Je représentai à Merval et au chevalier, que mon état n'était pas de

vendre; et que, quand cet arrangement ne me répugnerait pas, ma position

ne me laisserait pas le temps d'en tirer parti. Les officieux Le Brun et

Mathieu de Fourgeot dirent tous à la fois: «Qu'à cela ne tienne, nous

vendrons pour vous; c'est l'embarras d'une demi-journée...» Et la séance

fut remise à l'après-midi chez M. de Merval, qui, me frappant doucement

sur l'épaule, me disait d'un ton onctueux et pénétré: «Monsieur, je suis

charmé de vous obliger; mais, croyez-moi, faites rarement de pareils

emprunts; ils finissent toujours par ruiner. Ce serait un miracle, dans

ce pays-ci, que vous eussiez encore à traiter une fois avec d'aussi

honnêtes gens que MM. Le Brun et Mathieu de Fourgeot...»

Le Brun et Fourgeot de Mathieu, ou Mathieu de Fourgeot, le remercièrent

en s'inclinant, et lui disant qu'il avait bien de la bonté, qu'ils

avaient tâché jusqu'à présent de faire leur petit commerce en

conscience, et qu'il n'y avait pas de quoi les louer.

MERVAL.

Vous vous trompez, messieurs, car qui est-ce qui a de la conscience à

présent? Demandez à M. le chevalier de Saint-Ouin, qui doit en savoir

quelque chose...

Nous voilà sortis de chez Merval, qui nous demande, du haut de son

escalier, s'il peut compter sur nous et faire avertir sa marchande. Nous

lui répondons que oui; et nous allons tous quatre dîner dans une auberge

voisine, en attendant l'heure du rendez-vous.

Ce fut Mathieu de Fourgeot qui commanda le dîner, et qui le commanda

bon. Au dessert, deux marmottes s'approchèrent de notre table avec leurs

vielles; Le Brun les fit asseoir. On les fit boire, on les fit jaser, on

les fit jouer. Tandis que mes trois convives s'amusaient à en chiffonner

une, sa compagne, qui était à côté de moi, me dit tout bas: «Monsieur,

vous êtes là en bien mauvaise compagnie: il n'y a pas un de ces gens-là

qui n'ait son nom sur le livre rouge[70].»

[70] Registre de la police.

Nous quittâmes l'auberge à l'heure indiquée, et nous nous rendîmes chez

Merval. J'oubliais de te dire que ce dîner épuisa la bourse du chevalier

et la mienne, et qu'en chemin Le Brun dit au chevalier, qui me le redit,

que Mathieu de Fourgeot exigeait dix louis pour sa commission, que

c'était le moins qu'on pût lui donner; que s'il était satisfait de nous,

nous aurions les marchandises à meilleur prix, et que nous retrouverions

aisément cette somme sur la vente.

Nous voilà chez Merval, où sa marchande nous avait précédés avec ses

marchandises. Mlle Bridoie (c'est son nom) nous accabla de politesses et

de révérences, et nous étala des étoffes, des toiles, des dentelles, des

bagues, des diamants, des boîtes d'or. Nous prîmes de tout. Ce furent Le

Brun, Mathieu de Fourgeot et le chevalier, qui mirent le prix aux

choses; et c'est Merval qui tenait la plume. Le total se monta à

dix-neuf mille sept cent soixante et quinze livres, dont j'allais faire

mon billet, lorsque Mlle Bridoie me dit, en faisant une révérence (car

elle ne s'adressait jamais à personne sans le révérencier): «Monsieur,

votre dessein est de payer vos billets à leurs échéances?

--Assurément, lui répondis-je.

--En ce cas, me répliqua-t-elle, il vous est indifférent de me faire des

billets ou des lettres de change.»

Le mot de lettre de change me fit pâlir. Le chevalier s'en aperçut, et

dit à Mlle Bridoie: «Des lettres de change, mademoiselle! mais ces

lettres de change courront, et l'on ne sait en quelles mains elles

pourraient aller.

--Vous vous moquez, monsieur le chevalier; on sait un peu les égards dus

aux personnes de votre rang...» Et puis une révérence... «On tient ces

papiers-là dans son portefeuille; on ne les produit qu'à temps. Tenez,

voyez...» Et puis une révérence... Elle tire son portefeuille de sa

poche; elle lit une multitude de noms de tout état et de toutes

conditions. Le chevalier s'était approché de moi, et me disait: «Des

lettres de change! cela est diablement sérieux! Vois ce que tu veux

faire. Cette femme me paraît honnête, et puis, avant l'échéance, tu

seras en fonds ou j'y serai.»

JACQUES.

Et vous signâtes les lettres de change?

LE MAÎTRE.

Il est vrai.

JACQUES.

C'est l'usage des pères, lorsque leurs enfants partent pour la capitale,

de leur faire un petit sermon. Ne fréquentez point mauvaise compagnie;

rendez-vous agréable à vos supérieurs, par de l'exactitude à remplir vos

devoirs; conservez votre religion; fuyez les filles de mauvaise vie, les

chevaliers d'industrie, et surtout ne signez jamais de lettres de

change.

LE MAÎTRE.

Que veux-tu, je fis comme les autres; la première chose que j'oubliai,

ce fut la leçon de mon père. Me voilà pourvu de marchandises à vendre,

mais c'est de l'argent qu'il nous fallait. Il y avait quelques paires de

manchettes à dentelle, très-belles: le chevalier s'en saisit au prix

coûtant, en me disant: «Voilà déjà une partie de tes emplettes, sur

laquelle tu ne perdras rien.» Mathieu de Fourgeot prit une montre et

deux boîtes d'or, dont il allait sur-le-champ m'apporter la valeur; Le

Brun prit en dépôt le reste chez lui. Je mis dans ma poche une superbe

garniture avec les manchettes; c'était une des fleurs du bouquet que

j'avais à donner. Mathieu de Fourgeot revint en un clin d'oeil avec

soixante louis: il en retint dix pour lui, et je reçus les cinquante

autres. Il me dit qu'il n'avait vendu ni la montre ni les deux boîtes,

mais qu'il les avait mises en gage.

JACQUES.

En gage?

LE MAÎTRE.

Oui.

JACQUES.

Je sais où.

LE MAÎTRE.

Où?

JACQUES.

Chez la demoiselle aux révérences, la Bridoie.

LE MAÎTRE.

Il est vrai. Avec la paire de manchettes et sa garniture, je pris encore

une jolie bague, avec une boîte à mouches, doublée d'or. J'avais

cinquante louis dans ma bourse; et nous étions, le chevalier et moi, de

la plus belle gaieté.

JACQUES.

Voilà qui est fort bien. Il n'y a dans tout ceci qu'une chose qui

m'intrigue; c'est le désintéressement du sieur Le Brun; est-ce que

celui-là n'eut aucune part à la dépouille?

LE MAÎTRE.

Allons donc, Jacques, vous vous moquez; vous ne connaissez pas M. Le

Brun. Je lui proposai de reconnaître ses bons offices; il se fâcha, il

me répondit que je le prenais apparemment pour un Mathieu de Fourgeot;

qu'il n'avait jamais tendu la main. «Voilà mon cher Le Brun, s'écria le

chevalier, c'est toujours lui-même; mais nous rougirions qu'il fût plus

honnête que nous...» Et à l'instant il prit parmi nos marchandises deux

douzaines de mouchoirs, une pièce de mousseline, qu'il lui fit accepter

pour sa femme et pour sa fille. Le Brun se mit à considérer les

mouchoirs, qui lui parurent si beaux, la mousseline qu'il trouva si

fine, cela lui était offert de si bonne grâce, il avait une si prochaine

occasion de prendre sa revanche avec nous par la vente des effets qui

restaient entre ses mains, qu'il se laissa vaincre; et nous voilà

partis, et nous acheminant à toutes jambes de fiacre vers la demeure de

celle que j'aimais, et à qui la garniture, les manchettes et la bague

étaient destinées. Le présent réussit à merveille. On fut charmante. On

essaya sur-le-champ la garniture et les manchettes; la bague semblait

avoir été faite pour le doigt. On soupa, et gaiement comme tu penses

bien.

JACQUES.

Et vous couchâtes là.

LE MAÎTRE.

Non.

JACQUES.

Ce fut donc le chevalier?

LE MAÎTRE.

Je le crois.

JACQUES.

Du train dont on vous menait, vos cinquante louis ne durèrent pas

longtemps.

LE MAÎTRE.

Non. Au bout de huit jours nous nous rendîmes chez Le Brun pour voir ce

que le reste de nos effets avait produit.

JACQUES.

Rien, ou peu de chose. Le Brun fut triste, il se déchaîna contre le

Merval et la demoiselle aux révérences, les appela gueux, infâmes,

fripons, jura derechef de n'avoir jamais rien à démêler avec eux, et

vous remit sept à huit cents francs.

LE MAÎTRE.

À peu près; huit cent soixante et dix livres.

JACQUES.

Ainsi, si je sais un peu calculer, huit cent soixante et dix livres de

Le Brun, cinquante louis de Merval ou de Fourgeot, la garniture, les

manchettes et la bague, allons, encore cinquante louis, et voilà ce qui

vous est rentré de vos dix-neuf mille sept cent soixante et quinze

livres, en marchandises. Diable! cela est honnête. Merval avait raison,

on n'a pas tous les jours à traiter avec d'aussi dignes gens.

LE MAÎTRE.

Tu oublies les manchettes prises au prix coûtant par le chevalier.

JACQUES.

C'est que le chevalier ne vous en a jamais parlé.

LE MAÎTRE.

J'en conviens. Et les deux boîtes d'or et la montre mises en gage par

Mathieu, tu n'en dis rien.

JACQUES.

C'est que je ne sais qu'en dire.

LE MAÎTRE.

Cependant l'échéance des lettres de change arriva.

JACQUES.

Et vos fonds ni ceux du chevalier n'arrivèrent point.

LE MAÎTRE.

Je fus obligé de me cacher. On instruisit mes parents; un de mes oncles

vint à Paris. Il présenta un mémoire à la police contre tous ces

fripons. Ce mémoire fut renvoyé à un des commis; ce commis était un

protecteur gagé de Merval. On répondit que, l'affaire étant en justice

réglée, la police n'y pouvait rien. Le prêteur sur gages à qui Mathieu

avait confié les deux boîtes fit assigner Mathieu. J'intervins dans ce

procès. Les frais de justice furent si énormes, qu'après la vente de la

montre et des boîtes, il s'en manquait encore cinq ou six cents francs

qu'il n'y eût de quoi tout payer.

Vous ne croirez pas cela, lecteur. Et si je vous disais qu'un

limonadier, décédé il y a quelque temps dans mon voisinage, laissa deux

pauvres orphelins en bas âge. Le commissaire se transporte chez le

défunt; on appose un scellé. On lève ce scellé, on fait un inventaire,

une vente; la vente produit huit à neuf cents francs. De ces neuf cents

francs, les frais de justice prélevés, il reste deux sous pour chaque

orphelin; on leur met à chacun ces deux sous dans la main, et on les

conduit à l'hôpital.

LE MAÎTRE.

Cela fait horreur.

JACQUES.

Et cela dure.

LE MAÎTRE.

Mon père mourut dans ces entrefaites. J'acquittai les lettres de change,

et je sortis de ma retraite, où, pour l'honneur du chevalier et de mon

amie, j'avouerai qu'ils me tinrent assez fidèle compagnie.

JACQUES.

Et vous voilà tout aussi féru[71] qu'auparavant du chevalier et de votre

belle; votre belle vous tenant la dragée plus haute que jamais.

[71] _Féru_, vieux mot; _frappé_, _entiché_.

Je suis _féru_, j'en ai dans l'aile.

_Poésies de_ SAINT-AMAND. (BR.)

LE MAÎTRE.

Et pourquoi cela, Jacques?

JACQUES.

Pourquoi? C'est que maître de votre personne et possesseur d'une fortune

honnête, il fallait faire de vous un sot complet, un mari.

LE MAÎTRE.

Ma foi, je crois que c'était leur projet; mais il ne leur réussit pas.

JACQUES.

Vous êtes bien heureux, ou ils ont été bien maladroits.

LE MAÎTRE.

Mais il me semble que ta voix est moins rauque, et que tu parles plus

librement.

JACQUES.

Cela vous semble, mais cela n'est pas.

LE MAÎTRE.

Tu ne pourrais donc pas reprendre l'histoire de tes amours?

JACQUES.

Non.

LE MAÎTRE.

Et ton avis est que je continue l'histoire des miennes?

JACQUES.

C'est mon avis de faire une pause, et de hausser la gourde.

LE MAÎTRE.

Comment! avec ton mal de gorge tu as fait remplir ta gourde?

JACQUES.

Oui; mais, de par tous les diables, c'est de tisane; aussi je n'ai point

d'idées, je suis bête; et tant qu'il n'y aura dans la gourde que de la

tisane, je serai bête.

LE MAÎTRE.

Que fais-tu?

JACQUES.

Je verse la tisane à terre; je crains qu'elle ne nous porte malheur.

LE MAÎTRE.

Tu es fou.

JACQUES.

Sage ou fou, il n'en restera pas la valeur d'une larme dans la gourde.

Tandis que Jacques vide à terre sa gourde, son maître regarde à sa

montre, ouvre sa tabatière, et se dispose à continuer l'histoire de ses

amours. Et moi, lecteur, je suis tenté de lui fermer la bouche en lui

montrant de loin ou un vieux militaire sur son cheval, le dos voûté, et

s'acheminant à grands pas; ou une jeune paysanne en petit chapeau de

paille, en cotillons rouges, faisant son chemin à pied ou sur un âne. Et

pourquoi le vieux militaire ne serait-il pas ou le capitaine de Jacques

ou le camarade de son capitaine?--Mais il est mort.--Vous le croyez?...

Pourquoi la jeune paysanne ne serait-elle pas ou la dame Suzon, ou la

dame Marguerite, ou l'hôtesse du Grand-Cerf, ou la mère Jeanne, ou même

Denise sa fille? Un faiseur de roman n'y manquerait pas; mais je n'aime

pas les romans, à moins que ce ne soient ceux de Richardson. Je fais

l'histoire, cette histoire intéressera ou n'intéressera pas: c'est le

moindre de mes soucis. Mon projet est d'être vrai, je l'ai rempli.

Ainsi, je ne ferai point revenir frère Jean de Lisbonne; ce gros prieur

qui vient à nous dans un cabriolet, à côté d'une jeune et jolie femme,

ce ne sera point l'abbé Hudson.--Mais l'abbé Hudson est mort?--Vous le

croyez? Avez-vous assisté à ses obsèques?--Non.--Vous ne l'avez point vu

mettre en terre?--Non.--Il est donc mort ou vivant, comme il me plaira.

Il ne tiendrait qu'à moi d'arrêter ce cabriolet, et d'en faire sortir

avec le prieur et sa compagne de voyage une suite d'événements en

conséquence desquels vous ne sauriez ni les amours de Jacques, ni celles

de son maître; mais je dédaigne toutes ces ressources-là, je vois

seulement qu'avec un peu d'imagination et de style, rien n'est plus aisé

que de filer un roman. Demeurons dans le vrai, et en attendant que le

mal de gorge de Jacques se passe, laissons parler son maître.

LE MAÎTRE.

Un matin, le chevalier m'apparut fort triste; c'était le lendemain d'un

jour que nous avions passé à la campagne, le chevalier, son amie ou la

mienne, ou peut-être de tous les deux, le père, la mère, les tantes, les

cousines et moi. Il me demanda si je n'avais commis aucune indiscrétion

qui eût éclairé les parents sur ma passion. Il m'apprit que le père et

la mère, alarmés de mes assiduités, avaient fait des questions à leur

fille; que si j'avais des vues honnêtes, rien n'était plus simple que de

les avouer; qu'on se ferait honneur de me recevoir à ces conditions;

mais que si je ne m'expliquais pas nettement sous quinzaine, on me

prierait de cesser des visites qui se remarquaient, sur lesquelles on

tenait des propos, et qui faisaient tort à leur fille, en écartant

d'elle des partis avantageux qui pouvaient se présenter sans la crainte

d'un refus.

JACQUES.

Eh bien! mon maître, Jacques a-t-il du nez?

LE MAÎTRE.

Le chevalier ajouta: «Dans quinzaine! le terme est assez court. Vous

aimez, on vous aime; dans quinze jours que ferez-vous?» Je répondis net

au chevalier que je me retirerais.

«Vous vous retirerez! Vous n'aimez donc pas?

--J'aime, et beaucoup; mais j'ai des parents, un nom, un état, des

prétentions, et je ne me résoudrai jamais à enfouir tous ces avantages

dans le magasin d'une petite bourgeoise.

--Et leur déclarerai-je cela?

--Si vous voulez. Mais, chevalier, la subite et scrupuleuse délicatesse

de ces gens-là m'étonne. Ils ont permis à leur fille d'accepter mes

cadeaux; ils m'ont laissé vingt fois en tête-à-tête avec elle; elle

court les bals, les assemblées, les spectacles, les promenades aux

champs et à la ville, avec le premier qui a un bon équipage à lui

offrir; ils dorment profondément tandis qu'on fait de la musique ou la

conversation chez elle; tu fréquentes dans la maison tant qu'il te

plaît; et, entre nous, chevalier, quand tu es admis dans une maison, on

peut y en admettre un autre. Leur fille est notée. Je ne croirai pas, je

ne nierai pas tout ce qu'on en dit; mais tu conviendras que ces

parents-là auraient pu s'aviser plus tôt d'être jaloux de l'honneur de

leur enfant. Veux-tu que je te parle vrai? On m'a pris pour une espèce

de benêt qu'on se promettait de mener par le nez aux pieds du curé de la

paroisse. Ils se sont trompés. Je trouve Mlle Agathe charmante; j'en ai

la tête tournée: et il y paraît, je crois, aux effroyables dépenses que

j'ai faites pour elle. Je ne refuse pas de continuer, mais encore

faut-il que ce soit avec la certitude de la trouver un peu moins sévère

à l'avenir.

«Mon projet n'est pas de perdre éternellement à ses genoux un temps, une

fortune et des soupirs que je pourrais employer plus utilement ailleurs.

Tu diras ces derniers mots à Mlle Agathe, et tout ce qui les a précédés

à ses parents... Il faut que notre liaison cesse, ou que je sois admis

sur un nouveau pied, et que Mlle Agathe fasse de moi quelque chose de

mieux que ce qu'elle en a fait jusqu'à présent. Lorsque vous

m'introduisîtes chez elle, convenez, chevalier, que vous me fîtes

espérer des facilités que je n'ai point trouvées. Chevalier, vous m'en

avez un peu imposé.

LE CHEVALIER.

Ma foi, je m'en suis un peu imposé le premier à moi-même. Qui diable

aurait jamais imaginé qu'avec l'air leste, le ton libre et gai de cette

jeune folle, ce serait un petit dragon de vertu?

JACQUES.

Comment, diable! monsieur, cela est bien fort. Vous avez donc été brave

une fois dans votre vie?

LE MAÎTRE.

Il y a des jours comme cela. J'avais sur le coeur l'aventure des

usuriers, ma retraite à Saint-Jean-de-Latran, devant la demoiselle

Bridoie, et plus que tout, les rigueurs de Mlle Agathe. J'étais un peu

las d'être lanterné.

JACQUES.

Et, d'après ce courageux discours, adressé à votre cher ami le chevalier

de Saint-Ouin, que fîtes-vous?

LE MAÎTRE.

Je tins parole, je cessai mes visites.

JACQUES.

_Bravo! Bravo! mio caro maestro!_

LE MAÎTRE.

Il se passa une quinzaine sans que j'entendisse parler de rien, si ce

n'était par le chevalier qui m'instruisait fidèlement des effets de mon

absence dans la famille, et qui m'encourageait à tenir ferme. Il me

disait: «On commence à s'étonner, on se regarde, on parle; on se

questionne sur les sujets de mécontentement qu'on a pu te donner. La

petite fille joue la dignité; elle dit avec une indifférence affectée à

travers laquelle on voit aisément qu'elle est piquée: On ne voit plus ce

monsieur; c'est qu'apparemment il ne veut plus qu'on le voie; à la bonne

heure, c'est son affaire... Et puis elle fait une pirouette, elle se

met à chantonner, elle va à la fenêtre, elle revient, mais les yeux

rouges; tout le monde s'aperçoit qu'elle a pleuré.

--Qu'elle a pleuré!

--Ensuite elle s'assied; elle prend son ouvrage; elle veut travailler,

mais elle ne travaille pas. On cause, elle se tait; on cherche à

l'égayer, elle prend de l'humeur; on lui propose un jeu, une promenade,

un spectacle: elle accepte; et lorsque tout est prêt, c'est une autre

chose qui lui plaît et qui lui déplaît le moment d'après... Oh! ne

voilà-t-il pas que tu te troubles! Je ne te dirai plus rien.

--Mais, chevalier, vous croyez donc que, si je reparaissais...

--Je crois que tu serais un sot. Il faut tenir bon, il faut avoir du

courage. Si tu reviens sans être rappelé, tu es perdu. Il faut apprendre

à vivre à ce petit monde-là.

--Mais si l'on ne me rappelle pas?

--On te rappellera.

--Si l'on tarde beaucoup à me rappeler?

--On te rappellera bientôt. Peste! un homme comme toi ne se remplace pas

aisément. Si tu reviens de toi-même, on te boudera, on te fera payer

chèrement ton incartade, on t'imposera la loi qu'on voudra t'imposer; il

faudra t'y soumettre; il faudra fléchir le genou. Veux-tu être le maître

ou l'esclave, et l'esclave le plus malmené? Choisis. À te parler vrai,

ton procédé a été un peu leste; on n'en peut pas conclure un homme bien

épris; mais ce qui est fait est fait; et s'il est possible d'en tirer

bon parti, il n'y faut pas manquer.

--Elle a pleuré!

--Eh bien! elle a pleuré. Il vaut encore mieux qu'elle pleure que toi.

--Mais si l'on ne me rappelle pas?

--On te rappellera, te dis-je. Lorsque j'arrive, je ne parle pas plus de

toi que si tu n'existais pas. On me tourne, je me laisse tourner; enfin

on me demande si je t'ai vu; je réponds indifféremment, tantôt oui,

tantôt non; puis on parle d'autre chose; mais on ne tarde pas de revenir

à ton éclipse. Le premier mot vient, ou du père, ou de la mère, ou de la

tante, ou d'Agathe, et l'on dit: Après tous les égards que nous avons

eus pour lui! l'intérêt que nous avons tous pris à sa dernière affaire!

les amitiés que ma nièce lui a faites! les politesses dont je l'ai

comblé! tant de protestations d'attachement que nous en avons reçues! et

puis fiez-vous aux hommes!... Après cela, ouvrez votre maison à ceux qui

se présentent!... Croyez aux amis!

--Et Agathe?

--La consternation y est, c'est moi qui t'en assure.

--Et Agathe?

--Agathe me tire à l'écart, et dit: Chevalier, concevez-vous quelque

chose à votre ami? Vous m'avez assurée tant de fois que j'en étais

aimée; vous le croyiez, sans doute, et pourquoi ne l'auriez-vous pas

cru? Je le croyais bien, moi... Et puis elle s'interrompt, sa voix

s'altère, ses yeux se mouillent... Eh bien! ne voilà-t-il pas que tu en

fais autant! Je ne te dirai plus rien, cela est décidé. Je vois ce que

tu désires, mais il n'en sera rien, absolument rien. Puisque tu as fait

la sottise de te retirer sans rime ni raison, je ne veux pas que tu la

doubles en allant te jeter à leur tête. Il faut tirer parti de cet

incident pour avancer tes affaires avec Mlle Agathe; il faut qu'elle

voie qu'elle ne te tient pas si bien qu'elle ne puisse te perdre, à

moins qu'elle ne s'y prenne mieux pour te garder. Après ce que tu as

fait, en être encore à lui baiser la main! Mais là, chevalier, la main

sur la conscience, nous sommes amis; et tu peux, sans indiscrétion,

t'expliquer avec moi; vrai, tu n'en as jamais rien obtenu?

--Non.

--Tu mens, tu fais le délicat.

--Je le ferais peut-être, si j'en avais raison; mais je te jure que je

n'ai pas le bonheur de mentir.

--Cela est inconcevable, car enfin tu n'es pas maladroit. Quoi! on n'a

pas eu le moindre petit moment de faiblesse?

--Non.

--C'est qu'il sera venu, que tu ne l'auras pas aperçu, et que tu l'auras

manqué. J'ai peur que tu n'aies été un peu benêt; les gens honnêtes,

délicats et tendres comme toi, y sont sujets.

--Mais vous, chevalier, lui dis-je, que faites-vous là?

--Rien.

--Vous n'avez point eu de prétentions?

--Pardonnez-moi, s'il vous plaît, elles ont même duré assez longtemps;

mais tu es venu, tu as vu et tu as vaincu. Je me suis aperçu qu'on te

regardait beaucoup, et qu'on ne me regardait plus guère; je me le suis

tenu pour dit. Nous sommes restés bons amis; on me confie ses petites

pensées, on suit quelquefois mes conseils; et faute de mieux, j'ai

accepté le rôle de subalterne auquel tu m'as réduit.»

JACQUES.

Monsieur, deux choses: l'une, c'est que je n'ai jamais pu suivre mon

histoire sans qu'un diable ou un autre ne m'interrompît, et que la vôtre

va tout de suite. Voilà le train de la vie; l'un court à travers les

ronces sans se piquer; l'autre a beau regarder où il met le pied, il

trouve des ronces dans le plus beau chemin, et arrive au gîte écorché

tout vif.

LE MAÎTRE.

Est-ce que tu as oublié ton refrain; et le grand rouleau, et l'écriture

d'en haut?

JACQUES.

L'autre chose, c'est que je persiste dans l'idée que votre chevalier de

Saint-Ouin est un grand fripon; et qu'après avoir partagé votre argent

avec les usuriers Le Brun, Merval, Mathieu de Fourgeot ou Fourgeot de

Mathieu, la Bridoie, il cherche à vous embâter de sa maîtresse, en tout

bien et tout honneur s'entend, par-devant notaire et curé, afin de

partager encore avec vous votre femme... Ahi! la gorge!...

LE MAÎTRE.

Sais-tu ce que tu fais là? une chose très-commune et très-impertinente.

JACQUES.

J'en suis bien capable.

LE MAÎTRE.

Tu te plains d'avoir été interrompu, et tu interromps.

JACQUES.

C'est l'effet du mauvais exemple que vous m'avez donné. Une mère veut

être galante, et veut que sa fille soit sage; un père veut être

dissipateur, et veut que son fils soit économe; un maître veut...

LE MAÎTRE.

Interrompre son valet, l'interrompre tant qu'il lui plaît, et n'en pas

être interrompu.

Lecteur, est-ce que vous ne craignez pas de voir se renouveler ici la

scène de l'auberge où l'un criait: «Tu descendras»; l'autre: «Je ne

descendrai pas.» À quoi tient-il que je ne vous fasse entendre:

«J'interromprai; tu n'interrompras pas.» Il est certain que, pour peu

que j'agace Jacques ou son maître, voilà la querelle engagée; et si je

l'engage une fois, qui sait comment elle finira? Mais la vérité est que

Jacques répondit modestement à son maître: Monsieur, je ne vous

interromps pas; mais je cause avec vous, comme vous m'en avez donné la

permission.

LE MAÎTRE.

Passe; mais ce n'est pas tout.

JACQUES.

Quelle autre incongruité puis-je avoir commise?

LE MAÎTRE.

Tu vas anticipant sur le raconteur, et tu lui ôtes le plaisir qu'il

s'est promis de ta surprise; en sorte qu'ayant, par une ostentation de

sagacité très-déplacée, deviné ce qu'il avait à te dire, il ne lui reste

plus qu'à se taire, et je me tais.

JACQUES.

Ah! mon maître!

LE MAÎTRE.

Que maudits soient les gens d'esprit!

JACQUES.

D'accord; mais vous n'aurez pas la cruauté...

LE MAÎTRE.

Conviens du moins que tu le mériterais.

JACQUES.

D'accord; mais avec tout cela vous regarderez à votre montre l'heure

qu'il est, vous prendrez votre prise de tabac, votre humeur cessera, et

vous continuerez votre histoire.

LE MAÎTRE.

Ce drôle-là fait de moi tout ce qu'il veut...

Jacques le fataliste et son maître · 第 18 / 22 段