Une autre fois, c'était le matin, Denise était venue panser Jacques.

Tout dormait encore dans le château, Denise s'approcha en tremblant.

Arrivée à la porte de Jacques, elle s'arrêta, incertaine si elle

entrerait ou non. Elle entra en tremblant; elle demeura assez longtemps

à côté du lit de Jacques sans oser ouvrir les rideaux. Elle les

entr'ouvrit doucement; elle dit bonjour à Jacques en tremblant; elle

s'informa de sa nuit et de sa santé en tremblant; Jacques lui dit qu'il

n'avait pas fermé l'oeil, qu'il avait souffert, et qu'il souffrait

encore d'une démangeaison cruelle à son genou. Denise s'offrit à le

soulager; elle prit une petite pièce de flanelle; Jacques mit sa jambe

hors du lit, et Denise se mit à frotter avec sa flanelle au-dessous de

la blessure, d'abord avec un doigt, puis avec deux, avec trois, avec

quatre, avec toute la main. Jacques la regardait faire, et s'enivrait

d'amour. Puis Denise se mit à frotter avec sa flanelle sur la blessure

même, dont la cicatrice était encore rouge, d'abord avec un doigt,

ensuite avec deux, avec trois, avec quatre, avec toute la main. Mais ce

n'était pas assez d'avoir éteint la démangeaison au dessous du genou,

sur le genou, il fallait encore l'éteindre au-dessus, où elle ne se

faisait sentir que plus vivement. Denise posa sa flanelle au-dessus du

genou, et se mit à frotter là assez fermement, d'abord avec un doigt,

avec deux, avec trois, avec quatre, avec toute la main. La passion de

Jacques, qui n'avait cessé de la regarder, s'accrut à un tel point, que,

n'y pouvant plus résister, il se précipita sur la main de Denise... et

la baisa[85].

[85] Comparer avec le chapitre CCLXII de _Tristram Shandy_, un peu long

pour être mis en note, et qui est beaucoup plus libre, à notre avis.

Mais ce qui ne laisse aucun doute sur le plagiat, c'est ce qui suit. Le

plagiaire ajoute: «Si vous n'êtes pas satisfait de ce que je vous révèle

des amours de Jacques, lecteur, faites mieux, j'y consens. De quelque

manière que vous vous y preniez, je suis sûr que vous finirez comme

moi.--Tu te trompes, insigne calomniateur, je ne finirai point comme

toi. Denise fut sage.--Et qui est-ce qui vous dit le contraire? Jacques

se précipita sur sa main, et la baisa, sa main. C'est vous qui avez

l'esprit corrompu, et qui entendez ce qu'on ne vous dit pas.--Eh bien!

il ne baisa donc que sa main?--Certainement: Jacques avait trop de sens

pour abuser de celle dont il voulait faire sa femme, et se préparer une

méfiance qui aurait pu empoisonner le reste de sa vie.--Mais il est dit,

dans le paragraphe qui précède, que Jacques avait mis tout en oeuvre

pour déterminer Denise à le rendre heureux.--C'est qu'apparemment il

n'en voulait pas encore faire sa femme.

Le troisième paragraphe nous montre Jacques, notre pauvre Fataliste,

les fers aux pieds et aux mains, étendu sur la paille au fond d'un

cachot obscur, se rappelant tout ce qu'il avait retenu des principes de

la philosophie de son capitaine, et n'étant pas éloigné de croire qu'il

regretterait peut-être un jour cette demeure humide, infecte,

ténébreuse, où il était nourri de pain noir et d'eau, et où il avait ses

pieds et ses mains à défendre contre les attaques des souris et des

rats. On nous apprend qu'au milieu de ses méditations les portes de sa

prison et de son cachot sont enfoncées; qu'il est mis en liberté avec

une douzaine de brigands, et qu'il se trouve enrôlé dans la troupe de

Mandrin. Cependant la maréchaussée, qui suivait son maître à la piste,

l'avait atteint, saisi et constitué dans une autre prison. Il en était

sorti par les bons offices du commissaire qui l'avait si bien servi dans

sa première aventure, et il vivait retiré depuis deux ou trois mois dans

le château de Desglands, lorsque le hasard lui rendit un serviteur

presque aussi essentiel à son bonheur que sa montre et sa tabatière. Il

ne prenait pas une prise de tabac, il ne regardait pas une fois l'heure

qu'il était, qu'il ne dît en soupirant: «Qu'es-tu devenu, mon pauvre

Jacques!...» Une nuit le château de Desglands est attaqué par les

Mandrins; Jacques reconnaît la demeure de son bienfaiteur et de sa

maîtresse; il intercède et garantit le château du pillage. On lit

ensuite le détail pathétique de l'entrevue inopinée de Jacques, de son

maître, de Desglands, de Denise et de Jeanne.

«C'est toi, mon ami!

--C'est vous, mon cher maître!

--Comment t'es-tu trouvé parmi ces gens-là?

--Et vous, comment se fait-il que je vous rencontre ici?

--C'est vous, Denise?

--C'est vous, monsieur Jacques? Combien vous m'avez fait pleurer!...»

Cependant Desglands criait: «Qu'on apporte des verres et du vin; vite,

vite: c'est lui qui nous a sauvé la vie à tous...»

Quelques jours après, le vieux concierge du château décéda; Jacques

obtient sa place et épouse Denise, avec laquelle il s'occupe à susciter

des disciples à Zénon et à Spinosa, aimé de Desglands, chéri de son

maître et adoré de sa femme; car c'est ainsi qu'il était écrit là-haut.

On a voulu me persuader que son maître et Desglands étaient devenus

amoureux de sa femme. Je ne sais ce qui en est, mais je suis sûr qu'il

se disait le soir à lui-même: «S'il est écrit là-haut que tu seras cocu,

Jacques, tu auras beau faire, tu le seras; s'il est écrit au contraire

que tu ne le seras pas, ils auront beau faire, tu ne le seras pas; dors

donc, mon ami...» et qu'il s'endormait.

Jacques le fataliste et son maître · 第 22 / 22 段