prendrions un hôtel commun, et que nous formerions tous quatre la plus
agréable société.
MADAME DE LA POMMERAYE.
Tout cela est fort beau; mais je ne me marie pas. Le seul homme que
j'aurais peut-être été tentée d'épouser...
LE MARQUIS.
C'est moi?
MADAME DE LA POMMERAYE.
Je puis vous l'avouer à présent sans conséquence.
LE MARQUIS.
Et pourquoi ne me l'avoir pas dit?
MADAME DE LA POMMERAYE.
Par l'événement, j'ai bien fait. Celle que vous allez avoir vous
convient de tout point mieux que moi.
L'HÔTESSE.
Mme de La Pommeraye mit à ses informations toute l'exactitude et la
célérité qu'elle voulut. Elle produisit au marquis les attestations les
plus flatteuses; il y en avait de Paris, il y en avait de la province.
Elle exigea du marquis encore une quinzaine, afin qu'il s'examinât
derechef. Cette quinzaine lui parut éternelle; enfin la marquise fut
obligée de céder à son impatience et à ses prières. La première entrevue
se fait chez ses amies; on y convient de tout, les bans se publient; le
contrat se passe; le marquis fait présent à Mme de La Pommeraye d'un
superbe diamant, et le mariage est consommé.
JACQUES.
Quelle trame et quelle vengeance!
LE MAÎTRE.
Elle est incompréhensible.
JACQUES.
Délivrez-moi du souci de la première nuit des noces, et jusqu'à présent
je n'y vois pas un grand mal.
LE MAÎTRE.
Tais-toi, nigaud.
L'HÔTESSE.
La nuit des noces se passa fort bien.
JACQUES.
Je croyais...
L'HÔTESSE.
Croyez à ce que votre maître vient de vous dire... Et en parlant ainsi
elle souriait, et en souriant, elle passait sa main sur le visage de
Jacques, et lui serrait le nez... Mais ce fut le lendemain...
JACQUES.
Le lendemain, ne fut-ce pas comme la veille?
L'HÔTESSE.
Pas tout à fait. Le lendemain, Mme de La Pommeraye écrivit au marquis un
billet qui l'invitait à se rendre chez elle au plus tôt, pour affaire
importante. Le marquis ne se fit pas attendre.
On le reçut avec un visage où l'indignation se peignait dans toute sa
force; le discours qu'on lui tint ne fut pas long; le voici: «Marquis,
lui dit-elle, apprenez à me connaître. Si les autres femmes s'estimaient
assez pour éprouver mon ressentiment, vos semblables seraient moins
communs. Vous aviez acquis une honnête femme que vous n'avez pas su
conserver; cette femme, c'est moi; elle s'est vengée en vous en faisant
épouser une digne de vous. Sortez de chez moi, et allez-vous-en rue
Traversière, à l'hôtel de Hambourg, où l'on vous apprendra le sale
métier que votre femme et votre belle-mère ont exercé pendant dix ans,
sous le nom de d'Aisnon.»
La surprise et la consternation de ce pauvre marquis ne peuvent se
rendre. Il ne savait qu'en penser; mais son incertitude ne dura que le
temps d'aller d'un bout de la ville à l'autre. Il ne rentra point chez
lui de tout le jour; il erra dans les rues. Sa belle-mère et sa femme
eurent quelque soupçon de ce qui s'était passé. Au premier coup de
marteau, la belle-mère se sauva dans son appartement, et s'y enferma à
la clef; sa femme l'attendit seule. À l'approche de son époux elle lut
sur son visage la fureur qui le possédait. Elle se jeta à ses pieds, la
face collée contre le parquet, sans mot dire. «Retirez-vous, lui dit-il,
infâme! loin de moi...» Elle voulut se relever; mais elle retomba sur
son visage, les bras étendus à terre entre les pieds du marquis.
«Monsieur, lui dit-elle, foulez-moi aux pieds, écrasez-moi, car je l'ai
mérité; faites de moi tout ce qu'il vous plaira; mais épargnez ma
mère...
--Retirez-vous, reprit le marquis; retirez-vous! c'est assez de
l'infamie dont vous m'avez couvert; épargnez-moi un crime...»
La pauvre créature resta dans l'attitude où elle était, et ne lui
répondit rien. Le marquis était assis dans un fauteuil, la tête
enveloppée de ses bras, et le corps à demi penché sur les pieds de son
lit, hurlant par intervalles, sans la regarder: «Retirez-vous!...» Le
silence et l'immobilité de la malheureuse le surprirent; il lui répéta
d'une voix plus forte encore: «Qu'on se retire; est-ce que vous ne
m'entendez pas?...» Ensuite il se baissa, la poussa durement, et
reconnaissant qu'elle était sans sentiment et presque sans vie, il la
prit par le milieu du corps, l'étendit sur un canapé, attacha un moment
sur elle des regards où se peignaient alternativement la commisération
et le courroux. Il sonna: des valets entrèrent; on appela ses femmes, à
qui il dit: «Prenez votre maîtresse qui se trouve mal; portez-la dans
son appartement, et secourez-la...» Peu d'instants après il envoya
secrètement savoir de ses nouvelles. On lui dit qu'elle était revenue de
son premier évanouissement; mais que, les défaillances se succédant
rapidement, elles étaient si fréquentes et si longues qu'on ne pouvait
lui répondre de rien. Une ou deux heures après il renvoya secrètement
savoir son état. On lui dit qu'elle suffoquait, et qu'il lui était
survenu une espèce de hoquet qui se faisait entendre jusque dans les
cours. À la troisième fois, c'était sur le matin, on lui rapporta
qu'elle avait beaucoup pleuré, que le hoquet s'était calmé, et qu'elle
paraissait s'assoupir.
Le jour suivant, le marquis fit mettre ses chevaux à sa chaise, et
disparut pendant quinze jours, sans qu'on sût ce qu'il était devenu.
Cependant, avant de s'éloigner, il avait pourvu à tout ce qui était
nécessaire à la mère et à la fille, avec ordre d'obéir à madame comme à
lui-même.
Pendant cet intervalle, ces deux femmes restèrent l'une en présence de
l'autre, sans presque se parler, la fille sanglotant, poussant
quelquefois des cris, s'arrachant les cheveux, se tordant les bras, sans
que sa mère osât s'approcher d'elle et la consoler. L'une montrait la
figure du désespoir, l'autre la figure de l'endurcissement. La fille
vingt fois dit à sa mère: «Maman, sortons d'ici; sauvons-nous.» Autant
de fois la mère s'y opposa, et lui répondit: «Non, ma fille, il faut
rester; il faut voir ce que cela deviendra: cet homme ne nous tuera
pas...» «Eh! plût à Dieu, lui répondait sa fille, qu'il l'eût déjà
fait!...» Sa mère lui répliquait: «Vous feriez mieux de vous taire, que
de parler comme une sotte.»
À son retour, le marquis s'enferma dans son cabinet, et écrivit deux
lettres, l'une à sa femme, l'autre à sa belle-mère. Celle-ci partit dans
la même journée, et se rendit au couvent des Carmélites de la ville
prochaine, où elle est morte il y a quelques jours. Sa fille s'habilla,
et se traîna dans l'appartement de son mari où il lui avait apparemment
enjoint de venir. Dès la porte, elle se jeta à genoux. «Levez-vous,» lui
dit le marquis...
Au lieu de se lever, elle s'avança vers lui sur ses genoux; elle
tremblait de tous ses membres: elle était échevelée; elle avait le corps
un peu penché, les bras portés de son côté, la tête relevée, le regard
attaché sur ses yeux, et le visage inondé de pleurs. «Il me semble,» lui
dit-elle, un sanglot séparant chacun de ses mots, «que votre coeur
justement irrité s'est radouci, et que peut-être avec le temps
j'obtiendrai miséricorde. Monsieur, de grâce, ne vous hâtez pas de me
pardonner. Tant de filles honnêtes sont devenues de malhonnêtes femmes,
que peut-être serai-je un exemple contraire. Je ne suis pas encore digne
que vous vous rapprochiez de moi; attendez, laissez-moi seulement
l'espoir du pardon. Tenez-moi loin de vous; vous verrez ma conduite;
vous la jugerez: trop heureuse mille fois, trop heureuse si vous daignez
quelquefois m'appeler! Marquez-moi le recoin obscur de votre maison où
vous permettez que j'habite; j'y resterai sans murmure. Ah! si je
pouvais m'arracher le nom et le titre qu'on m'a fait usurper, et mourir
après, à l'instant vous seriez satisfait! Je me suis laissée conduire
par faiblesse, par séduction, par autorité, par menaces, à une action
infâme; mais ne croyez pas, monsieur, que je sois méchante: je ne le
suis pas, puisque je n'ai pas balancé à paraître devant vous quand vous
m'avez appelée, et que j'ose à présent lever les yeux sur vous et vous
parler. Ah! si vous pouviez lire au fond de mon coeur, et voir combien
mes fautes passées sont loin de moi; combien les moeurs de mes pareilles
me sont étrangères! La corruption s'est posée sur moi; mais elle ne s'y
est point attachée. Je me connais, et une justice que je me rends, c'est
que par mes goûts, par mes sentiments, par mon caractère, j'étais née
digne de l'honneur de vous appartenir. Ah! s'il m'eût été libre de vous
voir, il n'y avait qu'un mot à dire, et je crois que j'en aurais eu le
courage. Monsieur, disposez de moi comme il vous plaira; faites entrer
vos gens; qu'ils me dépouillent, qu'ils me jettent la nuit dans la rue:
je souscris à tout. Quel que soit le sort que vous me préparez, je m'y
soumets: le fond d'une campagne, l'obscurité d'un cloître peut me
dérober pour jamais à vos yeux: parlez, et j'y vais. Votre bonheur
n'est point perdu sans ressource, et vous pouvez m'oublier...
--Levez-vous, lui dit doucement le marquis; je vous ai pardonné: au
moment même de l'injure j'ai respecté ma femme en vous; il n'est pas
sorti de ma bouche une parole qui l'ait humiliée, ou du moins je m'en
repens, et je proteste qu'elle n'en entendra plus aucune qui l'humilie,
si elle se souvient qu'on ne peut rendre son époux malheureux sans le
devenir. Soyez honnête, soyez heureuse, et faites que je le sois.
Levez-vous, je vous en prie, ma femme, levez-vous et embrassez-moi;
madame la marquise, levez-vous, vous n'êtes pas à votre place; madame
des Arcis, levez-vous...»
Pendant qu'il parlait ainsi, elle était restée le visage caché dans ses
mains, et la tête appuyée sur les genoux du marquis; mais au mot de ma
femme, au mot de madame des Arcis, elle se leva brusquement, et se
précipita sur le marquis, elle le tenait embrassé, à moitié suffoquée
par la douleur et par la joie; puis elle se séparait de lui, se jetait à
terre, et lui baisait les pieds.
«Ah! lui disait le marquis, je vous ai pardonné; je vous l'ai dit; et je
vois que vous n'en croyez rien.
--Il faut, lui répondait-elle, que cela soit, et que je ne le croie
jamais.»
Le marquis ajoutait: «En vérité je crois que je ne me repens de rien; et
que cette Pommeraye, au lieu de se venger, m'aura rendu un grand
service. Ma femme, allez vous habiller, tandis qu'on s'occupera à faire
vos malles. Nous partons pour ma terre, où nous resterons jusqu'à ce que
nous puissions reparaître ici sans conséquence pour vous et pour moi...»
Ils passèrent presque trois ans de suite absents de la capitale.
JACQUES.
Et je gagerais bien que ces trois ans s'écoulèrent comme un jour, et que
le marquis des Arcis fut un des meilleurs maris et eut une des
meilleures femmes qu'il y eût au monde.
LE MAÎTRE.
Je serais de moitié; mais en vérité je ne sais pourquoi, car je n'ai
point été satisfait de cette fille pendant tout le cours des menées de
la dame de La Pommeraye et de sa mère. Pas un instant de crainte, pas
le moindre signe d'incertitude, pas un remords; je l'ai vue se prêter,
sans aucune répugnance, à cette longue horreur. Tout ce qu'on a voulu
d'elle, elle n'a jamais hésité de le faire; elle va à confesse; elle
communie; elle joue la religion et ses ministres. Elle m'a semblé aussi
fausse, aussi méprisable, aussi méchante que les deux autres... Notre
hôtesse, vous narrez assez bien; mais vous n'êtes pas encore profonde
dans l'art dramatique. Si vous vouliez que cette jeune fille intéressât,
il fallait lui donner de la franchise, et nous la montrer victime
innocente et forcée de sa mère et de La Pommeraye, il fallait que les
traitements les plus cruels l'entraînassent, malgré qu'elle en eût, à
concourir à une suite de forfaits continus pendant une année; il fallait
préparer ainsi le raccommodement de cette femme avec son mari. Quand on
introduit un personnage sur la scène, il faut que son rôle soit un: or
je vous demanderai, notre charmante hôtesse, si la fille qui complote
avec deux scélérates est bien la femme suppliante que nous avons vue aux
pieds de son mari? Vous avez péché contre les règles d'Aristote,
d'Horace, de Vida et de Le Bossu[42].
[42] Le Bossu, auteur d'un _Traité du Poëme épique_, tient ici le rang
auquel un goût éclairé a élevé Boileau. Les quatre poétiques sont
d'Aristote, Horace, Vida et Despréaux; l'abbé Batteux en a donné en 1771
une édition en 2 vol. in-8º. (BR.)
L'HÔTESSE.
Je ne connais ni bossu ni droit: je vous ai dit la chose comme elle
s'est passée, sans en rien omettre, sans y rien ajouter. Et qui sait ce
qui se passait au fond du coeur de cette jeune fille, et si, dans les
moments où elle nous paraissait agir le plus lestement, elle n'était pas
secrètement dévorée de chagrin?
JACQUES.
Notre hôtesse, pour cette fois, il faut que je sois de l'avis de mon
maître qui me le pardonnera, car cela m'arrive si rarement; de son
Bossu, que je ne connais point; et de ces autres messieurs qu'il a
cités, et que je ne connais pas davantage. Si Mlle Duquênoi, ci-devant
la d'Aisnon, avait été une jolie enfant, il y aurait paru.
L'HÔTESSE.
Jolie enfant ou non, tant y a que c'est une excellente femme; que son
mari est avec elle content comme un roi, et qu'il ne la troquerait pas
contre une autre.
LE MAÎTRE.
Je l'en félicite: il a été plus heureux que sage.
L'HÔTESSE.
Et moi, je vous souhaite une bonne nuit. Il est tard, et il faut que je
sois la dernière couchée et la première levée. Quel maudit métier!
Bonsoir, messieurs, bonsoir. Je vous avais promis, je ne sais plus à
propos de quoi, l'histoire d'un mariage saugrenu: et je crois vous avoir
tenu parole. Monsieur Jacques, je crois que vous n'aurez pas de peine à
vous endormir; car vos yeux sont plus d'à demi fermés. Bonsoir, monsieur
Jacques.
LE MAÎTRE.
Eh bien, notre hôtesse, il n'y a donc pas moyen de savoir vos aventures?
L'HÔTESSE.
Non.
JACQUES.
Vous avez un furieux goût pour les contes!
LE MAÎTRE.
Il est vrai; ils m'instruisent et m'amusent. Un bon conteur est un homme
rare.
JACQUES.
Et voilà tout juste pourquoi je n'aime pas les contes, à moins que je ne
les fasse.
LE MAÎTRE.
Tu aimes mieux parler mal que te taire.
JACQUES.
Il est vrai.
LE MAÎTRE.
Et moi, j'aime mieux entendre mal parler que de ne rien entendre.
JACQUES.
Cela nous met tous deux fort à notre aise.
Je ne sais où l'hôtesse, Jacques et son maître avaient mis leur esprit,
pour n'avoir pas trouvé une seule des choses qu'il y avait à dire en
faveur de Mlle Duquênoi. Est-ce que cette fille comprit rien aux
artifices de la dame de La Pommeraye, avant le dénoûment? Est-ce qu'elle
n'aurait pas mieux aimé accepter les offres que la main du marquis, et
l'avoir pour amant que pour époux? Est-ce qu'elle n'était pas
continuellement sous les menaces et le despotisme de la marquise?
Peut-on la blâmer de son horrible aversion pour un état infâme? et si
l'on prend le parti de l'en estimer davantage, peut-on exiger d'elle
bien de la délicatesse, bien du scrupule dans le choix des moyens de
s'en tirer?
Et vous croyez, lecteur, que l'apologie de Mme de La Pommeraye est plus
difficile à faire? Il vous aurait été peut-être plus agréable d'entendre
là-dessus Jacques et son maître; mais ils avaient à parler de tant
d'autres choses plus intéressantes, qu'ils auraient vraisemblablement
négligé celle-ci. Permettez donc que je m'en occupe un moment.
Vous entrez en fureur au nom de Mme de La Pommeraye, et vous vous
écriez: «Ah! la femme horrible! ah! l'hypocrite! ah! la scélérate!...»
Point d'exclamation, point de courroux, point de partialité: raisonnons.
Il se fait tous les jours des actions plus noires, sans aucun génie.
Vous pouvez haïr; vous pouvez redouter Mme de La Pommeraye: mais vous ne
la mépriserez pas. Sa vengeance est atroce; mais elle n'est souillée
d'aucun motif d'intérêt. On ne vous a pas dit qu'elle avait jeté au nez
du marquis le beau diamant dont il lui avait fait présent; mais elle le
fit: je le sais par les voies les plus sûres. Il ne s'agit ni
d'augmenter sa fortune, ni d'acquérir quelques titres d'honneur. Quoi!
si cette femme en avait fait autant, pour obtenir à un mari la
récompense de ses services; si elle s'était prostituée à un ministre ou
même à un premier commis, pour un cordon ou pour une colonelle; au
dépositaire de la feuille des Bénéfices, pour une riche abbaye, cela
vous paraîtrait tout simple, l'usage serait pour vous: et lorsqu'elle se
venge d'une perfidie, vous vous révoltez contre elle au lieu de voir que
son ressentiment ne vous indigne que parce que vous êtes incapable d'en
éprouver un aussi profond, ou que vous ne faites presque aucun cas de la
vertu des femmes. Avez-vous un peu réfléchi sur les sacrifices que Mme
de La Pommeraye avait faits au marquis? Je ne vous dirai pas que sa
bourse lui avait été ouverte en toute occasion, et que pendant plusieurs
années il n'avait eu d'autre maison, d'autre table que la sienne: cela
vous ferait hocher de la tête; mais elle s'était assujettie à toutes ses
fantaisies, à tous ses goûts; pour lui plaire elle avait renversé le
plan de sa vie. Elle jouissait de la plus haute considération dans le
monde, par la pureté de ses moeurs: et elle s'était rabaissée sur la
ligne commune. On dit d'elle, lorsqu'elle eut agréé l'hommage du marquis
des Arcis: Enfin cette merveilleuse Mme de La Pommeraye s'est donc faite
comme une d'entre nous... Elle avait remarqué autour d'elle les souris
ironiques; elle avait entendu les plaisanteries, et souvent elle en
avait rougi et baissé les yeux; elle avait avalé tout le calice de
l'amertume préparé aux femmes dont la conduite réglée a fait trop
longtemps la satire des mauvaises moeurs de celles qui les entourent;
elle avait supporté tout l'éclat scandaleux par lequel on se venge des
imprudentes[43] bégueules qui affichent de l'honnêteté. Elle était
vaine; et elle serait morte de douleur plutôt que de promener dans le
monde, après la honte de la vertu abandonnée, le ridicule d'une
délaissée. Elle touchait au moment où la perte d'un amant ne se répare
plus. Tel était son caractère, que cet événement la condamnait à l'ennui
et à la solitude. Un homme en poignarde un autre pour un geste, pour un
démenti; et il ne sera pas permis à une honnête femme perdue,
déshonorée, trahie, de jeter le traître entre les bras d'une courtisane?
Ah! lecteur, vous êtes bien léger dans vos éloges, et bien sévère dans
votre blâme. Mais, me direz-vous, c'est plus encore la manière que la
chose que je reproche à la marquise. Je ne me fais pas à un ressentiment
d'une si longue tenue; à un tissu de fourberies, de mensonges, qui dure
près d'un an. Ni moi non plus, ni Jacques, ni son maître, ni l'hôtesse.
Mais vous pardonnez tout à un premier mouvement; et je vous dirai que,
si le premier mouvement des autres est court, celui de Mme de La
Pommeraye et des femmes de son caractère est long. Leur âme reste
quelquefois toute leur vie comme au premier moment de l'injure; et quel
inconvénient, quelle injustice y a-t-il à cela? Je n'y vois que des
trahisons moins communes; et j'approuverais fort une loi qui
condamnerait aux courtisanes celui qui aurait séduit et abandonné une
honnête femme: l'homme commun aux femmes communes.
[43] L'édition Brière met _impudentes_, en faisant remarquer qu'on lit
_imprudentes_ dans toutes les éditions. La copie que nous avons suivie
porte bien _imprudentes_. Et il nous semble très-naturel de lire ainsi.
Le monde n'a pas à se venger des bégueules, impudentes ou non, mais de
celles qui sont assez _imprudentes_ pour donner prise à la revanche.
Tandis que je disserte, le maître de Jacques ronfle comme s'il m'avait
écouté; et Jacques, à qui les muscles des jambes refusaient le service,
rôde dans la chambre, en chemise et pieds nus, culbute tout ce qu'il
rencontre et réveille son maître qui lui dit d'entre ses rideaux:
«Jacques, tu es ivre.
--Ou peu s'en faut.
--À quelle heure as-tu résolu de te coucher?
--Tout à l'heure, monsieur; c'est qu'il y a... c'est qu'il y a...
--Qu'est-ce qu'il y a?
--Dans cette bouteille un reste qui s'éventerait. J'ai en horreur les
bouteilles en vidange; cela me reviendrait en tête, quand je serais
couché; et il n'en faudrait pas davantage pour m'empêcher de fermer
l'oeil. Notre hôtesse est, par ma foi, une excellente femme, et son vin
de Champagne un excellent vin; ce serait dommage de le laisser
éventer... Le voilà bientôt à couvert... et il ne s'éventera plus...»
Et tout en balbutiant, Jacques, en chemise et pieds nus, avait sablé
deux ou trois rasades sans ponctuation, comme il s'exprimait,
c'est-à-dire de la bouteille au verre, du verre à la bouche. Il y a deux
versions sur ce qui suivit après qu'il eut éteint les lumières. Les uns
prétendent qu'il se mit à tâtonner le long des murs sans pouvoir
retrouver son lit, et qu'il disait: «Ma foi, il n'y est plus, ou, s'il y
est, il est écrit là-haut que je ne le retrouverai pas; dans l'un et
l'autre cas, il faut s'en passer;» et qu'il prit le parti de s'étendre
sur des chaises. D'autres, qu'il était écrit là-haut qu'il
s'embarrasserait les pieds dans les chaises, qu'il tomberait sur le
carreau et qu'il y resterait. De ces deux versions, demain,
après-demain, vous choisirez, à tête reposée, celle qui vous conviendra
le mieux.
Nos deux voyageurs, qui s'étaient couchés tard et la tête un peu chaude
de vin, dormirent la grasse matinée; Jacques à terre ou sur des
chaises, selon la version que vous aurez préférée; son maître plus à son
aise dans son lit. L'hôtesse monta et leur annonça que la journée ne
serait pas belle; mais que, quand le temps leur permettrait de continuer
leur route, ils risqueraient leur vie ou seraient arrêtés par le
gonflement des eaux du ruisseau qu'ils auraient à traverser; et que
plusieurs hommes de cheval, qui n'avaient pas voulu l'en croire, avaient
été forcés de rebrousser chemin. Le maître dit à Jacques: «Jacques, que
ferons-nous?» Jacques répondit: «Nous déjeunerons d'abord avec notre
hôtesse: ce qui nous avisera.» L'hôtesse jura que c'était sagement
pensé. On servit à déjeuner. L'hôtesse ne demandait pas mieux que d'être
gaie; le maître de Jacques s'y serait prêté; mais Jacques commençait à
souffrir; il mangea de mauvaise grâce, il but peu, il se tut. Ce dernier
symptôme était surtout fâcheux: c'était la suite de la mauvaise nuit
qu'il avait passée et du mauvais lit qu'il avait eu. Il se plaignait de
douleurs dans les membres; sa voix rauque annonçait un mal de gorge. Son
maître lui conseilla de se coucher: il n'en voulut rien faire. L'hôtesse
lui proposait une soupe à l'oignon. Il demanda qu'on fît du feu dans la
chambre, car il ressentait du frisson; qu'on lui préparât de la tisane
et qu'on lui apportât une bouteille de vin blanc: ce qui fut exécuté
sur-le-champ. Voilà l'hôtesse partie et Jacques en tête-à-tête avec son
maître. Celui-ci allait à la fenêtre, disait: «Quel diable de temps!»
regardait à sa montre (car c'était la seule en qui il eût confiance)
quelle heure il était, prenait sa prise de tabac, recommençait la même
chose d'heure en heure, s'écriant à chaque fois: «Quel diable de temps!»
se tournant vers Jacques et ajoutant: «La belle occasion pour reprendre
et achever l'histoire de tes amours! mais on parle mal d'amour et
d'autre chose quand on souffre. Vois, tâte-toi, si tu peux continuer,
continue; sinon, bois ta tisane et dors.»
Jacques prétendit que le silence lui était malsain; qu'il était un
animal jaseur; et que le principal avantage de sa condition, celui qui
le touchait le plus, c'était la liberté de se dédommager des douze
années de bâillon qu'il avait passées chez son grand-père, à qui Dieu
fasse miséricorde.
LE MAÎTRE.
Parle donc, puisque cela nous fait plaisir à tous deux. Tu en étais à
je ne sais quelle proposition malhonnête de la femme du chirurgien; il
s'agissait, je crois, d'expulser celui qui servait au château et d'y
installer son mari.
JACQUES.
M'y voilà; mais un moment, s'il vous plaît. Humectons.
Jacques remplit un grand gobelet de tisane, y versa un peu de vin blanc
et l'avala. C'était une recette qu'il tenait de son capitaine et que M.
Tissot, qui la tenait de Jacques, recommande dans son traité des
maladies populaires[44]. Le vin blanc, disaient Jacques et M. Tissot,
fait pisser, est diurétique, corrige la fadeur de la tisane et soutient
le ton de l'estomac et des intestins. Son verre de tisane bu, Jacques
continua:
Me voilà sorti de la maison du chirurgien, monté dans la voiture, arrivé
au château et entouré de tous ceux qui l'habitaient.