Je vous entends, lecteur: vous me dites: Et les amours de Jacques?...

Croyez-vous que je n'en sois pas aussi curieux que vous? Avez-vous

oublié que Jacques aimait à parler, et surtout à parler de lui; manie

générale des gens de son état; manie qui les tire de leur abjection, qui

les place dans la tribune, et qui les transforme tout à coup en

personnages intéressants? Quel est, à votre avis, le motif qui attire la

populace aux exécutions publiques? L'inhumanité? Vous vous trompez: le

peuple n'est point inhumain; ce malheureux autour de l'échafaud duquel

il s'attroupe, il l'arracherait des mains de la justice s'il le

pouvait. Il va chercher en Grève une scène qu'il puisse raconter à son

retour dans le faubourg; celle-là ou une autre, cela lui est

indifférent, pourvu qu'il fasse un rôle, qu'il rassemble ses voisins, et

qu'il s'en fasse écouter. Donnez au boulevard une fête amusante; et vous

verrez que la place des exécutions sera vide. Le peuple est avide de

spectacles, et y court, parce qu'il est amusé quand il en jouit, et

qu'il est encore amusé par le récit qu'il en fait quand il en est

revenu. Le peuple est terrible dans sa fureur; mais elle ne dure pas. Sa

misère propre l'a rendu compatissant; il détourne les yeux du spectacle

d'horreur qu'il est allé chercher; il s'attendrit, il s'en retourne en

pleurant... Tout ce que je vous débite là, lecteur, je le tiens de

Jacques, je vous l'avoue, parce que je n'aime pas à me faire honneur de

l'esprit d'autrui. Jacques ne connaissait ni le nom de vice, ni le nom

de vertu; il prétendait qu'on était heureusement ou malheureusement né.

Quand il entendait prononcer les mots récompenses ou châtiments, il

haussait les épaules. Selon lui la récompense était l'encouragement des

bons; le châtiment, l'effroi des méchants. Qu'est-ce autre chose,

disait-il, s'il n'y a point de liberté, et que notre destinée soit

écrite là-haut? Il croyait qu'un homme s'acheminait aussi nécessairement

à la gloire ou à l'ignominie, qu'une boule qui aurait la conscience

d'elle-même suit la pente d'une montagne; et que, si l'enchaînement des

causes et des effets qui forment la vie d'un homme depuis le premier

instant de sa naissance jusqu'à son dernier soupir nous était connu,

nous resterions convaincus qu'il n'a fait que ce qu'il était nécessaire

de faire. Je l'ai plusieurs fois contredit, mais sans avantage et sans

fruit. En effet, que répliquer à celui qui vous dit: Quelle que soit la

somme des éléments dont je suis composé, je suis un; or, une cause n'a

qu'un effet; j'ai toujours été une cause une; je n'ai donc jamais eu

qu'un effet à produire; ma durée n'est donc qu'une suite d'effets

nécessaires. C'est ainsi que Jacques raisonnait d'après son capitaine.

La distinction d'un monde physique et d'un monde moral lui semblait vide

de sens. Son capitaine lui avait fourré dans la tête toutes ces opinions

qu'il avait puisées, lui, dans son Spinosa qu'il savait par coeur.

D'après ce système, on pourrait imaginer que Jacques ne se réjouissait,

ne s'affligeait de rien; cela n'était pourtant pas vrai. Il se

conduisait à peu près comme vous et moi. Il remerciait son bienfaiteur,

pour qu'il lui fît encore du bien. Il se mettait en colère contre

l'homme injuste; et quand on lui objectait qu'il ressemblait alors au

chien qui mord la pierre qui l'a frappé: «Nenni, disait-il, la pierre

mordue par le chien ne se corrige pas; l'homme injuste est modifié par

le bâton.» Souvent il était inconséquent comme vous et moi, et sujet à

oublier ses principes, excepté dans quelques circonstances où sa

philosophie le dominait évidemment; c'était alors qu'il disait: «Il

fallait que cela fût, car cela était écrit là-haut.» Il tâchait à

prévenir le mal; il était prudent avec le plus grand mépris pour la

prudence. Lorsque l'accident était arrivé, il en revenait à son refrain;

et il était consolé. Du reste, bon homme, franc, honnête, brave,

attaché, fidèle, très-têtu, encore plus bavard, et affligé comme vous et

moi d'avoir commencé l'histoire de ses amours sans presque aucun espoir

de la finir. Ainsi je vous conseille, lecteur, de prendre votre parti;

et au défaut des amours de Jacques, de vous accommoder des aventures du

secrétaire du marquis des Arcis. D'ailleurs, je le vois, ce pauvre

Jacques, le cou entortillé d'un large mouchoir; sa gourde, ci-devant

pleine de bon vin, ne contenant que de la tisane; toussant, jurant

contre l'hôtesse qu'ils ont quittée, et contre son vin de Champagne, ce

qu'il ne ferait pas s'il se ressouvenait que tout est écrit là-haut,

même son rhume.

Et puis, lecteur, toujours des contes d'amour; un, deux, trois, quatre

contes d'amour que je vous ai faits; trois ou quatre autres contes

d'amour qui vous reviennent encore: ce sont beaucoup de contes d'amour.

Il est vrai d'un autre côté que, puisqu'on écrit pour vous, il faut ou

se passer de votre applaudissement, ou vous servir à votre goût, et que

vous l'avez bien décidé pour les contes d'amour. Toutes vos nouvelles en

vers ou en prose sont des contes d'amour; presque tous vos poëmes,

élégies, églogues, idylles, chansons, épîtres, comédies, tragédies,

opéras, sont des contes d'amour. Presque toutes vos peintures et vos

sculptures ne sont que des contes d'amour. Vous êtes aux contes d'amour

pour toute nourriture depuis que vous existez, et vous ne vous en lassez

point. L'on vous tient à ce régime et l'on vous y tiendra longtemps

encore, hommes et femmes, grands et petits enfants, sans que vous vous

en lassiez. En vérité cela est merveilleux. Je voudrais que l'histoire

du secrétaire du marquis des Arcis fût encore un conte d'amour; mais

j'ai peur qu'il n'en soit rien, et que vous n'en soyez ennuyé. Tant pis

pour le marquis des Arcis, pour le maître de Jacques, pour vous,

lecteur, et pour moi.

Il vient un moment où presque toutes les jeunes filles et les jeunes

garçons tombent dans la mélancolie; ils sont tourmentés d'une inquiétude

vague qui se promène sur tout, et qui ne trouve rien qui la calme. Ils

cherchent la solitude; ils pleurent; le silence des cloîtres les touche;

l'image de la paix qui semble régner dans les maisons religieuses les

séduit. Ils prennent pour la voix de Dieu qui les appelle à lui les

premiers efforts d'un tempérament qui se développe: et c'est précisément

lorsque la nature les sollicite, qu'ils embrassent un genre de vie

contraire au voeu de la nature. L'erreur ne dure pas; l'expression de la

nature devient plus claire: on la reconnaît; et l'être séquestré tombe

dans les regrets, la langueur, les vapeurs, la folie ou le désespoir...

Tel fut le préambule du marquis des Arcis. Dégoûté du monde à l'âge de

dix-sept ans, Richard (c'est le nom de mon secrétaire) se sauva de la

maison paternelle, et prit l'habit de prémontré[46].

[46] Les prémontrés doivent leur nom à un vallon où saint Norbert,

fondateur de leur ordre, se retira en 1120. Ce ne fut qu'en 1584, quatre

cent cinquante ans après la mort de Norbert, que le pape Grégoire XIII

lui fit prendre place dans le catalogue des saints. (BR.)

LE MAÎTRE.

De prémontré? Je lui en sais gré. Ils sont blancs comme des cygnes, et

saint Norbert qui les fonda n'omit qu'une chose dans ses conditions...

LE MARQUIS DES ARCIS.

D'assigner un vis-à-vis à chacun de ses religieux.

LE MAÎTRE.

Si ce n'était pas l'usage des amours d'aller tout nus[47], ils se

déguiseraient en prémontrés. Il règne dans cet ordre une politique

singulière. On vous permet la duchesse, la marquise, la comtesse, la

présidente, la conseillère, même la financière, mais point la

bourgeoise; quelque jolie que soit la marchande, vous verrez rarement un

prémontré dans une boutique.

[47] Les prémontrés portaient l'habit blanc, tout en laine, et point de

linge. (BR.)

LE MARQUIS DES ARCIS.

C'est ce que Richard m'avait dit. Richard aurait fait ses voeux après

deux ans de noviciat, si ses parents ne s'y étaient opposés. Son père

exigea qu'il rentrerait dans la maison, et que là il lui serait permis

d'éprouver sa vocation, en observant toutes les règles de la vie

monastique pendant une année: traité qui fut fidèlement rempli de part

et d'autre. L'année d'épreuve, sous les yeux de sa famille, écoulée,

Richard demanda à faire ses voeux. Son père lui répondit: «Je vous ai

accordé une année pour prendre une dernière résolution, j'espère que

vous ne m'en refuserez pas une pour la même chose; je consens seulement

que vous alliez la passer où il vous plaira[48]. En attendant la fin de

ce second délai, l'abbé de l'ordre se l'attacha. C'est dans cet

intervalle qu'il fut impliqué dans une des aventures qui n'arrivent que

dans les couvents. Il y avait alors à la tête d'une des maisons de

l'ordre un supérieur d'un caractère extraordinaire: il s'appelait le

père Hudson. Le père Hudson avait la figure la plus intéressante: un

grand front, un visage ovale, un nez aquilin, de grands yeux bleus, de

belles joues larges, une belle bouche, de belles dents, le souris le

plus fin, une tête couverte d'une forêt de cheveux blancs, qui

ajoutaient la dignité à l'intérêt de sa figure; de l'esprit, des

connaissances, de la gaieté, le maintien et le propos le plus honnête,

l'amour de l'ordre, celui du travail; mais les passions les plus

fougueuses, mais le goût le plus effréné des plaisirs et des femmes,

mais le génie de l'intrigue porté au dernier point, mais les moeurs les

plus dissolues, mais le despotisme le plus absolu dans sa maison.

Lorsqu'on lui en donna l'administration, elle était infectée d'un

jansénisme ignorant; les études s'y faisaient mal, les affaires

temporelles étaient en désordre, les devoirs religieux y étaient tombés

en désuétude, les offices divins s'y célébraient avec indécence, les

logements superflus y étaient occupés par des pensionnaires dissolus. Le

père Hudson convertit ou éloigna les jansénistes, présida lui-même aux

études, rétablit le temporel, remit la règle en vigueur, expulsa les

pensionnaires scandaleux, introduisit dans la célébration des offices la

régularité et la bienséance, et fit de sa communauté une des plus

édifiantes. Mais cette austérité à laquelle il assujettissait les

autres, lui, s'en dispensait; ce joug de fer sous lequel il tenait ses

subalternes, il n'était pas assez dupe pour le partager; aussi

étaient-ils animés contre le père Hudson d'une fureur renfermée qui n'en

était que plus violente et plus dangereuse. Chacun était son ennemi et

son espion; chacun s'occupait, en secret, à percer les ténèbres de sa

conduite; chacun tenait un état séparé de ses désordres cachés; chacun

avait résolu de le perdre; il ne faisait pas une démarche qui ne fût

suivie; ses intrigues étaient à peine nouées, qu'elles étaient connues.

[48] Voir un fait analogue dans _la Religieuse_, t. V, p. 88.

L'abbé de l'ordre avait une maison attenante au monastère. Cette maison

avait deux portes, l'une qui s'ouvrait dans la rue, l'autre dans le

cloître; Hudson en avait forcé les serrures; l'abbatiale était devenue

le réduit de ses scènes nocturnes, et le lit de l'abbé celui de ses

plaisirs. C'était par la porte de la rue, lorsque la nuit était avancée,

qu'il introduisait lui-même, dans les appartements de l'abbé, des femmes

de toutes les conditions: c'était là qu'on faisait des soupers délicats.

Hudson avait un confessionnal, et il avait corrompu toutes celles

d'entre ses pénitentes qui en valaient la peine. Parmi ces pénitentes il

y avait une petite confiseuse qui faisait bruit dans le quartier, par sa

coquetterie et ses charmes; Hudson, qui ne pouvait fréquenter chez elle,

l'enferma dans son sérail. Cette espèce de rapt ne se fit pas sans

donner des soupçons aux parents et à l'époux. Ils lui rendirent visite.

Hudson les reçut avec un air consterné. Comme ces bonnes gens étaient en

train de lui exposer leur chagrin, la cloche sonne; c'était à six heures

du soir: Hudson leur impose silence, ôte son chapeau, se lève, fait un

grand signe de croix, et dit d'un ton affectueux et pénétré: _Angelus

Domini nuntiavit Mariæ_... Et voilà le père de la confiseuse et ses

frères honteux de leur soupçon, qui disaient, en descendant l'escalier,

à l'époux: «Mon fils, vous êtes un sot... Mon frère, n'avez-vous point

de honte? Un homme qui dit l'_Angelus_, un saint!»

Un soir, en hiver, qu'il s'en retournait à son couvent, il fut attaqué

par une de ces créatures qui sollicitent les passants; elle lui paraît

jolie: il la suit; à peine est-il entré, que le guet survient. Cette

aventure en aurait perdu un autre; mais Hudson était homme de tête, et

cet accident lui concilia la bienveillance et la protection du magistrat

de police. Conduit en sa présence, voici comme il lui parla: «Je

m'appelle Hudson, je suis le supérieur de ma maison. Quand j'y suis

entré tout était en désordre; il n'y avait ni science, ni discipline, ni

moeurs; le spirituel y était négligé jusqu'au scandale; le dégât du

temporel menaçait la maison d'une ruine prochaine. J'ai tout rétabli;

mais je suis homme, et j'ai mieux aimé m'adresser à une femme corrompue,

que de m'adresser à une honnête femme. Vous pouvez à présent disposer de

moi comme il vous plaira...» Le magistrat lui recommanda d'être plus

circonspect à l'avenir, lui promit le secret sur cette aventure, et lui

témoigna le désir de le connaître plus intimement.

Cependant les ennemis dont il était environné avaient, chacun de leur

côté, envoyé au général de l'ordre des mémoires, où ce qu'ils savaient

de la mauvaise conduite d'Hudson était exposé. La confrontation de ces

mémoires en augmentait la force. Le général était janséniste, et par

conséquent disposé à tirer vengeance de l'espèce de persécution

qu'Hudson avait exercée contre les adhérents à ses opinions. Il aurait

été enchanté d'étendre le reproche des moeurs corrompues d'un seul

défenseur de la bulle et de la morale relâchée sur la secte entière. En

conséquence il remit les différents mémoires des faits et gestes

d'Hudson entre les mains de deux commissaires qu'il dépêcha secrètement,

avec ordre de procéder à leur vérification et de la constater

juridiquement; leur enjoignant surtout de mettre à la conduite de cette

affaire la plus grande circonspection, le seul moyen d'accabler

subitement le coupable, et de le soustraire à la protection de la cour

et du Mirepoix[49], aux yeux duquel le jansénisme était le plus grand de

tous les crimes, et la soumission à la bulle _Unigenitus_, la première

des vertus. Richard, mon secrétaire, fut un des deux commissaires.

[49] Boyer, évêque de Mirepoix, fut l'un des plus acharnés ennemis des

jansénistes. Il avait été précepteur du Dauphin, père de Louis XV, et

tenait depuis la mort de Fleury la feuille des bénéfices, ce qui lui

donnait une grande puissance.

Voilà ces deux hommes partis du noviciat, installés dans la maison

d'Hudson, et procédant sourdement aux informations. Ils eurent bientôt

recueilli une liste de plus de forfaits qu'il n'en fallait pour mettre

cinquante moines dans l'_in pace_. Leur séjour avait été long, mais leur

menée si adroite qu'il n'en était rien transpiré. Hudson, tout fin qu'il

était, touchait au moment de sa perte, qu'il n'en avait pas le moindre

soupçon. Cependant le peu d'attention de ces nouveaux venus à lui faire

la cour, le secret de leur voyage, leurs sorties tantôt ensemble, tantôt

séparés; leurs fréquentes conférences avec les autres religieux,

l'espèce de gens qu'ils visitaient et dont ils étaient visités, lui

causèrent quelque inquiétude. Il les épia, il les fit épier; et bientôt

l'objet de leur mission fut évident pour lui. Il ne se déconcerta point;

il s'occupa profondément de la manière, non d'échapper à l'orage qui le

menaçait, mais de l'attirer sur la tête des deux commissaires: et voici

le parti très-extraordinaire auquel il s'arrêta.

Il avait séduit une jeune fille qu'il tenait cachée dans un petit

logement du faubourg Saint-Médard. Il court chez elle, et lui tient le

discours suivant: «Mon enfant, tout est découvert, nous sommes perdus;

avant huit jours vous serez renfermée, et j'ignore ce qu'il sera fait de

moi. Point de désespoir, point de cris; remettez-vous de votre trouble.

Écoutez-moi, faites ce que je vous dirai, faites-le bien, je me charge

du reste. Demain je pars pour la campagne. Pendant mon absence, allez

trouver deux religieux que je vais vous nommer. (Et il lui nomma les

deux commissaires.) Demandez à leur parler en secret. Seule avec eux,

jetez-vous à leurs genoux, implorez leur secours, implorez leur justice,

implorez leur médiation auprès du général, sur l'esprit duquel vous

savez qu'ils peuvent beaucoup; pleurez, sanglotez, arrachez-vous les

cheveux; et en pleurant, sanglotant, vous arrachant les cheveux,

racontez-leur toute notre histoire, et la racontez de la manière la plus

propre à inspirer de la commisération pour vous, de l'horreur contre

moi.

--Comment, monsieur, je leur dirai...

--Oui, vous leur direz qui vous êtes, à qui vous appartenez, que je vous

ai séduite au tribunal de la confession, enlevée d'entre les bras de vos

parents, et reléguée dans la maison où vous êtes. Dites qu'après vous

avoir ravi l'honneur et précipitée dans le crime, je vous ai abandonnée

à la misère; dites que vous ne savez plus que devenir.

--Mais, Père...

--Exécutez ce que je vous prescris, et ce qui me reste à vous prescrire,

ou résolvez votre perte et la mienne. Ces deux moines ne manqueront pas

de vous plaindre, de vous assurer de leur assistance, et de vous

demander un second rendez-vous que vous leur accorderez. Ils

s'informeront de vous et de vos parents, et comme vous ne leur aurez

rien dit qui ne soit vrai, vous ne pouvez leur devenir suspecte. Après

cette première et leur seconde entrevue, je vous prescrirai ce que vous

aurez à faire à la troisième. Songez seulement à bien jouer votre rôle.»

Tout se passa comme Hudson l'avait imaginé. Il fit un second voyage. Les

deux commissaires en instruisirent la jeune fille; elle revint dans la

maison. Ils lui redemandèrent le récit de sa malheureuse histoire.

Tandis qu'elle racontait à l'un, l'autre prenait des notes sur ses

tablettes. Ils gémirent sur son sort, l'instruisirent de la désolation

de ses parents, qui n'était que trop réelle, et lui promirent sûreté

pour sa personne et prompte vengeance de son séducteur; mais à la

condition qu'elle signerait sa déclaration. Cette proposition parut

d'abord la révolter; on insista: elle consentit. Il n'était plus

question que du jour, de l'heure et de l'endroit où se dresserait cet

acte, qui demandait du temps et de la commodité... «Où nous sommes, cela

ne se peut; si le prieur revenait, et qu'il m'aperçût... Chez moi, je

n'oserais vous le proposer...» Cette fille et les commissaires se

séparèrent, s'accordant réciproquement du temps pour lever ces

difficultés.

Dès le jour même, Hudson fut informé de ce qui s'était passé. Le voilà

au comble de la joie; il touche au moment de son triomphe; bientôt il

apprendra à ces blancs-becs-là à quel homme ils ont affaire. «Prenez la

plume, dit-il à la jeune fille, et donnez-leur rendez-vous dans

l'endroit que je vais vous indiquer. Ce rendez-vous leur conviendra,

j'en suis sûr. La maison est honnête, et la femme qui l'occupe jouit,

dans son voisinage, et parmi les autres locataires, de la meilleure

réputation.»

Cette femme était cependant une de ces intrigantes secrètes qui jouent

la dévotion, qui s'insinuent dans les meilleures maisons, qui ont le ton

doux, affectueux, patelin, et qui surprennent la confiance des mères et

des filles, pour les amener au désordre. C'était l'usage qu'Hudson

faisait de celle-ci; c'était sa marcheuse. Mit-il, ne mit-il pas

l'intrigante dans son secret? c'est ce que j'ignore.

En effet, les deux envoyés du général acceptent le rendez-vous. Les y

voilà avec la jeune fille. L'intrigante se retire. On commençait à

verbaliser, lorsqu'il se fait un grand bruit dans la maison.

«Messieurs, à qui en voulez-vous?--Nous en voulons à la dame Simion.

(C'était le nom de l'intrigante.)--Vous êtes à sa porte.»

On frappe violemment à la porte. «Messieurs, dit la jeune fille aux deux

religieux, répondrai-je?

--Répondez.

--Ouvrirai-je?

--Ouvrez...»

Celui qui parlait ainsi était un commissaire avec lequel Hudson était en

liaison intime; car qui ne connaissait-il pas? Il lui avait révélé son

péril et dicté son rôle. «Ah! ah! dit le commissaire en entrant, deux

religieux en tête-à-tête avec une fille! Elle n'est pas mal.» La jeune

fille s'était si indécemment vêtue, qu'il était impossible de se

méprendre à son état et à ce qu'elle pouvait avoir à démêler avec deux

moines dont le plus âgé n'avait pas trente ans. Ceux-ci protestaient de

leur innocence. Le commissaire ricanait en passant la main sous le

menton de la jeune fille qui s'était jetée à ses pieds et qui demandait

grâce. «Nous sommes en lieu honnête, disaient les moines.

--Oui, oui, en lieu honnête, disait le commissaire.

--Qu'ils étaient venus pour affaire importante.

--L'affaire importante qui conduit ici, nous la connaissons.

Mademoiselle, parlez.

--Monsieur le commissaire, ce que ces messieurs vous assurent est la

pure vérité.»

Cependant le commissaire verbalisait à son tour, et comme il n'y avait

rien dans son procès-verbal que l'exposition pure et simple du fait, les

deux moines furent obligés de signer. En descendant ils trouvèrent tous

les locataires sur les paliers de leurs appartements, à la porte de la

maison une populace nombreuse, un fiacre, des archers qui les mirent

dans le fiacre, au bruit confus de l'invective et des huées. Ils

s'étaient couvert le visage de leurs manteaux, ils se désolaient. Le

commissaire perfide s'écriait: «Eh! pourquoi, mes Pères, fréquenter ces

endroits et ces créatures-là? Cependant ce ne sera rien; j'ai ordre de

la police de vous déposer entre les mains de votre supérieur, qui est un

galant homme, indulgent; il ne mettra pas à cela plus d'importance que

cela ne vaut. Je ne crois pas qu'on en use dans vos maisons comme chez

les cruels capucins. Si vous aviez affaire à des capucins, ma foi, je

vous plaindrais.»

Tandis que le commissaire leur parlait, le fiacre s'acheminait vers le

couvent, la foule grossissait, l'entourait, le précédait, et le suivait

à toutes jambes. On entendait ici: Qu'est-ce?... Là: Ce sont des

moines... Qu'ont-ils fait? On les a pris chez des filles... Des

prémontrés chez des filles! Eh oui; ils courent sur les brisées des

carmes et des cordeliers... Les voilà arrivés. Le commissaire descend,

frappe à la porte, frappe encore, frappe une troisième fois; enfin elle

s'ouvre. On avertit le supérieur Hudson, qui se fait attendre une

demi-heure au moins, afin de donner au scandale tout son éclat. Il

paraît enfin. Le commissaire lui parle à l'oreille; le commissaire a

l'air d'intercéder; Hudson de rejeter rudement sa prière; enfin,

celui-ci prenant un visage sévère et un ton ferme, lui dit: «Je n'ai

point de religieux dissolus dans ma maison; ces gens-là sont deux

étrangers qui me sont inconnus, peut-être deux coquins déguisés, dont

vous pouvez faire tout ce qu'il vous plaira.»

À ces mots, la porte se ferme; le commissaire remonte dans la voiture,

et dit à nos deux pauvres diables plus morts que vifs: «J'y ai fait tout

ce que j'ai pu; je n'aurais jamais cru le père Hudson si dur. Aussi,

pourquoi diable aller chez des filles?

--Si celle avec laquelle vous nous avez trouvés en est une, ce n'est

point le libertinage qui nous a menés chez elle.

--Ah! ah! mes Pères; et c'est à un vieux commissaire que vous dites

cela! Qui êtes-vous?

--Nous sommes religieux; et l'habit que nous portons est le nôtre.

--Songez que demain il faudra que votre affaire s'éclaircisse; parlez

vrai; je puis peut-être vous servir.

--Nous vous avons dit vrai... Mais où allons-nous?

--Au petit Châtelet.

--Au petit Châtelet! En prison!

--J'en suis désolé.»

Ce fut en effet là que Richard et son compagnon furent déposés; mais le

dessein d'Hudson n'était pas de les y laisser. Il était monté en chaise

de poste, il était arrivé à Versailles; il parlait au ministre; il lui

traduisait cette affaire comme il lui convenait. «Voilà, monseigneur, à

quoi l'on s'expose lorsqu'on introduit la réforme dans une maison

dissolue, et qu'on en chasse les hérétiques. Un moment plus tard,

j'étais perdu, j'étais déshonoré. La persécution n'en restera pas là;

toutes les horreurs dont il est possible de noircir un homme de bien,

vous les entendrez; mais j'espère, monseigneur, que vous vous

rappellerez que notre général...

--Je sais, je sais, et je vous plains. Les services que vous avez rendus

à l'église et à votre ordre ne seront point oubliés. Les élus du

Seigneur ont de tous les temps été exposés à des disgrâces: ils ont su

les supporter; il faut savoir imiter leur courage. Comptez sur les

bienfaits et la protection du roi. Les moines! les moines! je l'ai été,

et j'ai connu par expérience ce dont ils sont capables.

--Si le bonheur de l'Église et de l'État voulait que votre Éminence me

survécût, je persévérerais sans crainte.

--Je ne tarderai pas à vous tirer de là. Allez.

--Non, monseigneur, non, je ne m'éloignerai pas sans un ordre exprès qui

délivre ces deux mauvais religieux...

--Je vois que l'honneur de la religion et de votre habit vous touche au

point d'oublier des injures personnelles; cela est tout à fait chrétien,

et j'en suis édifié sans en être surpris d'un homme tel que vous. Cette

affaire n'aura point d'éclat.

--Ah! monseigneur, vous comblez mon âme de joie! dans ce moment c'est

tout ce que je redoutais.

--Je vais travailler à cela.»

Jacques le fataliste et son maître · 第 14 / 22 段