1797. Le livre auquel Diderot fait allusion est l'_Avis au peuple sur sa
santé_ (1761), qui a eu de nombreuses éditions.
LE MAÎTRE.
Est-ce que tu y étais connu?
JACQUES.
Assurément! Vous rappelleriez-vous une certaine femme à la cruche
d'huile?
LE MAÎTRE.
Fort bien!
JACQUES.
Cette femme était la commissionnaire de l'intendant et des domestiques.
Jeanne avait prôné dans le château l'acte de commisération que j'avais
exercé envers elle; ma bonne oeuvre était parvenue aux oreilles du
maître: on ne lui avait pas laissé ignorer les coups de pied et de poing
dont elle avait été récompensée la nuit sur le grand chemin. Il avait
ordonné qu'on me découvrît et qu'on me transportât chez lui. M'y voilà.
On me regarde; on m'interroge, on m'admire. Jeanne m'embrassait et me
remerciait. «Qu'on le loge commodément, disait le maître à ses gens, et
qu'on ne le laisse manquer de rien;» au chirurgien de la maison: «Vous
le visiterez assidûment...» Tout fut exécuté de point en point. Eh bien!
mon maître, qui sait ce qui est écrit là-haut? Qu'on dise à présent que
c'est bien ou mal fait de donner son argent; que c'est un malheur d'être
assommé... Sans ces deux événements, M. Desglands n'aurait jamais
entendu parler de Jacques.
LE MAÎTRE.
M. Desglands, seigneur de Miremont! C'est au château de Miremont que tu
es? chez mon vieil ami, le père de M. Desforges, l'intendant de la
province?
JACQUES.
Tout juste. Et la jeune brune à la taille légère, aux yeux noirs...
LE MAÎTRE.
Est Denise, la fille de Jeanne?
JACQUES.
Elle-même.
LE MAÎTRE.
Tu as raison, c'est une des plus belles et des plus honnêtes créatures
qu'il y ait à vingt lieues à la ronde. Moi et la plupart de ceux qui
fréquentaient le château de Desglands avaient tout mis en oeuvre
inutilement pour la séduire; et il n'y en avait pas un de nous qui n'eût
fait de grandes sottises pour elle, à condition d'en faire une petite
pour lui.
Jacques cessant ici de parler, son maître lui dit: À quoi penses-tu? Que
fais-tu?
JACQUES.
Je fais ma prière.
LE MAÎTRE.
Est-ce que tu pries?
JACQUES.
Quelquefois.
LE MAÎTRE.
Et que dis-tu?
JACQUES.
Je dis: «Toi qui as fait le grand rouleau, quel que tu sois, et dont le
doigt a tracé toute l'écriture qui est là-haut, tu as su de tous les
temps ce qu'il me fallait; que ta volonté soit faite. _Amen_.»
LE MAÎTRE.
Est-ce que tu ne ferais pas aussi bien de te taire?
JACQUES.
Peut-être que oui, peut-être que non. Je prie à tout hasard; et quoi
qu'il m'advînt, je ne m'en réjouirais ni m'en plaindrais, si je me
possédais; mais c'est que je suis inconséquent et violent, que j'oublie
mes principes ou les leçons de mon capitaine et que je ris et pleure
comme un sot.
LE MAÎTRE.
Est-ce que ton capitaine ne pleurait point, ne riait jamais?
JACQUES.
Rarement... Jeanne m'amena sa fille un matin; et s'adressant d'abord à
moi, elle me dit: «Monsieur, vous voilà dans un beau château, où vous
serez un peu mieux que chez votre chirurgien. Dans les commencements
surtout, oh! vous serez soigné à ravir; mais je connais les domestiques,
il y a assez longtemps que je le suis; peu à peu leur beau zèle se
ralentira. Les maîtres ne penseront plus à vous; et si votre maladie
dure, vous serez oublié, mais si parfaitement oublié, que s'il vous
prenait fantaisie de mourir de faim, cela vous réussirait...» Puis se
tournant vers sa fille: «Écoute, Denise, lui dit-elle, je veux que tu
visites cet honnête homme-là quatre fois par jour: le matin, à l'heure
du dîner, sur les cinq heures et à l'heure du souper. Je veux que tu lui
obéisses comme à moi. Voilà qui est dit, et n'y manque pas.»
LE MAÎTRE.
Sais-tu ce qui lui est arrivé à ce pauvre Desglands?
JACQUES.
Non, monsieur; mais si les souhaits que j'ai faits pour sa prospérité
n'ont pas été remplis, ce n'est pas faute d'avoir été sincères. C'est
lui qui me donna au commandeur de La Boulaye, qui périt en passant à
Malte; c'est le commandeur de La Boulaye qui me donna à son frère aîné
le capitaine, qui est peut-être mort à présent de la fistule; c'est ce
capitaine qui me donna à son frère le plus jeune, l'avocat général de
Toulouse, qui devint fou, et que la famille fit enfermer. C'est M.
Pascal, avocat général de Toulouse, qui me donna au comte de Tourville,
qui aima mieux laisser croître sa barbe sous un habit de capucin que
d'exposer sa vie; c'est le comte de Tourville qui me donna à la marquise
du Belloy, qui s'est sauvée à Londres avec un étranger; c'est la
marquise du Belloy qui me donna à un de ses cousins, qui s'est ruiné
avec les femmes et qui a passé aux îles; c'est ce cousin-là qui me
recommanda à un M. Hérissant, usurier de profession, qui faisait valoir
l'argent de M. de Rusai, docteur de Sorbonne, qui me fit entrer chez
Mlle Isselin, que vous entreteniez, et qui me plaça chez vous, à qui je
devrai un morceau de pain sur mes vieux jours, car vous me l'avez promis
si je vous restais attaché: et il n'y a pas d'apparence que nous nous
séparions. Jacques a été fait pour vous, et vous fûtes fait pour
Jacques.
LE MAÎTRE.
Mais, Jacques, tu as parcouru bien des maisons en assez peu de temps.
JACQUES.
Il est vrai; on m'a renvoyé quelquefois.
LE MAÎTRE.
Pourquoi?
JACQUES.
C'est que je suis né bavard, et que tous ces gens-là voulaient qu'on se
tût. Ce n'était pas comme vous, qui me remercieriez demain si je me
taisais. J'avais tout juste le vice qui vous convenait. Mais qu'est-ce
donc qui est arrivé à M. Desglands? dites-moi cela, tandis que je
m'apprêterai un coup de tisane.
LE MAÎTRE.
Tu as demeuré dans son château et tu n'as jamais entendu parler de son
emplâtre?
JACQUES.
Non.
LE MAÎTRE.
Cette aventure-là sera pour la route; l'autre est courte. Il avait fait
sa fortune au jeu. Il s'attacha à une femme que tu auras pu voir dans
son château, femme d'esprit, mais sérieuse, taciturne, originale et
dure. Cette femme lui dit un jour: «Ou vous m'aimez mieux que le jeu, et
en ce cas donnez-moi votre parole d'honneur que vous ne jouerez jamais;
ou vous aimez mieux le jeu que moi, et en ce cas ne me parlez plus de
votre passion, et jouez tant qu'il vous plaira...» Desglands donna sa
parole d'honneur qu'il ne jouerait plus.--Ni gros ni petit jeu?--Ni gros
ni petit jeu. Il y avait environ dix ans qu'ils vivaient ensemble dans
le château que tu connais, lorsque Desglands, appelé à la ville par une
affaire d'intérêt, eut le malheur de rencontrer chez son notaire une de
ses anciennes connaissances de brelan, qui l'entraîna à dîner dans un
tripot, où il perdit en une seule séance tout ce qu'il possédait. Sa
maîtresse fut inflexible; elle était riche; elle fit à Desglands une
pension modique et se sépara de lui pour toujours.
JACQUES.
J'en suis fâché, c'était un galant homme.
LE MAÎTRE.
[Comment va la gorge?
JACQUES.
Mal.
LE MAÎTRE.
C'est que tu parles trop, et que tu ne bois pas assez.
JACQUES.
C'est que je n'aime pas la tisane, et que j'aime à parler[45].]
[45] Le passage renfermé entre deux crochets ne se trouve pas dans
l'édition originale. (BR.)--Il manque en effet à la copie et il nous
paraît d'ailleurs assez peu motivé.
LE MAÎTRE.
Eh bien! Jacques, te voilà chez Desglands, près de Denise, et Denise
autorisée par sa mère à te faire au moins quatre visites par jour. La
coquine! préférer un Jacques!
JACQUES.
Un Jacques! un Jacques, monsieur, est un homme comme un autre.
LE MAÎTRE.
Jacques, tu te trompes, un Jacques n'est point un homme comme un autre.
JACQUES.
C'est quelquefois mieux qu'un autre.
LE MAÎTRE.
Jacques, vous vous oubliez. Reprenez l'histoire de vos amours, et
souvenez-vous que vous n'êtes et que vous ne serez jamais qu'un
Jacques.
JACQUES.
Si, dans la chaumière où nous trouvâmes les coquins, Jacques n'avait pas
valu un peu mieux que son maître...
LE MAÎTRE.
Jacques, vous êtes un insolent: vous abusez de ma bonté. Si j'ai fait la
sottise de vous tirer de votre place, je saurai bien vous y remettre.
Jacques, prenez votre bouteille et votre coquemar, et descendez là-bas.
JACQUES.
Cela vous plaît à dire, monsieur; je me trouve bien ici, et je ne
descendrai pas là-bas.
LE MAÎTRE.
Je te dis que tu descendras.
JACQUES.
Je suis sûr que vous ne dites pas vrai. Comment, monsieur, après m'avoir
accoutumé pendant dix ans à vivre de pair à compagnon...
LE MAÎTRE.
Il me plaît que cela cesse.
JACQUES.
Après avoir souffert toutes mes impertinences...
LE MAÎTRE.
Je n'en veux plus souffrir.
JACQUES.
Après m'avoir fait asseoir à table à côté de vous, m'avoir appelé votre
ami...
LE MAÎTRE.
Vous ne savez pas ce que c'est que le nom d'ami donné par un supérieur à
son subalterne.
JACQUES.
Quand on sait que tous vos ordres ne sont que des clous à soufflet,
s'ils n'ont été ratifiés par Jacques; après avoir si bien accolé votre
nom au mien, que l'un ne va jamais sans l'autre, et que tout le monde
dit Jacques et son maître; tout à coup il vous plaira de les séparer!
Non, monsieur, cela ne sera pas. Il est écrit là-haut que tant que
Jacques vivra, que tant que son maître vivra, et même après qu'ils
seront morts tous deux, on dira Jacques et son maître.
LE MAÎTRE.
Et je dis, Jacques, que vous descendrez, et que vous descendrez
sur-le-champ, parce que je vous l'ordonne.
JACQUES.
Monsieur, commandez-moi toute autre chose, si vous voulez que je vous
obéisse.
Ici le maître de Jacques se leva, le prit à la boutonnière, et lui dit
gravement:
«Descendez.»
Jacques lui répondit froidement:
«Je ne descends pas.»
Le maître le secouant fortement, lui dit:
«Descendez, maroufle! obéissez-moi.»
Jacques lui répliqua froidement encore:
«Maroufle, tant qu'il vous plaira; mais le maroufle ne descendra pas.
Tenez, monsieur, ce que j'ai à la tête, comme on dit, je ne l'ai pas au
talon. Vous vous échauffez inutilement, Jacques restera où il est, et ne
descendra pas.»
Et puis Jacques et son maître, après s'être modérés jusqu'à ce moment,
s'échappent tous les deux à la fois, et se mettent à crier à tue-tête:
«Tu descendras.
--Je ne descendrai pas.
--Tu descendras.
--Je ne descendrai pas.»
À ce bruit, l'hôtesse monta, et s'informa de ce que c'était; mais ce ne
fut pas dans le premier instant qu'on lui répondit; on continua à crier:
«Tu descendras. Je ne descendrai pas.» Ensuite le maître, le coeur gros,
se promenant dans la chambre, disait en grommelant: «A-t-on jamais rien
vu de pareil?» L'hôtesse ébahie et debout: «Eh bien! messieurs, de quoi
s'agit-il?»
Jacques, sans s'émouvoir, à l'hôtesse: C'est mon maître à qui la tête
tourne; il est fou.
LE MAÎTRE.
C'est bête que tu veux dire.
JACQUES.
Tout comme il vous plaira.
LE MAÎTRE, à l'hôtesse.
L'avez-vous entendu?
L'HÔTESSE.
Il a tort; mais la paix, la paix; parlez l'un ou l'autre, et que je
sache ce dont il s'agit.
LE MAÎTRE, à Jacques.
Parle, maroufle.
JACQUES, à son maître.
Parlez vous-même.
L'HÔTESSE, à Jacques.
Allons, monsieur Jacques, parlez, votre maître vous l'ordonne; après
tout, un maître est un maître...
Jacques expliqua la chose à l'hôtesse. L'hôtesse, après avoir entendu,
leur dit: Messieurs, voulez-vous m'accepter pour arbitre?
JACQUES ET SON MAÎTRE, tous les deux à la fois.
Très-volontiers, très-volontiers, notre hôtesse.
L'HÔTESSE.
Et vous vous engagez d'honneur à exécuter ma sentence?
JACQUES ET SON MAÎTRE.
D'honneur, d'honneur...
Alors l'hôtesse s'asseyant sur la table, et prenant le ton et le
maintien d'un grave magistrat, dit:
«Ouï la déclaration de monsieur Jacques, et d'après des faits tendant à
prouver que son maître est un bon, un très-bon, un trop bon maître; et
que Jacques n'est point un mauvais serviteur, quoiqu'un peu sujet à
confondre la possession absolue et inamovible avec la concession
passagère et gratuite, j'annule l'égalité qui s'est établie entre eux
par laps de temps, et la recrée sur-le-champ. Jacques descendra, et
quand il aura descendu, il remontera: il rentrera dans toutes les
prérogatives dont il a joui jusqu'à ce jour. Son maître lui tendra la
main, et lui dira d'amitié: «Bonjour, Jacques, je suis bien aise de vous
revoir...» Jacques lui répondra: «Et moi, monsieur, je suis enchanté de
vous retrouver...» Et je défends qu'il soit jamais question entre eux de
cette affaire, et que la prérogative de maître et de serviteur soit
agitée à l'avenir. Voulons que l'un ordonne et que l'autre obéisse,
chacun de son mieux; et qu'il soit laissé, entre ce que l'un peut et ce
que l'autre doit, la même obscurité que ci-devant.»
En achevant ce prononcé, qu'elle avait pillé dans quelque ouvrage du
temps, publié à l'occasion d'une querelle toute pareille, et où l'on
avait entendu, de l'une des extrémités du royaume à l'autre, le maître
crier à son serviteur: «Tu descendras!» et le serviteur crier de son
côté: «Je ne descendrai pas!» allons, dit-elle à Jacques, vous,
donnez-moi le bras sans parlementer davantage...
Jacques s'écria douloureusement: Il était donc écrit là-haut que je
descendrais!...
L'HÔTESSE, à Jacques.
Il était écrit là-haut qu'au moment où l'on prend maître, on descendra,
on montera, on avancera, on reculera, on restera, et cela sans qu'il
soit jamais libre aux pieds de se refuser aux ordres de la tête. Qu'on
me donne le bras, et que mon ordre s'accomplisse...
Jacques donna le bras à l'hôtesse; mais à peine eurent-ils passé le
seuil de la chambre, que le maître se précipita sur Jacques, et
l'embrassa; quitta Jacques pour embrasser l'hôtesse; et les embrassant
l'un et l'autre, il disait: «Il est écrit là-haut que je ne me déferai
jamais de cet original-là, et que tant que je vivrai il sera mon maître
et que je serai son serviteur...» L'hôtesse ajouta: «Et qu'à vue de
pays, vous ne vous en trouverez pas plus mal tous deux.»
L'hôtesse, après avoir apaisé cette querelle, qu'elle prit pour la
première, et qui n'était pas la centième de la même espèce, et
réinstallé Jacques à sa place, s'en alla à ses affaires, et le maître
dit à Jacques: «À présent que nous voilà de sang-froid et en état de
juger sainement, ne conviendras-tu pas?
JACQUES.
Je conviendrai que quand on a donné sa parole d'honneur, il faut la
tenir; et puisque nous avons promis au juge sur notre parole d'honneur
de ne pas revenir sur cette affaire, il n'en faut plus parler.
LE MAÎTRE.
Tu as raison.
JACQUES.
Mais sans revenir sur cette affaire, ne pourrions-nous pas en prévenir
cent autres par quelque arrangement raisonnable?
LE MAÎTRE.
J'y consens.
JACQUES.
Stipulons: 1º qu'attendu qu'il est écrit là-haut que je vous suis
essentiel, et que je sens, que je sais que vous ne pouvez pas vous
passer de moi, j'abuserai de ces avantages toutes et quantes fois que
l'occasion s'en présentera.
LE MAÎTRE.
Mais, Jacques, on n'a jamais rien stipulé de pareil.
JACQUES.
Stipulé ou non stipulé, cela s'est fait de tous les temps, se fait
aujourd'hui, et se fera tant que le monde durera. Croyez-vous que les
autres n'aient pas cherché comme vous à se soustraire à ce décret, et
que vous serez plus habile qu'eux? Défaites-vous de cette idée, et
soumettez-vous à la loi d'un besoin dont il n'est pas en votre pouvoir
de vous affranchir.
Stipulons: 2º qu'attendu qu'il est aussi impossible à Jacques de ne pas
connaître son ascendant et sa force sur son maître, qu'à son maître de
méconnaître sa faiblesse et de se dépouiller de son indulgence, il faut
que Jacques soit insolent, et que, pour la paix, son maître ne s'en
aperçoive pas. Tout cela s'est arrangé à notre insu, tout cela fut
scellé là-haut au moment où la nature fit Jacques et son maître. Il fut
arrêté que vous auriez les titres, et que j'aurais la chose. Si vous
vouliez vous opposer à la volonté de nature, vous n'y feriez que de
l'eau claire.
LE MAÎTRE.
Mais, à ce compte, ton lot vaudrait mieux que le mien.
JACQUES.
Qui vous le dispute?
LE MAÎTRE.
Mais, à ce compte, je n'ai qu'à prendre ta place et te mettre à la
mienne.
JACQUES.
Savez-vous ce qui en arriverait? Vous y perdriez le titre, et vous
n'auriez pas la chose. Restons comme nous sommes, nous sommes fort bien
tous deux; et que le reste de notre vie soit employé à faire un
proverbe.
LE MAÎTRE.
Quel proverbe?
JACQUES.
Jacques mène son maître. Nous serons les premiers dont on l'aura dit;
mais on le répétera de mille autres qui valent mieux que vous et moi.
LE MAÎTRE.
Cela me semble dur, très-dur.
JACQUES.
Mon maître, mon cher maître, vous allez regimber contre un aiguillon qui
n'en piquera que plus vivement. Voilà donc qui est convenu entre nous.
LE MAÎTRE.
Et que fait notre consentement à une loi nécessaire?
JACQUES.
Beaucoup. Croyez-vous qu'il soit inutile de savoir une bonne fois,
nettement, clairement, à quoi s'en tenir? Toutes nos querelles ne sont
venues jusqu'à présent que parce que nous ne nous étions pas encore bien
dit, vous, que vous vous appelleriez mon maître, et que c'est moi qui
serais le vôtre. Mais voilà qui est entendu; et nous n'avons plus qu'à
cheminer en conséquence.
LE MAÎTRE.
Mais où diable as-tu appris tout cela?
JACQUES.
Dans le grand livre. Ah! mon maître, on a beau réfléchir, méditer,
étudier dans tous les livres du monde, on n'est jamais qu'un petit clerc
quand on n'a pas lu dans le grand livre...
L'après-dînée, le soleil s'éclaircit. Quelques voyageurs assurèrent que
le ruisseau était guéable. Jacques descendit; son maître paya l'hôtesse
très-largement. Voilà à la porte de l'auberge un assez grand nombre de
passagers que le mauvais temps y avait retenus, se préparant à continuer
leur route; parmi ces passagers, Jacques et son maître, l'homme au
mariage saugrenu et son compagnon. Les piétons ont pris leurs bâtons et
leurs bissacs; d'autres s'arrangent dans leurs fourgons ou leurs
voitures; les cavaliers sont sur leurs chevaux, et boivent le vin de
l'étrier. L'hôtesse affable tient une bouteille à la main, présente des
verres, et les remplit, sans oublier le sien; on lui dit des choses
obligeantes; elle y répond avec politesse et gaieté. On pique des deux,
on se salue et l'on s'éloigne.
Il arriva que Jacques et son maître, le marquis des Arcis et son
compagnon de voyage, avaient la même route à faire. De ces quatre
personnages il n'y a que ce dernier qui ne vous soit pas connu. Il avait
à peine atteint l'âge de vingt-deux ou de vingt-trois ans. Il était
d'une timidité qui se peignait sur son visage; il portait sa tête un peu
penchée sur l'épaule gauche; il était silencieux, et n'avait presque
aucun usage du monde. S'il faisait la révérence, il inclinait la partie
supérieure de son corps sans remuer ses jambes; assis, il avait le tic
de prendre les basques de son habit, et de les croiser sur ses cuisses;
de tenir ses mains dans les fentes, et d'écouter ceux qui parlaient, les
yeux presque fermés. À cette allure singulière Jacques le déchiffra; et
s'approchant de l'oreille de son maître, il lui dit: «Je gage que ce
jeune homme a porté l'habit de moine?
--Et pourquoi cela, Jacques?
--Vous verrez.»
Nos quatre voyageurs allèrent de compagnie, s'entretenant de la pluie,
du beau temps, de l'hôtesse, de l'hôte, de la querelle du marquis des
Arcis, au sujet de Nicole. Cette chienne affamée et malpropre venait
sans cesse s'essuyer à ses bas; après l'avoir inutilement chassée
plusieurs fois avec sa serviette, d'impatience il lui avait détaché un
assez violent coup de pied... Et voilà tout de suite la conversation
tournée sur cet attachement singulier des femmes pour les animaux.
Chacun en dit son avis. Le maître de Jacques, s'adressant à Jacques, lui
dit: «Et toi, Jacques, qu'en penses-tu?»
Jacques demanda à son maître s'il n'avait pas remarqué que, quelle que
fût la misère des petites gens, n'ayant pas de pain pour eux, ils
avaient tous des chiens; s'il n'avait pas remarqué que ces chiens, étant
tous instruits à faire des tours, à marcher à deux pattes, à danser, à
rapporter, à sauter pour le roi, pour la reine, à faire le mort, cette
éducation les avait rendus les plus malheureuses bêtes du monde. D'où il
conclut que tout homme voulait commander à un autre; et que l'animal se
trouvant dans la société immédiatement au-dessous de la classe des
derniers citoyens commandés par toutes les autres classes, ils
prenaient un animal pour commander aussi à quelqu'un. Eh bien! dit
Jacques, chacun a son chien. Le ministre est le chien du roi, le premier
commis est le chien du ministre, la femme est le chien du mari, ou le
mari le chien de la femme; Favori est le chien de celle-ci, et Thibaud
est le chien de l'homme du coin. Lorsque mon maître me fait parler quand
je voudrais me taire, ce qui, à la vérité, m'arrive rarement, continua
Jacques; lorsqu'il me fait taire quand je voudrais parler, ce qui est
très-difficile; lorsqu'il me demande l'histoire de mes amours, et que
j'aimerais mieux causer d'autre chose; lorsque j'ai commencé l'histoire
de mes amours, et qu'il l'interrompt: que suis-je autre chose que son
chien? les hommes faibles sont les chiens des hommes fermes.
LE MAÎTRE.
Mais, Jacques, cet attachement pour les animaux, je ne le remarque pas
seulement dans les petites gens; je connais de grandes dames entourées
d'une meute de chiens, sans compter les chats, les perroquets, les
oiseaux.
JACQUES.
C'est leur satire et celle de ce qui les entoure. Elles n'aiment
personne; personne ne les aime: et elles jettent aux chiens un sentiment
dont elles ne savent que faire.
LE MARQUIS DES ARCIS.
Aimer les animaux ou jeter son coeur aux chiens, cela est singulièrement
vu.
LE MAÎTRE.
Ce qu'on donne à ces animaux-là suffirait à la nourriture de deux ou
trois malheureux.
JACQUES.
À présent en êtes-vous surpris?
LE MAÎTRE.
Non.
Le marquis des Arcis tourna les yeux sur Jacques, sourit de ses idées;
puis, s'adressant à son maître, il lui dit: Vous avez là un serviteur
qui n'est pas ordinaire.
LE MAÎTRE.
Un serviteur, vous avez bien de la bonté: c'est moi qui suis le sien; et
peu s'en est fallu que ce matin, pas plus tard, il ne me l'ait prouvé en
forme.
Tout en causant on arriva à la couchée, et l'on fit chambrée commune. Le
maître de Jacques et le marquis des Arcis soupèrent ensemble. Jacques et
le jeune homme furent servis à part. Le maître ébaucha en quatre mots au
marquis l'histoire de Jacques et son tour de tête fataliste. Le marquis
parla du jeune homme qui le suivait. Il avait été prémontré. Il était
sorti de sa maison par une aventure bizarre; des amis le lui avaient
recommandé; et il en avait fait son secrétaire en attendant mieux. Le
maître de Jacques dit: Cela est plaisant.
LE MARQUIS DES ARCIS.
Et que trouvez-vous de plaisant à cela?
LE MAÎTRE.
Je parle de Jacques. À peine sommes-nous entrés dans le logis que nous
venons de quitter, que Jacques m'a dit à voix basse: «Monsieur, regardez
bien ce jeune homme, je gagerais qu'il a été moine.»
LE MARQUIS.
Il a rencontré juste, je ne sais sur quoi. Vous couchez-vous de bonne
heure?
LE MAÎTRE.
Non, pas ordinairement; et ce soir j'en suis d'autant moins pressé que
nous n'avons fait que demi-journée.
LE MARQUIS DES ARCIS.
Si vous n'avez rien qui vous occupe plus utilement ou plus agréablement,
je vous raconterai l'histoire de mon secrétaire; elle n'est pas commune.
LE MAÎTRE.
Je l'écouterai volontiers.