son affaire n'est rien, il sera transféré à Bicêtre.
--Et vous?
--Moi? mon affaire est moindre encore.»
Après cette réponse, il se lève, pose son bonnet sur le lit, et à
l'instant ses trois camarades de prison disparaissent. Quand j'entrai,
j'avais trouvé Gousse en robe de chambre, assis à une petite table,
traçant des figures de géométrie et travaillant aussi tranquillement que
s'il eût été chez lui. Nous voilà seuls. «Et vous, que faites-vous ici?
--Moi, je travaille, comme vous voyez.
--Et qui vous y a fait mettre?
--Moi.
--Comment, vous?
--Oui, moi, monsieur.
--Et comment vous y êtes-vous pris?
--Comme je m'y serais pris avec un autre. Je me suis fait un procès à
moi-même; je l'ai gagné, et en conséquence de la sentence que j'ai
obtenue contre moi et du décret qui s'en est suivi, j'ai été appréhendé
et conduit ici.
--Êtes-vous fou?
--Non, monsieur; je vous dis la chose telle qu'elle est.
--Ne pourriez-vous pas vous faire un autre procès à vous-même, le
gagner, et, en conséquence d'une autre sentence et d'un autre décret,
vous faire élargir?
--Non, monsieur.»
Gousse avait une servante jolie, et qui lui servait de moitié plus
souvent que la sienne. Ce partage inégal avait troublé la paix
domestique. Quoique rien ne fût plus difficile que de tourmenter cet
homme, celui de tous qui s'épouvantait le moins du bruit, il prit le
parti de quitter sa femme et de vivre avec sa servante. Mais toute sa
fortune consistait en meubles, en machines, en dessins, en outils et
autres effets mobiliers; et il aimait mieux laisser sa femme toute nue
que de s'en aller les mains vides; en conséquence, voici le projet qu'il
conçut. Ce fut de faire des billets à sa servante, qui en poursuivrait
le payement et obtiendrait la saisie et la vente de ses effets, qui
iraient du pont Saint-Michel dans le logement où il se proposait de
s'installer avec elle. Il est enchanté de l'idée, il fait les billets,
il s'assigne, il a deux procureurs. Le voilà courant chez l'un et chez
l'autre, se poursuivant lui-même avec toute la vivacité possible,
s'attaquant bien, se défendant mal; le voilà condamné à payer sous les
peines portées par la loi; le voilà s'emparant en idée de tout ce qu'il
pouvait y avoir dans sa maison; mais il n'en fut pas tout à fait ainsi.
Il avait affaire à une coquine très-rusée qui, au lieu de le faire
exécuter dans ses meubles, se jeta sur sa personne, le fit prendre et
mettre en prison; en sorte que quelque bizarres que fussent les réponses
énigmatiques qu'il m'avait faites, elles n'en étaient pas moins vraies.
Tandis que je vous faisais cette histoire, que vous prendrez pour un
conte...--Et celle de l'homme à la livrée qui raclait de la
basse?--Lecteur, je vous la promets; d'honneur, vous ne la perdrez pas;
mais permettez que je revienne à Jacques et à son maître. Jacques et son
maître avaient atteint le gîte où ils avaient la nuit à passer. Il était
tard; la porte de la ville était fermée, et ils avaient été obligés de
s'arrêter dans le faubourg. Là, j'entends un vacarme...--Vous entendez!
Vous n'y étiez pas; il ne s'agit pas de vous.--Il est vrai. Eh bien!
Jacques... son maître... On entend un vacarme effroyable. Je vois deux
hommes...--Vous ne voyez rien; il ne s'agit pas de vous, vous n'y étiez
pas.--Il est vrai. Il y avait deux hommes à table, causant assez
tranquillement à la porte de la chambre qu'ils occupaient; une femme,
les deux poings sur les côtés, leur vomissait un torrent d'injures, et
Jacques essayait d'apaiser cette femme, qui n'écoutait non plus ses
remontrances pacifiques que les deux personnages à qui elle s'adressait
ne faisaient attention à ses invectives. «Allons, ma bonne, lui disait
Jacques, patience, remettez-vous; voyons, de quoi s'agit-il? Ces
messieurs me semblent d'honnêtes gens.
--Eux, d'honnêtes, gens! Ce sont des brutaux, des gens sans pitié, sans
humanité, sans aucun sentiment. Eh! quel mal leur faisait cette pauvre
Nicole pour la maltraiter ainsi? Elle en sera peut-être estropiée pour
le reste de sa vie.
--Le mal n'est peut-être pas aussi grand que vous le croyez.
--Le coup a été effroyable, vous dis-je; elle en sera estropiée.
--Il faut voir; il faut envoyer chercher le chirurgien.
--On y est allé.
--La faire mettre au lit.
--Elle y est, et pousse des cris à fendre le coeur. Ma pauvre
Nicole!...»
Au milieu de ces lamentations, on sonnait d'un côté, et l'on criait:
«Notre hôtesse! du vin...» Elle répondait: «On y va.» On sonnait d'un
autre côté, et l'on criait: «Notre hôtesse! du linge.» Elle répondait:
«On y va.--Les côtelettes et le canard!--On y va.--Un pot à boire, un
pot de chambre!--On y va, on y va.» Et d'un autre coin du logis un homme
forcené criait: «Maudit bavard! enragé bavard! de quoi te mêles-tu?
As-tu résolu de me faire attendre jusqu'à demain? Jacques! Jacques!»
L'hôtesse, un peu remise de sa douleur et de sa fureur, dit à Jacques:
«Monsieur, laissez-moi, vous êtes trop bon.
--Jacques! Jacques!
--Courez vite. Ah! si vous saviez tous les malheurs de cette pauvre
créature!...
--Jacques! Jacques!
--Allez donc, c'est, je crois, votre maître qui vous appelle.
--Jacques! Jacques!»
C'était en effet le maître de Jacques qui s'était déshabillé seul, qui
se mourait de faim et qui s'impatientait de n'être pas servi. Jacques
monta, et un moment après Jacques, l'hôtesse, qui avait vraiment l'air
abattu: «Monsieur, dit-elle au maître de Jacques, mille pardons; c'est
qu'il y a des choses dans la vie qu'on ne saurait digérer. Que
voulez-vous? J'ai des poulets, des pigeons, un râble de lièvre
excellent, des lapins: c'est le canton des bons lapins. Aimeriez-vous
mieux un oiseau de rivière?» Jacques ordonna le souper de son maître
comme pour lui, selon son usage. On servit, et tout en dévorant, le
maître disait à Jacques: Eh! que diable faisais-tu là-bas?
JACQUES.
Peut-être bien, peut-être mal; qui le sait?
LE MAÎTRE.
Et quel bien ou quel mal faisais-tu là-bas?
JACQUES.
J'empêchais cette femme de se faire assommer elle-même par deux hommes
qui sont là-bas et qui ont cassé tout au moins un bras à sa servante.
LE MAÎTRE.
Et peut-être ç'aurait été pour elle un bien que d'être assommée...
JACQUES.
Par dix raisons meilleures les unes que les autres. Un des plus grands
bonheurs qui me soient arrivés de ma vie, à moi qui vous parle...
LE MAÎTRE.
C'est d'avoir été assommé?... À boire.
JACQUES.
Oui, monsieur, assommé, assommé sur le grand chemin, la nuit; en
revenant du village, comme je vous le disais, après avoir fait, selon
moi, la sottise; selon vous, la belle oeuvre de donner mon argent.
LE MAÎTRE.
Je me rappelle... À boire... Et l'origine de la querelle que tu apaisais
là-bas, et du mauvais traitement fait à la fille ou à la servante de
l'hôtesse?
JACQUES.
Ma foi, je l'ignore.
LE MAÎTRE.
Tu ignores le fond d'une affaire, et tu t'en mêles! Jacques, cela n'est
ni selon la prudence, ni selon la justice, ni selon les principes... À
boire...
JACQUES.
Je ne sais ce que c'est que des principes, sinon des règles qu'on
prescrit aux autres pour soi. Je pense d'une façon, et je ne saurais
m'empêcher de faire d'une autre. Tous les sermons ressemblent aux
préambules des édits du roi; tous les prédicateurs voudraient qu'on
pratiquât leurs leçons, parce que nous nous en trouverions mieux
peut-être; mais eux à coup sûr... La vertu...
LE MAÎTRE.
La vertu, Jacques, c'est une bonne chose; les méchants et les bons en
disent du bien... À boire...
JACQUES.
Car ils y trouvent les uns et les autres leur compte.
LE MAÎTRE.
Et comment fut-ce un si grand bonheur pour toi d'être assommé?
JACQUES.
Il est tard, vous avez bien soupé et moi aussi; nous sommes fatigués
tous les deux; croyez-moi, couchons-nous.
LE MAÎTRE.
Cela ne se peut, et l'hôtesse nous doit encore quelque chose. En
attendant, reprends l'histoire de tes amours.
JACQUES.
Où en étais-je? Je vous prie, mon maître, pour cette fois-ci, et pour
toutes les autres, de me remettre sur la voie.
LE MAÎTRE.
Je m'en charge, et, pour entrer en ma fonction de souffleur, tu étais
dans ton lit, sans argent, fort empêché de ta personne, tandis que la
doctoresse et ses enfants mangeaient ta rôtie au sucre.
JACQUES.
Alors on entendit un carrosse s'arrêter à la porte de la maison. Un
valet entre et demande: «N'est-ce pas ici que loge un pauvre homme, un
soldat qui marche avec une béquille, qui revint hier au soir du village
prochain?
--Oui, répondit la doctoresse, que lui voulez-vous?
--Le prendre dans ce carrosse et l'amener avec nous.
--Il est dans ce lit; tirez les rideaux et parlez-lui.»
Jacques en était là, lorsque l'hôtesse entra et leur dit: Que
voulez-vous pour dessert?
LE MAÎTRE.
Ce que vous avez.
L'hôtesse, sans se donner la peine de descendre, cria de la chambre:
«Nanon, apportez des fruits, des biscuits, des confitures...»
À ce mot de Nanon, Jacques dit à part lui: «Ah! c'est sa fille qu'on a
maltraitée, on se mettrait en colère à moins...»
Et le maître dit à l'hôtesse: Vous étiez bien fâchée tout à l'heure?
L'HÔTESSE.
Et qui est-ce qui ne se fâcherait pas? La pauvre créature ne leur avait
rien fait; elle était à peine entrée dans leur chambre, que je l'entends
jeter des cris, mais des cris... Dieu merci! je suis un peu rassurée; le
chirurgien prétend que ce ne sera rien; elle a cependant deux énormes
contusions, l'une à la tête, l'autre à l'épaule.
LE MAÎTRE.
Y a-t-il longtemps que vous l'avez?
L'HÔTESSE.
Une quinzaine au plus. Elle avait été abandonnée à la poste voisine.
LE MAÎTRE.
Comment, abandonnée!
L'HÔTESSE.
Eh, mon Dieu, oui! C'est qu'il y a des gens qui sont plus durs que des
pierres. Elle a pensé être noyée en passant la rivière qui coule ici
près; elle est arrivée ici comme par miracle, et je l'ai reçue par
charité.
LE MAÎTRE.
Quel âge a-t-elle?
L'HÔTESSE.
Je lui crois plus d'un an et demi...
À ce mot, Jacques part d'un éclat de rire et s'écrie: C'est une chienne!
L'HÔTESSE.
La plus jolie bête du monde; je ne donnerais pas ma Nicole pour dix
louis. Ma pauvre Nicole!
LE MAÎTRE.
Madame a le coeur tendre[29].
[29] VARIANTE: «bon.»
L'HÔTESSE.
Vous l'avez dit, je tiens à mes bêtes et à mes gens.
LE MAÎTRE.
C'est fort bien fait. Et qui sont ceux qui ont si fort maltraité votre
Nicole?
L'HÔTESSE.
Deux bourgeois de la ville prochaine. Ils se parlent sans cesse à
l'oreille; ils s'imaginent qu'on ne sait ce qu'ils disent, et qu'on
ignore leur aventure. Il n'y a pas plus de trois heures qu'ils sont ici,
et il ne me manque pas un mot de toute leur affaire. Elle est plaisante;
et si vous n'étiez pas plus pressé de vous coucher que moi, je vous la
raconterais tout comme leur domestique l'a dite à ma servante, qui s'est
trouvée par hasard être sa payse, qui l'a redite à mon mari, qui me l'a
redite. La belle-mère du plus jeune des deux a passé par ici il n'y a
pas plus de trois mois; elle s'en allait assez malgré elle dans un
couvent de province où elle n'a pas fait de vieux os; elle y est morte;
et voilà pourquoi nos deux jeunes gens sont en deuil... Mais voilà que,
sans m'en apercevoir, j'enfile leur histoire. Bonsoir, messieurs, et
bonne nuit. Vous avez trouvé le vin bon?
LE MAÎTRE.
Très-bon.
L'HÔTESSE.
Vous avez été contents de votre souper?
LE MAÎTRE.
Très-contents. Vos épinards étaient un peu salés.
L'HÔTESSE.
J'ai quelquefois la main lourde. Vous serez bien couchés, et dans des
draps de lessive; ils ne servent jamais ici deux fois.
Cela dit, l'hôtesse se retira, et Jacques et son maître se mirent au lit
en riant du quiproquo qui leur avait fait prendre une chienne pour la
fille ou la servante de la maison, et de la passion de l'hôtesse pour
une chienne perdue qu'elle possédait depuis quinze jours. Jacques dit à
son maître, en attachant le serre-tête à son bonnet de nuit: «Je
gagerais bien que de tout ce qui a vie dans l'auberge, cette femme
n'aime que sa Nicole.» Son maître lui répondit: «Cela se peut, Jacques;
mais dormons.»
Tandis que Jacques et son maître reposent, je vais m'acquitter de ma
promesse, par le récit de l'homme de la prison, qui raclait de la basse,
ou plutôt de son camarade, le sieur Gousse.
«Ce troisième, me dit-il, est un intendant de grande maison. Il était
devenu amoureux d'une pâtissière de la rue de l'Université. Le pâtissier
était un bon homme qui regardait de plus près à son four qu'à la
conduite de sa femme. Si ce n'était pas sa jalousie, c'était son
assiduité qui gênait nos deux amants. Que firent-ils pour se délivrer de
cette contrainte? L'intendant présenta à son maître un placet où le
pâtissier était traduit comme un homme de mauvaises moeurs, un ivrogne
qui ne sortait pas de la taverne, un brutal qui battait sa femme, la
plus honnête et la plus malheureuse des femmes. Sur ce placet il obtint
une lettre de cachet, et cette lettre de cachet, qui disposait de la
liberté du mari, fut mise entre les mains d'un exempt, pour l'exécuter
sans délai. Il arriva par hasard que cet exempt était l'ami du
pâtissier. Ils allaient de temps en temps chez le marchand de vin; le
pâtissier fournissait les petits pâtés, l'exempt payait la bouteille.
Celui-ci, muni de la lettre de cachet, passe devant la porte du
pâtissier, et lui fait le signe convenu. Les voilà tous les deux occupés
à manger et à arroser les petits pâtés; et l'exempt demandant à son
camarade comment allait son commerce?
«Fort bien.
«--S'il n'avait aucune mauvaise affaire?
«--Aucune.
«--S'il n'avait point d'ennemis?
«--Il ne s'en connaissait pas.
«--Comment il vivait avec ses parents, ses voisins, sa femme?
«--En amitié et en paix.
«--D'où peut donc venir, ajouta l'exempt, l'ordre que j'ai de t'arrêter?
Si je faisais mon devoir, je te mettrais la main sur le collet, il y
aurait là un carrosse tout près, et je te conduirais au lieu prescrit
par cette lettre de cachet. Tiens, lis...»
«Le pâtissier lut et pâlit. L'exempt lui dit: «Rassure-toi, avisons
seulement ensemble à ce que nous avons de mieux à faire pour ma sûreté
et pour la tienne. Qui est-ce qui fréquente chez toi?
«--Personne.
«--Ta femme est coquette et jolie.
«--Je la laisse faire à sa tête.
«--Personne ne la couche-t-il en joue?
«--Ma foi non, si ce n'est un certain intendant qui vient quelquefois
lui serrer les mains et lui débiter des sornettes; mais c'est dans ma
boutique, devant moi, en présence de mes garçons, et je crois qu'il ne
se passe rien entre eux qui ne soit en tout bien et en tout honneur.
«--Tu es un bon homme!
«--Cela se peut; mais le mieux de tout point est de croire sa femme
honnête, et c'est ce que je fais.
«--Et cet intendant, à qui est-il?
«--A M. de Saint-Florentin[30].
[30] Saint-Florentin (Phelipeaux de la Vrillière, comte de), fils de
Louis Phelipeaux de la Vrillière, a été ministre au département du
clergé depuis 1748 jusqu'en 1757, en survivance de son père, qui avait
occupé le même ministère de 1718 à 1748. (BR.)
«--Et de quels bureaux crois-tu que vienne la lettre de cachet?
«--Des bureaux de M. de Saint-Florentin, peut-être.
«--Tu l'as dit.
«--Oh! manger ma pâtisserie, baiser ma femme et me faire enfermer, cela
est trop noir, et je ne saurais le croire!
«--Tu es un bon homme! Depuis quelques jours, comment trouves-tu ta
femme?
«--Plutôt triste que gaie.
«--Et l'intendant, y a-t-il longtemps que tu ne l'as vu?
«--Hier, je crois; oui, c'était hier.
«--N'as-tu rien remarqué?
«--Je suis fort peu remarquant; mais il m'a semblé qu'en se séparant ils
se faisaient quelques signes de la tête, comme quand l'un dit oui et que
l'autre dit non.
«--Quelle était la tête qui disait oui?
«--Celle de l'intendant.
«--Ils sont innocents ou ils sont complices. Écoute, mon ami, ne rentre
pas chez toi; sauve-toi en quelque lieu de sûreté, au Temple, dans
l'Abbaye[31], où tu voudras, et cependant laisse-moi faire; surtout
souviens-toi bien...
[31] Le Temple, l'Abbaye étaient encore à cette époque lieux d'asile
soustraits à la juridiction régulière.
«--De ne me pas montrer et de me taire.
«--C'est cela.»
«Au même moment la maison du pâtissier est entourée d'espions. Des
mouchards, sous toutes sortes de vêtements, s'adressent à la pâtissière,
et lui demandent son mari: elle répond à l'un qu'il est malade, à un
autre qu'il est parti pour une fête, à un troisième pour une noce. Quand
il reviendra? Elle n'en sait rien.
«Le troisième jour, sur les deux heures du matin, on vient avertir
l'exempt qu'on avait vu un homme, le nez enveloppé dans un manteau,
ouvrir doucement la porte de la rue et se glisser doucement dans la
maison du pâtissier. Aussitôt l'exempt, accompagné d'un commissaire,
d'un serrurier, d'un fiacre et de quelques archers, se transporte sur
les lieux. La porte est crochetée, l'exempt et le commissaire montent à
petit bruit. On frappe à la chambre de la pâtissière: point de réponse;
on frappe encore: point de réponse; à la troisième fois on demande du
dedans: «Qui est-ce?
«--Ouvrez.
«--Qui est-ce?
«--Ouvrez, c'est de la part du roi.
«--Bon! disait l'intendant à la pâtissière avec laquelle il était
couché; il n'y a point de danger: c'est l'exempt qui vient pour exécuter
son ordre. Ouvrez: je me nommerai; il se retirera, et tout sera fini.»
«La pâtissière, en chemise, ouvre et se remet dans son lit.
L'EXEMPT.
«Où est votre mari?
LA PATISSIÈRE.
«Il n'y est pas.
L'EXEMPT, écartant le rideau.
«Qui est-ce qui est donc là?
L'INTENDANT.
«C'est moi; je suis l'intendant de M. de Saint-Florentin.
L'EXEMPT.
«Vous mentez, vous êtes le pâtissier, car le pâtissier est celui qui
couche avec la pâtissière. Levez-vous, habillez-vous, et suivez-moi.»
«Il fallut obéir; on le conduisit ici. Le ministre, instruit de la
scélératesse de son intendant, a approuvé la conduite de l'exempt, qui
doit venir ce soir à la chute du jour le prendre dans cette prison pour
le transférer à Bicêtre, où, grâce à l'économie des administrateurs, il
mangera son quarteron de mauvais pain, son once de vache, et raclera de
sa basse du matin au soir...» Si j'allais aussi mettre ma tête sur un
oreiller, en attendant le réveil de Jacques et de son maître; qu'en
pensez-vous?
Le lendemain Jacques se leva de grand matin, mit la tête à la fenêtre
pour voir quel temps il faisait, vit qu'il faisait un temps détestable,
se recoucha, et nous laissa dormir, son maître et moi, tant qu'il nous
plut.
Jacques, son maître et les autres voyageurs qui s'étaient arrêtés au
même gîte, crurent que le ciel s'éclaircirait sur le midi; il n'en fut
rien; et la pluie de l'orage ayant gonflé le ruisseau qui séparait le
faubourg de la ville, au point qu'il eût été dangereux de le passer,
tous ceux dont la route conduisait de ce côté prirent le parti de perdre
une journée, et d'attendre. Les uns se mirent à causer; d'autres à aller
et venir, à mettre le nez à la porte, à regarder le ciel, et à rentrer
en jurant et frappant du pied; plusieurs à politiquer et à boire;
beaucoup à jouer; le reste à fumer, à dormir et à ne rien faire. Le
maître dit à Jacques: J'espère que Jacques va reprendre le récit de ses
amours, et que le ciel, qui veut que j'aie la satisfaction d'en entendre
la fin, nous retient ici par le mauvais temps.
JACQUES.
Le ciel qui veut! On ne sait jamais ce que le ciel veut ou ne veut pas,
et il n'en sait peut-être rien lui-même. Mon pauvre capitaine qui n'est
plus, me l'a répété cent fois; et plus j'ai vécu, plus j'ai reconnu
qu'il avait raison... À vous, mon maître.
LE MAÎTRE.
J'entends. Tu en étais au carrosse et au valet, à qui la doctoresse a
dit d'ouvrir ton rideau et de te parler.
JACQUES.
Ce valet s'approche de mon lit, et me dit: «Allons, camarade, debout,
habillez-vous et partons.» Je lui répondis d'entre les draps et la
couverture dont j'avais la tête enveloppée, sans le voir, sans en être
vu: «Camarade, laissez-moi dormir et partez.» Le valet me réplique qu'il
a des ordres de son maître, et qu'il faut qu'il les exécute.
«Et votre maître qui ordonne d'un homme qu'il ne connaît pas, a-t-il
ordonné de payer ce que je dois ici?
--C'est une affaire faite. Dépêchez-vous, tout le monde vous attend au
château, où je vous réponds que vous serez mieux qu'ici, si la suite
répond à la curiosité qu'on a de vous voir.»
Je me laisse persuader; je me lève, je m'habille, on me prend sous les
bras. J'avais fait mes adieux à la doctoresse, et j'allais monter en
carrosse, lorsque cette femme, s'approchant de moi, me tire par la
manche, et me prie de passer dans un coin de la chambre, qu'elle avait
un mot à me dire. «Là, notre ami, ajouta-t-elle, vous n'avez point, je
crois, à vous plaindre de nous; le docteur vous a sauvé une jambe, moi,
je vous ai bien soigné, et j'espère qu'au château vous ne nous oublierez
pas.
--Qu'y pourrais-je pour vous?
--Demander que ce fût mon mari qui vînt pour vous y panser; il y a du
monde là! C'est la meilleure pratique du canton; le seigneur est un
homme généreux, on en est grassement payé; il ne tiendrait qu'à vous de
faire notre fortune. Mon mari a bien tenté à plusieurs reprises de s'y
fourrer, mais inutilement.
--Mais, madame la doctoresse, n'y a-t-il pas un chirurgien du château?
--Assurément!
--Et si cet autre était votre mari, seriez-vous bien aise qu'on le
desservît et qu'il fût expulsé?
--Ce chirurgien est un homme à qui vous ne devez rien, et je crois que
vous devez quelque chose à mon mari: si vous allez à deux pieds comme
ci-devant, c'est son ouvrage.
--Et parce que votre mari m'a fait du bien, il faut que je fasse du mal
à un autre? Encore si la place était vacante...»
Jacques allait continuer, lorsque l'hôtesse entra tenant entre ses bras
Nicole emmaillottée, la baisant, la plaignant, la caressant, lui parlant
comme à son enfant: Ma pauvre Nicole, elle n'a eu qu'un cri de toute la
nuit. Et vous, messieurs, avez-vous bien dormi?
LE MAÎTRE.
Très-bien.
L'HÔTESSE.
Le temps est pris de tous côtés.
JACQUES.
Nous en sommes assez fâchés.
L'HÔTESSE.
Ces messieurs vont-ils loin?
JACQUES.
Nous n'en savons rien.
L'HÔTESSE.
Ces messieurs suivent quelqu'un?
JACQUES.
Nous ne suivons personne.
L'HÔTESSE.
Ils vont, ou ils s'arrêtent, selon les affaires qu'ils ont sur la route?
JACQUES.
Nous n'en avons aucune.
L'HÔTESSE.
Ces messieurs voyagent pour leur plaisir?
JACQUES.
Ou pour leur peine.
L'HÔTESSE.
Je souhaite que ce soit le premier.
JACQUES.
Votre souhait n'y fera pas un zeste; ce sera selon qu'il est écrit
là-haut.
L'HÔTESSE.
Oh! c'est un mariage?
JACQUES.
Peut-être que oui, peut-être que non.
L'HÔTESSE.
Messieurs, prenez-y garde. Cet homme qui est là-bas, et qui a si
rudement traité ma pauvre Nicole, en a fait un bien saugrenu... Viens,
ma pauvre bête; viens que je te baise; je te promets que cela n'arrivera
plus. Voyez comme elle tremble de tous ses membres!
LE MAÎTRE.
Et qu'a donc de si singulier le mariage de cet homme?
À cette question du maître de Jacques, l'hôtesse dit: «J'entends du
bruit là-bas, je vais donner mes ordres, et je reviens vous conter tout
cela...» Son mari, las de crier: «Ma femme, ma femme,» monte, et avec
lui son compère qu'il ne voyait pas. L'hôte dit à sa femme: «Eh! que
diable faites-vous là?...» Puis se retournant et apercevant son compère:
M'apportez-vous de l'argent?
LE COMPÈRE.
Non, compère, vous savez bien que je n'en ai point.
L'HÔTE.
Tu n'en as point? Je saurai bien en faire avec ta charrue, tes chevaux,
tes boeufs et ton lit. Comment, gredin!...
LE COMPÈRE.
Je ne suis point un gredin.
L'HÔTE.
Et qui es-tu donc? Tu es dans la misère, tu ne sais où prendre de quoi
ensemencer tes champs; ton propriétaire, las de te faire des avances, ne
te veut plus rien donner. Tu viens à moi; cette femme intercède; cette
maudite bavarde, qui est la cause de toutes les sottises de ma vie, me
résout à te prêter; je te prête; tu promets de me rendre; tu me manques
dix fois. Oh! je te promets, moi, que je ne te manquerai pas. Sors
d'ici...
Jacques et son maître se préparaient à plaider pour ce pauvre diable;
mais l'hôtesse, en posant le doigt sur sa bouche, leur fit signe de se
taire.
L'HÔTE.
Sors d'ici.
LE COMPÈRE.
Compère, tout ce que vous dites est vrai; il l'est aussi que les
huissiers sont chez moi, et que dans un moment nous serons réduits à la
besace, ma fille, mon garçon et moi.
L'HÔTE.
C'est le sort que tu mérites. Qu'es-tu venu faire ici ce matin? Je
quitte le remplissage de mon vin, je remonte de ma cave et je ne te
trouve point. Sors d'ici, te dis-je.
LE COMPÈRE.
Compère, j'étais venu; j'ai craint la réception que vous me faites; je
m'en suis retourné; et je m'en vais.