

JACQUES.

Cela se fera, et parlons d'autre chose...

Après ces balivernes et quelques autres propos de la même importance,

ils se turent; et Jacques, relevant son énorme chapeau, parapluie dans

les mauvais temps, parasol dans les temps chauds, couvre-chef en tout

temps, le ténébreux sanctuaire sous lequel une des meilleures cervelles

qui aient encore existé consultait le destin dans les grandes

occasions;... les ailes de ce chapeau relevées lui plaçaient le visage à

peu près au milieu du corps; rabattues, à peine voyait-il à dix pas

devant lui: ce qui lui avait donné l'habitude de porter le nez au vent;

et c'est alors qu'on pouvait dire de son chapeau:

Os illi[78] sublime dedit, coelumque tueri

Jussit, et erectos ad sidera tollere vultus.

OVIDE, _Métam._, lib. I, v. 85.

[78] Dans Ovide, on lit _homini_ au lieu de _illi_. (BR.)

Jacques donc, relevant son énorme chapeau et promenant ses regards au

loin, aperçut un laboureur qui rouait inutilement de coups un des deux

chevaux qu'il avait attelés à sa charrue. Ce cheval, jeune et vigoureux,

s'était couché sur le sillon, et le laboureur avait beau le secouer par

la bride, le prier, le caresser, le menacer, jurer, frapper, l'animal

restait immobile, et refusait opiniâtrement de se relever.

Jacques, après avoir rêvé quelque temps à cette scène, dit à son maître,

dont elle avait aussi fixé l'attention: Savez-vous, monsieur, ce qui se

passe là?

LE MAÎTRE.

Et que veux-tu qui se passe autre chose que ce que je vois?

JACQUES.

Vous ne devinez rien?

LE MAÎTRE.

Non. Et toi, que devines-tu?

JACQUES.

Je devine que ce sot, orgueilleux, fainéant animal est un habitant de la

ville, qui, fier de son premier état de cheval de selle, méprise la

charrue; et pour vous dire tout, en un mot, que c'est votre cheval, le

symbole de Jacques que voilà, et de tant d'autres lâches coquins comme

lui, qui ont quitté les campagnes pour venir porter la livrée dans la

capitale, et qui aimeraient mieux mendier leur pain dans les rues, ou

mourir de faim, que de retourner à l'agriculture, le plus utile et le

plus honorable des métiers.

Le maître se mit à rire; et Jacques, s'adressant au laboureur qui ne

l'entendait pas, disait: «Pauvre diable, touche, touche tant que tu

voudras: il a pris son pli, et tu useras plus d'une mèche à ton fouet,

avant que d'inspirer à ce maraud-là un peu de véritable dignité et

quelque goût pour le travail...» Le maître continuait de rire. Jacques,

moitié d'impatience, moitié de pitié, se lève, s'avance vers le

laboureur, et n'a pas fait deux cents pas que, se retournant vers son

maître, il se met à crier: «Monsieur, arrivez, arrivez; c'est votre

cheval, c'est votre cheval.»

Ce l'était en effet. À peine l'animal eut-il reconnu Jacques et son

maître, qu'il se releva de lui-même, secoua sa crinière, hennit, se

cabra, et approcha tendrement son mufle du mufle de son camarade.

Cependant Jacques, indigné, disait entre ses dents: «Gredin, vaurien,

paresseux, à quoi tient-il que je ne te donne vingt coups de bottes?...»

Son maître, au contraire, le baisait, lui passait une main sur le flanc,

lui frappait doucement la croupe de l'autre, et pleurant presque de

joie, s'écriait: «Mon cheval, mon pauvre cheval, je te retrouve donc!»

Le laboureur n'entendait rien à cela. «Je vois, messieurs, leur dit-il,

que ce cheval vous a appartenu; mais je ne l'en possède pas moins

légitimement; je l'ai acheté à la dernière foire. Si vous vouliez le

reprendre pour les deux tiers de ce qu'il m'a coûté, vous me rendriez un

grand service, car je n'en puis rien faire. Lorsqu'il faut le sortir de

l'écurie, c'est le diable; lorsqu'il faut l'atteler, c'est pis encore;

lorsqu'il est arrivé sur le champ, il se couche, et il se laisserait

plutôt assommer que de donner un coup de collier ou que de souffrir un

sac sur son dos. Messieurs, auriez-vous la charité de me débarrasser de

ce maudit animal-là? Il est beau, mais il n'est bon à rien qu'à piaffer

sous un cavalier, et ce n'est pas là mon affaire...» On lui proposa un

échange avec celui des deux autres qui lui conviendrait le mieux; il y

consentit, et nos deux voyageurs revinrent au petit pas à l'endroit où

ils s'étaient reposés, et d'où ils virent, avec satisfaction, le cheval

qu'ils avaient cédé au laboureur se prêter sans répugnance à son nouvel

état.

JACQUES.

Eh bien! monsieur?

LE MAÎTRE.

Eh bien! rien n'est plus sûr que tu es inspiré; est-ce de Dieu, est-ce

du diable? Je l'ignore. Jacques, mon cher ami, je crains que vous n'ayez

le diable au corps.

JACQUES.

Et pourquoi le diable?

LE MAÎTRE.

C'est que vous faites des prodiges, et que votre doctrine est fort

suspecte.

JACQUES.

Et qu'est-ce qu'il y a de commun entre la doctrine que l'on professe et

les prodiges qu'on opère?

LE MAÎTRE.

Je vois que vous n'avez pas lu dom la Taste[79].

[79] La Taste (dom Louis), bénédictin, évêque de Bethléem, né à

Bordeaux, mort à Saint-Denis en 1754, a soutenu, dans ses _Lettres

théologiques_ aux écrivains défenseurs des convulsions et autres

miracles du temps (Paris, 1733, in-4º), que les diables peuvent faire

des miracles bienfaisants et des guérisons miraculeuses pour introduire

ou autoriser l'erreur ou le vice. (BR.)--C'est la doctrine professée de

nos jours par les de Mirville, P. Ventura, Gougenot des Mousseaux,

Bizouard, etc.

JACQUES.

Et ce dom la Taste que je n'ai pas lu, que dit-il?

LE MAÎTRE.

Il dit que Dieu et le diable font également des miracles.

JACQUES.

Et comment distingue-t-il les miracles de Dieu des miracles du diable?

LE MAÎTRE.

Par la doctrine. Si la doctrine est bonne, les miracles sont de Dieu; si

elle est mauvaise, les miracles sont du diable.

JACQUES. (Ici Jacques se mit à siffler, puis il ajouta:)

Et qui est-ce qui m'apprendra à moi, pauvre ignorant, si la doctrine du

faiseur de miracles est bonne ou mauvaise? Allons, monsieur, remontons

sur nos bêtes. Que vous importe que ce soit de par Dieu ou de par

Belzébuth que votre cheval se soit retrouvé? En ira-t-il moins bien?

LE MAÎTRE.

Non. Cependant, Jacques, si vous étiez possédé...

JACQUES.

Quel remède y aurait-il à cela?

LE MAÎTRE.

Le remède! ce serait, en attendant l'exorcisme... ce serait de vous

mettre à l'eau bénite pour toute boisson.

JACQUES.

Moi, monsieur, à l'eau! Jacques à l'eau bénite! J'aimerais mieux que

mille légions de diables me restassent dans le corps, que d'en boire une

goutte, bénite ou non bénite. Est-ce que vous ne vous êtes pas aperçu

que j'étais hydrophobe?...

Ah! _hydrophobe_? Jacques a dit _hydrophobe_?... Non, lecteur, non; je

confesse que le mot n'est pas de lui. Mais, avec cette sévérité de

critique-là, je vous défie de lire une scène de comédie ou de tragédie,

un seul dialogue, quelque bien qu'il soit fait, sans surprendre le mot

de l'auteur dans la bouche de son personnage. Jacques a dit: «Monsieur,

est-ce que vous ne vous êtes pas encore aperçu qu'à la vue de l'eau, la

rage me prend?...» Eh bien? en disant autrement que lui, j'ai été moins

vrai, mais plus court.

Ils remontèrent sur leurs chevaux; et Jacques dit à son maître: «Vous en

étiez de vos amours au moment où, après avoir été heureux deux fois,

vous vous disposiez peut-être à l'être une troisième.»

LE MAÎTRE.

Lorsque tout à coup la porte du corridor s'ouvre. Voilà la chambre

pleine d'une foule de gens qui marchent tumultueusement; j'aperçois des

lumières, j'entends des voix d'hommes et de femmes qui parlaient tous à

la fois. Les rideaux sont violemment tirés; et j'aperçois le père, la

mère, les tantes, les cousins, les cousines et un commissaire qui leur

disait gravement: «Messieurs, mesdames, point de bruit; le délit est

flagrant; monsieur est un galant homme: il n'y a qu'un moyen de réparer

le mal; et monsieur aimera mieux s'y prêter de lui-même que de s'y faire

contraindre par les lois...»

À chaque mot il était interrompu par le père et par la mère qui

m'accablaient de reproches; par les tantes et par les cousines qui

adressaient les épithètes les moins ménagées à Agathe, qui s'était

enveloppé la tête dans les couvertures. J'étais stupéfait, et je ne

savais que dire. Le commissaire s'adressant à moi, me dit ironiquement:

«Monsieur, vous êtes fort bien; il faut cependant que vous ayez pour

agréable de vous lever et de vous vêtir...» Ce que je fis, mais avec mes

habits qu'on avait substitués à ceux du chevalier. On approcha une

table; le commissaire se mit à verbaliser. Cependant la mère se faisait

tenir à quatre pour ne pas assommer sa fille, et le père lui disait:

«Doucement, ma femme, doucement; quand vous aurez assommé votre fille,

il n'en sera ni plus ni moins. Tout s'arrangera pour le mieux...» Les

autres personnages étaient dispersés sur des chaises, dans les

différentes attitudes de la douleur, de l'indignation et de la colère.

Le père, gourmandant sa femme par intervalles, lui disait: «Voilà ce que

c'est que de ne pas veiller à la conduite de sa fille...» La mère lui

répondait: «Avec cet air si bon et si honnête, qui l'aurait cru de

monsieur?...» Les autres gardaient le silence. Le procès-verbal dressé,

on m'en fit lecture; et comme il ne contenait que la vérité, je le

signai et je descendis avec le commissaire, qui me pria

très-obligeamment de monter dans une voiture qui était à la porte, d'où

l'on me conduisit avec un assez nombreux cortége droit au For-l'Évêque.

JACQUES.

Au For-l'Évêque! en prison!

LE MAÎTRE.

En prison; et puis voilà un procès abominable. Il ne s'agissait de rien

moins que d'épouser Mlle Agathe; les parents ne voulaient entendre à

aucun accommodement. Dès le matin, le chevalier m'apparut dans ma

retraite. Il savait tout. Agathe était désolée; ses parents étaient

enragés; il avait essuyé les plus cruels reproches sur la perfide

connaissance qu'il leur avait donnée; c'était lui qui était la première

cause de leur malheur et du déshonneur de leur fille; ces pauvres gens

faisaient pitié. Il avait demandé à parler à Agathe en particulier; il

ne l'avait pas obtenu sans peine. Agathe avait pensé lui arracher les

yeux, elle l'avait appelé des noms les plus odieux. Il s'y attendait; il

avait laissé tomber ses fureurs; après quoi il avait tâché de l'amener à

quelque chose de raisonnable; mais cette fille disait une chose à

laquelle, ajoutait le chevalier, je ne sais point de réplique: «Mon père

et ma mère m'ont surprise avec votre ami; faut-il leur apprendre que, en

couchant avec lui, je croyais coucher avec vous?...» Il lui répondait:

«Mais en bonne foi croyez-vous que mon ami puisse vous épouser?...--Non,

disait-elle, c'est vous, indigne, c'est vous, infâme, qui devriez y être

condamné.»

«Mais, dis-je au chevalier, il ne tiendrait qu'à vous de me tirer

d'affaire.

--Comment cela?

--Comment? en déclarant la chose comme elle est.

--J'en ai menacé Agathe; mais, certes, je n'en ferai rien. Il est

incertain que ce moyen nous servît utilement; et il est très-certain

qu'il nous couvrirait d'infamie. Aussi c'est votre faute.

--Ma faute?

--Oui, votre faute. Si vous eussiez approuvé l'espièglerie que je vous

proposais, Agathe aurait été surprise entre deux hommes, et tout ceci

aurait fini par une dérision. Mais cela n'est point, et il s'agit de se

tirer de ce mauvais pas.

--Mais, chevalier, pourriez-vous m'expliquer un petit incident? C'est

mon habit repris et le vôtre remis dans la garde-robe; ma foi, j'ai beau

y rêver, c'est un mystère qui me confond. Cela m'a rendu Agathe un peu

suspecte; il m'est venu dans la tête qu'elle avait reconnu la

supercherie, et qu'il y avait entre elle et ses parents je ne sais

quelle connivence.

--Peut-être vous aura-t-on vu monter; ce qu'il y a de certain, c'est que

vous fûtes à peine déshabillé, qu'on me renvoya mon habit et qu'on me

redemanda le vôtre.

--Cela s'éclaircira avec le temps...»

Comme nous étions en train, le chevalier et moi, de nous affliger, de

nous consoler, de nous accuser, de nous injurier et de nous demander

pardon, le commissaire entra; le chevalier pâlit et sortit brusquement.

Ce commissaire était un homme de bien, comme il en est quelques-uns,

qui, relisant chez lui son procès-verbal, se rappela qu'autrefois il

avait fait ses études avec un jeune homme qui portait mon nom; il lui

vint en pensée que je pourrais bien être le parent ou même le fils de

son ancien camarade de collége: et le fait était vrai. Sa première

question fut de me demander qui était l'homme qui s'était évadé quand il

était entré.

«Il ne s'est point évadé, lui dis-je, il est sorti; c'est mon intime

ami, le chevalier de Saint-Ouin.

--Votre ami! vous avez là un plaisant ami! Savez-vous, monsieur, que

c'est lui qui m'est venu avertir? Il était accompagné du père et d'un

autre parent.

Jacques le fataliste et son maître · 第 20 / 22 段