Je monte, je me déshabille, je lève la couverture et les draps, je tâte

partout, point de Justine. Cependant Bigre, mon parrain, disait: «Les

enfants! les maudits enfants! n'en voilà-t-il pas encore un qui désole

son père?» Justine n'étant pas dans le lit, je me doutai qu'elle était

dessous. Le bouge était tout à fait obscur. Je me baisse, je promène mes

mains, je rencontre un de ses bras, je la saisis, je la tire à moi; elle

sort de dessous la couchette en tremblant. Je l'embrasse, je la rassure,

je lui fais signe de se coucher. Elle joint ses deux mains, elle se

jette à mes pieds, elle serre mes genoux. Je n'aurais peut-être pas

résisté à cette scène muette, si le jour l'eût éclairée; mais lorsque

les ténèbres ne rendent pas timide, elles rendent entreprenant.

D'ailleurs j'avais ses anciens mépris sur le coeur. Pour toute réponse

je la poussai vers l'escalier qui conduisait à la boutique. Elle en

poussa un cri de frayeur. Bigre qui l'entendit, dit: «Il rêve...»

Justine s'évanouit; ses genoux se dérobent sous elle; dans son délire

elle disait d'une voix étouffée: «Il va venir... il vient... je

l'entends qui monte... je suis perdue!... Non, non, lui

répondis-je d'une voix étouffée, remettez-vous, taisez-vous, et

couchez-vous...» Elle persiste dans son refus; je tiens ferme: elle se

résigne: et nous voilà l'un à côté de l'autre.

LE MAÎTRE.

Traître! scélérat! sais-tu quel crime tu vas commettre? Tu vas violer

cette fille, sinon par la force, du moins par la terreur. Poursuivi au

tribunal des lois, tu en éprouverais toute la rigueur réservée aux

ravisseurs.

JACQUES.

Je ne sais si je la violai, mais je sais bien que je ne lui fis pas de

mal, et qu'elle ne m'en fit point. D'abord en détournant sa bouche de

mes baisers, elle l'approcha de mon oreille et me dit tout bas: «Non,

non, Jacques, non...» À ce mot, je fais semblant de sortir du lit, et de

m'avancer vers l'escalier. Elle me retint, et me dit encore à l'oreille:

«Je ne vous aurais jamais cru si méchant; je vois qu'il ne faut attendre

de vous aucune pitié; mais du moins, promettez-moi, jurez-moi...

--Quoi?

--Que Bigre n'en saura rien.»

LE MAÎTRE.

Tu promis, tu juras, et tout alla fort bien.

JACQUES.

Et puis très-bien encore.

LE MAÎTRE.

Et puis encore très-bien?

JACQUES.

C'est précisément comme si vous y aviez été. Cependant, Bigre mon ami,

impatient, soucieux et las de rôder autour de la maison sans me

rencontrer, rentre chez son père, qui lui dit avec humeur: «Tu as été

bien longtemps pour rien...» Bigre lui répondit avec plus d'humeur

encore: «Est-ce qu'il n'a pas fallu allégir par les deux bouts ce diable

d'essieu qui s'est trouvé trop gros.

--Je t'en avais averti; mais tu n'en veux jamais faire qu'à ta tête.

--C'est qu'il est plus aisé d'en ôter que d'en remettre.

--Prends cette jante, et va la finir à la porte.

--Pourquoi à la porte?

--C'est que le bruit de l'outil réveillerait Jacques ton ami.

--Jacques!...

--Oui, Jacques, il est là-haut sur la soupente, qui repose. Ah! que les

pères sont à plaindre; si ce n'est d'une chose, c'est d'une autre! Eh

bien! te remueras-tu? Tandis que tu restes là comme un imbécile, la tête

baissée, la bouche béante, et les bras pendants, la besogne ne se fait

pas...» Bigre mon ami, furieux, s'élance vers l'escalier; Bigre mon

parrain le retient en lui disant: «Où vas-tu? laisse dormir ce pauvre

diable, qui est excédé de fatigue. À sa place, serais-tu bien aise qu'on

troublât ton repos?»

LE MAÎTRE.

Et Justine entendait encore tout cela?

JACQUES.

Comme vous m'entendez.

LE MAÎTRE.

Et que faisais-tu?

JACQUES.

Je riais.

LE MAÎTRE.

Et Justine?

JACQUES.

Elle avait arraché sa cornette; elle se tirait par les cheveux; elle

levait les yeux au ciel, du moins je le présume; elle se tordait les

bras.

LE MAÎTRE.

Jacques, vous êtes un barbare; vous avez un coeur de bronze.

JACQUES.

Non, monsieur, non, j'ai de la sensibilité; mais je la réserve pour une

meilleure occasion. Les dissipateurs de cette richesse en ont tant

prodigué lorsqu'il en fallait être économe, qu'ils ne s'en trouvent plus

quand il faudrait en être prodigue... Cependant je m'habille, et je

descends. Bigre le père me dit: «Tu avais besoin de cela, cela t'a bien

fait; quand tu es venu, tu avais l'air d'un déterré; et te voilà vermeil

et frais comme l'enfant qui vient de téter. Le sommeil est une bonne

chose!... Bigre, descends à la cave, et apporte une bouteille, afin que

nous déjeunions. À présent, filleul, tu déjeuneras

volontiers?--Très-volontiers...» La bouteille est arrivée et placée sur

l'établi; nous sommes debout autour. Bigre le père remplit son verre et

le mien, Bigre le fils, en écartant le sien, dit d'un ton farouche:

«Pour moi, je ne suis pas altéré de si matin.

--Tu ne veux pas boire?

--Non.

--Ah! je sais ce que c'est; tiens, filleul, il y a de la Justine là

dedans; il aura passé chez elle, ou il ne l'aura pas trouvée, ou il

l'aura surprise avec un autre; cette bouderie contre la bouteille n'est

pas naturelle: c'est ce que je te dis.

MOI.

Mais vous pourriez bien avoir deviné juste.

BIGRE LE FILS.

Jacques, trêve de plaisanteries, placées ou déplacées, je ne les aime

pas.

BIGRE LE PÈRE.

Puisqu'il ne veut pas boire, il ne faut pas que cela nous en empêche. À

ta santé, filleul.

MOI.

À la vôtre, parrain; Bigre, mon ami, bois avec nous. Tu te chagrines

trop pour peu de chose.

BIGRE LE FILS.

Je vous ai déjà dit que je ne buvais pas.

MOI.

Eh bien! si ton père a rencontré, que diable, tu la reverras, vous vous

expliquerez, et tu conviendras que tu as tort.

BIGRE LE PÈRE.

Eh! laisse-le faire; n'est-il pas juste que cette créature le châtie de

la peine qu'il me cause? Çà, encore un coup, et venons à ton affaire. Je

conçois qu'il faut que je te mène chez ton père; mais que veux-tu que je

lui dise?

MOI.

Tout ce que vous voudrez, tout ce que vous lui avez entendu dire cent

fois lorsqu'il vous a ramené votre fils.

BIGRE LE PÈRE.

Allons...»

Il sort, je le suis, nous arrivons à la porte de la maison; je le laisse

entrer seul. Curieux de la conversation de Bigre le père et du mien, je

me cache dans un recoin, derrière une cloison, d'où je ne perdis pas un

mot.

BIGRE LE PÈRE.

«Allons, compère, il faut encore lui pardonner cette fois.

--Lui pardonner, et de quoi?

--Tu fais l'ignorant.

--Je ne le fais point, je le suis.

--Tu es fâché, et tu as raison de l'être.

--Je ne suis point fâché.

--Tu l'es, te dis-je.

--Si tu veux que je le sois, je ne demande pas mieux; mais que je sache

auparavant la sottise qu'il a faite.

--D'accord, trois fois, quatre fois; mais ce n'est pas coutume. On se

trouve une bande de jeunes garçons et de jeunes filles; on boit, on rit,

on danse; les heures se passent vite; et cependant la porte de la maison

se ferme...»

Bigre, en baissant la voix, ajouta: «Ils ne nous entendent pas; mais, de

bonne foi, est-ce que nous avons été plus sages qu'eux à leur âge?

Sais-tu qui sont les mauvais pères? ce sont ceux qui ont oublié les

fautes de leur jeunesse. Dis-moi, est-ce que nous n'avons jamais

découché?

--Et toi, Bigre, mon compère, dis-moi, est-ce que nous n'avons jamais

pris d'attachement qui déplaisait à nos parents?

--Aussi je crie plus haut que je ne souffre. Fais de même.

--Mais Jacques n'a point découché, du moins cette nuit, j'en suis sûr.

--Eh bien! si ce n'est pas celle-ci, c'est une autre. Tant y a que tu

n'en veux point à ton garçon?

--Non.

--Et quand je serai parti tu ne le maltraiteras pas?

--Aucunement.

--Tu m'en donnes ta parole?

--Je te la donne.

--Ta parole d'honneur?

--Ma parole d'honneur.

--Tout est dit, et je m'en retourne...»

Comme mon parrain Bigre était sur le seuil, mon père, lui frappant

doucement sur l'épaule, lui disait: Bigre, mon ami, il y a ici quelque

anguille sous roche; ton garçon et le mien sont deux futés matois; et je

crains bien qu'ils ne nous en aient donné d'une à garder aujourd'hui;

mais avec le temps cela se découvrira. Adieu, compère.

LE MAÎTRE.

Et quelle fut la fin de l'aventure entre Bigre ton ami et Justine?

JACQUES.

Comme elle devait être. Il se fâcha, elle se fâcha plus fort que lui;

elle pleura, il s'attendrit; elle lui jura que j'étais le meilleur ami

qu'il eût; je lui jurai qu'elle était la plus honnête fille du village.

Il nous crut, nous demanda pardon, nous en aima et nous en estima

davantage tous deux. Et voilà le commencement, le milieu et la fin de la

perte de mon pucelage. À présent, monsieur, je voudrais bien que vous

m'apprissiez le but moral de cette impertinente histoire.

LE MAÎTRE.

À mieux connaître les femmes.

JACQUES.

Et vous aviez besoin de cette leçon?

LE MAÎTRE.

À mieux connaître les amis.

JACQUES.

Et vous avez jamais cru qu'il y en eût un seul qui tînt rigueur à votre

femme ou à votre fille, si elle s'était proposé sa défaite?

LE MAÎTRE.

À mieux connaître les pères et les enfants.

JACQUES.

Allez, monsieur, ils ont été de tout temps, et seront à jamais,

alternativement dupes les uns des autres.

LE MAÎTRE.

Ce que tu dis là sont autant de vérités éternelles, mais sur lesquelles

on ne saurait trop insister. Quel que soit le récit que tu m'as promis

après celui-ci, sois sûr qu'il ne sera vide d'instruction que pour un

sot; et continue.

Lecteur, il me vient un scrupule, c'est d'avoir fait honneur à Jacques

ou à son maître de quelques réflexions qui vous appartiennent de droit;

si cela est, vous pouvez les reprendre sans qu'ils s'en formalisent.

J'ai cru m'apercevoir que le mot _Bigre_ vous déplaisait. Je voudrais

bien savoir pourquoi. C'est le vrai nom de la famille de mon charron;

les extraits baptistaires, extraits mortuaires, contrats de mariage en

sont signés Bigre. Les descendants de Bigre qui occupent aujourd'hui la

boutique, s'appellent Bigre. Quand leurs enfants, qui sont jolis,

passent dans la rue, on dit: «Voilà les petits Bigres.» Quand vous

prononcez le nom de _Boule_[54], vous vous rappelez le plus grand

ébéniste que vous ayez eu. On ne prononce point encore dans la contrée

de Bigre, le nom de Bigre sans se rappeler le plus grand charron dont on

ait mémoire. Le Bigre, dont on lit le nom à la fin de tous les livres

d'offices pieux du commencement de ce siècle, fut un de ses parents. Si

jamais un arrière-neveu de Bigre se signale par quelque grande action,

le nom personnel de Bigre ne sera pas moins imposant pour vous que celui

de César ou de Condé. C'est qu'il y a Bigre et Bigre, comme Guillaume et

Guillaume. Si je dis Guillaume tout court, ce ne sera ni le conquérant

de la Grande-Bretagne, ni le marchand de drap de l'_Avocat Patelin_; le

nom de Guillaume tout court ne sera ni héroïque ni bourgeois: ainsi de

Bigre. Bigre tout court n'est ni le fameux charron, ni quelqu'un de ses

plats ancêtres ou de ses plats descendants. En bonne foi, un nom

personnel peut-il être de bon ou de mauvais goût? Les rues sont pleines

de mâtins qui s'appellent Pompée. Défaites-vous donc de votre fausse

délicatesse, ou j'en userai avec vous comme milord Chatham[55] avec les

membres du parlement; il leur dit: «Sucre, Sucre, Sucre; qu'est-ce

qu'il y a de ridicule là dedans?...» Et moi, je vous dirai: «Bigre,

Bigre, Bigre; pourquoi ne s'appellerait-on pas Bigre?» C'est, comme le

disait un officier à son général le grand Condé, qu'il y a un fier

Bigre, comme Bigre le charron; un bon Bigre, comme vous et moi; de plats

Bigres, comme une infinité d'autres.

[54] Boule (André-Charles), né en 1642, mort à Paris en 1732, est le

sujet d'une très-intéressante notice de M. Ch. Asselineau. Paris,

Rouquette, 1871, in-8º.

[55] Pitt (William), comte de Chatham, né en 1708, mort le 11 mai 1778,

fut le père de William Pitt, ministre de George III. (BR.)

JACQUES.

C'était un jour de noces; frère Jean avait marié la fille d'un de ses

voisins. J'étais garçon de fête. On m'avait placé à table entre les deux

goguenards de la paroisse; j'avais l'air d'un grand nigaud, quoique je

ne le fusse pas tant qu'ils le croyaient. Ils me firent quelques

questions sur la nuit de la mariée; j'y répondis assez bêtement, et les

voilà qui éclatent de rire, et les femmes de ces deux plaisants à crier

de l'autre bout: «Qu'est-ce qu'il y a donc? vous êtes bien joyeux

là-bas?--C'est que c'est par trop drôle, répondit un de nos maris à sa

femme; je te conterai cela ce soir.» L'autre, qui n'était pas moins

curieuse, fit la même question à son mari, qui lui fit la même réponse.

Le repas continue, et les questions et mes balourdises, et les éclats de

rire et la surprise des femmes. Après le repas, la danse; après la

danse, le coucher des époux, le don de la jarretière, moi dans mon lit,

et mes goguenards dans les leurs, racontant à leurs femmes la chose

incompréhensible, incroyable, c'est qu'à vingt-deux ans, grand et

vigoureux comme je l'étais, assez bien de figure, alerte et point sot,

j'étais aussi neuf, mais aussi neuf qu'au sortir du ventre de ma mère,

et les deux femmes de s'en émerveiller ainsi que leurs maris. Mais, dès

le lendemain, Suzanne me fit signe et me dit: «Jacques, n'as-tu rien à

faire?

--Non, voisine; qu'est-ce qu'il y a pour votre service?

--Je voudrais... je voudrais...» et en disant je voudrais, elle me

serrait la main et me regardait si singulièrement; «je voudrais que tu

prisses notre serpe et que tu vinsses dans la commune m'aider à couper

deux ou trois bourrées, car c'est une besogne trop forte pour moi seule.

--Très-volontiers, madame Suzanne...»

Je prends la serpe, et nous allons. Chemin faisant, Suzanne se laissait

tomber la tête sur mon épaule, me prenait le menton, me tirait les

oreilles, me pinçait les côtés. Nous arrivons. L'endroit était en

pente. Suzanne se couche à terre tout de son long à la place la plus

élevée, les pieds éloignés l'un de l'autre et les bras passés par-dessus

la tête. J'étais au-dessous d'elle, jouant de la serpe sur le taillis,

et Suzanne repliait ses jambes, approchant ses talons de ses fesses; ses

genoux élevés rendaient ses jupons fort courts, et je jouais toujours de

la serpe sur le taillis, ne regardant guère où je frappais et frappant

souvent à côté. Enfin, Suzanne me dit: «Jacques, est-ce que tu ne

finiras pas bientôt?

--Quand vous voudrez, madame Suzanne.

--Est-ce que tu ne vois pas, dit-elle à demi-voix, que je veux que tu

finisses?...» Je finis donc, je repris haleine, et je finis encore; et

Suzanne...

LE MAÎTRE.

T'ôtait ton pucelage que tu n'avais pas?

JACQUES.

Il est vrai; mais Suzanne ne s'y méprit pas, et de sourire et de me

dire: «Tu en as donné d'une bonne à garder à notre homme; et tu es un

fripon.

--Que voulez-vous dire, madame Suzanne?

--Rien, rien; tu m'entends de reste. Trompe-moi encore quelquefois de

même, et je te le pardonne...» Je reliai ses bourrées, je les pris sur

mon dos; et nous revînmes, elle à sa maison, moi à la nôtre.

LE MAÎTRE.

Sans faire une pause en chemin?

JACQUES.

Non.

LE MAÎTRE.

Il n'y avait donc pas loin de la commune au village?

JACQUES.

Pas plus loin que du village à la commune.

LE MAÎTRE.

Elle ne valait que cela?

JACQUES.

Elle valait peut-être davantage pour un autre, pour un autre jour:

chaque moment a son prix.

À quelque temps de là, dame Marguerite, c'était la femme de notre autre

goguenard, avait du grain à faire moudre et n'avait pas le temps d'aller

au moulin; elle vint demander à mon père un de ses garçons qui y allât

pour elle. Comme j'étais le plus grand, elle ne doutait pas que le choix

de mon père ne tombât sur moi, ce qui ne manqua pas d'arriver. Dame

Marguerite sort; je la suis; je charge le sac sur son âne et je le

conduis seul au moulin. Voilà son grain moulu, et nous nous en

revenions, l'âne et moi, assez tristes, car je pensais que j'en serais

pour ma corvée. Je me trompais. Il y avait entre le village et le moulin

un petit bois à passer; ce fut là que je trouvai dame Marguerite assise

au bord de la voie. Le jour commençait à tomber. «Jacques, me dit-elle,

enfin te voilà! Sais-tu qu'il y a plus d'une mortelle heure que je

t'attends?...»

Lecteur, vous êtes aussi trop pointilleux. D'accord, la mortelle heure

est des dames de la ville; et la grande heure, de dame Marguerite.

JACQUES.

C'est que l'eau était basse, que le moulin allait lentement, que le

meunier était ivre et que, quelque diligence que j'aie faite, je n'ai pu

revenir plus tôt.

MARGUERITE.

Assieds-toi là, et jasons un peu.

JACQUES.

Dame Marguerite, je le veux bien...

Me voilà assis à côté d'elle pour jaser, et cependant nous gardions le

silence tous deux. Je lui dis donc: Mais, dame Marguerite, vous ne me

dites mot, et nous ne jasons pas.

MARGUERITE.

C'est que je rêve à ce que mon mari m'a dit de toi.

JACQUES.

Ne croyez rien de ce que votre mari vous a dit; c'est un gausseur.

MARGUERITE.

Il m'a assuré que tu n'as jamais été amoureux.

JACQUES.

Oh! pour cela il a dit vrai.

MARGUERITE.

Quoi! jamais de ta vie?

JACQUES.

De ma vie.

MARGUERITE.

Comment! à ton âge, tu ne saurais pas ce que c'est qu'une femme?

JACQUES.

Pardonnez-moi, dame Marguerite.

MARGUERITE.

Et qu'est-ce que c'est qu'une femme?

JACQUES.

Une femme?

MARGUERITE.

Oui, une femme.

JACQUES.

Attendez... C'est un homme qui a un cotillon, une cornette et de gros

tétons.

LE MAÎTRE.

Ah! scélérat!

JACQUES.

L'autre ne s'y était pas trompée; et je voulais que celle-ci s'y

trompât. À ma réponse, dame Marguerite fit des éclats de rire qui ne

finissaient point; et moi, tout ébahi, je lui demandai ce qu'elle avait

tant à rire. Dame Marguerite me dit qu'elle riait de ma simplicité.

«Comment! grand comme tu es, vrai, tu n'en saurais pas davantage?

--Non, dame Marguerite.»

Là-dessus dame Marguerite se tut, et moi aussi. Mais, dame Marguerite,

lui dis-je encore, nous nous sommes assis pour jaser et voilà que vous

ne dites mot et que nous ne jasons pas. Dame Marguerite, qu'avez-vous?

vous rêvez.

MARGUERITE.

Oui, je rêve... je rêve... je rêve...

En prononçant ces je rêve, sa poitrine s'élevait, sa voix

s'affaiblissait, ses membres tremblaient, ses yeux s'étaient fermés, sa

bouche était entr'ouverte; elle poussa un profond soupir; elle

défaillit, et je fis semblant de croire qu'elle était morte, et me mis

à crier du ton de l'effroi: Dame Marguerite! dame Marguerite! parlez-moi

donc; dame Marguerite, est-ce que vous vous trouvez mal?

MARGUERITE.

Non, mon enfant; laisse-moi un moment en repos... Je ne sais ce qui m'a

pris... Cela m'est venu subitement.

LE MAÎTRE.

Elle mentait.

JACQUES.

Oui, elle mentait.

MARGUERITE.

C'est que je rêvais.

JACQUES.

Rêvez-vous comme cela la nuit à côté de votre mari?

MARGUERITE.

Quelquefois.

JACQUES.

Cela doit l'effrayer.

MARGUERITE.

Il y est fait...

Marguerite revint peu à peu de sa défaillance, et dit: Je rêvais qu'à la

noce, il y a huit jours, notre homme et celui de la Suzanne se sont

moqués de toi; cela m'a fait pitié, et je me suis trouvée toute je ne

sais comment.

JACQUES.

Vous êtes trop bonne.

MARGUERITE.

Je n'aime pas qu'on se moque. Je rêvais qu'à la première occasion ils

recommenceraient de plus belle, et que cela me fâcherait encore.

JACQUES.

Mais il ne tiendrait qu'à vous que cela n'arrivât plus.

MARGUERITE.

Et comment?

JACQUES.

En m'apprenant...

MARGUERITE.

Et quoi?

JACQUES.

Ce que j'ignore, et ce qui faisait tant rire votre homme et celui de la

Suzanne, qui ne riraient plus.

MARGUERITE.

Oh! non, non. Je sais bien que tu es un bon garçon, et que tu ne le

dirais à personne; mais je n'oserais.

JACQUES.

Et pourquoi?

MARGUERITE.

C'est que je n'oserais.

JACQUES.

Ah! dame Marguerite, apprenez-moi, je vous prie, je vous en aurai la

plus grande obligation, apprenez-moi... En la suppliant ainsi, je lui

serrais les mains et elle me les serrait aussi; je lui baisais les yeux,

et elle me baisait la bouche. Cependant il faisait tout à fait nuit. Je

lui dis donc: Je vois bien, dame Marguerite, que vous ne me voulez pas

assez de bien pour m'apprendre; j'en suis tout à fait chagrin. Allons,

levons-nous; retournons-nous-en... Dame Marguerite se tut; elle reprit

une de mes mains, je ne sais où elle la conduisit, mais le fait est que

je m'écriai: «Il n'y a rien! il n'y a rien!»

LE MAÎTRE.

Scélérat! double scélérat!

JACQUES.

Le fait est qu'elle était fort déshabillée, et que je l'étais beaucoup

aussi. Le fait est que j'avais toujours la main où il n'y avait rien

chez elle, et qu'elle avait placé sa main où cela n'était pas tout à

fait de même chez moi. Le fait est que je me trouvai sous elle et par

conséquent elle sur moi. Le fait est que, ne la soulageant d'aucune

fatigue, il fallait bien qu'elle la prît tout entière. Le fait est

qu'elle se livrait à mon instruction de si bon coeur, qu'il vint un

instant où je crus qu'elle en mourrait. Le fait est qu'aussi troublé

qu'elle, et ne sachant ce que je disais, je m'écriai: «Ah! dame Suzanne,

que vous me faites aise!»

LE MAÎTRE.

Tu veux dire dame Marguerite.

JACQUES.

Non, non. Le fait est que je pris un nom pour un autre; et qu'au lieu de

dire dame Marguerite, je dis dame Suzon. Le fait est que j'avouai à

dame Marguerite que ce qu'elle croyait m'apprendre ce jour-là, dame

Suzon me l'avait appris, un peu diversement, à la vérité, il y avait

trois ou quatre jours. Le fait est qu'elle me dit: «Quoi! c'est Suzon et

non pas moi?...» Le fait est que je lui répondis: «Ce n'est ni l'une ni

l'autre.» Le fait est que, tout en se moquant d'elle-même, de Suzon, des

deux maris, et qu'en me disant de petites injures, je me trouvai sur

elle, et par conséquent elle sous moi, et qu'en m'avouant que cela lui

avait fait bien du plaisir, mais pas autant que de l'autre manière, elle

se retrouva sur moi, et par conséquent moi sous elle. Le fait est

qu'après quelque temps de repos et de silence, je ne me trouvai ni elle

dessous, ni moi dessus, ni elle dessus, ni moi dessous; car nous étions

l'un et l'autre sur le côté; qu'elle avait la tête penchée en devant et

les deux fesses collées contre mes deux cuisses. Le fait est que, si

j'avais été moins savant, la bonne dame Marguerite m'aurait appris tout

ce qu'on peut apprendre. Le fait est que nous eûmes bien de la peine à

regagner le village. Le fait est que mon mal de gorge est fort augmenté,

et qu'il n'y a pas d'apparence que je puisse parler de quinze jours.

LE MAÎTRE.

Et tu n'as pas revu ces femmes?

JACQUES.

Pardonnez-moi, plus d'une fois.

LE MAÎTRE.

Toutes deux?

JACQUES.

Toutes deux.

LE MAÎTRE.

Elles ne se sont pas brouillées?

JACQUES.

Utiles l'une à l'autre, elles s'en sont aimées davantage.

LE MAÎTRE.

Les nôtres en auraient bien fait autant, mais chacune avec son chacun...

Tu ris.

JACQUES.

Toutes les fois que je me rappelle le petit homme criant, jurant,

écumant, se débattant de la tête, des pieds, des mains, de tout le

corps, et prêt à se jeter du haut du fenil en bas, au hasard de se tuer,

je ne saurais m'empêcher d'en rire.

LE MAÎTRE.

Et ce petit homme, qui est-il? Le mari de la dame Suzon?

JACQUES.

Non.

LE MAÎTRE.

Le mari de la dame Marguerite?

JACQUES.

Non... Toujours le même: il en a, pour tant qu'il vivra.

LE MAÎTRE.

Qui est-il donc?

Jacques ne répondit point à cette question, et le maître ajouta:

Dis-moi seulement qui était le petit homme.

JACQUES.

Un jour un enfant, assis au pied du comptoir d'une lingère, criait de

toute sa force. La marchande importunée de ses cris, lui dit: «Mon ami,

pourquoi criez-vous?

--C'est qu'ils veulent me faire dire A.

--Et pourquoi ne voulez-vous pas dire A?

--C'est que je n'aurai pas si tôt dit A, qu'ils voudront me faire dire

B...»

C'est que je ne vous aurai pas si tôt dit le nom du petit homme, qu'il

faudra que je vous dise le reste.

LE MAÎTRE.

Peut-être.

JACQUES.

Cela est sûr.

LE MAÎTRE.

Allons, mon ami Jacques, nomme-moi le petit homme. Tu t'en meurs

d'envie, n'est-ce pas? Satisfais-toi.

JACQUES.

C'était une espèce de nain, bossu, crochu, bègue, borgne, jaloux,

paillard, amoureux et peut-être aimé de Suzon. C'était le vicaire du

village.

Jacques ressemblait à l'enfant de la lingère comme deux gouttes d'eau,

avec cette différence que, depuis son mal de gorge, on avait de la

peine à lui faire dire A, mais une fois en train, il allait de lui-même

jusqu'à la fin de l'alphabet.

J'étais dans la grange de Suzon, seul avec elle.

LE MAÎTRE.

Et tu n'y étais pas pour rien?

JACQUES.

Non. Lorsque le vicaire arrive, il prend de l'humeur, il gronde, il

demande impérieusement à Suzon ce qu'elle faisait en tête-à-tête avec le

plus débauché des garçons du village, dans l'endroit le plus reculé de

la chaumière.

LE MAÎTRE.

Tu avais déjà de la réputation, à ce que je vois.

JACQUES.

Et assez bien méritée. Il était vraiment fâché; à ce propos il en ajouta

d'autres encore moins obligeants. Je me fâche de mon côté. D'injure en

injure nous en venons aux mains. Je saisis une fourche, je la lui passe

entre les jambes, fourchon d'ici, fourchon de là, et le lance sur le

fenil, ni plus ni moins, comme une botte de paille.

LE MAÎTRE.

Et ce fenil était haut?

JACQUES.

De dix pieds au moins, et le petit homme n'en serait pas descendu sans

se rompre le cou.

LE MAÎTRE.

Après?

JACQUES.

Après, j'écarte le fichu de Suzon, je lui prends la gorge, je la

caresse; elle se défend comme cela. Il y avait là un bât d'âne dont la

commodité nous était connue; je la pousse sur ce bât.

LE MAÎTRE.

Tu relèves ses jupons?

JACQUES.

Je relève ses jupons.

LE MAÎTRE.

Et le vicaire voyait cela?

JACQUES.

Comme je vous vois.

LE MAÎTRE.

Et il se taisait?

JACQUES.

Non pas, s'il vous plaît. Ne se contenant plus de rage, il se mit à

crier: «Au meu... meu... meurtre! au feu... feu... feu!... au vo... au

vo... au voleur!...» Et voilà le mari que nous croyions loin qui

accourt.

LE MAÎTRE.

J'en suis fâché: je n'aime pas les prêtres.

JACQUES.

Et vous auriez été enchanté que sous les yeux de celui-ci...

LE MAÎTRE.

J'en conviens.

JACQUES.

Jacques le fataliste et son maître · 第 16 / 22 段