moment; et si l'expérience du passé ne m'avait rendu circonspect, je
croirais vous aimer plus que jamais.» Et le marquis en lui parlant ainsi
lui prenait les mains, et les lui baisait... (Ma femme?--Qu'est-ce?--Le
marchand de paille.--Vois sur le registre.--Et le registre?... reste,
reste, je l'ai.) Mme de La Pommeraye renfermant en elle-même le dépit
mortel dont elle était déchirée, reprit la parole et dit au marquis:
«Mais, marquis, qu'allons-nous devenir?
--Nous ne nous en sommes imposé ni l'un ni l'autre; vous avez droit à
toute mon estime; je ne crois pas avoir entièrement perdu le droit que
j'avais à la vôtre: nous continuerons de nous voir, nous nous livrerons
à la confiance de la plus tendre amitié. Nous nous serons épargné tous
ces ennuis, toutes ces petites perfidies, tous ces reproches, toute
cette humeur, qui accompagnent communément les passions qui finissent;
nous serons uniques dans notre espèce. Vous recouvrerez toute votre
liberté, vous me rendrez la mienne; nous voyagerons dans le monde; je
serai le confident de vos conquêtes; je ne vous cèlerai rien des
miennes, si j'en fais quelques-unes, ce dont je doute fort, car vous
m'avez rendu difficile. Cela sera délicieux! Vous m'aiderez de vos
conseils, je ne vous refuserai pas les miens dans les circonstances
périlleuses où vous croirez en avoir besoin. Qui sait ce qui peut
arriver?»
JACQUES.
Personne.
L'HÔTESSE.
«Il est très-vraisemblable que plus j'irai, plus vous gagnerez aux
comparaisons, et que je vous reviendrai plus passionné, plus tendre,
plus convaincu que jamais que Mme de La Pommeraye était la seule femme
faite pour mon bonheur; et après ce retour, il y a tout à parier que je
vous resterai jusqu'à la fin de ma vie.
--S'il arrivait qu'à votre retour vous ne me trouvassiez plus? car
enfin, marquis, on n'est pas toujours juste; et il ne serait pas
impossible que je ne me prisse de goût, de fantaisie, de passion même
pour un autre qui ne vous vaudrait pas.
--J'en serais assurément désolé; mais je n'aurais point à me plaindre;
je ne m'en prendrais qu'au sort qui nous aurait séparés lorsque nous
étions unis, et qui nous rapprocherait lorsque nous ne pourrions plus
l'être...»
Après cette conversation, ils se mirent à moraliser sur l'inconstance du
coeur humain, sur la frivolité des serments, sur les liens du mariage...
(Madame?--Qu'est-ce?--Le coche..) Messieurs, dit l'hôtesse, il faut que
je vous quitte. Ce soir, lorsque toutes mes affaires seront faites, je
reviendrai, et je vous achèverai cette aventure, si vous en êtes
curieux... (Madame?... Ma femme?... Notre hôtesse?...--On y va, on y
va.)
L'hôtesse partie, le maître dit à son valet: Jacques, as-tu remarqué une
chose?
JACQUES.
Quelle?
LE MAÎTRE.
C'est que cette femme raconte beaucoup mieux qu'il ne convient à une
femme d'auberge.
JACQUES.
Il est vrai. Les fréquentes interruptions des gens de cette maison m'ont
impatienté plusieurs fois.
LE MAÎTRE.
Et moi aussi.
Et vous, lecteur, parlez sans dissimulation; car vous voyez que nous
sommes en beau train de franchise; voulez-vous que nous laissions là
cette élégante et prolixe bavarde d'hôtesse, et que nous reprenions les
amours de Jacques? Pour moi je ne tiens à rien. Lorsque cette femme
remontera, Jacques le bavard ne demande pas mieux que de reprendre son
rôle, et de lui fermer la porte au nez; il en sera quitte pour lui dire
par le trou de la serrure: «Bonsoir, madame; mon maître dort; je vais me
coucher: il faut remettre le reste à notre passage.»
«Le premier serment que se firent deux êtres de chair, ce fut au pied
d'un rocher qui tombait en poussière; ils attestèrent de leur constance
un ciel qui n'est pas un instant le même; tout passait en eux et autour
d'eux, et ils croyaient leurs coeurs affranchis de vicissitudes. Ô
enfants! toujours enfants!...» Je ne sais de qui sont ces réflexions, de
Jacques, de son maître ou de moi; il est certain qu'elles sont de l'un
des trois, et qu'elles furent précédées et suivies de beaucoup d'autres
qui nous auraient menés, Jacques, son maître et moi, jusqu'au souper,
jusqu'après le souper, jusqu'au retour de l'hôtesse, si Jacques n'eût
dit à son maître: Tenez, monsieur, toutes ces grandes sentences que vous
venez de débiter à propos de botte, ne valent pas une vieille fable des
écraignes[36] de mon village.
LE MAÎTRE.
Et quelle est cette fable?
[36] _Écraignes_ ou _Escraignes_, vieux mot; _veillées de village_.
Voici l'étymologie que donne à ce mot le _Seigneur des Accords_ dans ses
_Escraignes dijonnoises_, Paris, 1588, et à la suite des _Bigarrures et
Touches_, Paris, 1662.
«La nécessité, dit-il, ceste mère des arts, a appris à de pauvres
vignerons, qui n'ont pas le moyen d'acheter du bois pour se deffendre de
l'injure de l'hyver, ceste invention de faire en quelque rüe escartée un
taudis ou bastiment, composé de plusieurs perches fichées en terre en
forme ronde, repliées par le dessus et à la sommité; en telle sorte,
qu'elles representent la testière d'un chapeau, lequel après on recouvre
de force motes, gazon et fumier, si bien lié et meslé que l'eau ne le
peut pénétrer. Là, ordinairement les après-soupées, s'assemblent les
plus belles filles de ces vignerons avec leurs quenoüilles et autres
ouvrages, et y font la veillée jusques à la minuict: dont elles retirent
ceste commodité, que, tour à tour, portant une petite lampe pour
s'esclairer et une trape de feu pour eschauffer la place, elles
espargnent beaucoup, et travaillent autant de nuict que de jour pour
aider à gaigner leur vie, et sont bien deffendües du froid. Quelquefois,
s'il fait beau temps, elles vont d'_escraigne_ à autre se visiter, et là
font des demandes les unes aux autres. Il a convenu faire ceste
description parce que l'architecture ne se trouvera pas en Vitruve ni en
Du Cerceau, et semble plutost que ce soit quelque ouvrage d'arondelle
(hirondelle) que autrement. Chacun an après l'hyver on la rompt, et au
commencement de l'autre hyver on la rebastist. L'on l'appelle une
_escraigne_ par dérivation du mot d'_escrin_ qui vaut autant à dire
comme un petit coffre: combien que d'autres le dérivent de ce mot latin,
_scrinium_, ce qui est fort vray semblable, d'autant qu'à telles
assemblées de filles se trouve une infinité de jeunes varlots et
amoureux, que l'on appelle autrement des voüeurs, qui y vont pour
descouvrir le secret de leurs pensées à leurs amoureuses.»
_Les Bigarrures et Touches du Seigneur des Accords_, l'un des ouvrages
les plus originaux du temps, contiennent une foule de contes et de
facéties dans le genre de la fable du Coutelet. On a longtemps ignoré le
vrai nom de l'auteur: il l'avait cependant révélé par un moyen aussi
ingénieux que peu ordinaire. En effet, en réunissant les premières
lettres des vingt-deux chapitres dont se compose l'édition de 1572, on
trouve ces mots:
ESTIENNE TABOUROT M'A FAIT.
C'est à tort que quelques biographes ont avancé que Tabourot (Estienne)
était né à Langres, pays de Diderot; il naquit en 1547 à Dijon, où il
devint avocat au parlement ou procureur du roi; il y mourut en 1590. Ce
qui donna lieu à cette méprise, c'est que son oncle Tabourot (Jehan),
connu par son _Orchésographie, ou Traicté par lequel toutes personnes
peuvent facilement apprendre et practiquer l'honneste exercice des
dances_ (Langres, 1589, in-4º), était chanoine et official de Langres,
où il mourut en 1596. (BR.)
JACQUES.
C'est la fable de la Gaîne et du Coutelet. Un jour la Gaîne et le
Coutelet se prirent de querelle; le Coutelet dit à la Gaîne: «Gaîne, ma
mie, vous êtes une friponne, car tous les jours vous recevez de nouveaux
Coutelets... La Gaîne répondit au Coutelet: Mon ami Coutelet, vous êtes
un fripon, car tous les jours vous changez de Gaîne... Gaîne, ce n'est
pas là ce que vous m'avez promis... Coutelet, vous m'avez trompée le
premier...» Ce débat s'était élevé à table; Cil[37] qui était assis
entre la Gaîne et le Coutelet, prit la parole et leur dit: «Vous, Gaîne,
et vous, Coutelet, vous fîtes bien de changer, puisque changement vous
duisait[38]; mais vous eûtes tort de vous promettre que vous ne
changeriez pas. Coutelet, ne voyais-tu pas que Dieu te fit pour aller à
plusieurs Gaînes; et toi, Gaîne, pour recevoir plus d'un Coutelet? Vous
regardiez comme fous certains Coutelets qui faisaient voeu de se passer
à forfait de Gaînes, et comme folles certaines Gaînes qui faisaient voeu
de se fermer pour tout Coutelet: et vous ne pensiez pas que vous étiez
presque aussi fous lorsque vous juriez, toi, Gaîne, de t'en tenir à un
seul Coutelet; toi, Coutelet, de t'en tenir à une seule Gaîne.»
[37] Celui.
[38] _Duire_, vieux mot; _plaire_, _convenir_.
Je vous donne avec grand plaisir
De trois présents un à choisir,
La belle, c'est à vous de prendre
Celui des trois qui plus vous _duit_.
Les voici, sans vous faire attendre:
Bon jour, bon soir et bonne nuit.
SARRASIN, _OEuvres_. Paris, 1685. (BR.)
Ici le maître dit à Jacques: Ta fable n'est pas trop morale; mais elle
est gaie. Tu ne sais pas la singulière idée qui me passe par la tête. Je
te marie avec notre hôtesse; et je cherche comment un mari aurait fait,
lorsqu'il aime à parler, avec une femme qui ne déparle pas.
JACQUES.
Comme j'ai fait les douze premières années de ma vie, que j'ai passées
chez mon grand-père et ma grand'mère.
LE MAÎTRE.
Comment s'appelaient-ils? Quelle était leur profession?
JACQUES
Ils étaient brocanteurs. Mon grand-père Jason eut plusieurs enfants.
Toute la famille était sérieuse; ils se levaient, ils s'habillaient, ils
allaient à leurs affaires; ils revenaient, ils dînaient, ils
retournaient sans avoir dit un mot. Le soir, ils se jetaient sur des
chaises; la mère et les filles filaient, cousaient, tricotaient sans mot
dire; les garçons se reposaient; le père lisait l'Ancien Testament.
LE MAÎTRE.
Et toi, que faisais-tu?
JACQUES.
Je courais dans la chambre avec un bâillon.
LE MAÎTRE.
Avec un bâillon!
JACQUES.
Oui, avec un bâillon; et c'est à ce maudit bâillon que je dois la rage
de parler. La semaine se passait quelquefois sans qu'on eût ouvert la
bouche dans la maison des Jason. Pendant toute sa vie, qui fut longue,
ma grand'mère n'avait dit que _chapeau à vendre_, et mon grand-père,
qu'on voyait dans les inventaires, droit, les mains sous sa redingote,
n'avait dit qu'_un sou_. Il y avait des jours où il était tenté de ne
pas croire à la Bible.
LE MAÎTRE.
Et pourquoi?
JACQUES.
À cause des redites, qu'il regardait comme un bavardage indigne de
l'Esprit-Saint. Il disait que les rediseurs sont des sots, qui prennent
ceux qui les écoutent pour des sots.
LE MAÎTRE.
Jacques, si pour te dédommager du long silence que tu as gardé pendant
les douze années du bâillon chez ton grand-père et pendant que l'hôtesse
a parlé...
JACQUES.
Je reprenais l'histoire de mes amours?
LE MAÎTRE.
Non; mais une autre sur laquelle tu m'as laissé, celle du camarade de
ton capitaine.
JACQUES.
Oh! mon maître, la cruelle mémoire que vous avez!
LE MAÎTRE.
Mon Jacques, mon petit Jacques...
JACQUES.
De quoi riez-vous?
LE MAÎTRE.
De ce qui me fera rire plus d'une fois; c'est de te voir dans ta
jeunesse chez ton grand-père avec le bâillon.
JACQUES.
Ma grand'mère me l'ôtait lorsqu'il n'y avait plus personne; et lorsque
mon grand-père s'en apercevait, il n'en était pas plus content; il lui
disait: Continuez, et cet enfant sera le plus effréné bavard qui ait
encore existé. Sa prédiction s'est accomplie.
LE MAÎTRE.
Allons, mon Jacques, mon petit Jacques, l'histoire du camarade de ton
capitaine.
JACQUES.
Je ne m'y refuserai pas; mais vous ne la croirez point.
LE MAÎTRE.
Elle est donc bien merveilleuse!
JACQUES.
Non, c'est qu'elle est déjà arrivée à un autre, à un militaire français,
appelé, je crois, monsieur de Guerchy[39].
[39] Guerchy ou Guerchi (Claude-Louis de Regnier, comte de), officier de
la cour de Louis XV, fit ses premières armes en Italie, servit avec
distinction en Bohême et en Flandre, et mourut en 1768. (BR.)
LE MAÎTRE.
Eh bien! je dirai comme un poëte français, qui avait fait une assez
bonne épigramme, disait à quelqu'un qui se l'attribuait en sa présence:
«Pourquoi monsieur ne l'aurait-il pas faite? je l'ai bien faite, moi...»
Pourquoi l'histoire de Jacques ne serait-elle pas arrivée au camarade de
son capitaine, puisqu'elle est bien arrivée au militaire français de
Guerchy? Mais, en me la racontant, tu feras d'une pierre deux coups, tu
m'apprendras l'aventure de ces deux personnages, car je l'ignore.
JACQUES.
Tant mieux! mais jurez-le-moi.
LE MAÎTRE.
Je te le jure.
Lecteur, je serais bien tenté d'exiger de vous le même serment; mais je
vous ferai seulement remarquer dans le caractère de Jacques une
bizarrerie qu'il tenait apparemment de son grand-père Jason, le
brocanteur silencieux; c'est que Jacques, au rebours des bavards,
quoiqu'il aimât beaucoup à dire, avait en aversion les redites. Aussi
disait-il quelquefois à son maître: «Monsieur me prépare le plus triste
avenir; que deviendrai-je quand je n'aurai plus rien à dire?
--Tu recommenceras.
--Jacques, recommencer! Le contraire est écrit là-haut; et s'il
m'arrivait de recommencer, je ne pourrais m'empêcher de m'écrier: «Ah!
si ton grand-père t'entendait!...» et je regretterais le bâillon.»
JACQUES.
Dans le temps qu'on jouait aux jeux de hasard aux foires de
Saint-Germain et de Saint-Laurent...
LE MAÎTRE.
Mais c'est à Paris, et le camarade de ton capitaine était commandant
d'une place frontière.
JACQUES.
Pour Dieu, monsieur, laissez-moi dire... Plusieurs officiers entrèrent
dans une boutique, et y trouvèrent un autre officier qui causait avec la
maîtresse de la boutique. L'un d'eux proposa à celui-ci de jouer au
passe-dix; car il faut que vous sachiez qu'après la mort de mon
capitaine, son camarade, devenu riche, était aussi devenu joueur. Lui
donc, ou M. de Guerchy, accepte. Le sort met le cornet à la main de son
adversaire qui passe, passe, passe, que cela ne finissait point. Le jeu
s'était échauffé, et l'on avait joué le tout, le tout du tout, les
petites moitiés, les grandes moitiés, le grand tout, le grand tout du
tout, lorsqu'un des assistants s'avisa de dire à M. de Guerchy, ou au
camarade de mon capitaine, qu'il ferait bien de s'en tenir là et de
cesser de jouer, parce qu'on en savait plus que lui. Sur ce propos, qui
n'était qu'une plaisanterie, le camarade de mon capitaine, ou M. de
Guerchy, crut qu'il avait affaire à un filou; il mit subitement la main
à sa poche, en tira un couteau bien pointu, et lorsque son antagoniste
porta la main sur les dés pour les placer dans le cornet, il lui plante
le couteau dans la main, et la lui cloue sur la table, en lui disant:
«Si les dés sont pipés, vous êtes un fripon; s'ils sont bons, j'ai
tort...» Les dés se trouvèrent bons. M. de Guerchy dit: «J'en suis
très-fâché, et j'offre telle réparation qu'on voudra...» Ce ne fut pas
le propos du camarade de mon capitaine; il dit: «J'ai perdu mon argent;
j'ai percé la main à un galant homme: mais en revanche j'ai recouvré le
plaisir de me battre tant qu'il me plaira...» L'officier cloué se retire
et va se faire panser. Lorsqu'il est guéri, il vient trouver l'officier
cloueur et lui demande raison; celui-ci, ou M. de Guerchy, trouve la
demande juste. L'autre, le camarade de mon capitaine, jette les bras à
son cou, et lui dit: «Je vous attendais avec une impatience que je ne
saurais vous exprimer...» Ils vont sur le pré; le cloueur, M. de
Guerchy, ou le camarade de mon capitaine, reçoit un bon coup d'épée à
travers le corps; le cloué le relève, le fait porter chez lui, et lui
dit: «Monsieur, nous nous reverrons...» M. de Guerchy ne répondit rien;
le camarade de mon capitaine lui répondit: «Monsieur, j'y compte bien.»
Ils se battent une seconde, une troisième, jusqu'à huit ou dix fois, et
toujours le cloueur reste sur la place. C'étaient tous les deux des
officiers de distinction, tous les deux gens de mérite; leur aventure
fit grand bruit; le ministère s'en mêla. L'on retint l'un à Paris, et
l'on fixa l'autre à son poste. M. de Guerchy se soumit aux ordres de la
cour; le camarade de mon capitaine en fut désolé; et telle est la
différence de deux hommes braves par caractère, mais dont l'un est sage,
et l'autre a un grain de folie.
Jusqu'ici l'aventure de M. de Guerchy et du camarade de mon capitaine
leur est commune: c'est la même; et voilà la raison pour laquelle je les
ai nommés tous deux, entendez-vous, mon maître? Ici je vais les séparer
et je ne vous parlerai plus que du camarade de mon capitaine, parce que
le reste n'appartient qu'à lui. Ah! monsieur, c'est ici que vous allez
voir combien nous sommes peu maîtres de nos destinées, et combien il y a
de choses bizarres écrites sur le grand rouleau!
Le camarade de mon capitaine, ou le cloueur, sollicite la permission de
faire un tour dans sa province: il l'obtient. Sa route était par Paris.
Il prend place dans une voiture publique. À trois heures du matin,
cette voiture passe devant l'Opéra; on sortait du bal. Trois ou quatre
jeunes étourdis masqués projettent d'aller déjeuner avec les voyageurs;
on arrive au point du jour à la déjeunée. On se regarde. Qui fut bien
étonné? Ce fut le cloué de reconnaître son cloueur. Celui-ci lui
présente la main, l'embrasse et lui témoigne combien il est enchanté
d'une si heureuse rencontre; à l'instant ils passent derrière une
grange, mettent l'épée à la main, l'un en redingote, l'autre en domino;
le cloueur, ou le camarade de mon capitaine, est encore jeté sur le
carreau. Son adversaire envoie à son secours, se met à table avec ses
amis et le reste de la carrossée, boit et mange gaiement. Les uns se
disposaient à suivre leur route, et les autres à retourner dans la
capitale, en masque et sur des chevaux de poste, lorsque l'hôtesse
reparut et mit fin au récit de Jacques.
La voilà remontée, et je vous préviens, lecteur, qu'il n'est plus en mon
pouvoir de la renvoyer.--Pourquoi donc?--C'est qu'elle se présente avec
deux bouteilles de champagne, une dans chaque main, et qu'il est écrit
là-haut que tout orateur qui s'adressera à Jacques avec cet exorde s'en
fera nécessairement écouter.
Elle entre, pose ses deux bouteilles sur la table, et dit: «Allons,
monsieur Jacques, faisons la paix...» L'hôtesse n'était pas de la
première jeunesse; c'était une femme grande et replète, ingambe, de
bonne mine, pleine d'embonpoint, la bouche un peu grande, mais de belles
dents, des joues larges, des yeux à fleur de tête, le front carré, la
plus belle peau, la physionomie ouverte, vive et gaie, les bras un peu
forts, mais les mains superbes, des mains à peindre ou à modeler.
Jacques la prit par le milieu du corps, et l'embrassa fortement; sa
rancune n'avait jamais tenu contre du bon vin et une belle femme; cela
était écrit là-haut de lui, de vous, lecteur, de moi et de beaucoup
d'autres. «Monsieur, dit-elle au maître, est-ce que vous nous laisserez
aller tout seuls? Voyez, eussiez-vous encore cent lieues à faire, vous
n'en boirez pas de meilleur de toute la route.» En parlant ainsi elle
avait placé une des deux bouteilles entre ses genoux, et elle en tirait
le bouchon; ce fut avec une adresse singulière qu'elle en couvrit le
goulot avec le pouce, sans laisser échapper une goutte de vin. «Allons,
dit-elle à Jacques; vite, vite, votre verre.» Jacques approche son
verre; l'hôtesse, en écartant son pouce un peu de côté, donne vent à la
bouteille, et voilà le visage de Jacques tout couvert de mousse. Jacques
s'était prêté à cette espièglerie, et l'hôtesse de rire, et Jacques et
son maître de rire. On but quelques rasades les unes sur les autres pour
s'assurer de la sagesse de la bouteille, puis l'hôtesse dit: «Dieu
merci! ils sont tous dans leurs lits, on ne m'interrompra plus, et je
puis reprendre mon récit.» Jacques, en la regardant avec des yeux dont
le vin de Champagne avait augmenté la vivacité naturelle, lui dit ou à
son maître: Notre hôtesse a été belle comme un ange; qu'en pensez-vous,
monsieur?
LE MAÎTRE.
A été! Pardieu, Jacques, c'est qu'elle l'est encore!
JACQUES.
Monsieur, vous avez raison; c'est que je ne la compare pas à une autre
femme, mais à elle-même quand elle était jeune.
L'HÔTESSE.
Je ne vaux pas grand'chose à présent; c'est lorsqu'on m'aurait prise
entre les deux premiers doigts de chaque main qu'il me fallait voir! On
se détournait de quatre lieues pour séjourner ici. Mais laissons là les
bonnes et les mauvaises têtes que j'ai tournées, et revenons à Mme de La
Pommeraye.
JACQUES.
Si nous buvions d'abord un coup aux mauvaises têtes que vous avez
tournées, ou à ma santé?
L'HÔTESSE.
Très-volontiers; il y en avait qui en valaient la peine, en comptant ou
sans compter la vôtre. Savez-vous que j'ai été pendant dix ans la
ressource des militaires, en tout bien et tout honneur? J'en ai obligé
nombre qui auraient eu bien de la peine à faire leur campagne sans moi.
Ce sont de braves gens, je n'ai à me plaindre d'aucun, ni eux de moi.
Jamais de billets; ils m'ont fait quelquefois attendre; au bout de deux,
de trois, de quatre ans mon argent m'est revenu...
Et puis la voilà qui se met à faire l'énumération des officiers qui lui
avaient fait l'honneur de puiser dans sa bourse, et monsieur un tel,
colonel du régiment de ***, et monsieur un tel, capitaine au régiment
de ***; et voilà Jacques qui se met à faire un cri: Mon capitaine! mon
pauvre capitaine! vous l'avez connu?
L'HÔTESSE.
Si je l'ai connu? un grand homme, bien fait, un peu sec, l'air noble et
sévère, le jarret bien tendu, deux petits points rouges à la tempe
droite. Vous avez donc servi?
JACQUES.
Si j'ai servi!
L'HÔTESSE.
Je vous en aime davantage; il doit vous rester de bonnes qualités de
votre premier état. Buvons à la santé de votre capitaine.
JACQUES.
S'il est encore vivant.
L'HÔTESSE.
Mort ou vivant, qu'est-ce que cela fait? Est-ce qu'un militaire n'est
pas fait pour être tué? Est-ce qu'il ne doit pas être enragé, après dix
siéges et cinq ou six batailles, de mourir au milieu de cette canaille
de gens noirs!... Mais revenons à notre histoire, et buvons encore un
coup.
LE MAÎTRE.
Ma foi, notre hôtesse, vous avez raison.
L'HÔTESSE.
Je suis bien aise que vous pensiez ainsi.
LE MAÎTRE.
Car votre vin est excellent.
L'HÔTESSE.
Ah! c'est de mon vin que vous parliez? Eh bien! vous avez encore raison.
Vous rappelez-vous où nous en étions?
LE MAÎTRE.
Oui, à la conclusion de la plus perfide des confidences.
L'HÔTESSE.
M. le marquis des Arcis et Mme de La Pommeraye s'embrassèrent, enchantés
l'un de l'autre, et se séparèrent. Plus la dame s'était contrainte en sa
présence, plus sa douleur fut violente quand il fut parti. Il n'est donc
que trop vrai, s'écria-t-elle, il ne m'aime plus!... Je ne vous ferai
point le détail de toutes nos extravagances quand on nous délaisse,
vous en seriez trop vains. Je vous ai dit que cette femme avait de la
fierté; mais elle était bien autrement vindicative. Lorsque les
premières fureurs furent calmées, et qu'elle jouit de toute la
tranquillité de son indignation, elle songea à se venger, mais à se
venger d'une manière cruelle, d'une manière à effrayer tous ceux qui
seraient tentés à l'avenir de séduire et de tromper une honnête femme.
Elle s'est vengée, elle s'est cruellement vengée; sa vengeance a éclaté
et n'a corrigé personne; nous n'en avons pas été depuis moins
vilainement séduites et trompées.
JACQUES.
Bon pour les autres, mais vous!...
L'HÔTESSE.
Hélas! moi toute la première. Oh! que nous sommes sottes! Encore si ces
vilains hommes gagnaient au change! Mais laissons cela. Que fera-t-elle?
Elle n'en sait encore rien; elle y rêvera; elle y rêve.
JACQUES.
Si tandis qu'elle y rêve...
L'HÔTESSE.
C'est bien dit. Mais nos deux bouteilles sont vides...
(Jean.--Madame.--Deux bouteilles, de celles qui sont tout au fond,
derrière les fagots.--J'entends.)--À force d'y rêver, voici ce qui lui
vint en idée. Mme de La Pommeraye avait autrefois connu une femme de
province qu'un procès avait appelée à Paris, avec sa fille, jeune, belle
et bien élevée. Elle avait appris que cette femme, ruinée par la perte
de son procès, en avait été réduite à tenir tripot. On s'assemblait chez
elle, on jouait, on soupait, et communément un ou deux des convives
restaient, passaient la nuit avec madame et mademoiselle, à leur choix.
Elle mit un de ses gens en quête de ces créatures. On les déterra, on
les invita à faire visite à Mme de La Pommeraye, qu'elles se rappelaient
à peine. Ces femmes, qui avaient pris le nom de Mme et de Mlle d'Aisnon,
ne se firent pas attendre; dès le lendemain, la mère se rendit chez Mme
de La Pommeraye. Après les premiers compliments, Mme de La Pommeraye
demanda à la d'Aisnon ce qu'elle avait fait, ce qu'elle faisait depuis
la perte de son procès.