[44] Tissot, médecin suisse, né en 1727, mourut à Lausanne le 15 juin

1797. Le livre auquel Diderot fait allusion est l'_Avis au peuple sur sa

santé_ (1761), qui a eu de nombreuses éditions.

LE MAÎTRE.

Est-ce que tu y étais connu?

JACQUES.

Assurément! Vous rappelleriez-vous une certaine femme à la cruche

d'huile?

LE MAÎTRE.

Fort bien!

JACQUES.

Cette femme était la commissionnaire de l'intendant et des domestiques.

Jeanne avait prôné dans le château l'acte de commisération que j'avais

exercé envers elle; ma bonne oeuvre était parvenue aux oreilles du

maître: on ne lui avait pas laissé ignorer les coups de pied et de poing

dont elle avait été récompensée la nuit sur le grand chemin. Il avait

ordonné qu'on me découvrît et qu'on me transportât chez lui. M'y voilà.

On me regarde; on m'interroge, on m'admire. Jeanne m'embrassait et me

remerciait. «Qu'on le loge commodément, disait le maître à ses gens, et

qu'on ne le laisse manquer de rien;» au chirurgien de la maison: «Vous

le visiterez assidûment...» Tout fut exécuté de point en point. Eh bien!

mon maître, qui sait ce qui est écrit là-haut? Qu'on dise à présent que

c'est bien ou mal fait de donner son argent; que c'est un malheur d'être

assommé... Sans ces deux événements, M. Desglands n'aurait jamais

entendu parler de Jacques.

LE MAÎTRE.

M. Desglands, seigneur de Miremont! C'est au château de Miremont que tu

es? chez mon vieil ami, le père de M. Desforges, l'intendant de la

province?

JACQUES.

Tout juste. Et la jeune brune à la taille légère, aux yeux noirs...

LE MAÎTRE.

Est Denise, la fille de Jeanne?

JACQUES.

Elle-même.

LE MAÎTRE.

Tu as raison, c'est une des plus belles et des plus honnêtes créatures

qu'il y ait à vingt lieues à la ronde. Moi et la plupart de ceux qui

fréquentaient le château de Desglands avaient tout mis en oeuvre

inutilement pour la séduire; et il n'y en avait pas un de nous qui n'eût

fait de grandes sottises pour elle, à condition d'en faire une petite

pour lui.

Jacques cessant ici de parler, son maître lui dit: À quoi penses-tu? Que

fais-tu?

JACQUES.

Je fais ma prière.

LE MAÎTRE.

Est-ce que tu pries?

JACQUES.

Quelquefois.

LE MAÎTRE.

Et que dis-tu?

JACQUES.

Je dis: «Toi qui as fait le grand rouleau, quel que tu sois, et dont le

doigt a tracé toute l'écriture qui est là-haut, tu as su de tous les

temps ce qu'il me fallait; que ta volonté soit faite. _Amen_.»

LE MAÎTRE.

Est-ce que tu ne ferais pas aussi bien de te taire?

JACQUES.

Peut-être que oui, peut-être que non. Je prie à tout hasard; et quoi

qu'il m'advînt, je ne m'en réjouirais ni m'en plaindrais, si je me

possédais; mais c'est que je suis inconséquent et violent, que j'oublie

mes principes ou les leçons de mon capitaine et que je ris et pleure

comme un sot.

LE MAÎTRE.

Est-ce que ton capitaine ne pleurait point, ne riait jamais?

JACQUES.

Rarement... Jeanne m'amena sa fille un matin; et s'adressant d'abord à

moi, elle me dit: «Monsieur, vous voilà dans un beau château, où vous

serez un peu mieux que chez votre chirurgien. Dans les commencements

surtout, oh! vous serez soigné à ravir; mais je connais les domestiques,

il y a assez longtemps que je le suis; peu à peu leur beau zèle se

ralentira. Les maîtres ne penseront plus à vous; et si votre maladie

dure, vous serez oublié, mais si parfaitement oublié, que s'il vous

prenait fantaisie de mourir de faim, cela vous réussirait...» Puis se

tournant vers sa fille: «Écoute, Denise, lui dit-elle, je veux que tu

visites cet honnête homme-là quatre fois par jour: le matin, à l'heure

du dîner, sur les cinq heures et à l'heure du souper. Je veux que tu lui

obéisses comme à moi. Voilà qui est dit, et n'y manque pas.»

LE MAÎTRE.

Sais-tu ce qui lui est arrivé à ce pauvre Desglands?

JACQUES.

Non, monsieur; mais si les souhaits que j'ai faits pour sa prospérité

n'ont pas été remplis, ce n'est pas faute d'avoir été sincères. C'est

lui qui me donna au commandeur de La Boulaye, qui périt en passant à

Malte; c'est le commandeur de La Boulaye qui me donna à son frère aîné

le capitaine, qui est peut-être mort à présent de la fistule; c'est ce

capitaine qui me donna à son frère le plus jeune, l'avocat général de

Toulouse, qui devint fou, et que la famille fit enfermer. C'est M.

Pascal, avocat général de Toulouse, qui me donna au comte de Tourville,

qui aima mieux laisser croître sa barbe sous un habit de capucin que

d'exposer sa vie; c'est le comte de Tourville qui me donna à la marquise

du Belloy, qui s'est sauvée à Londres avec un étranger; c'est la

marquise du Belloy qui me donna à un de ses cousins, qui s'est ruiné

avec les femmes et qui a passé aux îles; c'est ce cousin-là qui me

recommanda à un M. Hérissant, usurier de profession, qui faisait valoir

l'argent de M. de Rusai, docteur de Sorbonne, qui me fit entrer chez

Mlle Isselin, que vous entreteniez, et qui me plaça chez vous, à qui je

devrai un morceau de pain sur mes vieux jours, car vous me l'avez promis

si je vous restais attaché: et il n'y a pas d'apparence que nous nous

séparions. Jacques a été fait pour vous, et vous fûtes fait pour

Jacques.

LE MAÎTRE.

Mais, Jacques, tu as parcouru bien des maisons en assez peu de temps.

JACQUES.

Il est vrai; on m'a renvoyé quelquefois.

LE MAÎTRE.

Pourquoi?

JACQUES.

C'est que je suis né bavard, et que tous ces gens-là voulaient qu'on se

tût. Ce n'était pas comme vous, qui me remercieriez demain si je me

taisais. J'avais tout juste le vice qui vous convenait. Mais qu'est-ce

donc qui est arrivé à M. Desglands? dites-moi cela, tandis que je

m'apprêterai un coup de tisane.

LE MAÎTRE.

Tu as demeuré dans son château et tu n'as jamais entendu parler de son

emplâtre?

JACQUES.

Non.

LE MAÎTRE.

Cette aventure-là sera pour la route; l'autre est courte. Il avait fait

sa fortune au jeu. Il s'attacha à une femme que tu auras pu voir dans

son château, femme d'esprit, mais sérieuse, taciturne, originale et

dure. Cette femme lui dit un jour: «Ou vous m'aimez mieux que le jeu, et

en ce cas donnez-moi votre parole d'honneur que vous ne jouerez jamais;

ou vous aimez mieux le jeu que moi, et en ce cas ne me parlez plus de

votre passion, et jouez tant qu'il vous plaira...» Desglands donna sa

parole d'honneur qu'il ne jouerait plus.--Ni gros ni petit jeu?--Ni gros

ni petit jeu. Il y avait environ dix ans qu'ils vivaient ensemble dans

le château que tu connais, lorsque Desglands, appelé à la ville par une

affaire d'intérêt, eut le malheur de rencontrer chez son notaire une de

ses anciennes connaissances de brelan, qui l'entraîna à dîner dans un

tripot, où il perdit en une seule séance tout ce qu'il possédait. Sa

maîtresse fut inflexible; elle était riche; elle fit à Desglands une

pension modique et se sépara de lui pour toujours.

JACQUES.

J'en suis fâché, c'était un galant homme.

LE MAÎTRE.

[Comment va la gorge?

JACQUES.

Mal.

LE MAÎTRE.

C'est que tu parles trop, et que tu ne bois pas assez.

JACQUES.

C'est que je n'aime pas la tisane, et que j'aime à parler[45].]

[45] Le passage renfermé entre deux crochets ne se trouve pas dans

l'édition originale. (BR.)--Il manque en effet à la copie et il nous

paraît d'ailleurs assez peu motivé.

LE MAÎTRE.

Eh bien! Jacques, te voilà chez Desglands, près de Denise, et Denise

autorisée par sa mère à te faire au moins quatre visites par jour. La

coquine! préférer un Jacques!

JACQUES.

Un Jacques! un Jacques, monsieur, est un homme comme un autre.

LE MAÎTRE.

Jacques, tu te trompes, un Jacques n'est point un homme comme un autre.

JACQUES.

C'est quelquefois mieux qu'un autre.

LE MAÎTRE.

Jacques, vous vous oubliez. Reprenez l'histoire de vos amours, et

souvenez-vous que vous n'êtes et que vous ne serez jamais qu'un

Jacques.

JACQUES.

Si, dans la chaumière où nous trouvâmes les coquins, Jacques n'avait pas

valu un peu mieux que son maître...

LE MAÎTRE.

Jacques, vous êtes un insolent: vous abusez de ma bonté. Si j'ai fait la

sottise de vous tirer de votre place, je saurai bien vous y remettre.

Jacques, prenez votre bouteille et votre coquemar, et descendez là-bas.

JACQUES.

Cela vous plaît à dire, monsieur; je me trouve bien ici, et je ne

descendrai pas là-bas.

LE MAÎTRE.

Je te dis que tu descendras.

JACQUES.

Je suis sûr que vous ne dites pas vrai. Comment, monsieur, après m'avoir

accoutumé pendant dix ans à vivre de pair à compagnon...

LE MAÎTRE.

Il me plaît que cela cesse.

JACQUES.

Après avoir souffert toutes mes impertinences...

LE MAÎTRE.

Je n'en veux plus souffrir.

JACQUES.

Après m'avoir fait asseoir à table à côté de vous, m'avoir appelé votre

ami...

LE MAÎTRE.

Vous ne savez pas ce que c'est que le nom d'ami donné par un supérieur à

son subalterne.

JACQUES.

Quand on sait que tous vos ordres ne sont que des clous à soufflet,

s'ils n'ont été ratifiés par Jacques; après avoir si bien accolé votre

nom au mien, que l'un ne va jamais sans l'autre, et que tout le monde

dit Jacques et son maître; tout à coup il vous plaira de les séparer!

Non, monsieur, cela ne sera pas. Il est écrit là-haut que tant que

Jacques vivra, que tant que son maître vivra, et même après qu'ils

seront morts tous deux, on dira Jacques et son maître.

LE MAÎTRE.

Et je dis, Jacques, que vous descendrez, et que vous descendrez

sur-le-champ, parce que je vous l'ordonne.

JACQUES.

Monsieur, commandez-moi toute autre chose, si vous voulez que je vous

obéisse.

Ici le maître de Jacques se leva, le prit à la boutonnière, et lui dit

gravement:

«Descendez.»

Jacques lui répondit froidement:

«Je ne descends pas.»

Le maître le secouant fortement, lui dit:

«Descendez, maroufle! obéissez-moi.»

Jacques lui répliqua froidement encore:

«Maroufle, tant qu'il vous plaira; mais le maroufle ne descendra pas.

Tenez, monsieur, ce que j'ai à la tête, comme on dit, je ne l'ai pas au

talon. Vous vous échauffez inutilement, Jacques restera où il est, et ne

descendra pas.»

Et puis Jacques et son maître, après s'être modérés jusqu'à ce moment,

s'échappent tous les deux à la fois, et se mettent à crier à tue-tête:

«Tu descendras.

--Je ne descendrai pas.

--Tu descendras.

--Je ne descendrai pas.»

À ce bruit, l'hôtesse monta, et s'informa de ce que c'était; mais ce ne

fut pas dans le premier instant qu'on lui répondit; on continua à crier:

«Tu descendras. Je ne descendrai pas.» Ensuite le maître, le coeur gros,

se promenant dans la chambre, disait en grommelant: «A-t-on jamais rien

vu de pareil?» L'hôtesse ébahie et debout: «Eh bien! messieurs, de quoi

s'agit-il?»

Jacques, sans s'émouvoir, à l'hôtesse: C'est mon maître à qui la tête

tourne; il est fou.

LE MAÎTRE.

C'est bête que tu veux dire.

JACQUES.

Tout comme il vous plaira.

LE MAÎTRE, à l'hôtesse.

L'avez-vous entendu?

L'HÔTESSE.

Il a tort; mais la paix, la paix; parlez l'un ou l'autre, et que je

sache ce dont il s'agit.

LE MAÎTRE, à Jacques.

Parle, maroufle.

JACQUES, à son maître.

Parlez vous-même.

L'HÔTESSE, à Jacques.

Allons, monsieur Jacques, parlez, votre maître vous l'ordonne; après

tout, un maître est un maître...

Jacques expliqua la chose à l'hôtesse. L'hôtesse, après avoir entendu,

leur dit: Messieurs, voulez-vous m'accepter pour arbitre?

JACQUES ET SON MAÎTRE, tous les deux à la fois.

Très-volontiers, très-volontiers, notre hôtesse.

L'HÔTESSE.

Et vous vous engagez d'honneur à exécuter ma sentence?

JACQUES ET SON MAÎTRE.

D'honneur, d'honneur...

Alors l'hôtesse s'asseyant sur la table, et prenant le ton et le

maintien d'un grave magistrat, dit:

«Ouï la déclaration de monsieur Jacques, et d'après des faits tendant à

prouver que son maître est un bon, un très-bon, un trop bon maître; et

que Jacques n'est point un mauvais serviteur, quoiqu'un peu sujet à

confondre la possession absolue et inamovible avec la concession

passagère et gratuite, j'annule l'égalité qui s'est établie entre eux

par laps de temps, et la recrée sur-le-champ. Jacques descendra, et

quand il aura descendu, il remontera: il rentrera dans toutes les

prérogatives dont il a joui jusqu'à ce jour. Son maître lui tendra la

main, et lui dira d'amitié: «Bonjour, Jacques, je suis bien aise de vous

revoir...» Jacques lui répondra: «Et moi, monsieur, je suis enchanté de

vous retrouver...» Et je défends qu'il soit jamais question entre eux de

cette affaire, et que la prérogative de maître et de serviteur soit

agitée à l'avenir. Voulons que l'un ordonne et que l'autre obéisse,

chacun de son mieux; et qu'il soit laissé, entre ce que l'un peut et ce

que l'autre doit, la même obscurité que ci-devant.»

En achevant ce prononcé, qu'elle avait pillé dans quelque ouvrage du

temps, publié à l'occasion d'une querelle toute pareille, et où l'on

avait entendu, de l'une des extrémités du royaume à l'autre, le maître

crier à son serviteur: «Tu descendras!» et le serviteur crier de son

côté: «Je ne descendrai pas!» allons, dit-elle à Jacques, vous,

donnez-moi le bras sans parlementer davantage...

Jacques s'écria douloureusement: Il était donc écrit là-haut que je

descendrais!...

L'HÔTESSE, à Jacques.

Il était écrit là-haut qu'au moment où l'on prend maître, on descendra,

on montera, on avancera, on reculera, on restera, et cela sans qu'il

soit jamais libre aux pieds de se refuser aux ordres de la tête. Qu'on

me donne le bras, et que mon ordre s'accomplisse...

Jacques donna le bras à l'hôtesse; mais à peine eurent-ils passé le

seuil de la chambre, que le maître se précipita sur Jacques, et

l'embrassa; quitta Jacques pour embrasser l'hôtesse; et les embrassant

l'un et l'autre, il disait: «Il est écrit là-haut que je ne me déferai

jamais de cet original-là, et que tant que je vivrai il sera mon maître

et que je serai son serviteur...» L'hôtesse ajouta: «Et qu'à vue de

pays, vous ne vous en trouverez pas plus mal tous deux.»

L'hôtesse, après avoir apaisé cette querelle, qu'elle prit pour la

première, et qui n'était pas la centième de la même espèce, et

réinstallé Jacques à sa place, s'en alla à ses affaires, et le maître

dit à Jacques: «À présent que nous voilà de sang-froid et en état de

juger sainement, ne conviendras-tu pas?

JACQUES.

Je conviendrai que quand on a donné sa parole d'honneur, il faut la

tenir; et puisque nous avons promis au juge sur notre parole d'honneur

de ne pas revenir sur cette affaire, il n'en faut plus parler.

LE MAÎTRE.

Tu as raison.

JACQUES.

Mais sans revenir sur cette affaire, ne pourrions-nous pas en prévenir

cent autres par quelque arrangement raisonnable?

LE MAÎTRE.

J'y consens.

JACQUES.

Stipulons: 1º qu'attendu qu'il est écrit là-haut que je vous suis

essentiel, et que je sens, que je sais que vous ne pouvez pas vous

passer de moi, j'abuserai de ces avantages toutes et quantes fois que

l'occasion s'en présentera.

LE MAÎTRE.

Mais, Jacques, on n'a jamais rien stipulé de pareil.

JACQUES.

Stipulé ou non stipulé, cela s'est fait de tous les temps, se fait

aujourd'hui, et se fera tant que le monde durera. Croyez-vous que les

autres n'aient pas cherché comme vous à se soustraire à ce décret, et

que vous serez plus habile qu'eux? Défaites-vous de cette idée, et

soumettez-vous à la loi d'un besoin dont il n'est pas en votre pouvoir

de vous affranchir.

Stipulons: 2º qu'attendu qu'il est aussi impossible à Jacques de ne pas

connaître son ascendant et sa force sur son maître, qu'à son maître de

méconnaître sa faiblesse et de se dépouiller de son indulgence, il faut

que Jacques soit insolent, et que, pour la paix, son maître ne s'en

aperçoive pas. Tout cela s'est arrangé à notre insu, tout cela fut

scellé là-haut au moment où la nature fit Jacques et son maître. Il fut

arrêté que vous auriez les titres, et que j'aurais la chose. Si vous

vouliez vous opposer à la volonté de nature, vous n'y feriez que de

l'eau claire.

LE MAÎTRE.

Mais, à ce compte, ton lot vaudrait mieux que le mien.

JACQUES.

Qui vous le dispute?

LE MAÎTRE.

Mais, à ce compte, je n'ai qu'à prendre ta place et te mettre à la

mienne.

JACQUES.

Savez-vous ce qui en arriverait? Vous y perdriez le titre, et vous

n'auriez pas la chose. Restons comme nous sommes, nous sommes fort bien

tous deux; et que le reste de notre vie soit employé à faire un

proverbe.

LE MAÎTRE.

Quel proverbe?

JACQUES.

Jacques mène son maître. Nous serons les premiers dont on l'aura dit;

mais on le répétera de mille autres qui valent mieux que vous et moi.

LE MAÎTRE.

Cela me semble dur, très-dur.

JACQUES.

Mon maître, mon cher maître, vous allez regimber contre un aiguillon qui

n'en piquera que plus vivement. Voilà donc qui est convenu entre nous.

LE MAÎTRE.

Et que fait notre consentement à une loi nécessaire?

JACQUES.

Beaucoup. Croyez-vous qu'il soit inutile de savoir une bonne fois,

nettement, clairement, à quoi s'en tenir? Toutes nos querelles ne sont

venues jusqu'à présent que parce que nous ne nous étions pas encore bien

dit, vous, que vous vous appelleriez mon maître, et que c'est moi qui

serais le vôtre. Mais voilà qui est entendu; et nous n'avons plus qu'à

cheminer en conséquence.

LE MAÎTRE.

Mais où diable as-tu appris tout cela?

JACQUES.

Dans le grand livre. Ah! mon maître, on a beau réfléchir, méditer,

étudier dans tous les livres du monde, on n'est jamais qu'un petit clerc

quand on n'a pas lu dans le grand livre...

L'après-dînée, le soleil s'éclaircit. Quelques voyageurs assurèrent que

le ruisseau était guéable. Jacques descendit; son maître paya l'hôtesse

très-largement. Voilà à la porte de l'auberge un assez grand nombre de

passagers que le mauvais temps y avait retenus, se préparant à continuer

leur route; parmi ces passagers, Jacques et son maître, l'homme au

mariage saugrenu et son compagnon. Les piétons ont pris leurs bâtons et

leurs bissacs; d'autres s'arrangent dans leurs fourgons ou leurs

voitures; les cavaliers sont sur leurs chevaux, et boivent le vin de

l'étrier. L'hôtesse affable tient une bouteille à la main, présente des

verres, et les remplit, sans oublier le sien; on lui dit des choses

obligeantes; elle y répond avec politesse et gaieté. On pique des deux,

on se salue et l'on s'éloigne.

Il arriva que Jacques et son maître, le marquis des Arcis et son

compagnon de voyage, avaient la même route à faire. De ces quatre

personnages il n'y a que ce dernier qui ne vous soit pas connu. Il avait

à peine atteint l'âge de vingt-deux ou de vingt-trois ans. Il était

d'une timidité qui se peignait sur son visage; il portait sa tête un peu

penchée sur l'épaule gauche; il était silencieux, et n'avait presque

aucun usage du monde. S'il faisait la révérence, il inclinait la partie

supérieure de son corps sans remuer ses jambes; assis, il avait le tic

de prendre les basques de son habit, et de les croiser sur ses cuisses;

de tenir ses mains dans les fentes, et d'écouter ceux qui parlaient, les

yeux presque fermés. À cette allure singulière Jacques le déchiffra; et

s'approchant de l'oreille de son maître, il lui dit: «Je gage que ce

jeune homme a porté l'habit de moine?

--Et pourquoi cela, Jacques?

--Vous verrez.»

Nos quatre voyageurs allèrent de compagnie, s'entretenant de la pluie,

du beau temps, de l'hôtesse, de l'hôte, de la querelle du marquis des

Arcis, au sujet de Nicole. Cette chienne affamée et malpropre venait

sans cesse s'essuyer à ses bas; après l'avoir inutilement chassée

plusieurs fois avec sa serviette, d'impatience il lui avait détaché un

assez violent coup de pied... Et voilà tout de suite la conversation

tournée sur cet attachement singulier des femmes pour les animaux.

Chacun en dit son avis. Le maître de Jacques, s'adressant à Jacques, lui

dit: «Et toi, Jacques, qu'en penses-tu?»

Jacques demanda à son maître s'il n'avait pas remarqué que, quelle que

fût la misère des petites gens, n'ayant pas de pain pour eux, ils

avaient tous des chiens; s'il n'avait pas remarqué que ces chiens, étant

tous instruits à faire des tours, à marcher à deux pattes, à danser, à

rapporter, à sauter pour le roi, pour la reine, à faire le mort, cette

éducation les avait rendus les plus malheureuses bêtes du monde. D'où il

conclut que tout homme voulait commander à un autre; et que l'animal se

trouvant dans la société immédiatement au-dessous de la classe des

derniers citoyens commandés par toutes les autres classes, ils

prenaient un animal pour commander aussi à quelqu'un. Eh bien! dit

Jacques, chacun a son chien. Le ministre est le chien du roi, le premier

commis est le chien du ministre, la femme est le chien du mari, ou le

mari le chien de la femme; Favori est le chien de celle-ci, et Thibaud

est le chien de l'homme du coin. Lorsque mon maître me fait parler quand

je voudrais me taire, ce qui, à la vérité, m'arrive rarement, continua

Jacques; lorsqu'il me fait taire quand je voudrais parler, ce qui est

très-difficile; lorsqu'il me demande l'histoire de mes amours, et que

j'aimerais mieux causer d'autre chose; lorsque j'ai commencé l'histoire

de mes amours, et qu'il l'interrompt: que suis-je autre chose que son

chien? les hommes faibles sont les chiens des hommes fermes.

LE MAÎTRE.

Mais, Jacques, cet attachement pour les animaux, je ne le remarque pas

seulement dans les petites gens; je connais de grandes dames entourées

d'une meute de chiens, sans compter les chats, les perroquets, les

oiseaux.

JACQUES.

C'est leur satire et celle de ce qui les entoure. Elles n'aiment

personne; personne ne les aime: et elles jettent aux chiens un sentiment

dont elles ne savent que faire.

LE MARQUIS DES ARCIS.

Aimer les animaux ou jeter son coeur aux chiens, cela est singulièrement

vu.

LE MAÎTRE.

Ce qu'on donne à ces animaux-là suffirait à la nourriture de deux ou

trois malheureux.

JACQUES.

À présent en êtes-vous surpris?

LE MAÎTRE.

Non.

Le marquis des Arcis tourna les yeux sur Jacques, sourit de ses idées;

puis, s'adressant à son maître, il lui dit: Vous avez là un serviteur

qui n'est pas ordinaire.

LE MAÎTRE.

Un serviteur, vous avez bien de la bonté: c'est moi qui suis le sien; et

peu s'en est fallu que ce matin, pas plus tard, il ne me l'ait prouvé en

forme.

Tout en causant on arriva à la couchée, et l'on fit chambrée commune. Le

maître de Jacques et le marquis des Arcis soupèrent ensemble. Jacques et

le jeune homme furent servis à part. Le maître ébaucha en quatre mots au

marquis l'histoire de Jacques et son tour de tête fataliste. Le marquis

parla du jeune homme qui le suivait. Il avait été prémontré. Il était

sorti de sa maison par une aventure bizarre; des amis le lui avaient

recommandé; et il en avait fait son secrétaire en attendant mieux. Le

maître de Jacques dit: Cela est plaisant.

LE MARQUIS DES ARCIS.

Et que trouvez-vous de plaisant à cela?

LE MAÎTRE.

Je parle de Jacques. À peine sommes-nous entrés dans le logis que nous

venons de quitter, que Jacques m'a dit à voix basse: «Monsieur, regardez

bien ce jeune homme, je gagerais qu'il a été moine.»

LE MARQUIS.

Il a rencontré juste, je ne sais sur quoi. Vous couchez-vous de bonne

heure?

LE MAÎTRE.

Non, pas ordinairement; et ce soir j'en suis d'autant moins pressé que

nous n'avons fait que demi-journée.

LE MARQUIS DES ARCIS.

Si vous n'avez rien qui vous occupe plus utilement ou plus agréablement,

je vous raconterai l'histoire de mon secrétaire; elle n'est pas commune.

LE MAÎTRE.

Je l'écouterai volontiers.

Jacques le fataliste et son maître · 第 13 / 22 段