Richard et son compagnon, dès la pointe du jour, étaient à vingt lieues
de Paris, sous la conduite d'un exempt qui les remit dans la maison
professe. Il était aussi porteur d'une lettre qui enjoignait au général
de cesser de pareilles menées, et d'imposer la peine claustrale à nos
deux religieux.
Cette aventure jeta la consternation parmi les ennemis d'Hudson; il n'y
avait pas un moine dans sa maison que son regard ne fît trembler.
Quelques mois après il fut pourvu d'une riche abbaye. Le général en
conçut un dépit mortel. Il était vieux, et il y avait tout à craindre
que l'abbé Hudson ne lui succédât. Il aimait tendrement Richard. «Mon
pauvre ami, lui dit-il un jour, que deviendrais-tu si tu tombais sous
l'autorité du scélérat Hudson? J'en suis effrayé. Tu n'es point engagé;
si tu m'en croyais, tu quitterais l'habit...» Richard suivit ce conseil,
et revint dans la maison paternelle, qui n'était pas éloignée de
l'abbaye possédée par Hudson.
Hudson et Richard fréquentant les mêmes maisons, il était impossible
qu'ils ne se rencontrassent pas, et en effet ils se rencontrèrent.
Richard était un jour chez la dame d'un château situé entre Châlons et
Saint-Dizier, mais plus près de Saint-Dizier que de Châlons, et à une
portée de fusil de l'abbaye d'Hudson. La dame lui dit: «Nous avons ici
votre ancien prieur: il est très-aimable, mais, au fond, quel homme
est-ce?
--Le meilleur des amis et le plus dangereux des ennemis.
--Est-ce que vous ne seriez pas tenté de le voir?
--Nullement...»
À peine eut-il fait cette réponse, qu'on entendit le bruit d'un
cabriolet qui entrait dans les cours, et qu'on en vit descendre Hudson
avec une des plus belles femmes du canton. «Vous le verrez malgré que
vous en ayez, lui dit la dame du château, car c'est lui.»
La dame du château et Richard vont au-devant de la dame du cabriolet et
de l'abbé Hudson. Les dames s'embrassent: Hudson, en s'approchant de
Richard, et le reconnaissant, s'écrie: «Eh! c'est vous, mon cher
Richard? vous avez voulu me perdre, je vous le pardonne; pardonnez-moi
votre visite au petit Châtelet, et n'y pensons plus.
--Convenez, monsieur l'abbé, que vous étiez un grand vaurien.
--Cela se peut.
--Que, si l'on vous avait rendu justice, la visite au Châtelet, ce n'est
pas moi, c'est vous qui l'auriez faite.
--Cela se peut... C'est, je crois, au péril que je courus alors, que je
dois mes nouvelles moeurs. Ah! mon cher Richard, combien cela m'a fait
réfléchir, et que je suis changé!
--Cette femme avec laquelle vous êtes venu est charmante.
--Je n'ai plus d'yeux pour ces attraits-là.
--Quelle taille!
--Cela m'est devenu bien indifférent.
--Quel embonpoint!
--On revient tôt ou tard d'un plaisir qu'on ne prend que sur le faîte
d'un toit, au péril à chaque mouvement de se rompre le cou.
--Elle a les plus belles mains du monde.
--J'ai renoncé à l'usage de ces mains-là. Une tête bien faite revient à
l'esprit de son état, au seul vrai bonheur.
--Et ces yeux qu'elle tourne sur vous à la dérobée; convenez que vous,
qui êtes connaisseur, vous n'en avez guère attaché de plus brillants et
de plus doux. Quelle grâce, quelle légèreté et quelle noblesse dans sa
démarche, dans son maintien!
--Je ne pense plus à ces vanités; je lis l'Écriture, je médite les
Pères.
--Et de temps en temps les perfections de cette dame. Demeure-t-elle
loin du Moncetz? Son époux est-il jeune?...»
Hudson, impatienté de ces questions, et bien convaincu que Richard ne le
prendrait pas pour un saint, lui dit brusquement: «Mon cher Richard,
vous vous f..... de moi, et vous avez raison.»
Mon cher lecteur, pardonnez-moi la propriété de cette expression; et
convenez qu'ici comme dans une infinité de bons contes, tels, par
exemple, que celui de la conversation de Piron et de feu l'abbé Vatri,
le mot honnête gâterait tout.--Qu'est-ce que c'est que cette
conversation de Piron et de l'abbé Vatri?--Allez la demander à l'éditeur
de ses ouvrages, qui n'a pas osé l'écrire; mais qui ne se fera pas tirer
l'oreille pour vous la dire.
Nos quatre personnages se rejoignirent au château; on dîna bien, on dîna
gaiement, et sur le soir on se sépara avec promesse de se revoir... Mais
tandis que le marquis des Arcis causait avec le maître de Jacques,
Jacques de son côté n'était pas muet avec monsieur le secrétaire
Richard, qui le trouvait un franc original, ce qui arriverait plus
souvent parmi les hommes, si l'éducation d'abord, ensuite le grand usage
du monde, ne les usaient comme ces pièces d'argent qui, à force de
circuler, perdent leur empreinte. Il était tard; la pendule avertit les
maîtres et les valets qu'il était l'heure de se reposer, et ils
suivirent son avis.
Jacques, en déshabillant son maître, lui dit: Monsieur, aimez-vous les
tableaux?
LE MAÎTRE.
Oui, mais en récit; car en couleur et sur la toile, quoique j'en juge
aussi décidément qu'un amateur, je t'avouerai que je n'y entends rien du
tout; que je serais bien embarrassé de distinguer une école d'une autre;
qu'on me donnerait un Boucher pour un Rubens ou pour un Raphaël; que je
prendrais une mauvaise copie pour un sublime original; que
j'apprécierais mille écus une croûte de six francs; et six francs un
morceau de mille écus; et que je ne me suis jamais pourvu qu'au pont
Notre-Dame, chez un certain Tremblin, qui était de mon temps la
ressource de la misère ou du libertinage, et la ruine du talent des
jeunes élèves de Vanloo.
JACQUES.
Et comment cela?
LE MAÎTRE.
Qu'est-ce que cela te fait? Raconte-moi ton tableau, et sois bref, car
je tombe de sommeil.
JACQUES.
Placez-vous devant la fontaine des Innocents ou proche la porte
Saint-Denis; ce sont deux accessoires qui enrichiront la composition.
LE MAÎTRE.
M'y voilà.
JACQUES.
Voyez au milieu de la rue un fiacre, la soupente cassée, et renversé sur
le côté.
LE MAÎTRE.
Je le vois.
JACQUES.
Un moine et deux filles en sont sortis. Le moine s'enfuit à toutes
jambes. Le cocher se hâte de descendre de son siége. Un caniche du
fiacre s'est mis à la poursuite du moine, et l'a saisi par sa jaquette;
le moine fait tous ses efforts pour se débarrasser du chien. Une des
filles, débraillée, la gorge découverte, se tient les côtés à force de
rire. L'autre fille, qui s'est fait une bosse au front, est appuyée
contre la portière, et se presse la tête à deux mains. Cependant la
populace s'est attroupée, les polissons accourent et poussent des cris,
les marchands et les marchandes ont bordé le seuil de leurs boutiques,
et d'autres spectateurs sont à leurs fenêtres.
LE MAÎTRE.
Comment diable! Jacques, ta composition est bien ordonnée, riche,
plaisante, variée et pleine de mouvement. À notre retour à Paris, porte
ce sujet à Fragonard; et tu verras ce qu'il en saura faire.
JACQUES.
Après ce que vous m'avez confessé de vos lumières en peinture, je puis
accepter votre éloge sans baisser les yeux.
LE MAÎTRE.
Je gage que c'est une des aventures de l'abbé Hudson?
JACQUES.
Il est vrai.
Lecteur, tandis que ces bonnes gens dorment, j'aurais une petite
question à vous proposer à discuter sur votre oreiller: c'est ce
qu'aurait été l'enfant né de l'abbé Hudson et de la dame de La
Pommeraye?--Peut-être un honnête homme.--Peut-être un sublime
coquin.--Vous me direz cela demain matin.
Ce matin, le voilà venu, et nos voyageurs séparés; car le marquis des
Arcis ne suivait plus la même route que Jacques et son maître.--Nous
allons donc reprendre la suite des amours de Jacques?--Je l'espère; mais
ce qu'il y a de bien certain, c'est que le maître sait l'heure qu'il
est, qu'il a pris sa prise de tabac et qu'il a dit à Jacques: «Eh bien!
Jacques, tes amours?»
Jacques, au lieu de répondre à cette question, disait: N'est-ce pas le
diable! Du matin au soir ils disent du mal de la vie, et ils ne peuvent
se résoudre à la quitter! Serait-ce que la vie présente n'est pas, à
tout prendre, une si mauvaise chose, ou qu'ils en craignent une pire à
venir?
LE MAÎTRE.
C'est l'un et l'autre. À propos, Jacques, crois-tu à la vie à venir?
JACQUES.
Je n'y crois ni décrois; je n'y pense pas. Je jouis de mon mieux de
celle qui nous a été accordée en avancement d'hoirie.
LE MAÎTRE.
Pour moi, je me regarde comme en chrysalide; et j'aime à me persuader
que le papillon, ou mon âme, venant un jour à percer sa coque,
s'envolera à la justice divine[50].
[50] Sterne a dit dans ses _Mémoires_: «Consulte une chenille, et le
papillon résoudra ta question.» (BR.)
JACQUES.
Votre image est charmante.
LE MAÎTRE.
Elle n'est pas de moi; je l'ai lue, je crois, dans un poëte italien
appelé Dante, qui a fait un ouvrage intitulé: _la Comédie de l'Enfer, du
Purgatoire et du Paradis_[51].
[51] «Non v'acorgete voi che noi siam vermi
Nati a formar l'angelica farfalla
Che vola alla giustizia senza schermi?»
DANTE ALIGHIERI, _Purgatorio_, canto X, v. 123. (BR.)
JACQUES.
Voilà un singulier sujet de comédie!
LE MAÎTRE.
Il y a, pardieu, de belles choses, surtout dans son enfer. Il enferme
les hérésiarques dans des tombeaux de feu, dont la flamme s'échappe et
porte le ravage au loin; les ingrats, dans des niches où ils versent des
larmes qui se glacent sur leurs visages; et les paresseux, dans d'autres
niches; et il dit de ces derniers que le sang s'échappe de leurs veines,
et qu'il est recueilli par des vers dédaigneux... Mais à quel propos ta
sortie contre notre mépris d'une vie que nous craignons de perdre?
JACQUES.
À propos de ce que le secrétaire du marquis des Arcis m'a raconté du
mari de la jolie femme au cabriolet.
LE MAÎTRE.
Elle est veuve!
JACQUES.
Elle a perdu son mari dans un voyage qu'elle a fait à Paris; et le
diable d'homme ne voulait pas entendre parler des sacrements. Ce fut la
dame du château où Richard rencontra l'abbé Hudson qu'on chargea de le
réconcilier avec le béguin?
LE MAÎTRE.
Que veux-tu dire avec ton béguin?
JACQUES.
Le béguin est la coiffure qu'on met aux enfants nouveau-nés!
LE MAÎTRE.
Je t'entends. Et comment s'y prit-elle pour l'embéguiner?
JACQUES.
On fit cercle autour du feu. Le médecin, après avoir tâté le pouls du
malade, qu'il trouva bien bas, vint s'asseoir à côté des autres. La dame
dont il s'agit s'approcha de son lit, et lui fit plusieurs questions;
mais sans élever la voix plus qu'il ne le fallait pour que cet homme ne
perdît pas un mot de ce qu'on avait à lui faire entendre; après quoi la
conversation s'engagea entre la dame, le docteur et quelques-uns des
autres assistants, comme je vais vous la rendre.
LA DAME.
Eh bien! docteur, nous direz-vous des nouvelles de Mme de Parme?
LE DOCTEUR.
Je sors d'une maison où l'on m'a assuré qu'elle était si mal qu'on n'en
espérait plus rien.
LA DAME.
Cette princesse a toujours donné des marques de piété. Aussitôt qu'elle
s'est sentie en danger, elle a demandé à se confesser et à recevoir ses
sacrements.
LE DOCTEUR.
Le curé de Saint-Roch lui porte aujourd'hui une relique à Versailles;
mais elle arrivera trop tard.
LA DAME.
Madame Infante n'est pas la seule qui donne de ces exemples. M. le duc
de Chevreuse, qui a été bien malade, n'a pas attendu qu'on lui proposât
les sacrements, il les a appelés de lui-même: ce qui a fait grand
plaisir à sa famille.
LE DOCTEUR.
Il est beaucoup mieux.
UN DES ASSISTANTS.
Il est certain que cela ne fait pas mourir; au contraire.
LA DAME.
En vérité, dès qu'il y a du danger on devrait satisfaire à ces
devoirs-là. Les malades ne conçoivent pas apparemment combien il est dur
pour ceux qui les entourent, et combien cependant il est indispensable
de leur en faire la proposition!
LE DOCTEUR.
Je sors de chez un malade qui me dit, il y a deux jours: «Docteur,
comment me trouvez-vous?
--Monsieur, la fièvre est forte, et les redoublements fréquents.
--Mais croyez-vous qu'il en survienne un bientôt?
--Non, je le crains seulement pour ce soir.
--Cela étant, je vais faire avertir un certain homme avec lequel j'ai
une petite affaire particulière, afin de la terminer pendant que j'ai
encore toute ma tête...» Il se confessa, il reçut tous ses sacrements.
Je revins le soir, point de redoublement. Hier il était mieux;
aujourd'hui il est hors d'affaire. J'ai vu beaucoup de fois dans le
courant de ma pratique cet effet-là des sacrements.
LE MALADE, à son domestique.
Apportez-moi mon poulet.
JACQUES.
On le lui sert, il veut le couper et n'en a pas la force; on lui en
dépèce l'aile en petits morceaux; il demande du pain, se jette dessus,
fait des efforts pour en mâcher une bouchée, qu'il ne saurait avaler, et
qu'il rend dans sa serviette; il demande du vin pur; il y mouille les
bords de ses lèvres, et dit: «Je me porte bien...» Oui, mais une
demi-heure après il n'était plus.
LE MAÎTRE.
Cette dame s'y était pourtant bien prise... et tes amours?
JACQUES.
Et la condition que vous avez acceptée?
LE MAÎTRE.
J'entends... Tu es installé au château de Desglands, et la vieille
commissionnaire Jeanne a ordonné à sa jeune fille Denise de te visiter
quatre fois le jour, et de te soigner. Mais avant que d'aller en avant,
dis-moi, Denise avait-elle son pucelage?
JACQUES, en toussant.
Je le crois.
LE MAÎTRE.
Et toi?
JACQUES.
Le mien, il y avait beaux jours qu'il courait les champs.
LE MAÎTRE.
Tu n'en étais donc pas à tes premières amours?
JACQUES.
Pourquoi donc?
LE MAÎTRE.
C'est qu'on aime celle à qui on le donne, comme on est aimé de celle à
qui on le ravit.
JACQUES.
Quelquefois oui, quelquefois non.
LE MAÎTRE.
Et comment le perdis-tu?
JACQUES.
Je ne le perdis pas; je le troquai bel et bien.
LE MAÎTRE.
Dis-moi un mot de ce troc-là.
JACQUES.
Ce sera le premier chapitre de saint Luc[52], une kyrielle de _genuit_ à
ne point finir, depuis la première jusqu'à Denise la dernière.
[52] Les quarante _genuit_ sont de saint Matthieu, chap. 1er.
LE MAÎTRE.
Qui crut l'avoir et qui ne l'eut point.
JACQUES.
Et avant Denise, les deux voisines de notre chaumière.
LE MAÎTRE.
Qui crurent l'avoir et qui ne l'eurent point.
JACQUES.
Non.
LE MAÎTRE.
Manquer un pucelage à deux, cela n'est pas trop adroit.
JACQUES.
Tenez, mon maître, je devine, au coin de votre lèvre droite qui se
relève, et à votre narine gauche qui se crispe, qu'il vaut autant que je
fasse la chose de bonne grâce, que d'en être prié; d'autant que je sens
augmenter mon mal de gorge, que la suite de mes amours sera longue, et
que je n'ai guère de courage que pour un ou deux petits contes.
LE MAÎTRE.
Si Jacques voulait me faire un grand plaisir...
JACQUES.
Comment s'y prendrait-il?
LE MAÎTRE.
Il débuterait par la perte de son pucelage. Veux-tu que je te le dise?
J'ai toujours été friand du récit de ce grand événement.
JACQUES.
Et pourquoi, s'il vous plaît?
LE MAÎTRE.
C'est que de tous ceux du même genre, c'est le seul qui soit piquant;
les autres n'en sont que d'insipides et communes répétitions. De tous
les péchés d'une jolie pénitente, je suis sûr que le confesseur n'est
attentif qu'à celui-là.
JACQUES.
Mon maître, mon maître, je vois que vous avez la tête corrompue, et qu'à
votre agonie le diable pourrait bien se montrer à vous sous la même
forme de parenthèse qu'à Ferragus[53].
[53] L'auteur ne veut point ici parler du Ferragus de l'Arioste dans
l'_Orlando furioso_, mais de celui que Forti-Guerra a introduit dans son
_Ricciardetto_. Ce papelard devenu ermite y est indignement mutilé par
la main de Renaud:
Le traître avec un couteau de boucher
M'a fait eunuque.......
dit Ferragus avec douleur. À son agonie, le diable, qui le trouve de
bonne prise, vient lui représenter l'instrument dont la jalousie avait
armé la main de son ancien compagnon d'armes. (BR.)
LE MAÎTRE.
Cela se peut. Mais tu fus déniaisé, je gage, par quelque vieille
impudique de ton village?
JACQUES.
Ne gagez pas, vous perdriez.
LE MAÎTRE.
Ce fut par la servante de ton curé?
JACQUES.
Ne gagez pas, vous perdriez encore.
LE MAÎTRE.
Ce fut donc par sa nièce?
JACQUES.
Sa nièce crevait d'humeur et de dévotion, deux qualités qui vont fort
bien ensemble, mais qui ne me vont pas.
LE MAÎTRE.
Pour cette fois, je crois que j'y suis.
JACQUES.
Moi, je n'en crois rien.
LE MAÎTRE.
Un jour de foire ou de marché...
JACQUES.
Ce n'était ni un jour de foire, ni un jour de marché.
LE MAÎTRE.
Tu allas à la ville.
JACQUES.
Je n'allai point à la ville.
LE MAÎTRE.
Et il était écrit là-haut que tu rencontrerais dans une taverne
quelqu'une de ces créatures obligeantes; que tu t'enivrerais...
JACQUES.
J'étais à jeun; et ce qui était écrit là-haut, c'est qu'à l'heure qu'il
est vous vous épuiseriez en fausses conjectures; et que vous gagneriez
un défaut dont vous m'avez corrigé, la fureur de deviner, et toujours de
travers. Tel que vous me voyez, monsieur, j'ai été une fois baptisé.
LE MAÎTRE.
Si tu te proposes d'entamer la perte de ton pucelage au sortir des fonts
baptismaux, nous n'y serons pas si tôt.
JACQUES.
J'eus donc un parrain et une marraine. Maître Bigre, le plus fameux
charron du village, avait un fils. Bigre le père fut mon parrain, et
Bigre le fils était mon ami. À l'âge de dix-huit à dix-neuf ans nous
nous amourachâmes tous les deux à la fois d'une petite couturière
appelée Justine. Elle ne passait pas pour autrement cruelle; mais elle
jugea à propos de se signaler par un premier dédain, et son choix tomba
sur moi.
LE MAÎTRE.
Voilà une de ces bizarreries des femmes, auxquelles on ne comprend rien.
JACQUES.
Tout le logement du charron maître Bigre, mon parrain, consistait en une
boutique et une soupente. Son lit était au fond de la boutique. Bigre le
fils, mon ami, couchait sur la soupente, à laquelle on grimpait par une
petite échelle, placée à peu près à égale distance du lit de son père et
de la porte de la boutique.
Lorsque Bigre mon parrain était bien endormi, Bigre mon ami ouvrait
doucement la porte, et Justine montait à la soupente par la petite
échelle. Le lendemain, dès la pointe du jour, avant que Bigre le père
fût éveillé, Bigre le fils descendait de la soupente, rouvrait la porte,
et Justine s'évadait comme elle était entrée.
LE MAÎTRE.
Pour aller ensuite visiter quelque soupente, la sienne ou une autre.
JACQUES.
Pourquoi non? Le commerce de Bigre et de Justine était assez doux; mais
il fallait qu'il fût troublé: cela était écrit là-haut; il le fut donc.
LE MAÎTRE.
Par le père?
JACQUES.
Non.
LE MAÎTRE.
Par la mère?
JACQUES.
Non, elle était morte.
LE MAÎTRE.
Par un rival?
JACQUES.
Eh! non, non, de par tous les diables! non. Mon maître, il est écrit
là-haut que vous en avez pour le reste de vos jours; tant que vous
vivrez vous devinerez, je vous le répète, et vous devinerez de travers.
Un matin, que mon ami Bigre, plus fatigué qu'à l'ordinaire ou du travail
de la veille, ou du plaisir de la nuit, reposait doucement entre les
bras de Justine, voilà une voix formidable qui se fait entendre au pied
du petit escalier: «Bigre! Bigre! maudit paresseux! l'_Angelus_ est
sonné, il est près de cinq heures et demie, et te voilà encore dans ta
soupente! As-tu résolu d'y rester jusqu'à midi? Faut-il que j'y monte et
que je t'en fasse descendre plus vite que tu ne voudrais? Bigre! Bigre!
--Mon père?
--Et cet essieu après lequel ce vieux bourru de fermier attend; veux-tu
qu'il revienne encore ici recommencer son tapage?
--Son essieu est prêt, et avant qu'il soit un quart d'heure il
l'aura...»
Je vous laisse à juger des transes de Justine et de mon pauvre ami Bigre
le fils.
LE MAÎTRE.
Je suis sûr que Justine se promit bien de ne plus se retrouver sur la
soupente, et qu'elle y était le soir même. Mais comment en
sortira-t-elle ce matin?
JACQUES.
Si vous vous mettez en devoir de le deviner, je me tais... Cependant
Bigre le fils s'était précipité du lit, jambes nues, sa culotte à la
main, et sa veste sur son bras. Tandis qu'il s'habille, Bigre le père
grommelle entre ses dents: «Depuis qu'il s'est entêté de cette petite
coureuse, tout va de travers. Cela finira; cela ne saurait durer; cela
commence à me lasser. Encore si c'était une fille qui en valût la peine;
mais une créature! Dieu sait quelle créature! Ah! si la pauvre défunte,
qui avait de l'honneur jusqu'au bout des ongles, voyait cela, il y a
longtemps qu'elle eût bâtonné l'un, et arraché les yeux à l'autre au
sortir de la grand'messe sous le porche, devant tout le monde; car rien
ne l'arrêtait: mais si j'ai été trop bon jusqu'à présent, et qu'ils
s'imaginent que je continuerai, ils se trompent.»
LE MAÎTRE.
Et ces propos, Justine les entendait de la soupente?
JACQUES.
Je n'en doute pas. Cependant Bigre le fils s'en était allé chez le
fermier, avec son essieu sur l'épaule, et Bigre le père s'était mis à
l'ouvrage. Après quelques coups de doloire, son nez lui demande une
prise de tabac; il cherche sa tabatière dans ses poches, au chevet de
son lit; il ne la trouve point. «C'est ce coquin, dit-il, qui s'en est
saisi comme de coutume; voyons s'il ne l'aura point laissée là-haut...»
Et le voilà qui monte à la soupente. Un moment après il s'aperçoit que
sa pipe et son couteau lui manquent; et il remonte à la soupente.
LE MAÎTRE.
Et Justine?
JACQUES.
Elle avait ramassé ses vêtements à la hâte, et s'était glissée sous le
lit, où elle était étendue à plat ventre, plus morte que vive.
LE MAÎTRE.
Et ton ami Bigre le fils?
JACQUES.
Son essieu rendu, mis en place et payé, il était accouru chez moi, et
m'avait exposé le terrible embarras où il se trouvait. Après m'en être
un peu amusé, «écoute, lui dis-je, Bigre, va te promener par le village,
où tu voudras, je te tirerai d'affaire. Je ne te demande qu'une chose,
c'est de m'en laisser le temps...» Vous souriez, monsieur, qu'est-ce
qu'il y a?
LE MAÎTRE.
Rien.
JACQUES.
Mon ami Bigre sort. Je m'habille, car je n'étais pas encore levé. Je
vais chez son père, qui ne m'eut pas plus tôt aperçu, que poussant un
cri de surprise et de joie, il me dit: «Eh! filleul, te voilà! d'où
sors-tu, et que viens-tu faire ici de si grand matin?...» Mon parrain
Bigre avait vraiment de l'amitié pour moi; aussi lui répondis-je avec
franchise: «Il ne s'agit pas de savoir d'où je sors, mais comment je
rentrerai chez nous.
--Ah! filleul, tu deviens libertin; j'ai bien peur que Bigre et toi ne
fassiez la paire. Tu as passé la nuit dehors.
--Et mon père n'entend pas raison sur ce point.
--Ton père a raison, filleul, de ne pas entendre raison là-dessus. Mais
commençons par déjeuner, la bouteille nous avisera.»
LE MAÎTRE.
Jacques, cet homme était dans les bons principes.
JACQUES.
Je lui répondis que je n'avais ni besoin ni envie de boire ou de manger,
et que je tombais de lassitude et de sommeil. Le vieux Bigre, qui de son
temps n'en cédait pas à son camarade, ajouta en ricanant: «Filleul, elle
était jolie, et tu t'en es donné. Écoute: Bigre est sorti; monte à la
soupente, et jette-toi sur son lit... Mais un mot avant qu'il revienne.
C'est ton ami; lorsque vous vous trouverez tête à tête, dis-lui que je
suis mécontent, très-mécontent. C'est une petite Justine que tu dois
connaître (car quel est le garçon du village qui ne la connaisse pas?)
qui me l'a débauché; tu me rendrais un vrai service, si tu le détachais
de cette créature. Auparavant c'était ce qu'on appelle un joli garçon;
mais depuis qu'il a fait cette malheureuse connaissance... Tu ne
m'écoutes pas; tes yeux se ferment; monte, et va te reposer.»