Suzon avait eu le temps de se relever; je me rajuste, me sauve, et c'est

Suzon qui m'a raconté ce qui suit. Le mari qui voit le vicaire perché

sur le fenil, se met à rire. Le vicaire lui disait: «Ris... ris... ris

bien... so... so... sot que tu es...» Le mari de lui obéir, de rire de

plus belle, et de lui demander qui est-ce qui l'a niché là.--Le vicaire:

«Met... met... mets-moi à te... te... terre.»--Le mari de rire encore,

et de lui demander comment il faut qu'il s'y prenne.--Le vicaire: «Co...

co... comme j'y... j'y... j'y... suis mon... mon... monté, a... a...

avec la fou... fou... fourche...--Par sanguienne, vous avez raison;

voyez ce que c'est que d'avoir étudié?...» Le mari prend la fourche, la

présente au vicaire; celui-ci s'enfourche comme je l'avais enfourché; le

mari lui fait faire un ou deux tours de grange au bout de l'instrument

de basse-cour, accompagnant cette promenade d'une espèce de chant en

faux-bourdon; et le vicaire criait: «Dé... dé... descends-moi, ma...

ma... maraud, me... me dé... dé... descendras... dras-tu?...» Et le mari

lui disait: «À quoi tient-il, monsieur le vicaire, que je ne vous montre

ainsi dans toutes les rues du village? On n'y aurait jamais vu une aussi

belle procession...» Cependant le vicaire en fut quitte pour la peur, et

le mari le mit à terre. Je ne sais ce qu'il dit alors au mari, car Suzon

s'était évadée; mais j'entendis: «Ma... ma... malheureux! tu... tu...

fra... fra... frappes un... un... prê... prê... prêtre; je... je...

t'e... t'e... t'ex... co... co... communie; tu... tu... se... seras

da... da... damné...» C'était le petit homme qui parlait: et c'était le

mari qui le pourchassait à coups de fourche. J'arrive avec beaucoup

d'autres; d'aussi loin que le mari m'aperçut, mettant sa fourche en

arrêt: «Approche, approche,» me dit-il.

LE MAÎTRE.

Et Suzon?

JACQUES.

Elle s'en tira.

LE MAÎTRE.

Mal?

JACQUES.

Non; les femmes s'en tirent toujours bien quand on ne les a pas

surprises en flagrant délit... De quoi riez-vous?

LE MAÎTRE.

De ce qui me fera rire, comme toi, toutes les fois que je me rappellerai

le petit prêtre au bout de la fourche du mari.

JACQUES.

Ce fut peu de temps après cette aventure, qui vint aux oreilles de mon

père et qui en rit aussi, que je m'engageai, comme je vous ai dit...

Après quelques moments de silence ou de toux de la part de Jacques,

disent les uns, ou après avoir encore ri, disent les autres, le maître

s'adressant à Jacques, lui dit: «Et l'histoire de tes amours?»--Jacques

hocha de la tête et ne répondit pas.

Comment un homme de sens, qui a des moeurs, qui se pique de philosophie,

peut-il s'amuser à débiter des contes de cette obscénité?--Premièrement,

lecteur, ce ne sont pas des contes, c'est une histoire, et je ne me sens

pas plus coupable, et peut-être moins, quand j'écris les sottises de

Jacques, que Suétone quand il nous transmet les débauches de Tibère.

Cependant vous lisez Suétone, et vous ne lui faites aucun reproche.

Pourquoi ne froncez-vous pas le sourcil à Catulle, à Martial, à Horace,

à Juvénal, à Pétrone, à La Fontaine et à tant d'autres? Pourquoi ne

dites-vous pas au stoïcien Sénèque: Quel besoin avons-nous de la crapule

de votre esclave[56] aux miroirs concaves? Pourquoi n'avez-vous de

l'indulgence que pour les morts? Si vous réfléchissiez un peu à cette

partialité, vous verriez qu'elle naît de quelque principe vicieux. Si

vous êtes innocent, vous ne me lirez pas; si vous êtes corrompu, vous me

lirez sans conséquence. Et puis, si ce que je vous dis là ne vous

satisfait pas, ouvrez la préface de Jean-Baptiste Rousseau, et vous y

trouverez mon apologie. Quel est celui d'entre vous qui osât blâmer

Voltaire d'avoir composé _la Pucelle_? Aucun. Vous avez donc deux

balances pour les actions des hommes? Mais, dites-vous, _la Pucelle_ de

Voltaire est un chef-d'oeuvre!--Tant pis, puisqu'on ne l'en lira que

davantage.--Et votre _Jacques_ n'est qu'une insipide rapsodie de faits,

les uns réels, les autres imaginés, écrits sans grâce et distribués sans

ordre.--Tant mieux, mon _Jacques_ en sera moins lu. De quelque côté que

vous vous tourniez, vous avez tort. Si mon ouvrage est bon, il vous fera

plaisir; s'il est mauvais, il ne fera point de mal. Point de livre plus

innocent qu'un mauvais livre. Je m'amuse à écrire sous des noms

empruntés les sottises que vous faites; vos sottises me font rire; mon

écrit vous donne de l'humeur. Lecteur, à vous parler franchement, je

trouve que le plus méchant de nous deux, ce n'est pas moi. Que je serais

satisfait s'il m'était aussi facile de me garantir de vos noirceurs,

qu'à vous de l'ennui ou du danger de mon ouvrage! Vilains hypocrites,

laissez-moi en repos. F..tez comme des ânes débâtés; mais permettez-moi

que je dise f..tre; je vous passe l'action, passez-moi le mot. Vous

prononcez hardiment tuer, voler, trahir, et l'autre vous ne l'oseriez

qu'entre les dents! Est-ce que moins vous exhalez de ces prétendues

impuretés en paroles, plus il vous en reste dans la pensée? Et que vous

a fait l'action génitale, si naturelle, si nécessaire et si juste, pour

en exclure le signe de vos entretiens, et pour imaginer que votre

bouche, vos yeux et vos oreilles en seraient souillés? Il est bon que

les expressions les moins usitées, les moins écrites, les mieux tues

soient les mieux sues et les plus généralement connues; aussi cela est;

aussi le mot _futuo_ n'est-il pas moins familier que le mot pain; nul

âge ne l'ignore, nul idiome n'en est privé: il a mille synonymes dans

toutes les langues, il s'imprime en chacune sans être exprimé, sans

voix, sans figure, et le sexe qui le fait le plus, a usage de le taire

le plus. Je vous entends encore, vous vous écriez: «Fi, le cynique! Fi,

l'impudent! Fi, le sophiste!...» Courage, insultez bien un auteur

estimable que vous avez sans cesse entre les mains, et dont je ne suis

ici que le traducteur. La licence de son style m'est presque un garant

de la pureté de ses moeurs; c'est Montaigne[57]. _Lasciva est nobis

pagina, vita proba._

[56] Hostius.

[57] Tout ce passage est imité de Montaigne, liv. III, ch. V. (BR.)

Jacques et son maître passèrent le reste de la journée sans desserrer

les dents. Jacques toussait, et son maître disait: «Voilà une cruelle

toux!» regardait à sa montre l'heure qu'il était sans le savoir, ouvrait

sa tabatière sans s'en douter, et prenait sa prise de tabac sans le

sentir; ce qui me le prouve, c'est qu'il faisait ces choses trois ou

quatre fois de suite et dans le même ordre. Un moment après, Jacques

toussait encore, et son maître disait: «Quelle diable de toux! Aussi tu

t'en es donné du vin de l'hôtesse jusqu'au noeud de la gorge. Hier au

soir, avec le secrétaire, tu ne t'es pas ménagé davantage; quand tu

remontas tu chancelais, tu ne savais ce que tu disais; et aujourd'hui tu

as fait dix haltes, et je gage qu'il ne te reste pas une goutte de vin

dans ta gourde?...» Puis il grommelait entre ses dents, regardait à sa

montre, et régalait ses narines.

J'ai oublié de vous dire, lecteur, que Jacques n'allait jamais sans une

gourde remplie du meilleur; elle était suspendue à l'arçon de sa selle.

À chaque fois que son maître interrompait son récit par quelque question

un peu longue, il détachait sa gourde, en buvait un coup à la régalade,

et ne la remettait à sa place que quand son maître avait cessé de

parler. J'avais encore oublié de vous dire que, dans les cas qui

demandaient de la réflexion, son premier mouvement était d'interroger sa

gourde. Fallait-il résoudre une question de morale, discuter un fait,

préférer un chemin à un autre, entamer, suivre ou abandonner une

affaire, peser les avantages ou les désavantages d'une opération de

politique, d'une spéculation de commerce ou de finance, la sagesse ou la

folie d'une loi, le sort d'une guerre, le choix d'une auberge, dans une

auberge le choix d'un appartement, dans un appartement le choix d'un

lit, son premier mot était: «Interrogeons la gourde.» Son dernier était:

«C'est l'avis de la gourde et le mien.» Lorsque le destin était muet

dans sa tête, il s'expliquait par sa gourde, c'était une espèce de

Pythie portative, silencieuse aussitôt qu'elle était vide. À Delphes, la

Pythie, ses cotillons retroussés, assise à cul nu sur le trépied,

recevait son inspiration de bas en haut; Jacques, sur son cheval, la

tête tournée vers le ciel, sa gourde débouchée et le goulot incliné vers

sa bouche, recevait son inspiration de haut en bas. Lorsque la Pythie et

Jacques prononçaient leurs oracles, ils étaient ivres tous les deux. Il

prétendait que l'Esprit-Saint était descendu sur les apôtres dans une

gourde; il appelait la Pentecôte la fête des gourdes. Il a laissé un

petit traité de toutes sortes de divinations, traité profond dans lequel

il donne la préférence à la divination de Bacbuc[58] ou par la gourde.

Il s'inscrit en faux, malgré toute la vénération qu'il lui portait,

contre le curé de Meudon qui interrogeait la dive Bacbuc par le choc de

la panse. «J'aime Rabelais, dit-il, mais j'aime mieux la vérité que

Rabelais.» Il l'appelle hérétique _Engastrimute_[59]; et il prouve par

cent raisons, meilleures les unes que les autres, que les vrais oracles

de Bacbuc ou de la gourde ne se faisaient entendre que par le goulot. Il

compte au rang des sectateurs distingués de Bacbuc, des vrais inspirés

de la gourde dans ces derniers siècles, Rabelais, La Fare, Chapelle,

Chaulieu, La Fontaine, Molière, Panard, Gallet, Vadé. Platon et

Jean-Jacques Rousseau[60], qui prônèrent le bon vin sans en boire, sont

à son avis de faux frères de la gourde. La gourde eut autrefois quelques

sanctuaires célèbres; la Pomme-de-pin[61], le Temple[62] et la

Guinguette, sanctuaires dont il écrit l'histoire séparément. Il fait la

peinture la plus magnifique de l'enthousiasme, de la chaleur, du feu

dont les Bacbuciens ou Périgourdins étaient et furent encore saisis de

nos jours, lorsque sur la fin du repas, les coudes appuyés sur la table,

la dive Bacbuc ou la gourde sacrée leur apparaissait, était déposée au

milieu d'eux, sifflait, jetait sa coiffe loin d'elle, et couvrait ses

adorateurs de son écume prophétique. Son manuscrit est décoré de deux

portraits, au bas desquels on lit: _Anacréon et Rabelais, l'un parmi les

anciens, l'autre parmi les modernes, souverains pontifes de la gourde_.

[58] _Bacbuc_, en hébreu _Bachboùch_, bouteille, ainsi appelée du bruit

qu'elle fait quand on la vide. (BR.)--Voir _Pantagruel_ plutôt que la

Bible.

[59] Le mot est écrit _engastrimeste_ dans l'édition originale,

probablement par suite d'une erreur de copiste. On dit aujourd'hui

_engastrimythe_, de [Greek: gastêr], _ventre_, et de [Greek: mythos],

_parole_.

[60] Si nous en croyons Mercier, Rousseau, au moins dans ses dernières

années, ne dédaignait pas le vin; voyez son livre: _J.-J. Rousseau,

considéré comme un des auteurs de la Révolution_. Il s'exprime en des

termes que nous voulons croire empreints de son exagération habituelle.

[61] Cabaret de Villon.

[62] Où Gallet s'était réfugié pour échapper à ses créanciers.

Et Jacques s'est servi du terme engastrimute?... Pourquoi pas, lecteur?

Le capitaine de Jacques était Bacbucien; il a pu connaître cette

expression, et Jacques, qui recueillait tout ce qu'il disait, se la

rappeler; mais la vérité, c'est que l'_Engastrimute_ est de moi, et

qu'on lit sur le texte original: _Ventriloque_.

Tout cela est fort beau, ajoutez-vous; mais les amours de Jacques?--Les

amours de Jacques, il n'y a que Jacques qui les sache; et le voilà

tourmenté d'un mal de gorge qui réduit son maître à sa montre et à sa

tabatière; indigence qui l'afflige autant que vous.--Qu'allons-nous donc

devenir?--Ma foi, je n'en sais rien. Ce serait bien ici le cas

d'interroger la dive Bacbuc ou la gourde sacrée; mais son culte tombe,

ses temples sont déserts. Ainsi qu'à la naissance de notre divin

Sauveur, les oracles du paganisme cessèrent; à la mort de Gallet[63],

les oracles de Bacbuc furent muets; aussi plus de grands poëmes, plus de

ces morceaux d'une éloquence sublime; plus de ces productions marquées

au coin de l'ivresse et du génie; tout est raisonné, compassé,

académique et plat. Ô dive Bacbuc! ô gourde sacrée! ô divinité de

Jacques! Revenez au milieu de nous!... Il me prend envie, lecteur, de

vous entretenir de la naissance de la dive Bacbuc, des prodiges qui

l'accompagnèrent et qui la suivirent, des merveilles de son règne et des

désastres de sa retraite; et si le mal de gorge de notre ami Jacques

dure, et que son maître s'opiniâtre à garder le silence, il faudra bien

que vous vous contentiez de cet épisode, que je tâcherai de pousser

jusqu'à ce que Jacques guérisse et reprenne l'histoire de ses amours...

[63] Gallet, épicier à la pointe Saint-Eustache, devenu chansonnier

célèbre, mourut en 1757 au Temple, lieu de franchise pour les débiteurs

insolvables. Comme il y recevait chaque jour des mémoires de ses

créanciers: «Me voilà, disait-il, au Temple des Mémoires.» Sa misère

n'altéra ni ses goûts ni sa gaieté; il buvait cinq à six bouteilles de

vin par jour, mais ce régime finit par le rendre hydropique. On lui fit

plusieurs fois la ponction, et il rendit 92 pintes d'eau, ce qui lui fit

dire au vicaire du Temple qui venait lui administrer l'extrême-onction:

«Ah! monsieur l'abbé, vous venez me graisser les bottes; cela est

inutile, car je m'en vais par eau.» À sa mort, Panard, son ami, son

compagnon de promenade, de spectacle et de cabaret, rencontrant

Marmontel, s'écria en pleurant: «Je l'ai perdu, je ne chanterai plus, je

ne boirai plus avec lui! il est mort... Je suis seul au monde... Vous

savez qu'il est mort au Temple? Je suis allé pleurer et gémir sur sa

tombe. Quelle tombe! Ah! monsieur! ils me l'ont mis sous une gouttière,

lui qui depuis l'âge de raison n'avait pas bu un verre d'eau.» (BR.)

Il y a ici une lacune vraiment déplorable dans la conversation de

Jacques et de son maître. Quelque jour un descendant de Nodot[64], du

président de Brosses[65], de Freinshémius[66], ou du père Brottier[67],

la remplira peut-être; et les descendants de Jacques ou de son maître,

propriétaires du manuscrit, en riront beaucoup.

[64] Qui découvrit de prétendus fragments de Pétrone.

[65] Qui essaya de restituer le texte de Salluste.

[66] Qui a ajouté des suppléments à Quinte-Curce.

[67] Traducteur de Tacite et auteur de _Mémoires_ sur plusieurs points

peu connus de l'histoire des moeurs romaines.

Il paraît que Jacques, réduit au silence par son mal de gorge, suspendit

l'histoire de ses amours; et que son maître commença l'histoire des

siennes. Ce n'est ici qu'une conjecture que je donne pour ce qu'elle

vaut. Après quelques lignes ponctuées qui annoncent la lacune, on lit:

«Rien n'est plus triste dans ce monde que d'être un sot...» Est-ce

Jacques qui profère cet apophthegme? Est-ce son maître? Ce serait le

sujet d'une longue et épineuse dissertation. Si Jacques était assez

insolent pour adresser ces mots à son maître, celui-ci était assez franc

pour se les adresser à lui-même. Quoi qu'il en soit, il est évident, il

est très-évident que c'est le maître qui continue.

LE MAÎTRE.

C'était la veille de sa fête, et je n'avais point d'argent. Le chevalier

de Saint-Ouin, mon intime ami, n'était jamais embarrassé de rien. «Tu

n'as point d'argent, me dit-il?

--Non.

--Eh bien! il n'y a qu'à en faire.

--Et tu sais comme on en fait?

--Sans doute.» Il s'habille, nous sortons, et il me conduit à travers

plusieurs rues détournées dans une petite maison obscure, où nous

montons par un petit escalier sale, à un troisième, où j'entre dans un

appartement assez spacieux et singulièrement meublé. Il y avait entre

autres choses trois commodes de front, toutes trois de formes

différentes; par derrière celle du milieu, un grand miroir à chapiteau

trop haut pour le plafond, en sorte qu'un bon demi-pied de ce miroir

était caché par la commode; sur ces commodes des marchandises de toute

espèce; deux trictracs; autour de l'appartement, des chaises assez

belles, mais pas une qui eût sa pareille; au pied d'un lit sans rideaux

une superbe duchesse[68]; contre une des fenêtres une volière sans

oiseaux, mais toute neuve; à l'autre fenêtre un lustre suspendu par un

manche à balai, et le manche à balai portant des deux bouts sur les

dossiers de deux mauvaises chaises de paille; et puis de droite et de

gauche des tableaux, les uns attachés aux murs, les autres en pile.

[68] Chaise longue.

JACQUES.

Cela sent le faiseur d'affaires d'une lieue à la ronde.

LE MAÎTRE.

Tu l'as deviné. Et voilà le chevalier et M. Le Brun (c'est le nom de

notre brocanteur et courtier d'usure) qui se précipitent dans les bras

l'un de l'autre... «Eh! c'est vous, monsieur le chevalier?

--Et oui, c'est moi, mon cher Le Brun.

--Mais que devenez-vous donc? Il y a une éternité qu'on ne vous a vu.

Les temps sont bien tristes; n'est-il pas vrai?

--Très-tristes, mon cher Le Brun. Mais il ne s'agit pas de cela;

écoutez-moi, j'aurais un mot à vous dire...»

Je m'assieds. Le chevalier et Le Brun se retirent dans un coin, et se

parlent. Je ne puis te rendre de leur conversation que quelques mots que

je surpris à la volée...

«Il est bon?

--Excellent.

--Majeur?

--Très-majeur.

--C'est le fils?

--Le fils.

--Savez-vous que nos deux dernières affaires?...

--Parlez plus bas.

--Le père?

--Riche.

--Vieux?

--Et caduc.»

Le Brun à haute voix: «Tenez, monsieur le chevalier, je ne veux plus me

mêler de rien, cela a toujours des suites fâcheuses. C'est votre ami, à

la bonne heure! Monsieur a tout à fait l'air d'un galant homme; mais...

--Mon cher Le Brun!

--Je n'ai point d'argent.

--Mais vous avez des connaissances!

--Ce sont tous des gueux, de fieffés fripons. Monsieur le chevalier,

n'êtes-vous point las de passer par ces mains-là?

--Nécessité n'a point de loi.

--La nécessité qui vous presse est une plaisante nécessité, une

bouillotte, une partie de la belle[69], quelque fille.

[69] Le jeu de la _belle_ est souvent mentionné au XVIIIe siècle. C'est

un jeu de hasard, une sorte de loterie.

--Cher ami!...

--C'est toujours moi, je suis faible comme un enfant; et puis vous, je

ne sais pas à qui vous ne feriez pas fausser un serment. Allons, sonnez

donc, afin que je sache si Fourgeot est chez lui... Non, ne sonnez pas,

Fourgeot vous mènera chez Merval.

--Pourquoi pas vous?

--Moi! j'ai juré que cet abominable Merval ne travaillerait jamais ni

pour moi ni pour mes amis. Il faudra que vous répondiez pour monsieur,

qui peut-être, qui sans doute est un honnête homme; que je réponde pour

vous à Fourgeot, et que Fourgeot réponde pour moi à Merval...»

Cependant la servante était entrée en disant: «C'est chez M. Fourgeot?»

Le Brun à sa servante: «Non, ce n'est chez personne... Monsieur le

chevalier, je ne saurais absolument, je ne saurais.»

Le chevalier l'embrasse, le caresse: «Mon cher Le Brun! mon cher

ami!...» Je m'approche, je joins mes instances à celles du chevalier:

«Monsieur Le Brun! mon cher monsieur!...»

Le Brun se laisse persuader.

La servante qui souriait de cette momerie, part, et dans un clin d'oeil

reparaît avec un petit homme boiteux, vêtu de noir, canne à la main,

bègue, le visage sec et ridé, l'oeil vif. Le chevalier se tourne de son

côté et lui dit: «Allons, monsieur Mathieu de Fourgeot, nous n'avons pas

un moment à perdre, conduisez-nous vite...»

Fourgeot, sans avoir l'air de l'écouter, déliait une petite bourse de

chamois.

Le chevalier à Fourgeot: «Vous vous moquez, cela nous regarde...» Je

m'approche, je tire un petit écu que je glisse au chevalier qui le donne

à la servante en lui passant la main sous le menton. Cependant Le Brun

disait à Fourgeot: «Je vous le défends; ne conduisez point là ces

messieurs.

FOURGEOT.

Monsieur Le Brun, pourquoi donc?

LE BRUN.

C'est un fripon, c'est un gueux.

FOURGEOT.

Je sais bien que M. de Merval... mais à tout péché miséricorde; et puis,

je ne connais que lui qui ait de l'argent pour le moment.

LE BRUN.

Monsieur Fourgeot, faites comme il vous plaira; messieurs, je m'en lave

les mains.

FOURGEOT, à Le Brun.

Monsieur Le Brun, est-ce que vous ne venez pas avec nous?

LE BRUN.

Moi! Dieu m'en préserve. C'est un infâme que je ne reverrai de ma vie.

FOURGEOT.

Mais, sans vous, nous ne finirons rien.

LE CHEVALIER.

Il est vrai. Allons, mon cher Le Brun, il s'agit de me servir, il s'agit

d'obliger un galant homme qui est dans la presse; vous ne me refuserez

pas; vous viendrez.

LE BRUN.

Aller chez un Merval! moi! moi!

LE CHEVALIER.

Oui, vous, vous viendrez pour moi...»

À force de sollicitations Le Brun se laisse entraîner, et nous voilà,

lui Le Brun, le chevalier, Mathieu de Fourgeot, en chemin, le chevalier

frappant amicalement dans la main de Le Brun et me disant: «C'est le

meilleur homme, l'homme du monde le plus officieux, la meilleure

connaissance...

LE BRUN.

Je crois que M. le chevalier me ferait faire de la fausse monnaie.»

Nous voilà chez Merval.

JACQUES.

Mathieu de Fourgeot...

LE MAÎTRE.

Eh bien! qu'en veux-tu dire?

JACQUES.

Mathieu de Fourgeot... Je veux dire que M. le chevalier de Saint-Ouin

connaît ces gens-là par nom et surnom: et que c'est un gueux,

d'intelligence avec toute cette canaille-là.

LE MAÎTRE.

Tu pourrais bien avoir raison... Il est impossible de connaître un homme

plus doux, plus civil, plus honnête, plus poli, plus humain, plus

compatissant, plus désintéressé que M. de Merval. Mon âge de majorité et

ma solvabilité bien constatée, M. de Merval prit un air tout à fait

affectueux et triste et nous dit avec le ton de la componction qu'il

était au désespoir; qu'il avait été dans cette même matinée obligé de

secourir un de ses amis pressé des besoins les plus urgents, et qu'il

était tout à fait à sec. Puis s'adressant à moi, il ajouta: «Monsieur,

n'ayez point de regret de ne pas être venu plus tôt; j'aurais été

affligé de vous refuser, mais je l'aurais fait: l'amitié passe avant

tout...»

Nous voilà tous bien ébahis; voilà le chevalier, Le Brun même et

Fourgeot aux genoux de Merval, et M. de Merval qui leur disait:

«Messieurs, vous me connaissez tous; j'aime à obliger et tâche de ne pas

gâter les services que je rends en les faisant solliciter: mais, foi

d'homme d'honneur, il n'y a pas quatre louis dans la maison...»

Moi, je ressemblais, au milieu de ces gens-là, à un patient qui a

entendu sa sentence. Je disais au chevalier: «Chevalier, allons-nous-en,

puisque ces messieurs ne peuvent rien...» Et le chevalier me tirant à

l'écart: «Tu n'y penses pas, c'est la veille de sa fête. Je l'ai

prévenue, je t'en avertis; et elle s'attend à une galanterie de ta part.

Tu la connais: ce n'est pas qu'elle soit intéressée; mais elle est comme

toutes les autres, qui n'aiment pas à être trompées dans leur attente.

Elle s'en sera déjà vantée à son père, à sa mère, à ses tantes, à ses

amies; et, après cela, n'avoir rien à leur montrer, cela est

mortifiant...» Et puis le voilà revenu à Merval, et le pressant plus

vivement encore. Merval, après s'être bien fait tirailler, dit: «J'ai la

plus sotte âme du monde; je ne saurais voir les gens en peine. Je rêve;

et il me vient une idée.

LE CHEVALIER.

Et quelle idée?

MERVAL.

Pourquoi ne prendriez-vous pas des marchandises?

LE CHEVALIER.

En avez-vous?

MERVAL.

Non; mais je connais une femme qui vous en fournira; une brave femme,

une honnête femme.

LE BRUN.

Oui, mais qui nous fournira des guenilles, qu'elle nous vendra au poids

de l'or, et dont nous ne retirerons rien.

MERVAL.

Point du tout, ce seront de très-belles étoffes, des bijoux en or et en

argent, des soieries de toute espèce, des perles, quelques pierreries;

il y aura très-peu de chose à perdre sur ces effets. C'est une bonne

créature à se contenter de peu, pourvu qu'elle ait ses sûretés; ce sont

des marchandises d'affaires qui lui reviennent à très-bon prix. Au

reste, voyez-les, la vue ne vous en coûtera rien...»

Jacques le fataliste et son maître · 第 17 / 22 段