Le maître de Jacques descend, ordonne le déjeuner, achète un cheval,

remonte et trouve Jacques habillé. Ils ont déjeuné et les voilà partis;

Jacques protestant qu'il était malhonnête de s'en aller sans avoir fait

une visite de politesse au citoyen à la porte duquel il s'était presque

assommé et qui l'avait si obligeamment secouru; son maître le

tranquillisant sur sa délicatesse par l'assurance qu'il avait bien

récompensé ses satellites qui l'avaient apporté à l'auberge; Jacques

prétendant que l'argent donné aux serviteurs ne l'acquittait pas avec

leur maître; que c'était ainsi que l'on inspirait aux hommes le regret

et le dégoût de la bienfaisance, et que l'on se donnait à soi-même un

air d'ingratitude. «Mon maître, j'entends tout ce que cet homme dit de

moi par ce que je dirais de lui, s'il était à ma place et moi à la

sienne...»

Ils sortaient de la ville lorsqu'ils rencontrèrent un homme grand et

vigoureux, le chapeau bordé sur la tête, l'habit galonné sur toutes les

tailles, allant seul si vous en exceptez deux grands chiens qui le

précédaient. Jacques ne l'eut pas plus tôt aperçu, que descendre de

cheval, s'écrier: «c'est lui!» et se jeter à son cou, fut l'affaire d'un

instant. L'homme aux deux chiens paraissait très-embarrassé des caresses

de Jacques, le repoussait doucement, et lui disait: «Monsieur, vous me

faites trop d'honneur.

--Et non! je vous dois la vie, et je ne saurais trop vous en remercier.

--Vous ne savez pas qui je suis.

--N'êtes-vous pas le citoyen officieux qui m'a secouru, qui m'a saigné

et qui m'a pansé, lorsque mon cheval...

--Il est vrai.

--N'êtes-vous pas le citoyen honnête qui a repris ce cheval pour le même

prix qu'il me l'avait vendu?

--Je le suis.» Et Jacques de le rembrasser sur une joue et sur l'autre,

et son maître de sourire, et les deux chiens debout, le nez en l'air et

comme émerveillés d'une scène qu'ils voyaient pour la première fois.

Jacques, après avoir ajouté à ses démonstrations de gratitude, force

révérences, que son bienfaiteur ne lui rendait pas, et force souhaits

qu'on recevait froidement, remonte sur son cheval, et dit à son maître:

J'ai la plus profonde vénération pour cet homme que vous devez me faire

connaître.

LE MAÎTRE.

Et pourquoi, Jacques, est-il si vénérable à vos yeux?

JACQUES.

C'est que n'attachant aucune importance aux services qu'il rend, il faut

qu'il soit naturellement officieux et qu'il ait une longue habitude de

bienfaisance.

LE MAÎTRE.

Et à quoi jugez-vous cela?

JACQUES.

À l'air indifférent et froid avec lequel il a reçu mon remercîment; il

ne me salue point, il ne me dit pas un mot, il semble me méconnaître, et

peut-être à présent se dit-il en lui-même avec un sentiment de mépris:

Il faut que la bienfaisance soit fort étrangère à ce voyageur, et que

l'exercice de la justice lui soit bien pénible, puisqu'il en est si

touché... Qu'est-ce qu'il y a donc de si absurde dans ce que je vous

dis, pour vous faire rire de si bon coeur!... Quoi qu'il en soit,

dites-moi le nom de cet homme, afin que je le mette sur mes tablettes.

LE MAÎTRE.

Très-volontiers; écrivez.

JACQUES.

Dites.

LE MAÎTRE.

Écrivez: l'homme auquel je porte la plus profonde vénération...

JACQUES.

La plus profonde vénération...

LE MAÎTRE.

Est...

JACQUES.

Est...

LE MAÎTRE.

Le bourreau de ***

JACQUES.

Le bourreau!

LE MAÎTRE.

Oui, oui, le bourreau.

JACQUES.

Pourriez-vous me dire où est le sel de cette plaisanterie?

LE MAÎTRE.

Je ne plaisante point. Suivez les chaînons de votre gourmette. Vous avez

besoin d'un cheval, le sort vous adresse à un passant, et ce passant,

c'est un bourreau. Ce cheval vous conduit deux fois entre des fourches

patibulaires; la troisième, il vous dépose chez un bourreau; là vous

tombez sans vie; de là on vous apporte, où? dans une auberge, un gîte,

un asile commun. Jacques, savez-vous l'histoire de la mort de Socrate?

JACQUES.

Non.

LE MAÎTRE.

C'était un sage d'Athènes. Il y a longtemps que le rôle de sage est

dangereux parmi les fous. Ses concitoyens le condamnèrent à boire la

ciguë. Eh bien! Socrate fit comme vous venez de faire; il en usa avec le

bourreau qui lui présenta la ciguë aussi poliment que vous. Jacques,

vous êtes une espèce de philosophe, convenez-en. Je sais bien que c'est

une race d'hommes odieuse aux grands, devant lesquels ils ne fléchissent

pas le genou; aux magistrats, protecteurs par état des préjugés qu'ils

poursuivent; aux prêtres, qui les voient rarement au pied de leurs

autels; aux poëtes, gens sans principes et qui regardent sottement la

philosophie comme la cognée des beaux-arts, sans compter que ceux même

d'entre eux qui se sont exercés dans le genre odieux de la satire, n'ont

été que des flatteurs; aux peuples, de tout temps les esclaves des

tyrans qui les oppriment, des fripons qui les trompent, et des bouffons

qui les amusent. Ainsi je connais, comme vous voyez, tout le péril de

votre profession et toute l'importance de l'aveu que je vous demande;

mais je n'abuserai pas de votre secret. Jacques, mon ami, vous êtes un

philosophe, j'en suis fâché pour vous; et s'il est permis de lire dans

les choses présentes celles qui doivent arriver un jour, et si ce qui

est écrit là-haut se manifeste quelquefois aux hommes longtemps avant

l'événement, je présume que votre mort sera philosophique, et que vous

recevrez le lacet d'aussi bonne grâce que Socrate reçut la coupe de la

ciguë.

JACQUES.

Mon maître, un prophète ne dirait pas mieux; mais heureusement...

LE MAÎTRE.

Vous n'y croyez pas trop; ce qui achève de donner de la force à mon

pressentiment.

JACQUES.

Et vous, monsieur, y croyez-vous?

LE MAÎTRE.

J'y crois; mais je n'y croirais pas que ce serait sans conséquence.

JACQUES.

Et pourquoi?

LE MAÎTRE.

C'est qu'il n'y a du danger que pour ceux qui parlent; et je me tais.

JACQUES.

Et aux pressentiments?

LE MAÎTRE.

J'en ris, mais j'avoue que c'est en tremblant. Il y en a qui ont un

caractère si frappant! On a été bercé de ces contes-là de si bonne

heure! Si vos rêves s'étaient réalisés cinq ou six fois, et qu'il vous

arrivât de rêver que votre ami est mort, vous iriez bien vite le matin

chez lui pour savoir ce qui en est. Mais les pressentiments dont il est

impossible de se défendre, ce sont surtout ceux qui se présentent au

moment où la chose se passe loin de nous, et qui ont un air symbolique.

JACQUES.

Vous êtes quelquefois si profond et si sublime, que je ne vous entends

pas. Ne pourriez-vous pas m'éclaircir cela par un exemple?

LE MAÎTRE.

Rien de plus aisé. Une femme vivait à la campagne avec son mari

octogénaire et attaqué de la pierre. Le mari quitte sa femme et vient à

la ville se faire opérer. La veille de l'opération il écrit à sa femme:

«À l'heure où vous recevrez cette lettre, je serai sous le bistouri de

frère Cosme...» Tu connais ces anneaux de mariage qui se séparent en

deux parties, sur chacune desquelles les noms de l'époux et de sa femme

sont gravés. Eh bien! cette femme en avait un pareil au doigt,

lorsqu'elle ouvrit la lettre de son mari. À l'instant, les deux moitiés

de cet anneau se séparent; celle qui portait son nom reste à son doigt;

celle qui portait le nom de son mari tombe brisée sur la lettre qu'elle

lisait... Dis-moi, Jacques, crois-tu qu'il y ait de tête assez forte,

d'âme assez ferme, pour n'être pas plus ou moins ébranlée d'un pareil

incident, et dans une circonstance pareille? Aussi cette femme en pensa

mourir. Ses transes durèrent jusqu'au jour de la poste suivante par

laquelle son mari lui écrivit que l'opération s'était faite

heureusement, qu'il était hors de tout danger, et qu'il se flattait de

l'embrasser avant la fin du mois.

JACQUES.

Et l'embrassa-t-il en effet?

LE MAÎTRE.

Oui.

JACQUES.

Je vous ai fait cette question, parce que j'ai remarqué plusieurs fois

que le destin était cauteleux. On lui dit au premier moment qu'il en

aura menti, et il se trouve au second moment, qu'il a dit vrai. Ainsi

donc, monsieur, vous me croyez dans le cas du pressentiment symbolique;

et, malgré vous, vous me croyez menacé de la mort du philosophe?

LE MAÎTRE.

Je ne saurais te le dissimuler; mais pour écarter cette triste idée, ne

pourrais-tu pas?...

JACQUES.

Reprendre l'histoire de mes amours?...

Jacques reprit l'histoire de ses amours. Nous l'avions laissé, je crois,

avec le chirurgien.

LE CHIRURGIEN.

J'ai peur qu'il n'y ait de la besogne à votre genou pour plus d'un jour.

JACQUES.

Il y en aura tout juste pour tout le temps qui est écrit là-haut,

qu'importe?

LE CHIRURGIEN.

À tant par jour pour le logement, la nourriture et mes soins, cela fera

une somme.

JACQUES.

Docteur, il ne s'agit pas de la somme pour tout ce temps; mais combien

par jour.

LE CHIRURGIEN.

Vingt-cinq sous, serait-ce trop?

JACQUES.

Beaucoup trop; allons, docteur, je suis un pauvre diable: ainsi

réduisons la chose à la moitié, et avisez le plus promptement que vous

pourrez à me faire transporter chez vous.

LE CHIRURGIEN.

Douze sous et demi, ce n'est guère; vous mettrez bien les treize sous?

JACQUES.

Douze sous et demi, treize sous... Tôpe.

LE CHIRURGIEN.

Et vous payerez tous les jours?

JACQUES.

C'est la condition.

LE CHIRURGIEN.

C'est que j'ai une diable de femme qui n'entend pas raillerie,

voyez-vous.

JACQUES.

Eh! docteur, faites-moi transporter bien vite auprès de votre diable de

femme.

LE CHIRURGIEN.

Un mois à treize sous par jour, c'est dix-neuf livres dix sous. Vous

mettrez bien vingt francs?

JACQUES.

Vingt francs, soit.

LE CHIRURGIEN.

Vous voulez être bien nourri, bien soigné, promptement guéri. Outre la

nourriture, le logement et les soins, il y aura peut-être les

médicaments, il y aura des linges, il y aura...

JACQUES.

Après?

LE CHIRURGIEN.

Ma foi, le tout vaudra bien vingt-quatre francs.

JACQUES.

Va pour vingt-quatre francs; mais sans queue.

LE CHIRURGIEN.

Un mois à vingt-quatre francs; deux mois, cela fera quarante-huit

livres; trois mois, cela fera soixante et douze. Ah! que la doctoresse

serait contente, si vous pouviez lui avancer, en entrant, la moitié de

ces soixante et douze livres!

JACQUES.

J'y consens.

LE CHIRURGIEN.

Elle serait bien plus contente encore...

JACQUES.

Si je payais le quartier? Je le payerai.

Jacques ajouta: Le chirurgien alla retrouver mes hôtes, les prévint de

notre arrangement, et un moment après, l'homme, la femme et les enfants

se rassemblèrent autour de mon lit avec un air serein; ce furent des

questions sans fin sur ma santé et sur mon genou, des éloges sur le

chirurgien leur compère et sa femme, des souhaits à perte de vue, la

plus belle affabilité, un intérêt! un empressement à me servir!

Cependant le chirurgien ne leur avait pas dit que j'avais quelque

argent, mais ils connaissaient l'homme; il me prenait chez lui, et ils

le savaient. Je payai ce que je devais à ces gens; je fis aux enfants de

petites largesses, que leur père et mère ne laissèrent pas longtemps

entre leurs mains. C'était le matin. L'hôte partit pour s'en aller aux

champs, l'hôtesse prit sa hotte sur ses épaules et s'éloigna; les

enfants, attristés et mécontents d'avoir été spoliés, disparurent, et

quand il fut question de me tirer de mon grabat, de me vêtir et de

m'arranger sur mon brancard, il ne se trouva personne que le docteur,

qui se mit à crier à tue-tête et que personne n'entendit.

LE MAÎTRE.

Et Jacques, qui aime à se parler à lui-même, se disait apparemment: Ne

payez jamais d'avance, si vous ne voulez pas être mal servi.

JACQUES.

Non, mon maître; ce n'était pas le temps de moraliser, mais bien celui

de s'impatienter et de jurer. Je m'impatientai, je jurai, je fis de la

morale ensuite: et tandis que je moralisais, le docteur, qui m'avait

laissé seul, revint avec deux paysans qu'il avait loués pour mon

transport et à mes frais, ce qu'il ne me laissa pas ignorer. Ces hommes

me rendirent tous les soins préliminaires à mon installation sur

l'espèce de brancard qu'on me fit avec un matelas étendu sur des

perches.

LE MAÎTRE.

Dieu soit loué! te voilà dans la maison du chirurgien, et amoureux de la

femme ou de la fille du docteur.

JACQUES.

Je crois, mon maître, que vous vous trompez.

LE MAÎTRE.

Et tu crois que je passerai trois mois dans la maison du docteur avant

que d'avoir entendu le premier mot de tes amours? Ah! Jacques, cela ne

se peut. Fais-moi grâce, je te prie, et de la description de la maison,

et du caractère du docteur, et de l'humeur de la doctoresse, et des

progrès de ta guérison; saute, saute par-dessus tout cela. Au fait!

allons au fait! Voilà ton genou à peu près guéri, te voilà assez bien

portant, et tu aimes.

JACQUES.

J'aime donc, puisque vous êtes si pressé.

LE MAÎTRE.

Et qui aimes-tu?

JACQUES.

Une grande brune de dix-huit ans, faite au tour, grands yeux noirs,

petite bouche vermeille, beaux bras, jolies mains... Ah! mon maître, les

jolies mains!... C'est que ces mains-là...

LE MAÎTRE.

Tu crois encore les tenir.

JACQUES.

C'est que vous les avez prises et tenues plus d'une fois à la dérobée,

et qu'il n'a dépendu que d'elles que vous n'en ayez fait tout ce qu'il

vous plairait.

LE MAÎTRE.

Ma foi, Jacques, je ne m'attendais pas à celui-là.

JACQUES.

Ni moi non plus.

LE MAÎTRE.

J'ai beau rêver, je ne me rappelle ni grande brune, ni jolies mains:

tâche de t'expliquer.

JACQUES.

J'y consens; mais c'est à la condition que nous reviendrons sur nos pas

et que nous rentrerons dans la maison du chirurgien.

LE MAÎTRE.

Crois-tu que cela soit écrit là-haut?

JACQUES.

C'est vous qui me l'allez apprendre; mais il est écrit ici-bas que _chi

va piano va sano_.

LE MAÎTRE.

Et que _chi va sano va lontano_; et je voudrais bien arriver.

JACQUES.

Eh bien! qu'avez-vous résolu?

LE MAÎTRE.

Ce que tu voudras.

JACQUES.

En ce cas, nous revoilà chez le chirurgien; et il était écrit là-haut

que nous y reviendrions. Le docteur, sa femme et ses enfants se

concertèrent si bien pour épuiser ma bourse par toutes sortes de petites

rapines, qu'ils y eurent bientôt réussi. La guérison de mon genou

paraissait bien avancée sans l'être, la plaie était refermée à peu de

chose près, je pouvais sortir à l'aide d'une béquille, et il me restait

encore dix-huit francs. Pas de gens qui aiment plus à parler que les

bègues, pas de gens qui aiment plus à marcher que les boiteux. Un jour

d'automne, une après-dînée qu'il faisait beau, je projetai une longue

course; du village que j'habitais au village voisin, il y avait environ

deux lieues.

LE MAÎTRE.

Et ce village s'appelait?

JACQUES.

Si je vous le nommais, vous sauriez tout. Arrivé là, j'entrai dans un

cabaret, je me reposai, je me rafraîchis. Le jour commençait à baisser,

et je me disposais à regagner le gîte, lorsque, de la maison où j'étais,

j'entendis une femme qui poussait les cris les plus aigus. Je sortis; on

s'était attroupé autour d'elle. Elle était à terre, elle s'arrachait les

cheveux; elle disait, en montrant les débris d'une grande cruche: «Je

suis ruinée, je suis ruinée pour un mois; pendant ce temps qui est-ce

qui nourrira mes pauvres enfants? Cet intendant, qui a l'âme plus dure

qu'une pierre, ne me fera pas grâce d'un sou. Que je suis malheureuse!

Je suis ruinée! je suis ruinée!...» Tout le monde la plaignait; je

n'entendais autour d'elle que, «la pauvre femme!» mais personne ne

mettait la main dans la poche. Je m'approchai brusquement et lui dis:

«Ma bonne, qu'est-ce qui vous est arrivé?--Ce qui m'est arrivé! est-ce

que vous ne le voyez pas? On m'avait envoyée acheter une cruche d'huile:

j'ai fait un faux pas, je suis tombée, ma cruche s'est cassée, et voilà

l'huile dont elle était pleine...» Dans ce moment survinrent les petits

enfants de cette femme, ils étaient presque nus, et les mauvais

vêtements de leur mère montraient toute la misère de la famille; et la

mère et les enfants se mirent à crier. Tel que vous me voyez, il en

fallait dix fois moins pour me toucher; mes entrailles s'émurent de

compassion, les larmes me vinrent aux yeux. Je demandai à cette femme,

d'une voix entrecoupée, pour combien il y avait d'huile dans sa cruche.

«Pour combien? me répondit-elle en levant les mains en haut. Pour neuf

francs, pour plus que je ne saurais gagner en un mois...» À l'instant,

déliant ma bourse et lui jetant deux gros écus, «tenez, ma bonne, lui

dis-je, en voilà douze...» et, sans attendre ses remercîments, je repris

le chemin du village.

LE MAÎTRE.

Jacques, vous fîtes là une belle chose.

JACQUES.

Je fis une sottise, ne vous déplaise. Je ne fus pas à cent pas du

village que je me le dis; je ne fus pas à moitié chemin que je me le dis

bien mieux; arrivé chez mon chirurgien, le gousset vide, je le sentis

bien autrement.

LE MAÎTRE.

Tu pourrais bien avoir raison, et mon éloge être aussi déplacé que ta

commisération... Non, non, Jacques, je persiste dans mon premier

jugement, et c'est l'oubli de ton propre besoin qui fait le principal

mérite de ton action. J'en vois les suites: tu vas être exposé à

l'inhumanité de ton chirurgien et de sa femme; ils te chasseront de chez

eux; mais quand tu devrais mourir à leur porte sur un fumier, sur ce

fumier tu serais satisfait de toi.

JACQUES.

Mon maître, je ne suis pas de cette force-là. Je m'acheminais

cahin-caha; et, puisqu'il faut vous l'avouer, regrettant mes deux gros

écus, qui n'en étaient pas moins donnés, et gâtant par mon regret

l'oeuvre que j'avais faite. J'étais à une égale distance des deux

villages, et le jour était tout à fait tombé, lorsque trois bandits

sortent d'entre les broussailles qui bordaient le chemin, se jettent sur

moi, me renversent à terre, me fouillent, et sont étonnés de me trouver

aussi peu d'argent que j'en avais. Ils avaient compté sur une meilleure

proie; témoins de l'aumône que j'avais faite au village, ils avaient

imaginé que celui qui peut se dessaisir aussi lestement d'un demi-louis

devait en avoir encore une vingtaine. Dans la rage de voir leur

espérance trompée et de s'être exposés à avoir les os brisés sur un

échafaud pour une poignée de sous-marqués, si je les dénonçais, s'ils

étaient pris et que je les reconnusse, ils balancèrent un moment s'ils

ne m'assassineraient pas. Heureusement ils entendirent du bruit; ils

s'enfuirent, et j'en fus quitte pour quelques contusions que je me fis

en tombant et que je reçus tandis qu'on me volait. Les bandits éloignés,

je me retirai; je regagnai le village comme je pus: j'y arrivai à deux

heures de nuit, pâle, défait, la douleur de mon genou fort accrue et

souffrant, en différents endroits, des coups que j'avais remboursés. Le

docteur... Mon maître, qu'avez-vous? Vous serrez les dents, vous vous

agitez comme si vous étiez en présence d'un ennemi.

LE MAÎTRE.

J'y suis, en effet; j'ai l'épée à la main; je fonds sur tes voleurs et

je te venge. Dis-moi comment celui qui a écrit le grand rouleau a pu

écrire que telle serait la récompense d'une action généreuse? Pourquoi

moi, qui ne suis qu'un misérable composé de défauts, je prends ta

défense, tandis que lui qui t'a vu tranquillement attaqué, renversé,

maltraité, foulé aux pieds, lui qu'on dit être l'assemblage de toute

perfection!...

JACQUES.

Mon maître, paix, paix: ce que vous dites là sent le fagot en diable.

LE MAÎTRE.

Qu'est-ce que tu regardes?

JACQUES.

Je regarde s'il n'y a personne autour de nous qui vous ait entendu... Le

docteur me tâta le pouls et me trouva de la fièvre. Je me couchai sans

parler de mon aventure, rêvant sur mon grabat, ayant affaire à deux

âmes... Dieu! quelles âmes! n'ayant pas le sou, et pas le moindre doute

que le lendemain, à mon réveil, on n'exigeât le prix dont nous étions

convenus par jour.

En cet endroit, le maître jeta ses bras autour du cou de son valet, en

s'écriant: Mon pauvre Jacques, que vas-tu faire? Que vas-tu devenir? Ta

position m'effraye.

JACQUES.

Mon maître, rassurez-vous, me voilà.

LE MAÎTRE.

Je n'y pensais pas; j'étais à demain, à côté de toi, chez le docteur, au

moment où tu t'éveilles, et où l'on vient te demander de l'argent.

JACQUES.

Mon maître, on ne sait de quoi se réjouir, ni de quoi s'affliger dans la

vie. Le bien amène le mal, le mal amène le bien. Nous marchons dans la

nuit au-dessous de ce qui est écrit là-haut, également insensés dans nos

souhaits, dans notre joie et dans notre affliction. Quand je pleure, je

trouve souvent que je suis un sot.

LE MAÎTRE.

Et quand tu ris?

JACQUES.

Je trouve encore que je suis un sot; cependant, je ne puis m'empêcher de

pleurer ni de rire: et c'est ce qui me fait enrager. J'ai cent fois

essayé... Je ne fermai pas l'oeil de la nuit...

LE MAÎTRE.

Non, non, dis-moi ce que tu as essayé.

JACQUES.

De me moquer de tout. Ah! si j'avais pu y réussir!

LE MAÎTRE.

À quoi cela t'aurait-il servi?

JACQUES.

À me délivrer de souci, à n'avoir plus besoin de rien, à me rendre

parfaitement maître de moi, à me trouver aussi bien la tête contre une

borne, au coin de la rue, que sur un bon oreiller. Tel je suis

quelquefois; mais le diable est que cela ne dure pas, et que dur et

ferme comme un rocher dans les grandes occasions, il arrive souvent

qu'une petite contradiction, une bagatelle me déferre; c'est à se donner

des soufflets. J'y ai renoncé; j'ai pris le parti d'être comme je suis;

et j'ai vu, en y pensant un peu, que cela revenait presque au même, en

ajoutant: Qu'importe comme on soit? C'est une autre résignation plus

facile et plus commode.

LE MAÎTRE.

Pour plus commode, cela est sûr.

JACQUES.

Dès le matin, le chirurgien tira mes rideaux et me dit: «Allons, l'ami,

votre genou; car il faut que j'aille au loin.

--Docteur, lui dis-je d'un ton douloureux, j'ai sommeil.

--Tant mieux! c'est bon signe.

--Laissez-moi dormir, je ne me soucie pas d'être pansé.

--Il n'y a pas grand inconvénient à cela, dormez...»

Cela dit, il referme mes rideaux; et je ne dors pas. Une heure après, la

doctoresse tira mes rideaux et me dit: «Allons, l'ami, prenez votre

rôtie au sucre.

--Madame la doctoresse, lui répondis-je d'un ton douloureux, je ne me

sens pas d'appétit.

--Mangez, mangez, vous n'en payerez ni plus ni moins.

--Je ne veux pas manger.

--Tant mieux! ce sera pour mes enfants et pour moi.»

Et cela dit, elle referme mes rideaux, appelle ses enfants, et les voilà

qui se mettent à dépêcher ma rôtie au sucre.

Lecteur, si je faisais ici une pause, et que je reprisse l'histoire de

l'homme à une seule chemise, parce qu'il n'avait qu'un corps à la fois,

je voudrais bien savoir ce que vous en penseriez? Que je me suis fourré

dans une _impasse_ à la Voltaire[28], ou vulgairement dans un

cul-de-sac, d'où je ne sais comment sortir, et que je me jette dans un

conte fait à plaisir, pour gagner du temps et chercher quelque moyen de

sortir de celui que j'ai commencé. Eh bien! lecteur, vous vous abusez de

tout point. Je sais comment Jacques sera tiré de sa détresse, et ce que

je vais vous dire de Gousse, l'homme à une seule chemise à la fois,

parce qu'il n'avait qu'un corps à la fois, n'est point du tout un conte.

[28] «Comment a-t-on pu donner, dit Voltaire dans son _Dictionnaire

philosophique_, le nom de _cul-de-sac_ à l'_angiportus_ des Romains? Les

Italiens ont pris le nom d'_angiporto_ pour signifier _strada senza

uscita_. On lui donnait autrefois chez nous le nom d'_impasse_, qui est

expressif et sonore. C'est une grossièreté énorme que le mot de

_cul-de-sac_ ait prévalu.»

On lit encore dans une lettre de Voltaire aux Parisiens (cette lettre,

qui précède l'Avertissement de la comédie de _l'Écossaise_, est écrite

contre l'auteur de _l'Année littéraire_): «J'appelle _impasse_,

messieurs, ce que vous appelez _cul-de-sac_. Je trouve qu'une rue ne

ressemble ni à un cul ni à un sac. Je vous prie de vous servir du mot

_impasse_, qui est noble, sonore, intelligible, nécessaire, au lieu de

celui de cul, en dépit du sieur Fréron, ci-devant jésuite.»

Le Breton, imprimeur de l'_Almanach royal_, s'étant servi du mot de

_cul-de-sac_ en donnant l'adresse de quelques personnages, Voltaire

s'écrie encore, dans le _Prologue de la guerre civile de Genève_:

«Comment peut-on dire qu'un grave président demeure dans un cul? Passe

encore pour Fréron: on peut habiter le lieu de sa naissance; mais un

président, un conseiller! Fi! monsieur Le Breton; corrigez-vous,

servez-vous du mot _impasse_, qui est le mot propre; l'expression

ancienne est _impasse_.» (BR.)

C'était un jour de Pentecôte, le matin, que je reçus un billet de

Gousse, par lequel il me suppliait de le visiter dans une prison où il

était confiné. En m'habillant, je rêvais à son aventure; et je pensais

que son tailleur, son boulanger, son marchand de vin ou son hôte avaient

obtenu et mis à exécution contre lui une prise de corps. J'arrive, et je

le trouve faisant chambrée commune avec d'autres personnages d'une

figure omineuse. Je lui demandai ce que c'étaient que ces gens-là.

«Le vieux que vous voyez avec ses lunettes sur le nez, est un homme

adroit qui sait supérieurement le calcul et qui cherche à faire cadrer

les registres qu'il copie avec ses comptes. Cela est difficile, nous en

avons causé, mais je ne doute point qu'il n'y réussisse.

--Et cet autre?

--C'est un sot.

--Mais encore?

--Un sot, qui avait inventé une machine à contrefaire les billets

publics, mauvaise machine, machine vicieuse qui pèche par vingt

endroits.

--Et ce troisième, qui est vêtu d'une livrée et qui joue de la basse?

Jacques le fataliste et son maître · 第 6 / 22 段