moi; il avait l'air triomphant. «Eh bien! l'ami, me dit-il, une autre
fois croirez-vous à mes almanachs? Je vous l'avais bien dit, nous sommes
les plus forts, et voici une lettre de la petite; oui, une lettre, une
lettre d'elle...»
Cette lettre était fort douce; des reproches, des plaintes et cætera; et
me voilà réinstallé dans la maison.
Lecteur, vous suspendez ici votre lecture; qu'est-ce qu'il y a? Ah! je
crois vous comprendre, vous voudriez voir cette lettre. Mme Riccoboni
n'aurait pas manqué de vous la montrer. Et celle que Mme de La Pommeraye
dicta aux deux dévotes, je suis sûr que vous l'avez regrettée.
Quoiqu'elle fût autrement difficile à faire que celle d'Agathe, et que
je ne présume pas infiniment de mon talent, je crois que je m'en serais
tiré, mais elle n'aurait pas été originale; ç'aurait été comme ces
sublimes harangues de Tite-Live, dans son _Histoire de Rome_, ou du
cardinal Bentivoglio dans ses _Guerres de Flandre_. On les lit avec
plaisir, mais elles détruisent l'illusion. Un historien, qui suppose à
ses personnages des discours qu'ils n'ont pas tenus, peut aussi leur
supposer des actions qu'ils n'ont pas faites. Je vous supplie donc de
vouloir bien vous passer de ces deux lettres, et de continuer votre
lecture.
LE MAÎTRE.
On me demanda raison de mon éclipse, je dis ce que je voulus; on se
contenta de ce que je dis, et tout reprit son train accoutumé.
JACQUES.
C'est-à-dire que vous continuâtes vos dépenses, et que vos affaires
amoureuses n'en avançaient pas davantage.
LE MAÎTRE.
Le chevalier m'en demandait des nouvelles, et avait l'air de s'en
impatienter.
JACQUES.
Et il s'en impatientait peut-être réellement.
LE MAÎTRE.
Et pourquoi cela?
JACQUES.
Pourquoi? parce qu'il...
LE MAÎTRE.
Achève donc.
JACQUES.
Je m'en garderai bien; il faut laisser au conteur...
LE MAÎTRE.
Mes leçons te profitent, je m'en réjouis... Un jour le chevalier me
proposa une promenade en tête à tête. Nous allâmes passer la journée à
la campagne. Nous partîmes de bonne heure. Nous dînâmes à l'auberge;
nous y soupâmes; le vin était excellent, nous en bûmes beaucoup, causant
de gouvernement, de religion et de galanterie. Jamais le chevalier ne
m'avait marqué tant de confiance, tant d'amitié; il m'avait raconté
toutes les aventures de sa vie, avec la plus incroyable franchise, ne me
célant ni le bien ni le mal. Il buvait, il m'embrassait, il pleurait de
tendresse; je buvais, je l'embrassais, je pleurais à mon tour. Il n'y
avait dans toute sa conduite passée qu'une seule action qu'il se
reprochât; il en porterait le remords jusqu'au tombeau.
«Chevalier, confessez-vous-en à votre ami, cela vous soulagera. Eh bien!
de quoi s'agit-il? de quelque peccadille dont votre délicatesse vous
exagère la valeur?
--Non, non, s'écriait le chevalier en penchant sa tête sur ses deux
mains, et se couvrant le visage de honte; c'est une noirceur, une
noirceur impardonnable. Le croirez-vous? Moi, le chevalier de
Saint-Ouin, a une fois trompé, trompé, oui, trompé son ami!
--Et comment cela s'est-il fait?
--Hélas! nous fréquentions l'un et l'autre dans la même maison, comme
vous et moi. Il y avait une jeune fille comme Mlle Agathe; il en était
amoureux, et moi j'en étais aimé; il se ruinait en dépenses pour elle,
et c'est moi qui jouissais de ses faveurs. Je n'ai jamais eu le courage
de lui en faire l'aveu; mais si nous nous retrouvons ensemble, je lui
dirai tout. Cet effroyable secret que je porte au fond de mon coeur,
l'accable, c'est un fardeau dont il faut absolument que je me délivre.
--Chevalier, vous ferez bien.
--Vous me le conseillez?
--Assurément, je vous le conseille.
--Et comment croyez-vous que mon ami prenne la chose?
--S'il est votre ami, s'il est juste, il trouvera votre excuse en
lui-même; il sera touché de votre franchise et de votre repentir; il
jettera ses bras autour de votre cou; il fera ce que je ferais à sa
place.
--Vous le croyez?
--Je le crois.
--Et c'est ainsi que vous en useriez?
--Je n'en doute pas...»
À l'instant le chevalier se lève, s'avance vers moi, les larmes aux
yeux, les deux bras ouverts, et me dit: «Mon ami, embrassez-moi donc.
--Quoi! chevalier, lui dis-je, c'est vous? c'est moi? c'est cette
coquine d'Agathe?
--Oui, mon ami; je vous rends encore votre parole, vous êtes le maître
d'en agir avec moi comme il vous plaira. Si vous pensez, comme moi, que
mon offense soit sans excuse, ne m'excusez point; levez-vous,
quittez-moi, ne me revoyez jamais qu'avec mépris, et abandonnez-moi à ma
douleur et à ma honte. Ah! mon ami, si vous saviez tout l'empire que la
petite scélérate avait pris sur mon coeur! Je suis né honnête; jugez
combien j'ai dû souffrir du rôle indigne auquel je me suis abaissé.
Combien de fois j'ai détourné mes yeux de dessus elle, pour les attacher
sur vous, en gémissant de sa trahison et de la mienne. Il est inouï que
vous ne vous en soyez jamais aperçu...»
Cependant j'étais immobile comme un Terme pétrifié; à peine entendais-je
le discours du chevalier. Je m'écriai: «Ah! l'indigne! Ah! chevalier!
vous, vous, mon ami!
--Oui, je l'étais, et je le suis encore, puisque je dispose, pour vous
tirer des liens de cette créature, d'un secret qui est plus le sien que
le mien. Ce qui me désespère, c'est que vous n'en ayez rien obtenu qui
vous dédommage de tout ce que vous avez fait pour elle.» (Ici Jacques se
met à rire et à siffler.)
Mais c'est _La vérité dans le vin_, de Collé[72]... Lecteur, vous ne
savez ce que vous dites; à force de vouloir montrer de l'esprit, vous
n'êtes qu'une bête. C'est si peu la vérité dans le vin, que tout au
contraire, c'est la fausseté dans le vin. Je vous ai dit une
grossièreté, j'en suis fâché, et je vous en demande pardon.
[72] _La Vérité dans le vin_, ou _les Désagréments de la galanterie_,
charmante comédie de Collé, qui offre, comme ses autres productions en
ce genre, une peinture aussi agréable que vraie des moeurs de son temps.
(BR.)
LE MAÎTRE.
Ma colère tomba peu à peu. J'embrassai le chevalier; il se remit sur sa
chaise, les coudes appuyés sur la table, les poings fermés sur les yeux;
il n'osait me regarder.
JACQUES.
Il était si affligé! et vous eûtes la bonté de le consoler?... (Et
Jacques de siffler encore.)
LE MAÎTRE.
Le parti qui me parut le meilleur, ce fut de tourner la chose en
plaisanterie. À chaque propos gai, le chevalier confondu me disait: «Il
n'y a point d'homme comme vous; vous êtes unique; vous valez cent fois
mieux que moi. Je doute que j'eusse eu la générosité ou la force de vous
pardonner une pareille injure, et vous en plaisantez; cela est sans
exemple. Mon ami, que ferai-je jamais qui puisse réparer?... Ah! non,
non, cela ne se répare pas. Jamais, jamais je n'oublierai ni mon crime
ni votre indulgence; ce sont deux traits profondément gravés là. Je me
rappellerai l'un pour me détester, l'autre pour vous admirer, pour
redoubler d'attachement pour vous.
--Allons, chevalier, vous n'y pensez pas, vous vous surfaites votre
action et la mienne. Buvons à votre santé. Chevalier, à la mienne donc,
puisque vous ne voulez pas que ce soit à la vôtre...» Le chevalier peu à
peu reprit courage. Il me raconta tous les détails de sa trahison,
s'accablant lui-même des épithètes les plus dures; il mit en pièces, et
la fille, et la mère, et le père, et les tantes, et toute la famille
qu'il me montra comme un ramas de canailles indignes de moi, mais bien
dignes de lui; ce sont ses propres mots.
JACQUES.
Et voilà pourquoi je conseille aux femmes de ne jamais coucher avec des
gens qui s'enivrent. Je ne méprise guère moins votre chevalier pour son
indiscrétion en amour que pour sa perfidie en amitié. Que diable! il
n'avait qu'à... être un honnête homme, et vous parler d'abord... Mais
tenez, monsieur, je persiste, c'est un gueux, c'est un fieffé gueux. Je
ne sais plus comment ceci finira; j'ai peur qu'il ne vous trompe encore
en vous détrompant. Tirez-moi, tirez-vous bien vite vous-même de cette
auberge et de la compagnie de cet homme-là...
[Ici Jacques reprit sa gourde, oubliant qu'il n'y avait ni tisane ni
vin. Son maître se mit à rire. Jacques toussa un demi-quart d'heure de
suite. Son maître tira sa montre et sa tabatière, et continua son
histoire que j'interromprai, si cela vous convient; ne fût-ce que pour
faire enrager Jacques, en lui prouvant qu'il n'était pas écrit là-haut,
comme il le croyait, qu'il serait toujours interrompu et que son maître
ne le serait jamais[73].]
[73] Le passage renfermé entre deux crochets ne se trouve pas dans
l'édition originale. (BR.)--Il manque en effet à notre copie.
LE MAÎTRE, au chevalier.
«Après ce que vous m'en dites là, j'espère que vous ne les reverrez
plus.
--Moi, les revoir!... Mais ce qui est désespérant c'est de s'en aller
sans se venger. On aura trahi, joué, bafoué, dépouillé un galant homme;
on aura abusé de la passion et de la faiblesse d'un autre galant homme,
car j'ose encore me regarder comme tel, pour l'engager dans une suite
d'horreurs; on aura exposé deux amis à se haïr et peut-être à
s'entr'égorger, car enfin, mon cher, convenez que, si vous eussiez
découvert mon indigne menée, vous êtes brave, vous en eussiez peut-être
conçu un tel ressentiment...
--Non, cela n'aurait pas été jusque-là. Et pourquoi donc? et pour qui?
pour une faute que personne ne saurait se répondre de ne pas commettre?
Est-ce ma femme? Et quand elle le serait? Est-ce ma fille? Non, c'est
une petite gueuse; et vous croyez que pour une petite gueuse... Allons,
mon ami, laissons cela et buvons. Agathe est jeune, vive, blanche,
grasse, potelée; ce sont les chairs les plus fermes, n'est-ce pas? et la
peau la plus douce? La jouissance en doit être délicieuse, et j'imagine
que vous étiez assez heureux entre ses bras pour ne guère penser à vos
amis.
--Il est certain que si les charmes de la personne et le plaisir
pouvaient atténuer la faute, personne sous le ciel ne serait moins
coupable que moi.
--Ah çà, chevalier, je reviens sur mes pas; je retire mon indulgence, et
je veux mettre une condition à l'oubli de votre trahison.
--Parlez, mon ami, ordonnez, dites; faut-il me jeter par la fenêtre, me
pendre, me noyer, m'enfoncer ce couteau dans la poitrine?...»
Et à l'instant le chevalier saisit un couteau qui était sur la table,
détache son col, écarte sa chemise, et, les yeux égarés, se place la
pointe du couteau de la main droite à la fossette de la clavicule
gauche, et semble n'attendre que mon ordre pour s'expédier à l'antique.
«Il ne s'agit pas de cela, chevalier, laissez là ce mauvais couteau.
--Je ne le quitte pas, c'est ce que je mérite; faites signe.
--Laissez là ce mauvais couteau, vous dis-je, je ne mets pas votre
expiation à si haut prix...» Cependant la pointe du couteau était
toujours suspendue sur la fossette de la clavicule gauche; je lui saisis
la main, je lui arrachai son couteau que je jetai loin de moi, puis
approchant la bouteille de son verre, et versant plein, je lui dis:
«Buvons d'abord; et vous saurez ensuite à quelle terrible condition
j'attache votre pardon. Agathe est donc bien succulente, bien
voluptueuse?
--Ah! mon ami, que ne le savez-vous comme moi!
--Mais attends, il faut qu'on nous apporte une bouteille de champagne,
et puis tu me feras l'histoire d'une de tes nuits. Traître charmant, ton
absolution est à la fin de cette histoire. Allons, commence: est-ce que
tu ne m'entends pas?
--Je vous entends.
--Ma sentence te paraît-elle trop dure?
--Non.
--Tu rêves?
--Je rêve!
--Que t'ai-je demandé?
--Le récit d'une de mes nuits avec Agathe.
--C'est cela.»
Cependant le chevalier me mesurait de la tête aux pieds, et se disait à
lui-même: «C'est la même taille, à peu près le même âge; et quand il y
aurait quelque différence, point de lumière, l'imagination prévenue que
c'est moi, elle ne soupçonnera rien...
--Mais, chevalier, à quoi penses-tu donc? ton verre reste plein, et tu
ne commences pas!
--Je pense, mon ami, j'y ai pensé, tout est dit: embrassez-moi, nous
serons vengés, oui, nous le serons. C'est une scélératesse de ma part;
si elle est indigne de moi, elle ne l'est pas de la petite coquine. Vous
me demandez l'histoire d'une de mes nuits?
--Oui: est-ce trop exiger?
--Non; mais si, au lieu de l'histoire, je vous procurais la nuit?
--Cela vaudrait un peu mieux.» (Jacques se met à siffler.)
Aussitôt le chevalier tire deux clefs de sa poche, l'une petite et
l'autre grande. «La petite, me dit-il, est le passe-partout de la rue,
la grande est celle de l'antichambre d'Agathe; les voilà, elles sont
toutes deux à votre service. Voici ma marche de tous les jours, depuis
environ six mois; vous y conformerez la vôtre. Ses fenêtres sont sur le
devant, comme vous le savez. Je me promène dans la rue tant que je les
vois éclairées. Un pot de basilic mis en dehors est le signal convenu;
alors je m'approche de la porte d'entrée, je l'ouvre, j'entre, je la
referme, je monte le plus doucement que je peux, je tourne par le petit
corridor qui est à droite; la première porte à gauche dans ce corridor
est la sienne, comme vous savez. J'ouvre cette porte avec cette grande
clef, je passe dans la petite garde-robe qui est à droite, là je trouve
une petite bougie de nuit, à la lueur de laquelle je me déshabille à mon
aise. Agathe laisse la porte de sa chambre entr'ouverte; je passe, et je
vais la trouver dans son lit. Comprenez-vous cela?
--Fort bien!
--Comme nous sommes entourés, nous nous taisons.
--Et puis je crois que vous avez mieux à faire que de jaser.
--En cas d'accident, je puis sauter de son lit et me renfermer dans la
garde-robe, cela n'est pourtant jamais arrivé. Notre usage ordinaire est
de nous séparer sur les quatre heures du matin. Lorsque le plaisir ou le
repos nous mène plus loin, nous sortons du lit ensemble; elle descend,
moi je reste dans la garde-robe, je m'habille, je lis, je me repose,
j'attends qu'il soit heure de paraître. Je descends, je salue,
j'embrasse comme si je ne faisais que d'arriver.
--Cette nuit-ci, vous attend-on?
--On m'attend toutes les nuits.
--Et vous me céderiez votre place?
--De tout mon coeur. Que vous préfériez la nuit au récit, je n'en suis
pas en peine; mais ce que je désirerais, c'est que...
--Achevez; il y a peu de chose que je ne me sente le courage
d'entreprendre pour vous obliger.
--C'est que vous restassiez entre ses bras jusqu'au jour; j'arriverais,
je vous surprendrais.
--Oh! non, chevalier, cela serait trop méchant.
--Trop méchant? Je ne le suis pas tant que vous pensez. Auparavant je me
déshabillerais dans la garde-robe.
--Allons, chevalier, vous avez le diable au corps. Et puis cela ne se
peut: si vous me donnez les clefs, vous ne les aurez plus.
--Ah! mon ami, que tu es bête!
--Mais, pas trop, ce me semble.
--Et pourquoi n'entrerions-nous pas tous les deux ensemble? Vous iriez
trouver Agathe; moi je resterais dans la garde-robe jusqu'à ce que vous
fissiez un signal dont nous conviendrions.
--Ma foi, cela est si plaisant, si fou, que peu s'en faut que je n'y
consente. Mais, chevalier, tout bien considéré, j'aimerais mieux
réserver cette facétie pour quelqu'une des nuits suivantes.
--Ah! j'entends, votre projet est de nous venger plus d'une fois.
--Si vous l'agréez?
--Tout à fait.»
JACQUES.
Votre chevalier bouleverse toutes mes idées. J'imaginais...
LE MAÎTRE.
Tu imaginais?
JACQUES.
Non, monsieur, vous pouvez continuer.
LE MAÎTRE.
Nous bûmes, nous dîmes cent folies, et sur la nuit qui s'approchait, et
sur les suivantes, et sur celle où Agathe se trouverait entre le
chevalier et moi. Le chevalier était redevenu d'une gaieté charmante, et
le texte de notre conversation n'était pas triste. Il me prescrivait des
préceptes de conduite nocturne qui n'étaient pas tous également faciles
à suivre; mais après une longue suite de nuits bien employées, je
pouvais soutenir l'honneur du chevalier à ma première, quelque
merveilleux qu'il se prétendît, et ce furent des détails qui ne
finissaient point sur les talents, perfections, commodités d'Agathe. Le
chevalier ajoutait avec un art incroyable l'ivresse de la passion à
celle du vin. Le moment de l'aventure ou de la vengeance nous paraissait
arriver lentement; cependant nous sortîmes de table. Le chevalier paya;
c'est la première fois que cela lui arrivait. Nous montâmes dans notre
voiture; nous étions ivres; notre cocher et nos valets l'étaient encore
plus que nous.
Lecteur, qui m'empêcherait de jeter ici le cocher, les chevaux, la
voiture, les maîtres et les valets dans une fondrière? Si la fondrière
vous fait peur, qui m'empêcherait de les amener sains et saufs dans la
ville où j'accrocherais leur voiture à une autre, dans laquelle je
renfermerais d'autres jeunes gens ivres? Il y aurait des mots offensants
de dits, une querelle, des épées tirées, une bagarre dans toutes les
règles. Qui m'empêcherait, si vous n'aimez pas les bagarres, de
substituer à ces jeunes gens Mlle Agathe, avec une de ses tantes? Mais
il n'y eut rien de tout cela. Le chevalier et le maître de Jacques
arrivèrent à Paris. Celui-ci prit les vêtements du chevalier. Il est
minuit, ils sont sous les fenêtres d'Agathe; la lumière s'éteint; le pot
de basilic est à sa place. Ils font encore un tour d'un bout à l'autre
de la rue, le chevalier recordant à son ami sa leçon. Ils approchent de
la porte, le chevalier l'ouvre, introduit le maître de Jacques, garde le
passe-partout de la rue, lui donne la clef du corridor, referme la porte
d'entrée, s'éloigne, et après ce petit détail fait avec laconisme, le
maître de Jacques reprit la parole et dit:
«Le local m'était connu. Je monte sur la pointe des pieds, j'ouvre la
porte du corridor, je la referme, j'entre dans la garde-robe, où je
trouvai la petite lampe de nuit; je me déshabille; la porte de la
chambre était entr'ouverte, je passe; je vais à l'alcôve, où Agathe ne
dormait pas. J'ouvre les rideaux; et à l'instant je sens deux bras nus
se jeter autour de moi et m'attirer; je me laisse aller, je me couche,
je suis accablé de caresses, je les rends. Me voilà le mortel le plus
heureux qu'il y ait au monde; je le suis encore lorsque...»
Lorsque le maître de Jacques s'aperçut que Jacques dormait ou faisait
semblant de dormir: «Tu dors, lui dit-il, tu dors, maroufle, au moment
le plus intéressant de mon histoire!...» et c'est à ce moment même que
Jacques attendait son maître. «Te réveilleras-tu?
--Je ne le crois pas.
--Et pourquoi?
--C'est que si je me réveille, mon mal de gorge pourra bien se réveiller
aussi, et que je pense qu'il vaut mieux que nous reposions tous deux...»
Et voilà Jacques qui laisse tomber sa tête en devant.
«Tu vas te rompre le cou.
--Sûrement, si cela est écrit là-haut. N'êtes-vous pas entre les bras de
Mlle Agathe?
--Oui.
--Ne vous y trouvez-vous pas bien?
--Fort bien.
--Restez-y.
--Que j'y reste, cela te plaît à dire.
--Du moins jusqu'à ce que je sache l'histoire de l'emplâtre de
Desglands.
LE MAÎTRE.
Tu te venges, traître.
JACQUES.
Et quand cela serait, mon maître, après avoir coupé l'histoire de mes
amours par mille questions, par autant de fantaisies, sans le moindre
murmure de ma part, ne pourrais-je pas vous supplier d'interrompre la
vôtre, pour m'apprendre l'histoire de l'emplâtre de ce bon Desglands, à
qui j'ai tant d'obligations, qui m'a tiré de chez le chirurgien au
moment où, manquant d'argent, je ne savais plus que devenir, et chez qui
j'ai fait connaissance avec Denise, Denise sans laquelle je ne vous
aurais pas dit un mot de tout ce voyage? Mon maître, mon cher maître,
l'histoire de l'emplâtre de Desglands; vous serez si court qu'il vous
plaira, et cependant l'assoupissement qui me tient, et dont je ne suis
pas maître, se dissipera, et vous pourrez compter sur toute mon
attention.
LE MAÎTRE dit en haussant les épaules.
Il y avait dans le voisinage de Desglands une veuve charmante, qui avait
plusieurs qualités communes avec une célèbre courtisane[74] du siècle
passé. Sage par raison, libertine par tempérament, se désolant le
lendemain de la sottise de la veille, elle a passé toute sa vie en
allant du plaisir au remords et du remords au plaisir, sans que
l'habitude du plaisir ait étouffé le remords, sans que l'habitude du
remords ait étouffé le goût du plaisir. Je l'ai connue dans ses derniers
instants; elle disait qu'enfin elle échappait à deux grands ennemis. Son
mari, indulgent pour le seul défaut qu'il eût à lui reprocher, la
plaignit pendant qu'elle vécut, et la regretta longtemps après sa mort.
Il prétendait qu'il eût été aussi ridicule à lui d'empêcher sa femme
d'aimer, que de l'empêcher de boire. Il lui pardonnait la multitude de
ses conquêtes en faveur du choix délicat qu'elle y mettait. Elle
n'accepta jamais l'hommage d'un sot ou d'un méchant: ses faveurs furent
toujours la récompense du talent ou de la probité. Dire d'un homme qu'il
était ou qu'il avait été son amant, c'était assurer qu'il était homme de
mérite. Comme elle connaissait sa légèreté, elle ne s'engageait point à
être fidèle. «Je n'ai fait, disait-elle, qu'un faux serment en ma vie,
c'est le premier.» Soit qu'on perdît le sentiment qu'on avait pris pour
elle, soit qu'elle perdît celui qu'on lui avait inspiré, on restait son
ami. Jamais il n'y eut d'exemple plus frappant de la différence de la
probité et des moeurs. On ne pouvait pas dire qu'elle eût des moeurs; et
l'on avouait qu'il était difficile de trouver une plus honnête créature.
Son curé la voyait rarement au pied des autels; mais en tout temps il
trouvait sa bourse ouverte pour les pauvres. Elle disait plaisamment, de
la religion et des lois, que c'était une paire de béquilles qu'il ne
fallait pas ôter à ceux qui avaient les jambes faibles. Les femmes qui
redoutaient son commerce pour leurs maris le désiraient pour leurs
enfants.
[74] Ninon de Lenclos. (BR.)
JACQUES, après avoir dit entre ses dents: Tu me le payeras ce maudit
portrait, ajouta:
Vous avez été fou de cette femme-là?
LE MAÎTRE.
Je le serais certainement devenu, si Desglands ne m'eût gagné de
vitesse. Desglands en devint amoureux...
JACQUES.
Monsieur, est-ce que l'histoire de son emplâtre et celle de ses amours
sont tellement liées l'une à l'autre qu'on ne saurait les séparer?
LE MAÎTRE.
On peut les séparer; l'emplâtre est un incident, l'histoire est le récit
de tout ce qui s'est passé pendant qu'ils s'aimaient.
JACQUES.
Et s'est-il passé beaucoup de choses?
LE MAÎTRE.
Beaucoup.
JACQUES.
En ce cas, si vous donnez à chacune la même étendue qu'au portrait de
l'héroïne, nous n'en sortirons pas d'ici à la Pentecôte, et c'est fait
de vos amours et des miennes.
LE MAÎTRE.
Aussi, Jacques, pourquoi m'avez-vous dérouté?... N'as-tu pas vu chez
Desglands un petit enfant?
JACQUES.
Méchant, têtu, insolent et valétudinaire? Oui, je l'ai vu.
LE MAÎTRE.
C'est un fils naturel de Desglands et de la belle veuve.
JACQUES.
Cet enfant-là lui donnera bien du chagrin. C'est un enfant unique, bonne
raison pour n'être qu'un vaurien; il sait qu'il sera riche, autre bonne
raison pour n'être qu'un vaurien.
LE MAÎTRE.
Et comme il est valétudinaire, on ne lui apprend rien; on ne le gêne, on
ne le contredit sur rien, troisième bonne raison pour n'être qu'un
vaurien.
JACQUES.
Une nuit le petit fou se mit à pousser des cris inhumains. Voilà toute
la maison en alarmes; on accourt. Il veut que son papa se lève.
«Votre papa dort.
--N'importe, je veux qu'il se lève, je le veux, je le veux...
--Il est malade.
--N'importe, il faut qu'il se lève, je le veux, je le veux...»
On réveille Desglands; il jette sa robe de chambre sur ses épaules, il
arrive.
«Eh bien! mon petit, me voilà, que veux-tu?
--Je veux qu'on les fasse venir.
--Qui?
--Tous ceux qui sont dans le château.»
On les fait venir; maîtres, valets, étrangers, commensaux; Jeanne,
Denise, moi avec mon genou malade, tous, excepté une vieille concierge
impotente, à laquelle on avait accordé une retraite dans une chaumière à
près d'un quart de lieue du château. Il veut qu'on l'aille chercher.
«Mais, mon enfant, il est minuit.
--Je le veux, je le veux.
--Vous savez qu'elle demeure bien loin.
--Je le veux, je le veux.
--Qu'elle est âgée et qu'elle ne saurait marcher.
--Je le veux, je le veux.»