Tu feras bien.
LE COMPÈRE.
Voilà donc ma pauvre Marguerite, qui est si sage et si jolie, qui s'en
ira en condition à Paris!
L'HÔTE.
En condition à Paris! Tu en veux donc faire une malheureuse?
LE COMPÈRE.
Ce n'est pas moi qui le veux; c'est l'homme dur à qui je parle.
L'HÔTE.
Moi, un homme dur! Je ne le suis point: je ne le fus jamais; et tu le
sais bien.
LE COMPÈRE.
Je ne suis plus en état de nourrir ma fille ni mon garçon; ma fille
servira, mon garçon s'engagera.
L'HÔTE.
Et c'est moi qui en serais la cause! Cela ne sera pas. Tu es un cruel
homme; tant que je vivrai tu seras mon supplice. Çà, voyons ce qu'il te
faut.
LE COMPÈRE.
Il ne me faut rien. Je suis désolé de vous devoir, et je ne vous devrai
de ma vie. Vous faites plus de mal par vos injures que de bien par vos
services. Si j'avais de l'argent, je vous le jetterais au visage; mais
je n'en ai point. Ma fille deviendra tout ce qu'il plaira à Dieu; mon
garçon se fera tuer s'il le faut; moi, je mendierai, mais ce ne sera pas
à votre porte. Plus, plus d'obligations à un vilain homme comme vous.
Empochez bien l'argent de mes boeufs, de mes chevaux et de mes
ustensiles: grand bien vous fasse. Vous êtes né pour faire des ingrats,
et je ne veux pas l'être. Adieu.
L'HÔTE.
Ma femme, il s'en va; arrête-le donc.
L'HÔTESSE.
Allons, compère, avisons au moyen de vous secourir.
LE COMPÈRE.
Je ne veux point de ses secours, ils sont trop chers...
L'hôte répétait tout bas à sa femme: «Ne le laisse pas aller, arrête-le
donc. Sa fille à Paris! son garçon à l'armée! lui à la porte de la
paroisse! je ne saurais souffrir cela.»
Cependant sa femme faisait des efforts inutiles; le paysan, qui avait de
l'âme, ne voulait rien accepter et se faisait tenir à quatre. L'hôte,
les larmes aux yeux, s'adressait à Jacques et à son maître, et leur
disait: «Messieurs, tâchez de le fléchir...» Jacques et son maître se
mêlèrent de la partie; tous à la fois conjuraient le paysan. Si j'ai
jamais vu...--Si vous avez jamais vu! Mais vous n'y étiez pas. Dites si
l'on a jamais vu.--Eh bien! soit. Si l'on a jamais vu un homme confondu
d'un refus, transporté qu'on voulût bien accepter son argent, c'était
cet hôte, il embrassait sa femme, il embrassait son compère, il
embrassait Jacques et son maître, il criait: Qu'on aille bien vite
chasser de chez lui ces exécrables huissiers.
LE COMPÈRE.
Convenez aussi...
L'HÔTE.
Je conviens que je gâte tout; mais, compère, que veux-tu? Comme je suis,
me voilà. Nature m'a fait l'homme le plus dur et le plus tendre; je ne
sais ni accorder ni refuser.
LE COMPÈRE.
Ne pourriez-vous pas être autrement?
L'HÔTE.
Je suis à l'âge où l'on ne se corrige guère; mais si les premiers qui se
sont adressés à moi m'avaient rabroué[32] comme tu as fait, peut-être en
serais-je devenu meilleur. Compère, je te remercie de ta leçon,
peut-être en profiterai-je... Ma femme, va vite, descends, et donne-lui
ce qu'il lui faut. Que diable, marche donc, mordieu! marche donc; tu
vas!... Ma femme, je te prie de te presser un peu et de ne le pas faire
attendre; tu reviendras ensuite retrouver ces messieurs avec lesquels il
me semble que tu te trouves bien...
[32] _Rabrouer_, vieux mot. _Rudoyer, relever avec rudesse._
On lit dans le second volume de la _Traduction de Lucien_, par Perrot
d'Ablancourt, Amsterdam, 1709: «Si l'on vous siffle, _rabrouez_ les
auditeurs.»
Ce d'Ablancourt, un peu _rabroueur_ comme on sait, avait été choisi par
Colbert pour écrire l'histoire de Louis XIV; mais le roi, ayant appris
qu'il était protestant, dit: _Je ne veux point d'un historien qui soit
d'une autre religion que moi._ (BR.)
La femme et le compère descendirent; l'hôte resta encore un moment; et
lorsqu'il s'en fut allé, Jacques dit à son maître: «Voilà un singulier
homme! Le ciel qui avait envoyé ce mauvais temps qui nous retient ici,
parce qu'il voulait que vous entendissiez mes amours, que veut-il à
présent?»
Le maître, en s'étendant dans son fauteuil, bâillant, frappant sur sa
tabatière, répondit: Jacques, nous avons plus d'un jour à vivre
ensemble, à moins que...
JACQUES.
C'est-à-dire que pour aujourd'hui le ciel veut que je me taise ou que ce
soit l'hôtesse qui parle; c'est une bavarde qui ne demande pas mieux;
qu'elle parle donc.
LE MAÎTRE.
Tu prends de l'humeur.
JACQUES.
C'est que j'aime à parler aussi.
LE MAÎTRE.
Ton tour viendra.
JACQUES.
Ou ne viendra pas[33].
[33] Ces mots ne sont pas à la copie de l'édition originale.
Je vous entends, lecteur; voilà, dites-vous, le vrai dénoûment du
_Bourru bienfaisant_[34]. Je le pense. J'aurais introduit dans cette
pièce, si j'en avais été l'auteur, un personnage qu'on aurait pris pour
épisodique, et qui ne l'aurait point été. Ce personnage se serait montré
quelquefois, et sa présence aurait été motivée. La première fois il
serait venu demander grâce; mais la crainte d'un mauvais accueil
l'aurait fait sortir avant l'arrivée de Géronte. Pressé par l'irruption
des huissiers dans sa maison, il aurait eu la seconde fois le courage
d'attendre Géronte; mais celui-ci aurait refusé de le voir. Enfin, je
l'aurais amené au dénoûment, où il aurait fait exactement le rôle du
paysan avec l'aubergiste; il aurait eu, comme le paysan, une fille qu'il
allait placer chez une marchande de modes, un fils qu'il allait retirer
des écoles pour entrer en condition; lui, il se serait déterminé à
mendier jusqu'à ce qu'il se fût ennuyé de vivre. On aurait vu le Bourru
bienfaisant aux pieds de cet homme; on aurait entendu le Bourru
bienfaisant gourmandé comme il le méritait; il aurait été forcé de
s'adresser à toute la famille qui l'aurait environné, pour fléchir son
débiteur et le contraindre à accepter de nouveaux secours. Le Bourru
bienfaisant aurait été puni; il aurait promis de se corriger: mais dans
le moment même il serait revenu à son caractère, en s'impatientant
contre les personnages en scène, qui se seraient fait des politesses
pour rentrer dans la maison; il aurait dit brusquement: _Que le diable
emporte les cérém..._ Mais il se serait arrêté court au milieu du mot,
et, d'un ton radouci, il aurait dit à ses nièces: «Allons, mes nièces;
donnez-moi la main et passons.»--Et pour que ce personnage eût été lié
au fond, vous en auriez fait un protégé du neveu de Géronte?--Fort
bien!--Et ç'aurait été à la prière du neveu que l'oncle aurait prêté son
argent?--À merveille!--Et ce prêt aurait été un grief de l'oncle contre
son neveu?--C'est cela même.--Et le dénoûment de cette pièce agréable
n'aurait pas été une répétition générale, avec toute la famille en
corps, de ce qu'il a fait auparavant avec chacun d'eux en
particulier?--Vous avez raison.--Et si je rencontre jamais M. Goldoni,
je lui réciterai la scène de l'auberge.--Et vous ferez bien; il est plus
habile homme qu'il ne faut pour en tirer bon parti.
[34] _Le Bourru bienfaisant_ de Goldoni fut joué pour la première fois à
Paris le 4 novembre 1771.
Nous aurons à parler ailleurs des relations de Diderot avec Goldoni et
des accusations de plagiat dont Diderot eut à souffrir lorsqu'il fit
jouer _le Père de famille_.
L'hôtesse remonta, toujours Nicole entre ses bras, et dit: «J'espère que
vous aurez un bon dîner; le braconnier vient d'arriver; le garde du
seigneur ne tardera pas...» Et, tout en parlant ainsi, elle prenait une
chaise. La voilà assise, et son récit qui commence.
L'HÔTESSE.
Il faut se méfier des valets; les maîtres n'ont point de pires
ennemis...
JACQUES.
Madame, vous ne savez pas ce que vous dites; il y en a de bons, il y en
a de mauvais, et l'on compterait peut-être plus de bons valets que de
bons maîtres.
LE MAÎTRE.
Jacques, vous ne vous observez pas; et vous commettez précisément la
même indiscrétion qui vous a choqué.
JACQUES.
C'est que les maîtres...
LE MAÎTRE.
C'est que les valets...
Eh bien! lecteur, à quoi tient-il que je n'élève une violente querelle
entre ces trois personnages? Que l'hôtesse ne soit prise par les
épaules, et jetée hors de la chambre par Jacques; que Jacques ne soit
pris par les épaules et chassé par son maître; que l'un ne s'en aille
d'un côté, l'autre d'un autre; et que vous n'entendiez ni l'histoire de
l'hôtesse, ni la suite des amours de Jacques? Rassurez-vous, je n'en
ferai rien. L'hôtesse reprit donc:
Il faut convenir que s'il y a de bien méchants hommes, il y a de bien
méchantes femmes.
JACQUES.
Et qu'il ne faut pas aller loin pour les trouver.
L'HÔTESSE.
De quoi vous mêlez-vous? Je suis femme, il me convient de dire des
femmes tout ce qu'il me plaira; je n'ai que faire de votre approbation.
JACQUES.
Mon approbation en vaut bien une autre.
L'HÔTESSE.
Vous avez là, monsieur, un valet qui fait l'entendu et qui vous manque.
J'ai des valets aussi, mais je voudrais bien qu'ils s'avisassent!...
LE MAÎTRE.
Jacques, taisez-vous, et laissez parler madame.
L'hôtesse, encouragée par ce propos de maître, se lève, entreprend
Jacques, porte ses deux poings sur ses deux côtés, oublie qu'elle tient
Nicole, la lâche, et voilà Nicole sur le carreau, froissée et se
débattant dans son maillot, aboyant à tue-tête, l'hôtesse mêlant ses
cris aux aboiements de Nicole, Jacques mêlant ses éclats de rire aux
aboiements de Nicole et aux cris de l'hôtesse, et le maître de Jacques
ouvrant sa tabatière, reniflant sa prise de tabac et ne pouvant
s'empêcher de rire. Voilà toute l'hôtellerie en tumulte. «Nanon, Nanon,
vite, vite, apportez la bouteille à l'eau-de-vie... Ma pauvre Nicole est
morte... Démaillottez-la... Que vous êtes gauche!
--Je fais de mon mieux.
--Comme elle crie! Otez-vous de là, laissez-moi faire... Elle est
morte!... Ris bien, grand nigaud; il y a, en effet, de quoi rire... Ma
pauvre Nicole est morte!
--Non, madame, non, je crois qu'elle en reviendra, la voilà qui remue.»
Et Nanon, de frotter d'eau-de-vie le nez de la chienne, et de lui en
faire avaler; et l'hôtesse de se lamenter, de se déchaîner contre les
valets impertinents; et Nanon, de dire: «Tenez, madame, elle ouvre les
yeux; la voilà qui vous regarde.
--La pauvre bête, comme cela parle! qui n'en serait touché?
--Madame, caressez-la donc un peu; répondez-lui donc quelque chose.
--Viens, ma pauvre Nicole; crie, mon enfant, crie si cela peut te
soulager. Il y a un sort pour les bêtes comme pour les gens; il envoie
le bonheur à des fainéants hargneux, braillards et gourmands, le malheur
à une autre qui sera la meilleure créature du monde.
--Madame a bien raison, il n'y a point de justice ici-bas.
--Taisez-vous, remmaillottez-la, portez-la sous mon oreiller, et songez
qu'au moindre cri qu'elle fera, je m'en prends à vous. Viens, pauvre
bête, que je t'embrasse encore une fois avant qu'on t'emporte.
Approchez-la donc, sotte que vous êtes... Ces chiens, cela est si bon;
cela vaut mieux...
JACQUES.
Que père, mère, frères, soeurs, enfants, valets, époux...
L'HÔTESSE.
Mais oui, ne pensez pas rire, cela est innocent, cela vous est fidèle,
cela ne vous fait jamais de mal, au lieu que le reste...
JACQUES.
Vivent les chiens! il n'y a rien de plus parfait sous le ciel.
L'HÔTESSE.
S'il y a quelque chose de plus parfait, du moins ce n'est pas l'homme.
Je voudrais bien que vous connussiez celui du meunier, c'est l'amoureux
de ma Nicole; il n'y en a pas un parmi vous, tous tant que vous êtes,
qu'il ne fît rougir de honte. Il vient, dès la pointe du jour, de plus
d'une lieue; il se plante devant cette fenêtre; ce sont des soupirs, et
des soupirs à faire pitié. Quelque temps qu'il fasse, il reste; la pluie
lui tombe sur le corps; son corps s'enfonce dans le sable; à peine lui
voit-on les oreilles et le bout du nez. En feriez-vous autant pour la
femme que vous aimeriez le plus?
LE MAÎTRE.
Cela est très-galant.
JACQUES.
Mais aussi où est la femme aussi digne de ces soins que votre Nicole?...
La passion de l'hôtesse pour les bêtes n'était pourtant pas sa passion
dominante, comme on pourrait l'imaginer; c'était celle de parler. Plus
on avait de plaisir et de patience à l'écouter, plus on avait de mérite;
aussi ne se fit-elle pas prier pour reprendre l'histoire interrompue du
mariage singulier; elle y mit seulement pour condition que Jacques se
tairait. Le maître promit du silence pour Jacques. Jacques s'étala
nonchalamment dans un coin, les yeux fermés, son bonnet renfoncé sur ses
oreilles et le dos à demi tourné à l'hôtesse. Le maître toussa, cracha,
se moucha, tira sa montre, vit l'heure qu'il était, tira sa tabatière,
frappa sur le couvercle, prit sa prise de tabac; et l'hôtesse se mit en
devoir de goûter le plaisir délicieux de pérorer.
L'hôtesse allait débuter, lorsqu'elle entendit sa chienne crier.
Nanon, voyez donc à cette pauvre bête... Cela me trouble, je ne sais
plus où j'en étais.
JACQUES.
Vous n'avez encore rien dit.
L'HÔTESSE.
Ces deux hommes avec lesquels j'étais en querelle pour ma pauvre Nicole,
lorsque vous êtes arrivé, monsieur...
JACQUES.
Dites messieurs.
L'HÔTESSE.
Et pourquoi?
JACQUES.
C'est qu'on nous a traités jusqu'à présent avec cette politesse, et que
j'y suis fait. Mon maître m'appelle Jacques, les autres, monsieur
Jacques.
L'HÔTESSE.
Je ne vous appelle ni Jacques, ni monsieur Jacques, je ne vous parle
pas... (Madame?--Qu'est-ce?--La carte du numéro cinq.--Voyez sur le coin
de la cheminée.) Ces deux hommes sont bons gentilshommes; ils viennent
de Paris et s'en vont à la terre du plus âgé.
JACQUES.
Qui sait cela?
L'HÔTESSE.
Eux, qui le disent.
JACQUES.
Belle raison!...
Le maître fit un signe à l'hôtesse, sur lequel elle comprit que Jacques
avait la cervelle brouillée. L'hôtesse répondit au signe du maître par
un mouvement compatissant des épaules, et ajouta: À son âge! Cela est
très-fâcheux.
JACQUES.
Très-fâcheux de ne savoir jamais où l'on va.
L'HÔTESSE.
Le plus âgé des deux s'appelle le marquis des Arcis. C'était un homme de
plaisir, très-aimable, croyant peu à la vertu des femmes.
JACQUES.
Il avait raison.
L'HÔTESSE.
Monsieur Jacques, vous m'interrompez.
JACQUES.
Madame l'hôtesse du _Grand-Cerf_, je ne vous parle pas.
L'HÔTESSE.
M. le marquis en trouva pourtant une assez bizarre pour lui tenir
rigueur. Elle s'appelait Mme de La Pommeraye. C'était une veuve qui
avait des moeurs, de la naissance, de la fortune et de la hauteur. M.
des Arcis rompit avec toutes ses connaissances, s'attacha uniquement à
Mme de La Pommeraye, lui fit sa cour avec la plus grande assiduité,
tâcha par tous les sacrifices imaginables de lui prouver qu'il l'aimait,
lui proposa même de l'épouser; mais cette femme avait été si malheureuse
avec un premier mari, qu'elle... (Madame?--Qu'est-ce?--La clef du coffre
à l'avoine?--Voyez au clou, et si elle n'y est pas, voyez au coffre.)
qu'elle aurait mieux aimé s'exposer à toutes sortes de malheurs qu'au
danger d'un second mariage.
JACQUES.
Ah! si cela avait été écrit là-haut!
L'HÔTESSE.
Cette femme vivait très-retirée. Le marquis était un ancien ami de son
mari; elle l'avait reçu, et elle continuait de le recevoir. Si on lui
pardonnait son goût efféminé pour la galanterie, c'était ce qu'on
appelle un homme d'honneur. La poursuite constante du marquis, secondée
de ses qualités personnelles, de sa jeunesse, de sa figure, des
apparences de la passion la plus vraie, de la solitude, du penchant à la
tendresse, en un mot, de tout ce qui nous livre à la séduction des
hommes... (Madame?--Qu'est-ce?--C'est le courrier.--Mettez-le à la
chambre verte, et servez-le à l'ordinaire.) eut son effet, et Mme de La
Pommeraye, après avoir lutté plusieurs mois contre le marquis, contre
elle-même, exigé selon l'usage les serments les plus solennels, rendit
heureux le marquis, qui aurait joui du sort le plus doux, s'il avait pu
conserver pour sa maîtresse les sentiments qu'il avait jurés et qu'on
avait pour lui. Tenez, monsieur, il n'y a que les femmes qui sachent
aimer; les hommes n'y entendent rien... (Madame?--Qu'est-ce?--Le
Frère-Quêteur.--Donnez-lui douze sous pour ces messieurs qui sont ici,
six sous pour moi, et qu'il aille dans les autres chambres.) Au bout de
quelques années, le marquis commença à trouver la vie de Mme de La
Pommeraye trop unie. Il lui proposa de se répandre dans la société: elle
y consentit; à recevoir quelques femmes et quelques hommes: et elle y
consentit; à avoir un dîner-souper: et elle y consentit. Peu à peu il
passa un jour, deux jours sans la voir; peu à peu il manqua au
dîner-souper qu'il avait arrangé; peu à peu il abrégea ses visites; il
eut des affaires qui l'appelaient: lorsqu'il arrivait, il disait un mot,
s'étalait dans un fauteuil, prenait une brochure, la jetait, parlait à
son chien ou s'endormait. Le soir, sa santé, qui devenait misérable,
voulait qu'il se retirât de bonne heure: c'était l'avis de Tronchin.
«C'est un grand homme que Tronchin[35]! Ma foi! je ne doute pas qu'il
ne tire d'affaire notre amie dont les autres désespéraient.» Et tout en
parlant ainsi, il prenait sa canne et son chapeau et s'en allait,
oubliant quelquefois de l'embrasser. Mme de La Pommeraye...
(Madame?--Qu'est-ce?--Le tonnelier.--Qu'il descende à la cave, et qu'il
visite les deux pièces de vin.) Mme de La Pommeraye pressentit qu'elle
n'était plus aimée; il fallut s'en assurer, et voici comment elle s'y
prit... (Madame?--J'y vais, j'y vais.)
[35] Nous empruntons à l'_Histoire de la Vie et des Ouvrages de J.-J.
Rousseau_, par M. V.-D. Musset-Pathay, Paris, 1821, t. II, p. 320, une
partie des renseignements que nous avons à donner sur ce médecin
célèbre.
Tronchin (Théodore), né à Genève en 1709, d'une ancienne famille
originaire d'Avignon, mourut à Paris en 1781. Élève distingué de
Boerhaave, il se fit bientôt une grande réputation. L'énumération de ses
titres nous prendrait trop d'espace. Il n'évita pas l'accusation de
charlatanisme malgré son habileté. Voici une anecdote qui le prouve:
«Ses ordonnances étaient toutes _savonnées_. Comme il les prodiguait
pour toutes sortes d'infirmités, il passait pour un charlatan. Le comte
de Ch***, s'étant rendu à Genève exprès pour y consulter ce médecin
renommé, communiqua l'ordonnance qu'il venait de recevoir à plusieurs
malades, qui, l'ayant confrontée avec la leur, y trouvèrent tous du
savon; ce qui fit dire que, si sa blanchisseuse le savait, elle
intenterait un procès au docteur.»
Ce qui peut excuser Tronchin, c'est son expérience; il avait remarqué
que beaucoup de malades ne croient au savoir du médecin qu'en raison des
remèdes: s'il n'ordonne rien, c'est un ignare à leurs yeux. C'est encore
aujourd'hui comme de son temps, et nos plus célèbres médecins sont
obligés de prescrire des tisanes. Tronchin disait à ses amis qu'il
fallait _oser ne rien faire_. (BR.)
L'hôtesse, fatiguée de ces interruptions, descendit, et prit apparemment
les moyens de les faire cesser.
L'HÔTESSE.
Un jour, après dîner, elle dit au marquis: «Mon ami, vous rêvez.
--Vous rêvez aussi, marquise.
--Il est vrai, et même assez tristement.
--Qu'avez-vous?
--Rien.
--Cela n'est pas vrai. Allons, marquise, dit-il en bâillant,
racontez-moi cela; cela vous désennuiera et moi.
--Est-ce que vous vous ennuyez?
--Non; c'est qu'il y a des jours...
--Où l'on s'ennuie.
--Vous vous trompez, mon amie; je vous jure que vous vous trompez: c'est
qu'en effet il y a des jours... On ne sait à quoi cela tient.
--Mon ami, il y a longtemps que je suis tentée de vous faire une
confidence; mais je crains de vous affliger.
--Vous pourriez m'affliger, vous?
--Peut-être; mais le ciel m'est témoin de mon innocence...» (Madame?
Madame? Madame?--Pour qui et pour quoi que ce soit, je tous ai défendu
de m'appeler; appelez mon mari.--Il est absent.) Messieurs, je vous
demande pardon, je suis à vous dans un moment.
Voilà l'hôtesse descendue, remontée et reprenant son récit:
«... Cela s'est fait sans mon consentement, à mon insu, par une
malédiction à laquelle toute l'espèce humaine est apparemment
assujettie, puisque moi, moi-même, je n'y ai pas échappé.
--Ah! c'est de vous... Et avoir peur!... De quoi s'agit-il?
--Marquis, il s'agit... Je suis désolée; je vais vous désoler, et, tout
bien considéré, il vaut mieux que je me taise.
--Non, mon amie, parlez; auriez-vous au fond de votre coeur un secret
pour moi? La première de nos conventions ne fut-elle pas que nos âmes
s'ouvriraient l'une à l'autre sans réserve?
--Il est vrai, et voilà ce qui me pèse; c'est un reproche qui met le
comble à un beaucoup plus important que je me fais. Est-ce que vous ne
vous apercevez pas que je n'ai plus la même gaieté? J'ai perdu
l'appétit; je ne bois et je ne mange que par raison; je ne saurais
dormir. Nos sociétés les plus intimes me déplaisent. La nuit, je
m'interroge et je me dis: Est-ce qu'il est moins aimable? Non.
Auriez-vous à lui reprocher quelques liaisons suspectes? Non. Est-ce que
sa tendresse pour vous est diminuée? Non. Pourquoi, votre ami étant le
même, votre coeur est-il donc changé? car il l'est: vous ne pouvez vous
le cacher; vous ne l'attendez plus avec la même impatience; vous n'avez
plus le même plaisir à le voir; cette inquiétude quand il tardait à
revenir; cette douce émotion au bruit de sa voiture, quand on
l'annonçait, quand il paraissait, vous ne l'éprouvez plus.
--Comment, madame!»
Alors la marquise de La Pommeraye se couvrit les yeux de ses mains,
pencha la tête et se tut un moment, après lequel elle ajouta: «Marquis,
je me suis attendue à tout votre étonnement, à toutes les choses amères
que vous m'allez dire. Marquis! épargnez-moi... Non, ne m'épargnez pas,
dites-les-moi; je les écouterai avec résignation, parce que je les
mérite. Oui, mon cher marquis, il est vrai... Oui, je suis... Mais,
n'est-ce pas un assez grand malheur que la chose soit arrivée, sans y
ajouter encore la honte, le mépris d'être fausse, en vous le
dissimulant? Vous êtes le même, mais votre amie est changée; votre amie
vous révère, vous estime autant et plus que jamais; mais... mais une
femme accoutumée comme elle à examiner de près ce qui se passe dans les
replis les plus secrets de son âme et à ne s'en imposer sur rien, ne
peut se cacher que l'amour en est sorti. La découverte est affreuse,
mais elle n'en est pas moins réelle. La marquise de La Pommeraye, moi,
moi, inconstante! légère!... Marquis, entrez en fureur, cherchez les
noms les plus odieux, je me les suis donnés d'avance; donnez-les-moi, je
suis prête à les accepter tous,... tous, excepté celui de femme fausse,
que vous m'épargnerez, je l'espère, car en vérité je ne le suis pas...
(Ma femme?--Qu'est-ce?--Rien.--On n'a pas un moment de repos dans cette
maison, même les jours qu'on n'a presque point de monde et que l'on
croit n'avoir rien à faire. Qu'une femme de mon état est à plaindre,
surtout avec une bête de mari!) Cela dit, Mme de La Pommeraye se
renversa sur son fauteuil et se mit à pleurer. Le marquis se précipita à
ses genoux, et lui dit: «Vous êtes une femme charmante, une femme
adorable, une femme comme il n'y en a point. Votre franchise, votre
honnêteté me confond et devrait me faire mourir de honte. Ah! quelle
supériorité ce moment vous donne sur moi! Que je vous vois grande et que
je me trouve petit! c'est vous qui avez parlé la première, et c'est moi
qui fus coupable le premier. Mon amie, votre sincérité m'entraîne; je
serais un monstre si elle ne m'entraînait pas, et je vous avouerai que
l'histoire de votre coeur est mot à mot l'histoire du mien. Tout ce que
vous vous êtes dit, je me le suis dit; mais je me taisais, je souffrais,
et je ne sais quand j'aurais eu le courage de parler.
--Vrai, mon ami?
--Rien de plus vrai; et il ne nous reste qu'à nous féliciter
réciproquement d'avoir perdu en même temps le sentiment fragile et
trompeur qui nous unissait.
--En effet, quel malheur que mon amour eût duré lorsque le vôtre aurait
cessé!
--Ou que ce fût en moi qu'il eût cessé le premier.
--Vous avez raison, je le sens.