«Pour vous parler avec sincérité, lui répondit la d'Aisnon, je fais un

métier périlleux, infâme, peu lucratif, et qui me déplaît, mais la

nécessité contraint la loi. J'étais presque résolue à mettre ma fille à

l'Opéra, mais elle n'a qu'une petite voix de chambre, et n'a jamais été

qu'une danseuse médiocre. Je l'ai promenée, pendant et après mon procès,

chez des magistrats, chez des grands, chez des prélats, chez des

financiers, qui s'en sont accommodés pour un terme et qui l'ont laissée

là. Ce n'est pas qu'elle ne soit belle comme un ange, qu'elle n'ait de

la finesse, de la grâce; mais aucun esprit de libertinage, rien de ces

talents propres à réveiller la langueur d'hommes blasés. Mais ce qui

nous a le plus nui, c'est qu'elle s'était entêtée d'un petit abbé de

qualité, impie, incrédule, dissolu, hypocrite, anti-philosophe, que je

ne vous nommerai pas; mais c'est le dernier de ceux qui, pour arriver à

l'épiscopat, ont pris la route qui est en même temps la plus sûre et qui

demande le moins de talent. Je ne sais ce qu'il faisait entendre à ma

fille, à qui il venait lire tous les matins les feuillets de son dîner,

de son souper, de sa rapsodie. Sera-t-il évêque, ne le sera-t-il pas?

Heureusement ils se sont brouillés. Ma fille lui ayant demandé un jour

s'il connaissait ceux contre lesquels il écrivait, et l'abbé lui ayant

répondu que non; s'il avait d'autres sentiments que ceux qu'il

ridiculisait, et l'abbé lui ayant répondu que non, elle se laissa

emporter à sa vivacité, et lui représenta que son rôle était celui du

plus méchant et du plus faux des hommes.»

Mme de La Pommeraye lui demanda si elles étaient fort connues.

«Beaucoup trop, malheureusement.

--À ce que je vois, vous ne tenez point à votre état?

--Aucunement, et ma fille me proteste tous les jours que la condition la

plus malheureuse lui paraît préférable à la sienne; elle en est d'une

mélancolie qui achève d'éloigner d'elle...

--Si je me mettais en tête de vous faire à l'une et à l'autre le sort le

plus brillant, vous y consentiriez donc?

--À bien moins.

--Mais il s'agit de savoir si vous pouvez me promettre de vous conformer

à la rigueur des conseils que je vous donnerai.

--Quels qu'ils soient vous pouvez y compter.

--Et vous serez à mes ordres quand il me plaira?

--Nous les attendrons avec impatience.

--Cela me suffit; retournez-vous-en; vous ne tarderez pas à les

recevoir. En attendant, défaites-vous de vos meubles, vendez tout, ne

réservez pas même vos robes, si vous en avez de voyantes: cela ne

cadrerait point à mes vues.»

Jacques, qui commençait à s'intéresser, dit à l'hôtesse: Et si nous

buvions à la santé de Mme de La Pommeraye?

L'HÔTESSE.

Volontiers.

JACQUES.

Et à celle de Mme d'Aisnon.

L'HÔTESSE.

Tôpe.

JACQUES.

Et vous ne refuserez pas celle de Mlle d'Aisnon, qui a une jolie voix de

chambre, peu de talents pour la danse, et une mélancolie qui la réduit à

la triste nécessité d'accepter un nouvel amant tous les soirs.

L'HÔTESSE.

Ne riez pas, c'est la plus cruelle chose. Si vous saviez le supplice

quand on n'aime pas!...

JACQUES.

À Mlle d'Aisnon, à cause de son supplice.

L'HÔTESSE.

Allons.

JACQUES.

Notre hôtesse, aimez-vous votre mari?

L'HÔTESSE.

Pas autrement.

JACQUES.

Vous êtes donc bien à plaindre; car il me semble d'une belle santé.

L'HÔTESSE.

Tout ce qui reluit n'est pas or.

JACQUES.

À la belle santé de notre hôte.

L'HÔTESSE.

Buvez tout seul.

LE MAÎTRE.

Jacques, Jacques, mon ami, tu te presses beaucoup.

L'HÔTESSE.

Ne craignez rien, monsieur, il est loyal; et demain il n'y paraîtra pas.

JACQUES.

Puisqu'il n'y paraîtra pas demain, et que je ne fais pas ce soir grand

cas de ma raison, mon maître, ma belle hôtesse, encore une santé, une

santé qui me tient fort à coeur, c'est celle de l'abbé de Mlle d'Aisnon.

L'HÔTESSE.

Fi donc, monsieur Jacques; un hypocrite, un ambitieux, un ignorant, un

calomniateur, un intolérant; car c'est comme cela qu'on appelle, je

crois, ceux qui égorgeraient volontiers quiconque ne pense point comme

eux.

LE MAÎTRE.

C'est que vous ne savez pas, notre hôtesse, que Jacques que voilà est

une espèce de philosophe, et qu'il fait un cas infini de ces petits

imbéciles qui se déshonorent eux-mêmes et la cause qu'ils défendent si

mal. Il dit que son capitaine les appelait le contre-poison des Huet,

des Nicole, des Bossuet. Il n'entendait rien à cela, ni vous non plus...

Votre mari est-il couché?

L'HÔTESSE.

Il y a belle heure!

LE MAÎTRE.

Et il vous laisse causer comme cela?

L'HÔTESSE.

Nos maris sont aguerris... Mme de La Pommeraye monte dans son carrosse,

court les faubourgs les plus éloignés du quartier de la d'Aisnon, loue

un petit appartement en maison honnête, dans le voisinage de la

paroisse, le fait meubler le plus succinctement qu'il est possible,

invite la d'Aisnon et sa fille à dîner, et les installe, ou le jour

même, ou quelques jours après, leur laissant un précis de la conduite

qu'elles ont à tenir.

JACQUES.

Notre hôtesse, nous avons oublié la santé de Mme de La Pommeraye, celle

du marquis des Arcis; ah! cela n'est pas honnête.

L'HÔTESSE.

Allez, allez, monsieur Jacques, la cave n'est pas vide... Voici ce

précis, ou ce que j'en ai retenu:

«Vous ne fréquenterez point les promenades publiques; car il ne faut pas

qu'on vous découvre.

«Vous ne recevrez personne, pas même vos voisins et vos voisines, parce

qu'il faut que vous affectiez la plus profonde retraite.

«Vous prendrez, dès demain, l'habit de dévotes, parce qu'il faut qu'on

vous croie telles.

«Vous n'aurez chez vous que des livres de dévotion, parce qu'il ne faut

rien autour de vous qui puisse vous trahir.

«Vous serez de la plus grande assiduité aux offices de la paroisse,

jours de fêtes et jours ouvrables.

«Vous vous intriguerez pour avoir entrée au parloir de quelque couvent;

le bavardage de ces recluses ne nous sera pas inutile.

«Vous ferez connaissance étroite avec le curé et les prêtres de la

paroisse, parce que je puis avoir besoin de leur témoignage.

«Vous n'en recevrez d'habitude aucun.

«Vous irez à confesse et vous approcherez des sacrements au moins deux

fois le mois.

«Vous reprendrez votre nom de famille, parce qu'il est honnête, et qu'on

fera tôt ou tard des informations dans votre province.

«Vous ferez de temps en temps quelques petites aumônes, et vous n'en

recevrez point, sous quelque prétexte que ce puisse être. Il faut qu'on

ne vous croie ni pauvres ni riches.

«Vous filerez, vous coudrez, vous tricoterez, vous broderez, et vous

donnerez aux dames de charité votre ouvrage à vendre.

«Vous vivrez de la plus grande sobriété; deux petites portions

d'auberge; et puis c'est tout.

«Votre fille ne sortira jamais sans vous, ni vous sans elle. De tous les

moyens d'édifier à peu de frais, vous n'en négligerez aucun.

«Surtout jamais chez vous, je vous le répète, ni prêtres, ni moines, ni

dévotes.

«Vous irez dans les rues les yeux baissés; à l'église, vous ne verrez

que Dieu.»

«J'en conviens, cette vie est austère, mais elle ne durera pas, et je

vous en promets la plus signalée récompense. Voyez, consultez-vous: si

cette contrainte vous paraît au-dessus de vos forces, avouez-le-moi; je

n'en serai ni offensée, ni surprise. J'oubliais de vous dire qu'il

serait à propos que vous vous fissiez un verbiage de la mysticité, et

que l'histoire de l'Ancien et du Nouveau Testament vous devînt

familière, afin qu'on vous prenne pour des dévotes d'ancienne date.

Faites-vous jansénistes ou molinistes, comme il vous plaira; mais le

mieux sera d'avoir l'opinion de votre curé. Ne manquez pas, à tort et à

travers, dans toute occasion, de vous déchaîner contre les philosophes;

criez que Voltaire est l'Antechrist, sachez par coeur l'ouvrage de votre

petit abbé, et colportez-le, s'il le faut...»

Mme de La Pommeraye ajouta: «Je ne vous verrai point chez vous; je ne

suis pas digne du commerce d'aussi saintes femmes; mais n'en ayez aucune

inquiétude: vous viendrez ici clandestinement quelquefois, et nous nous

dédommagerons, en petit comité, de votre régime pénitent. Mais, tout en

jouant la dévotion, n'allez pas vous en empêtrer. Quant aux dépenses de

votre petit ménage, c'est mon affaire. Si mon projet réussit, vous

n'aurez plus besoin de moi; s'il manque sans qu'il y ait de votre faute,

je suis assez riche pour vous assurer un sort honnête et meilleur que

l'état que vous m'aurez sacrifié. Mais surtout soumission, soumission

absolue, illimitée à mes volontés, sans quoi je ne réponds de rien pour

le présent, et ne m'engage à rien pour l'avenir.»

LE MAÎTRE, en frappant sur sa tabatière et regardant à sa montre l'heure

qu'il est.

Voilà une terrible tête de femme! Dieu me garde d'en rencontrer une

pareille.

L'HÔTESSE.

Patience, patience, vous ne la connaissez pas encore.

JACQUES.

En attendant, ma belle, notre charmante hôtesse, si nous disions un mot

à la bouteille?

L'HÔTESSE.

Monsieur Jacques, mon vin de Champagne m'embellit à vos yeux.

LE MAÎTRE.

Je suis pressé depuis si longtemps de vous faire une question, peut-être

indiscrète, que je n'y saurais plus tenir.

L'HÔTESSE.

Faites votre question.

LE MAÎTRE.

Je suis sûr que vous n'êtes pas née dans une hôtellerie.

L'HÔTESSE.

Il est vrai.

LE MAÎTRE.

Que vous y avez été conduite d'un état plus élevé par des circonstances

extraordinaires.

L'HÔTESSE.

J'en conviens.

LE MAÎTRE.

Et si nous suspendions un moment l'histoire de Mme de La Pommeraye...

L'HÔTESSE.

Cela ne se peut. Je raconte volontiers[40] les aventures des autres,

mais non pas les miennes. Sachez seulement que j'ai été élevée à

Saint-Cyr, où j'ai peu lu l'Évangile et beaucoup de romans. De l'abbaye

royale à l'auberge que je tiens il y a loin.

[40] VARIANTE: «Assez volontiers.»

LE MAÎTRE.

Il suffit; prenez que je ne vous aie rien dit.

L'HÔTESSE.

Tandis que nos deux dévotes édifiaient, et que la bonne odeur de leur

piété et de la sainteté de leurs moeurs se répandait à la ronde, Mme de

La Pommeraye observait avec le marquis les démonstrations extérieures de

l'estime, de l'amitié, de la confiance la plus parfaite. Toujours bien

venu, jamais ni grondé, ni boudé, même après de longues absences: il lui

racontait toutes ses petites bonnes fortunes, et elle paraissait s'en

amuser franchement. Elle lui donnait ses conseils dans les occasions

d'un succès difficile; elle lui jetait quelquefois des mots de mariage,

mais c'était d'un ton si désintéressé, qu'on ne pouvait la soupçonner de

parler pour elle. Si le marquis lui adressait quelques-uns de ces

propos tendres ou galants dont on ne peut guère se dispenser avec une

femme qu'on a connue, ou elle en souriait, ou elle les laissait tomber.

À l'en croire, son coeur était paisible; et, ce qu'elle n'aurait jamais

imaginé, elle éprouvait qu'un ami tel que lui suffisait au bonheur de la

vie; et puis elle n'était plus de la première jeunesse, et ses goûts

étaient bien émoussés.

«Quoi! vous n'avez rien à me confier?

--Non.

--Mais le petit comte, mon amie, qui vous pressait si vivement de mon

règne?

--Je lui ai fermé ma porte, et je ne le vois plus.

--C'est d'une bizarrerie! Et pourquoi l'avoir éloigné?

--C'est qu'il ne me plaît pas.

--Ah! madame, je crois vous deviner: vous m'aimez encore.

--Cela se peut.

--Vous comptez sur un retour.

--Pourquoi non?

--Et vous vous ménagez tous les avantages d'une conduite sans reproche.

--Je le crois.

--Et si j'avais le bonheur ou le malheur de reprendre, vous vous feriez

au moins un mérite du silence que vous garderiez sur mes torts.

--Vous me croyez bien délicate et bien généreuse.

--Mon amie, après ce que vous avez fait, il n'est aucune sorte

d'héroïsme dont vous ne soyez capable.

--Je ne suis pas trop fâchée que vous le pensiez.

--Ma foi, je cours le plus grand danger avec vous, j'en suis sûr.»

JACQUES.

Et moi aussi.

L'HÔTESSE.

Il y avait environ trois mois qu'ils en étaient au même point, lorsque

Mme de La Pommeraye crut qu'il était temps de mettre en jeu ses grands

ressorts. Un jour d'été qu'il faisait beau, et qu'elle attendait le

marquis à dîner, elle fit dire à la d'Aisnon et à sa fille de se rendre

au Jardin du Roi. Le marquis vint; on servit de bonne heure; on dîna:

on dîna gaiement. Après dîner, Mme de La Pommeraye propose une promenade

au marquis, s'il n'avait rien de plus agréable à faire. Il n'y avait ce

jour-là ni Opéra, ni comédie; ce fut le marquis qui en fit la remarque;

et pour se dédommager d'un spectacle amusant par un spectacle utile, le

hasard voulut que ce fut lui-même qui invita la marquise à aller voir le

Cabinet du Roi. Il ne fut pas refusé, comme vous pensez bien. Voilà les

chevaux mis; les voilà partis; les voilà arrivés au Jardin du Roi; et

les voilà mêlés dans la foule, regardant tout, et ne voyant rien, comme

les autres.

Lecteur, j'avais oublié de vous peindre le site des trois personnages

dont il s'agit ici, Jacques, son maître et l'hôtesse; faute de cette

attention, vous les avez entendus parler, mais vous ne les avez point

vus; il vaut mieux tard que jamais. Le maître, à gauche, en bonnet de

nuit, en robe de chambre, était étalé nonchalamment dans un grand

fauteuil de tapisserie, son mouchoir jeté sur le bras du fauteuil, et sa

tabatière à la main. L'hôtesse sur le fond, en face de la porte, proche

la table, son verre devant elle. Jacques, sans chapeau, à sa droite, les

deux coudes appuyés sur la table, et la tête penchée entre deux

bouteilles: deux autres étaient à terre à côté de lui.

Au sortir du Cabinet, le marquis et sa bonne amie se promenèrent dans le

jardin. Ils suivaient la première allée qui est à droite en entrant,

proche l'école des arbres, lorsque Mme de La Pommeraye fit un cri de

surprise, en disant: «Je ne me trompe pas, je crois que ce sont elles;

oui, ce sont elles-mêmes.»

Aussitôt on quitte le marquis, et l'on s'avance à la rencontre de nos

deux dévotes. La d'Aisnon fille était à ravir sous ce vêtement simple,

qui, n'attirant point le regard, fixe l'attention tout entière sur la

personne. «Ah! c'est vous, madame?

--Oui, c'est moi.

--Et comment vous portez-vous, et qu'êtes-vous devenue depuis une

éternité?

--Vous savez nos malheurs; il a fallu s'y résigner, et vivre retirées

comme il convenait à notre petite fortune; sortir du monde, quand on ne

peut plus s'y montrer décemment.

--Mais moi, me délaisser, moi qui ne suis pas du monde, et qui ai

toujours le bon esprit de le trouver aussi maussade qu'il l'est!

--Un des inconvénients de l'infortune, c'est la méfiance qu'elle

inspire: les indigents craignent d'être importuns.

--Vous, importunes pour moi! ce soupçon est une bonne injure.

--Madame, j'en suis tout à fait innocente, je vous ai rappelée dix fois

à maman, mais elle me disait: Mme de La Pommeraye... personne, ma fille,

ne pense plus à nous.

--Quelle injustice! Asseyons-nous, nous causerons. Voilà M. le marquis

des Arcis; c'est mon ami; et sa présence ne nous gênera pas. Comme

mademoiselle est grandie! comme elle est embellie depuis que nous ne

nous sommes vues!

--Notre position a cela d'avantageux, qu'elle nous prive de tout ce qui

nuit à la santé: voyez son visage, voyez ses bras; voilà ce qu'on doit à

la vie frugale et réglée, au sommeil, au travail, à la bonne conscience;

et c'est quelque chose...»

On s'assit, on s'entretint d'amitié. La d'Aisnon mère parla bien, la

d'Aisnon fille parla peu. Le ton de la dévotion fut celui de l'une et de

l'autre, mais avec aisance et sans pruderie. Longtemps avant la chute du

jour, nos deux dévotes se levèrent. On leur représenta qu'il était

encore de bonne heure; la d'Aisnon mère dit assez haut, à l'oreille de

Mme de La Pommeraye, qu'elles avaient encore un exercice de piété à

remplir, et qu'il leur était impossible de rester plus longtemps. Elles

étaient déjà à quelque distance, lorsque Mme de La Pommeraye se reprocha

de ne leur avoir pas demandé leur demeure, et de ne leur avoir pas

appris la sienne: «C'est une faute, ajouta-t-elle, que je n'aurais pas

commise autrefois.» Le marquis courut pour la réparer; elles acceptèrent

l'adresse de Mme de La Pommeraye, mais, quelles que furent les instances

du marquis, il ne put obtenir la leur. Il n'osa pas leur offrir sa

voiture, en avouant à Mme de La Pommeraye qu'il en avait été tenté.

Le marquis ne manqua pas de demander à Mme de La Pommeraye ce que

c'étaient que ces deux femmes.

«Ce sont deux créatures plus heureuses que nous. Voyez la belle santé

dont elles jouissent! la sérénité qui règne sur leur visage!

l'innocence, la décence qui dictent leurs propos! On ne voit point cela,

on n'entend point cela dans nos cercles. Nous plaignons les dévots; les

dévots nous plaignent: et à tout prendre, je penche à croire qu'ils ont

raison.

--Mais, marquise, est-ce que vous seriez tentée de devenir dévote?

--Pourquoi pas?

--Prenez-y garde, je ne voudrais pas que notre rupture, si c'en est une,

vous menât jusque-là.

--Et vous aimeriez mieux que je rouvrisse ma porte au petit comte?

--Beaucoup mieux.

--Et vous me le conseilleriez?

--Sans balancer...»

Mme de La Pommeraye dit au marquis ce qu'elle savait du nom, de la

province, du premier état et du procès des deux dévotes, y mettant tout

l'intérêt et tout le pathétique possible, puis elle ajouta: «Ce sont

deux femmes d'un mérite rare, la fille surtout. Vous concevez qu'avec

une figure comme la sienne on ne manque de rien ici quand on veut en

faire ressource; mais elles ont préféré une honnête modicité à une

aisance honteuse; ce qui leur reste est si mince, qu'en vérité je ne

sais comment elles font pour subsister. Cela travaille nuit et jour.

Supporter l'indigence quand on y est né, c'est ce qu'une multitude

d'hommes savent faire; mais passer de l'opulence au plus étroit

nécessaire, s'en contenter, y trouver la félicité, c'est ce que je ne

comprends pas. Voilà à quoi sert la religion. Nos philosophes auront

beau dire, la religion est une bonne chose.

--Surtout pour les malheureux.

--Et qui est-ce qui ne l'est pas plus ou moins?

--Je veux mourir si vous ne devenez dévote.

--Le grand malheur! Cette vie est si peu de chose quand on la compare à

une éternité à venir!

--Mais vous parlez déjà comme un missionnaire.

--Je parle comme une femme persuadée. Là, marquis, répondez-moi vrai;

toutes nos richesses ne seraient-elles pas de bien pauvres guenilles à

nos yeux, si nous étions plus pénétrés de l'attente des biens et de la

crainte des peines d'une autre vie? Corrompre une jeune fille ou une

femme attachée à son mari, avec la croyance qu'on peut mourir entre ses

bras, et tomber tout à coup dans des supplices sans fin, convenez que

ce serait le plus incroyable délire.

--Cela se fait pourtant tous les jours.

--C'est qu'on n'a point de foi, c'est qu'on s'étourdit.

--C'est que nos opinions religieuses ont peu d'influence sur nos moeurs.

Mais, mon amie, je vous jure que vous vous acheminez à toutes jambes au

confessionnal.

--C'est bien ce que je pourrais faire de mieux.

--Allez, vous êtes folle; vous avez encore une vingtaine d'années de

jolis péchés à faire: n'y manquez pas; ensuite vous vous en repentirez,

et vous irez vous en vanter aux pieds du prêtre, si cela vous

convient... Mais voilà une conversation d'un tour bien sérieux; votre

imagination se noircit furieusement, et c'est l'effet de cette

abominable solitude où vous vous êtes renfoncée. Croyez-moi, rappelez au

plus tôt le petit comte, vous ne verrez plus ni diable, ni enfer, et

vous serez charmante comme auparavant. Vous craignez que je vous le

reproche si nous nous raccommodons jamais; mais d'abord nous ne nous

raccommoderons peut-être pas; et par une appréhension bien ou mal

fondée, vous vous privez du plaisir le plus doux; et, en vérité,

l'honneur de valoir mieux que moi ne vaut pas ce sacrifice.

--Vous dites bien vrai, aussi n'est-ce pas là ce qui me retient...»

Ils dirent encore beaucoup d'autres choses que je ne me rappelle pas.

JACQUES.

Notre hôtesse, buvons un coup: cela rafraîchit la mémoire.

L'HÔTESSE.

Buvons un coup... Après quelques tours d'allées, Mme de La Pommeraye et

le marquis remontèrent en voiture. Mme de La Pommeraye dit: «Comme cela

me vieillit! Quand cela vint à Paris, cela n'était pas plus haut qu'un

chou.

--Vous parlez de la fille de cette dame que nous avons trouvée à la

promenade?

--Oui. C'est comme dans un jardin où les roses fanées font place aux

roses nouvelles. L'avez-vous regardée?

--Je n'y ai pas manqué.

--Comment la trouvez-vous?

--C'est la tête d'une vierge de Raphaël sur le corps de sa _Galathée_;

et puis une douceur dans la voix!

--Une modestie dans le regard!

--Une bienséance dans le maintien!

--Une décence dans le propos qui ne m'a frappée dans aucune fille comme

dans celle-là. Voilà l'effet de l'éducation.

--Lorsqu'il est préparé par un bon naturel.»

Le marquis déposa Mme de La Pommeraye à sa porte; et Mme de La Pommeraye

n'eut rien de plus pressé que de témoigner à nos deux dévotes combien

elle était satisfaite de la manière dont elles avaient rempli leur rôle.

JACQUES.

Si elles continuent comme elles ont débuté, monsieur le marquis des

Arcis, fussiez-vous le diable, vous ne vous en tirerez pas.

LE MAÎTRE.

Je voudrais bien savoir quel est leur projet.

JACQUES.

Moi, j'en serais bien fâché: cela gâterait tout.

L'HÔTESSE.

De ce jour, le marquis devint plus assidu chez Mme de La Pommeraye, qui

s'en aperçut sans lui en demander la raison. Elle ne lui parlait jamais

la première des deux dévotes; elle attendait qu'il entamât ce texte: ce

que le marquis faisait toujours d'impatience et avec une indifférence

mal simulée.

LE MARQUIS.

Avez-vous vu vos amies?

MADAME DE LA POMMERAYE.

Non.

LE MARQUIS.

Savez-vous que cela n'est pas trop bien? Vous êtes riche: elles sont

dans le malaise; et vous ne les invitez pas même à manger quelquefois!

MADAME DE LA POMMERAYE.

Je me croyais un peu mieux connue de monsieur le marquis. L'amour

autrefois me prêtait des vertus; aujourd'hui l'amitié me prête des

défauts. Je les ai invitées dix fois sans avoir pu les obtenir une.

Elles refusent de venir chez moi, par des idées singulières; et quand je

les visite, il faut que je laisse mon carrosse à l'entrée de la rue et

que j'aille en déshabillé, sans rouge et sans diamants. Il ne faut pas

trop s'étonner de leur circonspection: un faux rapport suffirait pour

aliéner l'esprit d'un certain nombre de personnes bienfaisantes et les

priver de leurs secours. Marquis, le bien apparemment coûte beaucoup à

faire.

LE MARQUIS.

Surtout aux dévots.

MADAME DE LA POMMERAYE.

Puisque le plus léger prétexte suffit pour les en dispenser. Si l'on

savait que j'y prends intérêt, bientôt on dirait: Mme de La Pommeraye

les protége: elles n'ont besoin de rien... Et voilà les charités

supprimées.

LE MARQUIS.

Les charités!

MADAME DE LA POMMERAYE.

Oui, monsieur, les charités!

LE MARQUIS.

Vous les connaissez, et elles en sont aux charités?

MADAME DE LA POMMERAYE.

Encore une fois, marquis, je vois bien que vous ne m'aimez plus, et

qu'une partie de votre estime s'en est allée avec votre tendresse. Et

qui est-ce qui vous a dit que, si ces femmes étaient dans le besoin des

aumônes de la paroisse, c'était de ma faute?

LE MARQUIS.

Pardon, madame, mille pardons, j'ai tort. Mais quelle raison de se

refuser à la bienveillance d'une amie?

MADAME DE LA POMMERAYE.

Ah! marquis, nous sommes bien loin, nous autres gens du monde, de

connaître les délicatesses scrupuleuses des âmes timorées. Elles ne

croient pas pouvoir accepter les secours de toute personne

indistinctement.

LE MARQUIS.

C'est nous ôter le meilleur moyen d'expier nos folles dissipations.

MADAME DE LA POMMERAYE.

Point du tout. Je suppose, par exemple, que monsieur le marquis des

Arcis fût touché de compassion pour elles; que ne fait-il passer ces

secours par des mains plus dignes?

LE MARQUIS.

Et moins sûres.

MADAME DE LA POMMERAYE.

Cela se peut.

LE MARQUIS.

Dites-moi, si je leur envoyais une vingtaine de louis, croyez-vous

qu'elles les refuseraient?

MADAME DE LA POMMERAYE.

J'en suis sûre; et ce refus vous semblerait déplacé dans une mère qui a

un enfant charmant?

LE MARQUIS.

Savez-vous que j'ai été tenté de les aller voir?

MADAME DE LA POMMERAYE.

Je le crois. Marquis, marquis, prenez garde à vous; voilà un mouvement

de compassion bien subit et bien suspect.

LE MARQUIS.

Quoi qu'il en soit, m'auraient-elles reçu?

MADAME DE LA POMMERAYE.

Jacques le fataliste et son maître · 第 10 / 22 段