Non certes! Avec l'éclat de votre voiture, de vos habits, de vos gens et

les charmes de la jeune personne, il n'en fallait pas davantage pour

apprêter au caquet des voisins, des voisines et les perdre.

LE MARQUIS.

Vous me chagrinez; car, certes, ce n'était pas mon dessein. Il faut donc

renoncer à les secourir et à les voir?

MADAME DE LA POMMERAYE.

Je le crois.

LE MARQUIS.

Mais si je leur faisais passer mes secours par votre moyen?

MADAME DE LA POMMERAYE.

Je ne crois pas ces secours-là assez purs pour m'en charger.

LE MARQUIS.

Voilà qui est cruel!

MADAME DE LA POMMERAYE.

Oui, cruel: c'est le mot.

LE MARQUIS.

Quelle vision! marquise, vous vous moquez. Une jeune fille que je n'ai

jamais vue qu'une fois...

MADAME DE LA POMMERAYE.

Mais du petit nombre de celles qu'on n'oublie pas quand on les a vues.

LE MARQUIS.

Il est vrai que ces figures-là vous suivent.

MADAME DE LA POMMERAYE.

Marquis, prenez garde à vous; vous vous préparez des chagrins; et j'aime

mieux avoir à vous en garantir que d'avoir à vous en consoler. N'allez

pas confondre celle-ci avec celles que vous avez connues: cela ne se

ressemble pas; on ne les tente pas, on ne les séduit pas, on n'en

approche pas, elles n'écoutent pas, on n'en vient pas à bout.»

Après cette conversation, le marquis se rappela tout à coup qu'il avait

une affaire pressée; il se leva brusquement et sortit soucieux.

Pendant un assez long intervalle de temps, le marquis ne passa presque

pas un jour sans voir Mme de La Pommeraye; mais il arrivait, il

s'asseyait, il gardait le silence; Mme de La Pommeraye parlait seule; le

marquis, au bout d'un quart d'heure, se levait et s'en allait.

Il fit ensuite une éclipse de près d'un mois, après laquelle il reparut;

mais triste, mais mélancolique, mais défait. La marquise, en le voyant,

lui dit: «Comme vous voilà fait! d'où sortez-vous? Est-ce que vous avez

passé tout ce temps en petite maison?

LE MARQUIS.

Ma foi, à peu près. De désespoir, je me suis précipité dans un

libertinage affreux.

MADAME DE LA POMMERAYE.

Comment! de désespoir?

LE MARQUIS.

Oui, de désespoir...»

Après ce mot, il se mit à se promener en long et en large sans mot

dire; il allait aux fenêtres, il regardait le ciel, il s'arrêtait devant

Mme de La Pommeraye; il allait à la porte, il appelait ses gens à qui il

n'avait rien à dire; il les renvoyait; il rentrait; il revenait à Mme de

La Pommeraye, qui travaillait sans l'apercevoir; il voulait parler, il

n'osait; enfin Mme de La Pommeraye en eut pitié, et lui dit:

«Qu'avez-vous? On est un mois sans vous voir; vous reparaissez avec un

visage de déterré et vous rôdez comme une âme en peine.

LE MARQUIS.

Je n'y puis plus tenir, il faut que je vous dise tout. J'ai été vivement

frappé de la fille de votre amie; j'ai tout, mais tout fait pour

l'oublier; et plus j'ai fait, plus je m'en suis souvenu. Cette créature

angélique m'obsède; rendez-moi un service important.

MADAME DE LA POMMERAYE.

Quel?

LE MARQUIS.

Il faut absolument que je la revoie et que je vous en aie l'obligation.

J'ai mis mes grisons en campagne. Toute leur venue, toute leur allée est

de chez elles à l'église et de l'église chez elles. Dix fois je me suis

présenté à pied sur leur chemin; elles ne m'ont seulement pas aperçu; je

me suis planté sur leur porte inutilement. Elles m'ont d'abord rendu

libertin comme un sapajou, puis dévot comme un ange; je n'ai pas manqué

la messe une fois depuis quinze jours. Ah! mon amie, quelle figure!

qu'elle est belle!...»

Mme de La Pommeraye savait tout cela. «C'est-à-dire, répondit-elle au

marquis, qu'après avoir tout mis en oeuvre pour guérir, vous n'avez rien

omis pour devenir fou, et que c'est le dernier parti qui vous a réussi?

LE MARQUIS.

Et réussi, je ne saurais vous exprimer à quel point. N'aurez-vous pas

compassion de moi et ne vous devrai-je pas le bonheur de la revoir?

MADAME DE LA POMMERAYE.

La chose est difficile, et je m'en occuperai, mais à une condition:

c'est que vous laisserez ces infortunées en repos et que vous cesserez

de les tourmenter. Je ne vous cèlerai point qu'elles m'ont écrit de

votre persécution avec amertume, et voilà leur lettre...»

La lettre qu'on donnait à lire au marquis avait été concertée entre

elles. C'était la d'Aisnon fille qui paraissait l'avoir écrite par ordre

de sa mère: et l'on y avait mis, d'honnête, de doux, de touchant,

d'élégance et d'esprit, tout ce qui pouvait renverser la tête du

marquis. Aussi en accompagnait-il chaque mot d'une exclamation; pas une

phrase qu'il ne relût; il pleurait de joie; il disait à Mme de La

Pommeraye: «Convenez donc, madame, qu'on n'écrit pas mieux que cela.

MADAME DE LA POMMERAYE.

J'en conviens.

LE MARQUIS.

Et qu'à chaque ligne on se sent pénétré d'admiration et de respect pour

des femmes de ce caractère!

MADAME DE LA POMMERAYE.

Cela devrait être.

LE MARQUIS.

Je vous tiendrai ma parole; mais songez, je vous en supplie, à ne pas

manquer à la vôtre.

MADAME DE LA POMMERAYE.

En vérité, marquis, je suis aussi folle que vous. Il faut que vous ayez

conservé un terrible empire sur moi; cela m'effraye.

LE MARQUIS.

Quand la reverrai-je?

MADAME DE LA POMMERAYE.

Je n'en sais rien. Il faut s'occuper premièrement du moyen d'arranger la

chose, et d'éviter tout soupçon. Elles ne peuvent ignorer vos vues;

voyez la couleur que ma complaisance aurait à leurs yeux, si elles

s'imaginaient que j'agis de concert avec vous... Mais, marquis; entre

nous, qu'ai-je besoin de cet embarras-là? Que m'importe que vous aimiez,

que vous n'aimiez pas? que vous extravaguiez? Démêlez votre fusée

vous-même. Le rôle que vous me faites faire est aussi trop singulier.

LE MARQUIS.

Mon amie, si vous m'abandonnez, je suis perdu! Je ne vous parlerai point

de moi, puisque je vous offenserais; mais je vous conjurerai par ces

intéressantes et dignes créatures qui vous sont si chères; vous me

connaissez, épargnez-leur toutes les folies dont je suis capable. J'irai

chez elles; oui, j'irai, je vous en préviens; je forcerai leur porte,

j'entrerai malgré elles, je m'asseyerai, je ne sais ce que je dirai, ce

que je ferai; car que n'avez-vous point à craindre de l'état violent où

je suis?...»

Vous remarquerez, messieurs, dit l'hôtesse, que depuis le commencement

de cette aventure jusqu'à ce moment, le marquis des Arcis n'avait pas

dit un mot qui ne fût un coup de poignard dirigé au coeur de Mme de La

Pommeraye. Elle étouffait d'indignation et de rage; aussi répondit-elle

au marquis, d'une voix tremblante et entrecoupée:

Mais vous avez raison. Ah! si j'avais été aimée comme cela, peut-être

que... Passons là-dessus... Ce n'est pas pour vous que j'agirai, mais je

me flatte du moins, monsieur le marquis, que vous me donnerez du temps.

LE MARQUIS.

Le moins, le moins que je pourrai.

JACQUES.

Ah! notre hôtesse, quel diable de femme! l'enfer n'est pas pire. J'en

tremble: et il faut que je boive un coup pour me rassurer... Est-ce que

vous me laisserez boire tout seul?

L'HÔTESSE.

Moi, je n'ai pas peur... Mme de La Pommeraye disait: Je souffre, mais je

ne souffre pas seule. Cruel homme! j'ignore quelle sera la durée de mon

tourment; mais j'éterniserai le tien... Elle tint le marquis près d'un

mois dans l'attente de l'entrevue qu'elle avait promise, c'est-à-dire

qu'elle lui laissa tout le temps de pâtir, de se bien enivrer, et que

sous prétexte d'adoucir la longueur du délai, elle lui permit de

l'entretenir de sa passion.

LE MAÎTRE.

Et de la fortifier en en parlant.

JACQUES.

Quelle femme! quel diable de femme! Notre hôtesse, ma frayeur redouble.

L'HÔTESSE.

Le marquis venait donc tous les jours causer avec Mme de La Pommeraye,

qui achevait de l'irriter, de l'endurcir et de le perdre par les

discours les plus artificieux. Il s'informait de la patrie, de la

naissance, de l'éducation, de la fortune et du désastre de ces femmes;

il y revenait sans cesse, et ne se croyait jamais assez instruit et

touché. La marquise lui faisait remarquer le progrès de ses sentiments,

et lui en familiarisait le terme, sous prétexte de lui en inspirer de

l'effroi. Marquis, lui disait-elle, prenez-y garde, cela vous mènera

loin; il pourrait arriver un jour que mon amitié, dont vous faites un

étrange abus, ne m'excusât ni à mes yeux ni aux vôtres. Ce n'est pas que

tous les jours on ne fasse de plus grandes folies. Marquis, je crains

fort que vous n'obteniez cette fille qu'à des conditions qui, jusqu'à

présent, n'ont pas été de votre goût.

Lorsque Mme de La Pommeraye crut le marquis bien préparé pour le succès

de son dessein, elle arrangea avec les deux femmes qu'elles viendraient

dîner chez elle; et avec le marquis que, pour leur donner le change, il

les surprendrait en habit de campagne: ce qui fut exécuté.

On en était au second service lorsqu'on annonça le marquis. Le marquis,

Mme de La Pommeraye et les deux d'Aisnon, jouèrent supérieurement

l'embarras. «Madame, dit-il à Mme de La Pommeraye, j'arrive de ma terre;

il est trop tard pour aller chez moi où l'on ne m'attend que ce soir, et

je me suis flatté que vous ne me refuseriez pas à dîner...» Et tout en

parlant, il avait pris une chaise, et s'était mis à table. On avait

disposé le couvert de manière qu'il se trouvât à côté de la mère et en

face de la fille. Il remercia d'un clin d'oeil Mme de La Pommeraye de

cette attention délicate. Après le trouble du premier instant, nos deux

dévotes se rassurèrent. On causa, on fut même gai. Le marquis fut de la

plus grande attention pour la mère, et de la politesse la plus réservée

pour la fille. C'était un amusement secret bien plaisant pour ces trois

femmes, que le scrupule du marquis à ne rien dire, à ne se rien

permettre qui pût les effaroucher. Elles eurent l'inhumanité de le faire

parler dévotion pendant trois heures de suite, et Mme de La Pommeraye

lui disait: «Vos discours font merveilleusement l'éloge de vos parents;

les premières leçons qu'on en reçoit ne s'effacent jamais. Vous entendez

toutes les subtilités de l'amour divin, comme si vous n'aviez été qu'à

saint François de Sales pour toute nourriture. N'auriez-vous pas été un

peu quiétiste?

--Je ne m'en souviens plus...»

Il est inutile de dire que nos dévotes mirent dans la conversation tout

ce qu'elles avaient de grâces, d'esprit, de séduction et de finesse. On

toucha en passant le chapitre des passions, et Mlle Duquênoi (c'était

son nom de famille) prétendit qu'il n'y en avait qu'une seule de

dangereuse. Le marquis fut de son avis. Entre les six et sept, les deux

femmes se retirèrent, sans qu'il fût possible de les arrêter; Mme de La

Pommeraye prétendant avec Mme Duquênoi qu'il fallait aller de préférence

à son devoir, sans quoi il n'y aurait presque point de journée dont la

douceur ne fût altérée par le remords. Les voilà parties au grand regret

du marquis, et le marquis en tête-à-tête avec Mme de La Pommeraye.

MADAME DE LA POMMERAYE.

Eh bien! marquis, ne faut-il pas que je sois bien bonne? Trouvez-moi à

Paris une autre femme qui en fasse autant.

LE MARQUIS, en se jetant à ses genoux.

J'en conviens; il n'y en a pas une qui vous ressemble. Votre bonté me

confond: vous êtes la seule véritable amie qu'il y ait au monde.

MADAME DE LA POMMERAYE.

Êtes-vous bien sûr de sentir toujours également le prix de mon procédé?

LE MARQUIS.

Je serais un monstre d'ingratitude, si j'en rabattais.

MADAME DE LA POMMERAYE.

Changeons de texte. Quel est l'état de votre coeur?

LE MARQUIS.

Faut-il vous l'avouer franchement? il faut que j'aie cette fille-là, ou

que j'en périsse.

MADAME DE LA POMMERAYE.

Vous l'aurez sans doute, mais il faut savoir comme quoi.

LE MARQUIS.

Nous verrons.

MADAME DE LA POMMERAYE.

Marquis, marquis, je vous connais, je les connais: tout est vu.

Le marquis fut environ deux mois sans se montrer chez Mme de La

Pommeraye; et voici ses démarches dans cet intervalle. Il fit

connaissance avec le confesseur de la mère et de la fille. C'était un

ami du petit abbé dont je vous ai parlé. Ce prêtre, après avoir mis

toutes les difficultés hypocrites qu'on peut apporter à une intrigue

malhonnête, et vendu le plus chèrement qu'il lui fut possible la

sainteté de son ministère, se prêta à tout ce que le marquis voulut.

La première scélératesse de l'homme de Dieu, ce fut d'aliéner la

bienveillance du curé, et de lui persuader que ces deux protégées de Mme

de La Pommeraye obtenaient de la paroisse une aumône dont elles

privaient des indigents plus à plaindre qu'elles. Son but était de les

amener à ses vues par la misère.

Ensuite il travailla au tribunal de la confession à jeter la division

entre la mère et la fille. Lorsqu'il entendait la mère se plaindre de sa

fille, il aggravait les torts de celle-ci, et irritait le ressentiment

de l'autre. Si c'était la fille qui se plaignît de sa mère, il lui

insinuait que la puissance des pères et mères sur leurs enfants était

limitée, et que, si la persécution de sa mère était poussée jusqu'à un

certain point, il ne serait peut-être pas impossible de la soustraire à

une autorité tyrannique. Puis il lui donnait pour pénitence de revenir à

confesse.

Une autre fois il lui parlait de ses charmes, mais lestement: c'était un

des plus dangereux présents que Dieu pût faire à une femme; de

l'impression qu'en avait éprouvée un honnête homme qu'il ne nommait pas,

mais qui n'était pas difficile à deviner. Il passait de là à la

miséricorde infinie du ciel et à son indulgence pour des fautes que

certaines circonstances nécessitaient; à la faiblesse de la nature, dont

chacun trouve l'excuse en soi-même; à la violence et à la généralité de

certains penchants, dont les hommes les plus saints n'étaient pas

exempts. Il lui demandait ensuite si elle n'avait point de désirs, si le

tempérament ne lui parlait pas en rêves, si la présence des hommes ne la

troublait pas. Ensuite, il agitait la question si une femme devait céder

ou résister à un homme passionné, et laisser mourir et damner celui pour

qui le sang de Jésus-Christ a été versé: et il n'osait la décider. Puis

il poussait de profonds soupirs; il levait les yeux au ciel, il priait

pour la tranquillité des âmes en peine... La jeune fille le laissait

aller. Sa mère et Mme de La Pommeraye, à qui elle rendait fidèlement

les propos du directeur, lui suggéraient des confidences qui toutes

tendaient à l'encourager.

JACQUES.

Votre Mme de La Pommeraye est une méchante femme.

LE MAÎTRE.

Jacques, c'est bientôt dit. Sa méchanceté, d'où lui vient-elle? Du

marquis des Arcis. Rends celui-ci tel qu'il avait juré et qu'il devait

être, et trouve-moi quelque défaut dans Mme de La Pommeraye. Quand nous

serons en route, tu l'accuseras, et je me chargerai de la défendre. Pour

ce prêtre, vil et séducteur, je te l'abandonne.

JACQUES.

C'est un si méchant homme, que je crois que de cette affaire-ci je

n'irai plus à confesse. Et vous, notre hôtesse?

L'HÔTESSE.

Pour moi je continuerai mes visites à mon vieux curé, qui n'est pas

curieux, et qui n'entend que ce qu'on lui dit.

JACQUES.

Si nous buvions à la santé de votre curé[41]?

[41] VARIANTE: «De votre vieux curé.»

L'HÔTESSE.

Pour cette fois-ci je vous ferai raison; car c'est un bon homme qui, les

dimanches et jours de fêtes, laisse danser les filles et les garçons, et

qui permet aux hommes et aux femmes de venir chez moi, pourvu qu'ils

n'en sortent pas ivres. À mon curé!

JACQUES.

À votre curé!

L'HÔTESSE.

Nos femmes ne doutaient pas qu'incessamment l'homme de Dieu ne hasardât

de remettre une lettre à sa pénitente: ce qui fut fait; mais avec quel

ménagement! Il ne savait de qui elle était; il ne doutait point que ce

ne fût de quelque âme bienfaisante et charitable qui avait découvert

leur misère, et qui leur proposait des secours; il en remettait assez

souvent de pareilles. Au demeurant vous êtes sage, madame votre mère est

prudente, et j'exige que vous ne l'ouvriez qu'en sa présence. Mlle

Duquênoi accepta la lettre et la remit à sa mère, qui la fit passer

sur-le-champ à Mme de La Pommeraye. Celle-ci, munie de ce papier, fit

venir le prêtre, l'accabla des reproches qu'il méritait, et le menaça de

le déférer à ses supérieurs, si elle entendait encore parler de lui.

Dans cette lettre, le marquis s'épuisait en éloges de sa propre

personne, en éloges de Mlle Duquênoi; peignait sa passion aussi violente

qu'elle l'était, et proposait des conditions fortes, même un enlèvement.

Après avoir fait la leçon au prêtre, Mme de La Pommeraye appela le

marquis chez elle; lui représenta combien sa conduite était peu digne

d'un galant homme; jusqu'où elle pouvait être compromise; lui montra sa

lettre, et protesta que, malgré la tendre amitié qui les unissait, elle

ne pouvait se dispenser de la produire au tribunal des lois, ou de la

remettre à Mme Duquênoi, s'il arrivait quelque aventure éclatante à sa

fille. «Ah! marquis, lui dit-elle, l'amour vous corrompt; vous êtes mal

né, puisque le faiseur de grandes choses ne vous en inspire que

d'avilissantes. Et que vous ont fait ces pauvres femmes, pour ajouter

l'ignominie à la misère? Faut-il que, parce que cette fille est belle,

et veut rester vertueuse, vous en deveniez le persécuteur? Est-ce à vous

à lui faire détester un des plus beaux présents du ciel? Par où ai-je

mérité, moi, d'être votre complice? Allons, marquis, jetez-vous à mes

pieds, demandez-moi pardon, et faites serment de laisser mes tristes

amies en repos.» Le marquis lui promit de ne plus rien entreprendre sans

son aveu; mais qu'il fallait qu'il eût cette fille à quelque prix que ce

fût.

Le marquis ne fut point du tout fidèle à sa parole. La mère était

instruite; il ne balança pas à s'adresser à elle. Il avoua le crime de

son projet; il offrit une somme considérable, des espérances que le

temps pourrait amener; et sa lettre fut accompagnée d'un écrin de riches

pierreries.

Les trois femmes tinrent conseil. La mère et la fille inclinaient à

accepter; mais ce n'était pas là le compte de Mme de La Pommeraye. Elle

revint sur la parole qu'on lui avait donnée; elle menaça de tout

révéler; et au grand regret de nos deux dévotes, dont la jeune détacha

de ses oreilles des girandoles qui lui allaient si bien, l'écrin et la

lettre furent renvoyés avec une réponse pleine de fierté et

d'indignation.

Mme de La Pommeraye se plaignit au marquis du peu de fond qu'il y avait

à faire sur ses promesses. Le marquis s'excusa sur l'impossibilité de

lui proposer une commission si indécente. «Marquis, marquis, lui dit Mme

de La Pommeraye, je vous ai déjà prévenu, et je vous le répète: vous

n'en êtes pas où vous voudriez; mais il n'est plus temps de vous

prêcher, ce seraient paroles perdues: il n'y a plus de ressources.»

Le marquis avoua qu'il le pensait comme elle, et lui demanda la

permission de faire une dernière tentative; c'était d'assurer des rentes

considérables sur les deux têtes, de partager sa fortune avec les deux

femmes, et de les rendre propriétaires à vie d'une de ses maisons à la

ville, et d'une autre à la campagne. «Faites, lui dit la marquise; je

n'interdis que la violence; mais croyez, mon ami, que l'honneur et la

vertu, quand elle est vraie, n'ont point de prix aux yeux de ceux qui

ont le bonheur de les posséder. Vos nouvelles offres ne réussiront pas

mieux que les précédentes: je connais ces femmes et j'en ferais la

gageure.»

Les nouvelles propositions sont faites. Autre conciliabule des trois

femmes. La mère et la fille attendaient en silence la décision de Mme de

La Pommeraye. Celle-ci se promena un moment sans parler. «Non, non,

dit-elle, cela ne suffit pas à mon coeur ulcéré.» Et aussitôt elle

prononça le refus; et aussitôt ces deux femmes fondirent en larmes, se

jetèrent à ses pieds, et lui représentèrent combien il était affreux

pour elles de repousser une fortune immense, qu'elles pouvaient accepter

sans aucune fâcheuse conséquence. Mme de La Pommeraye leur répondit

sèchement: «Est-ce que vous imaginez que ce que je fais, je le fais pour

vous? Qui êtes-vous? Que vous dois-je? À quoi tient-il que je ne vous

renvoie l'une et l'autre à votre tripot? Si ce que l'on vous offre est

trop pour vous, c'est trop peu pour moi. Écrivez, madame, la réponse que

je vais vous dicter, et qu'elle parte sous mes yeux.» Ces femmes s'en

retournèrent encore plus effrayées qu'affligées.

JACQUES.

Cette femme a le diable au corps, et que veut-elle donc? Quoi! un

refroidissement d'amour n'est pas assez puni par le sacrifice de la

moitié d'une grande fortune?

LE MAÎTRE.

Jacques, vous n'avez jamais été femme, encore moins honnête femme, et

vous jugez d'après votre caractère qui n'est pas celui de Mme de La

Pommeraye! Veux-tu que je te dise? J'ai bien peur que le mariage du

marquis des Arcis et d'une catin ne soit écrit là-haut.

JACQUES.

S'il est écrit là-haut, il se fera.

L'HÔTESSE.

Le marquis ne tarda pas à reparaître chez Mme de La Pommeraye. «Eh bien,

lui dit-elle, vos nouvelles offres?

LE MARQUIS.

Faites et rejetées. J'en suis désespéré. Je voudrais arracher cette

malheureuse passion de mon coeur; je voudrais m'arracher le coeur, et je

ne saurais. Marquise, regardez-moi; ne trouvez-vous pas qu'il y a entre

cette jeune fille et moi quelques traits de ressemblance?

MADAME DE LA POMMERAYE.

Je ne vous en avais rien dit; mais je m'en étais aperçue. Il ne s'agit

pas de cela: que résolvez-vous?

LE MARQUIS.

Je ne puis me résoudre à rien. Il me prend des envies de me jeter dans

une chaise de poste, et de courir tant que terre me portera; un moment

après la force m'abandonne; je suis comme anéanti, ma tête s'embarrasse:

je deviens stupide, et ne sais que devenir.

MADAME DE LA POMMERAYE.

Je ne vous conseille pas de voyager; ce n'est pas la peine d'aller

jusqu'à Villejuif pour revenir.»

Le lendemain, le marquis écrivit à la marquise qu'il partait pour sa

campagne; qu'il y resterait tant qu'il pourrait, et qu'il la suppliait

de le servir auprès de ses amies, si l'occasion s'en présentait; son

absence fut courte: il revint avec la résolution d'épouser.

JACQUES.

Ce pauvre marquis me fait pitié.

LE MAÎTRE.

Pas trop à moi.

L'HÔTESSE.

Il descendit à la porte de Mme de La Pommeraye. Elle était sortie. En

rentrant elle trouva le marquis étendu dans un fauteuil, les yeux

fermés, et absorbé dans la plus profonde rêverie. Ah! marquis, vous

voilà? la campagne n'a pas eu de longs charmes pour vous.

--Non, lui répondit-il, je ne suis bien nulle part, et j'arrive

déterminé à la plus haute sottise qu'un homme de mon état, de mon âge et

de mon caractère puisse faire. Mais il vaut mieux épouser que de

souffrir. J'épouse.

MADAME DE LA POMMERAYE.

Marquis, l'affaire est grave, et demande de la réflexion.

LE MARQUIS.

Je n'en ai fait qu'une, mais elle est solide: c'est que je ne puis

jamais être plus malheureux que je le suis.

MADAME DE LA POMMERAYE.

Vous pourriez vous tromper.

JACQUES.

La traîtresse!

LE MARQUIS.

Voici donc enfin, mon amie, une négociation dont je puis, ce me semble,

vous charger honnêtement. Voyez la mère et la fille; interrogez la mère,

sondez le coeur de la fille, et dites-leur mon dessein.

MADAME DE LA POMMERAYE.

Tout doucement, marquis. J'ai cru les connaître assez pour ce que j'en

avais à faire; mais à présent qu'il s'agit du bonheur de mon ami, il me

permettra d'y regarder de plus près. Je m'informerai dans leur province,

et je vous promets de les suivre pas à pas pendant toute la durée de

leur séjour à Paris.

LE MARQUIS.

Ces précautions me semblent assez superflues. Des femmes dans la misère,

qui résistent aux appâts que je leur ai tendus, ne peuvent être que les

créatures les plus rares. Avec mes offres, je serais venu à bout d'une

duchesse. D'ailleurs, ne m'avez-vous pas dit vous-même...

MADAME DE LA POMMERAYE.

Oui, j'ai dit tout ce qu'il vous plaira; mais avec tout cela permettez

que je me satisfasse.

JACQUES.

La chienne! la coquine! l'enragée! et pourquoi aussi s'attacher à une

pareille femme?

LE MAÎTRE.

Et pourquoi aussi la séduire et s'en détacher?

L'HÔTESSE.

Pourquoi cesser de l'aimer sans rime ni raison?

JACQUES, montrant le ciel du doigt.

Ah! mon maître!

LE MARQUIS.

Pourquoi, marquise, ne vous mariez-vous pas aussi?

MADAME DE LA POMMERAYE.

À qui, s'il vous plaît?

LE MARQUIS.

Au petit comte; il a de l'esprit, de la naissance, de la fortune.

MADAME DE LA POMMERAYE.

Et qui est-ce qui me répondra de sa fidélité? C'est vous peut-être!

LE MARQUIS.

Non; mais il me semble qu'on se passe aisément de la fidélité d'un mari.

MADAME DE LA POMMERAYE.

D'accord; mais je serais peut-être assez bizarre pour m'en offenser; et

je suis vindicative.

LE MARQUIS.

Jacques le fataliste et son maître · 第 11 / 22 段