son récit, à chaque mouvement de tête que son cheval faisait de droite
et de gauche. Alors, pour continuer, il reprenait sa dernière phrase,
comme s'il avait eu le hoquet.
... Elle produisit l'une et l'autre. Il y avait des jours où ils étaient
les meilleurs amis du monde, et d'autres où ils étaient ennemis mortels.
Les jours d'amitié ils se cherchaient, ils se fêtaient, ils
s'embrassaient, ils se communiquaient leurs peines, leurs plaisirs,
leurs besoins; ils se consultaient sur leurs affaires les plus
secrètes, sur leurs intérêts domestiques, sur leurs espérances, sur
leurs craintes, sur leurs projets d'avancement. Le lendemain, se
rencontraient-ils? ils passaient l'un à côté de l'autre sans se
regarder, ou ils se regardaient fièrement, ils s'appelaient Monsieur,
ils s'adressaient des mots durs, ils mettaient l'épée à la main et se
battaient. S'il arrivait que l'un des deux fût blessé, l'autre se
précipitait sur son camarade, pleurait, se désespérait, l'accompagnait
chez lui et s'établissait à côté de son lit jusqu'à ce qu'il fût guéri.
Huit jours, quinze jours, un mois après, c'était à recommencer, et l'on
voyait, d'un instant à un autre, deux braves gens... deux braves gens,
deux amis sincères, exposés à périr par la main l'un de l'autre, et le
mort n'aurait certainement pas été le plus à plaindre des deux. On leur
avait parlé plusieurs fois de la bizarrerie de leur conduite; moi-même,
à qui mon capitaine avait permis de parler, je lui disais: «Mais,
monsieur, s'il vous arrivait de le tuer?» À ces mots, il se mettait à
pleurer et se couvrait les yeux de ses mains; il courait dans son
appartement comme un fou. Deux heures après, ou son camarade le ramenait
chez lui blessé, ou il rendait le même service à son camarade. Ni mes
remontrances... ni mes remontrances, ni celles des autres n'y faisaient
rien; on n'y trouva de remède qu'à les séparer. Le ministre de la guerre
fut instruit d'une persévérance si singulière dans des extrémités si
opposées, et mon capitaine nommé à un commandement de place, avec
injonction expresse de se rendre sur-le-champ à son poste, et défense de
s'en éloigner; une autre défense fixa son camarade au régiment... Je
crois que ce maudit cheval me fera devenir fou... À peine les ordres du
ministre furent-ils arrivés, que mon capitaine, sous prétexte d'aller
remercier de la faveur qu'il venait d'obtenir, partit pour la cour,
représenta qu'il était riche et que son camarade indigent avait le même
droit aux grâces du roi; que le poste qu'on venait de lui accorder
récompenserait les services de son ami, suppléerait à son peu de
fortune, et qu'il en serait, lui, comblé de joie. Comme le ministre
n'avait eu d'autre intention que de séparer ces deux hommes bizarres, et
que les procédés généreux touchent toujours, il fut arrêté... Maudite
bête, tiendras-tu ta tête droite?... Il fut arrêté que mon capitaine
resterait au régiment, et que son camarade irait occuper le commandement
de place.
À peine furent-ils séparés, qu'ils sentirent le besoin qu'ils avaient
l'un de l'autre; ils tombèrent dans une mélancolie profonde. Mon
capitaine demanda un congé de semestre pour aller prendre l'air natal;
mais à deux lieues de la garnison, il vend son cheval, se déguise en
paysan et s'achemine vers la place que son ami commandait. Il paraît que
c'était une démarche concertée entre eux. Il arrive... Va donc où tu
voudras! Y a-t-il encore là quelque gibet qu'il te plaise de visiter?...
Riez bien, monsieur; cela est en effet très-plaisant... Il arrive; mais
il était écrit là-haut que, quelques précautions qu'ils prissent pour
cacher la satisfaction qu'ils avaient de se revoir et ne s'aborder
qu'avec les marques extérieures de la subordination d'un paysan à un
commandant de place, des soldats, quelques officiers qui se
rencontreraient par hasard à leur entrevue et qui seraient instruits de
leur aventure, prendraient des soupçons et iraient prévenir le major de
la place.
Celui-ci, homme prudent, sourit de l'avis, mais ne laissa pas d'y
attacher toute l'importance qu'il méritait. Il mit des espions autour du
commandant. Leur premier rapport fut que le commandant sortait peu, et
que le paysan ne sortait point du tout. Il était impossible que ces deux
hommes vécussent ensemble huit jours de suite, sans que leur étrange
manie les reprît; ce qui ne manqua pas d'arriver.
Vous voyez, lecteur, combien je suis obligeant; il ne tiendrait qu'à moi
de donner un coup de fouet aux chevaux qui traînent le carrosse drapé de
noir, d'assembler, à la porte du gîte prochain, Jacques, son maître, les
gardes des Fermes ou les cavaliers de maréchaussée avec le reste de leur
cortége; d'interrompre l'histoire du capitaine de Jacques et de vous
impatienter à mon aise; mais pour cela il faudrait mentir, et je n'aime
pas le mensonge, à moins qu'il ne soit utile et forcé. Le fait est que
Jacques et son maître ne virent plus le carrosse drapé, et que Jacques,
toujours inquiet de l'allure de son cheval, continua son récit:
Un jour, les espions rapportèrent au major qu'il y avait eu une
contestation fort vive entre le commandant et le paysan; qu'ensuite ils
étaient sortis, le paysan marchant le premier, le commandant ne le
suivant qu'à regret, et qu'ils étaient entrés chez un banquier de la
ville, où ils étaient encore.
On apprit dans la suite que, n'espérant plus de se revoir, ils avaient
résolu de se battre à toute outrance, et que, sensible aux devoirs de la
plus tendre amitié, au moment même de la férocité la plus inouïe, mon
capitaine qui était riche, comme je vous l'ai dit... mon capitaine, qui
était riche, avait exigé de son camarade qu'il acceptât une lettre de
change de vingt-quatre mille livres, qui lui assurât de quoi vivre chez
l'étranger, au cas qu'il fût tué, celui-ci protestant qu'il ne se
battrait point sans ce préalable; l'autre répondant à cette offre:
«Est-ce que tu crois, mon ami, que si je te tue, je te survivrai?...»
J'espère, monsieur, que vous ne me condamnerez pas à finir notre voyage
sur ce bizarre animal...
Ils sortaient de chez le banquier, et ils s'acheminaient vers les portes
de la ville, lorsqu'ils se virent entourés du major et de quelques
officiers. Quoique cette rencontre eût l'air d'un incident fortuit, nos
deux amis, nos deux ennemis, comme il vous plaira de les appeler, ne s'y
méprirent pas. Le paysan se laissa reconnaître pour ce qu'il était. On
alla passer la nuit dans une maison écartée. Le lendemain, dès la pointe
du jour, mon capitaine, après avoir embrassé plusieurs fois son
camarade, s'en sépara pour ne plus le revoir. À peine fut-il arrivé dans
son pays, qu'il mourut.
LE MAÎTRE.
Et qui est-ce qui t'a dit qu'il était mort?
JACQUES.
Et ce cercueil? et ce carrosse à ses armes? Mon pauvre capitaine est
mort, je n'en doute pas.
LE MAÎTRE.
Et ce prêtre les mains liées sur le dos; et ces gens les mains liées sur
le dos; et ces gardes de la Ferme ou ces cavaliers de maréchaussée; et
ce retour du convoi vers la ville? Ton capitaine est vivant, je n'en
doute pas; mais ne sais-tu rien de son camarade?
JACQUES.
L'histoire de son camarade est une belle ligne du grand rouleau ou de ce
qui est écrit là-haut.
LE MAÎTRE.
J'espère...
Le cheval de Jacques ne permit pas à son maître d'achever; il part comme
un éclair, ne s'écartant ni à droite ni à gauche, suivant la grande
route. On ne vit plus Jacques; et son maître, persuadé que le chemin
aboutissait à des fourches patibulaires, se tenait les côtés de rire. Et
puisque Jacques et son maître ne sont bons qu'ensemble et ne valent rien
séparés non plus que Don Quichotte sans Sancho et Richardet sans
Ferragus, ce que le continuateur de Cervantès[24] et l'imitateur de
l'Arioste, monsignor Forti-Guerra[25], n'ont pas assez compris, lecteur,
causons ensemble jusqu'à ce qu'ils se soient rejoints.
[24] Avellaneda (Alonzo-Fernandez d') fit imprimer en 1614, à Tarragone,
une suite de _Don Quichotte_. Cet ouvrage, peu estimé, a cependant été
traduit en 1704 par Le Sage, sous le titre _de Nouvelles Aventures de
Don Quichotte_. (BR.)
[25] Forti-Guerra ou Forte-Guerri, né à Pistoie en 1674, mort le 17
février 1735, fit en très-peu de temps son poëme de _Ricciardetto_
(Richardet), dont il composa en un seul jour le premier chant, voulant
prouver par là combien il était facile de réussir dans le genre de
l'Arioste. Le _Richardet_ fut imprimé en 1738, trois ans après la mort
de l'auteur; il a été traduit ou plutôt imité en vers français par
Dumourier, 1766, et par Mancini-Nivernois, Paris, 1796. (BR.)
Vous allez prendre l'histoire du capitaine de Jacques pour un conte, et
vous aurez tort. Je vous proteste que telle qu'il l'a racontée à son
maître; tel fut le récit que j'en avais entendu faire aux Invalides, je
ne sais en quelle année, le jour de Saint-Louis, à table chez un
monsieur de Saint-Étienne, major de l'hôtel; et l'historien qui parlait
en présence de plusieurs autres officiers de la maison, qui avaient
connaissance du fait, était un personnage grave qui n'avait point du
tout l'air d'un badin. Je vous le répète donc pour ce moment et pour la
suite: soyez circonspect si vous ne voulez pas prendre dans cet
entretien de Jacques et de son maître le vrai pour le faux, le faux pour
le vrai. Vous voilà bien averti, et je m'en lave les mains.--Voilà, me
direz-vous, deux hommes bien extraordinaires!--Et c'est là ce qui vous
met en défiance? Premièrement, la nature est si variée, surtout dans les
instincts et les caractères, qu'il n'y a rien de si bizarre dans
l'imagination d'un poëte dont l'expérience et l'observation ne vous
offrissent le modèle dans la nature. Moi, qui vous parle, j'ai rencontré
le pendant du _Médecin malgré lui_, que j'avais regardé jusque-là comme
la plus folle et la plus gaie des fictions.--Quoi! le pendant du mari à
qui sa femme dit: J'ai trois enfants sur les bras; et qui lui répond:
Mets-les à terre... Ils me demandent du pain: donne-leur le
fouet!--Précisément. Voici son entretien avec ma femme.
«Vous voilà, monsieur Gousse?
--Non, madame, je ne suis pas un autre.
--D'où venez-vous?
--D'où j'étais allé.
--Qu'avez-vous fait là?
--J'ai raccommodé un moulin qui allait mal.
--À qui appartenait ce moulin?
--Je n'en sais rien; je n'étais pas allé pour raccommoder le meunier.
--Vous êtes fort bien vêtu contre votre usage; pourquoi sous cet habit,
qui est très-propre, une chemise sale?
--C'est que je n'en ai qu'une.
--Et pourquoi n'en avez-vous qu'une?
--C'est que je n'ai qu'un corps à la fois.
--Mon mari n'y est pas, mais cela ne vous empêchera pas de dîner ici.
--Non, puisque je ne lui ai confié ni mon estomac ni mon appétit.
--Comment se porte votre femme?
--Comme il lui plaît; c'est son affaire.
--Et vos enfants?
--À merveille!
--Et celui qui a de si beaux yeux, un si bel embonpoint, une si belle
peau?
--Beaucoup mieux que les autres; il est mort.
--Leur apprenez-vous quelque chose?
--Non, madame.
--Quoi! ni à lire, ni à écrire, ni le catéchisme?
--Ni à lire, ni à écrire, ni le catéchisme.
--Et pourquoi cela?
--C'est qu'on ne m'a rien appris, et que je n'en suis pas plus ignorant.
S'ils ont de l'esprit, ils feront comme moi; s'ils sont sots, ce que je
leur apprendrais ne les rendrait que plus sots...»
Si vous rencontrez jamais cet original, il n'est pas nécessaire de le
connaître pour l'aborder. Entraînez-le dans un cabaret, dites-lui votre
affaire, proposez-lui de vous suivre à vingt lieues, il vous suivra;
après l'avoir employé, renvoyez-le sans un sou; il s'en retournera
satisfait.
Avez-vous entendu parler d'un certain Prémontval[26] qui donnait à Paris
des leçons publiques de mathématiques? C'était son ami... Mais Jacques
et son maître se sont peut-être rejoints: voulez-vous que nous allions à
eux, ou rester avec moi?... Gousse et Prémontval tenaient ensemble
l'école. Parmi les élèves qui s'y rendaient en foule, il y avait une
jeune fille appelée Mlle Pigeon[27], la fille de cet habile artiste qui
a construit ces deux beaux planisphères qu'on a transportés du Jardin du
Roi dans les salles de l'Académie des Sciences. Mlle Pigeon allait là
tous les matins avec son portefeuille sous le bras et son étui de
mathématiques dans son manchon. Un des professeurs, Prémontval, devint
amoureux de son écolière, et tout à travers les propositions sur les
solides inscrits à la sphère, il y eut un enfant de fait. Le père Pigeon
n'était pas homme à entendre patiemment la vérité de ce corollaire. La
situation des amants devient embarrassante, ils en confèrent; mais
n'ayant rien, mais rien du tout, quel pouvait être le résultat de leurs
délibérations? Ils appellent à leur secours l'ami Gousse. Celui-ci, sans
mot dire, vend tout ce qu'il possède, linge, habits, machines, meubles,
livres; fait une somme, jette les deux amoureux dans une chaise de
poste, les accompagne à franc étrier jusqu'aux Alpes; là, il vide sa
bourse du peu d'argent qui lui restait, le leur donne, les embrasse,
leur souhaite un bon voyage, et s'en revient à pied demandant l'aumône
jusqu'à Lyon, où il gagna, à peindre les parois d'un cloître de moines,
de quoi revenir à Paris sans mendier.--Cela est très-beau.--Assurément!
et d'après cette action héroïque vous croyez à Gousse un grand fonds de
morale? Eh bien! détrompez-vous, il n'en avait pas plus qu'il n'y en a
dans la tête d'un brochet.--Cela est impossible.--Cela est. Je l'avais
occupé. Je lui donne un mandat de quatre-vingts livres sur mes
commettants; la somme était écrite en chiffres; que fait-il? Il ajoute
un zéro, et se fait payer huit cents livres.--Ah! l'horreur!--Il n'est
pas plus malhonnête quand il me vole, qu'honnête quand il se dépouille
pour un ami; c'est un original sans principes. Ces quatre-vingts francs
ne lui suffisaient pas, avec un trait de plume il s'en procurait huit
cents dont il avait besoin. Et les livres précieux dont il me fait
présent?--Qu'est-ce que ces livres?...--Mais Jacques et son maître? Mais
les amours de Jacques? Ah! lecteur, la patience avec laquelle vous
m'écoutez me prouve le peu d'intérêt que vous prenez à mes deux
personnages, et je suis tenté de les laisser où ils sont... J'avais
besoin d'un livre précieux, il me l'apporte; quelque temps après j'ai
besoin d'un autre livre précieux, il me l'apporte encore; je veux les
payer, il en refuse le prix. J'ai besoin d'un troisième livre précieux.
«Pour celui-ci, dit-il, vous ne l'aurez pas, vous avez parlé trop tard;
mon docteur de Sorbonne est mort.
[26] Prémontval (Pierre Le Guay de), fils d'un vieux commissaire de
quartier de Paris, naquit à Charenton en 1716. Il enseignait les
mathématiques vers 1740. Après qu'il eut enlevé Mlle Pigeon, il passa en
Suisse, puis à Berlin, y vécut pauvrement, quoique membre de l'Académie,
et y mourut en 1764. À Paris, il faisait des conférences. Il est assez
gai de voir Crébillon fils, comme censeur, donner son approbation au
_Discours sur l'utilité des mathématiques_ ou à celui _sur la Nature du
nombre_.
[27] Pigeon (Marie-Anne-Victoire), femme de Prémontval, née à Paris en
1724, mourut à Berlin en 1767, peu de temps après son mari. Elle était
lectrice de la princesse Henri de Prusse. Elle a publié en 1750:
_Mémoires sur la vie de Jean Pigeon_ ou _le Mécaniste philosophe_,
ouvrage obscur sur les idées de son père.
--Et qu'a de commun la mort de votre docteur de Sorbonne avec le livre
que je désire? Est-ce que vous avez pris les deux autres dans sa
bibliothèque?
--Assurément!
--Sans son aveu?
--Eh! qu'en avais-je besoin pour exercer une justice distributive? Je
n'ai fait que déplacer ces livres pour le mieux, en les transférant d'un
endroit où ils étaient inutiles, dans un autre où l'on en ferait un bon
usage...» Et prononcez après cela sur l'allure des hommes! Mais c'est
l'histoire de Gousse avec sa femme qui est excellente... Je vous
entends; vous en avez assez, et votre avis serait que nous allassions
rejoindre nos deux voyageurs. Lecteur, vous me traitez comme un
automate, cela n'est pas poli; dites les amours de Jacques, ne dites pas
les amours de Jacques;... je veux que vous me parliez de l'histoire de
Gousse; j'en ai assez... Il faut sans doute que j'aille quelquefois à
votre fantaisie; mais il faut que j'aille quelquefois à la mienne, sans
compter que tout auditeur qui me permet de commencer un récit s'engage
d'en entendre la fin.
Je vous ai dit premièrement; or, dire un premièrement, c'est annoncer au
moins un secondement. Secondement donc... Écoutez-moi, ne m'écoutez pas,
je parlerai tout seul... Le capitaine de Jacques et son camarade
pouvaient être tourmentés d'une jalousie violente et secrète: c'est un
sentiment que l'amitié n'éteint pas toujours. Rien de si difficile à
pardonner que le mérite. N'appréhendaient-ils pas un passe-droit, qui
les aurait également offensés tous deux? Sans s'en douter, ils
cherchaient d'avance à se délivrer d'un concurrent dangereux, ils se
tâtaient pour l'occasion à venir. Mais comment avoir cette idée de celui
qui cède si généreusement son commandement de place à son ami indigent?
Il le cède, il est vrai; mais s'il en eût été privé, peut-être l'eût-il
revendiqué à la pointe de l'épée. Un passe-droit entre les militaires,
s'il n'honore pas celui qui en profite, déshonore son rival. Mais
laissons tout cela, et disons que c'était leur coin de folie. Est-ce que
chacun n'a pas le sien? Celui de nos deux officiers fut pendant
plusieurs siècles celui de toute l'Europe; on l'appelait l'esprit de
chevalerie. Toute cette multitude brillante, armée de pied en cap,
décorée de diverses livrées d'amour, caracolant sur des palefrois, la
lance au poing, la visière haute ou baissée, se regardant fièrement, se
mesurant de l'oeil, se menaçant, se renversant sur la poussière,
jonchant l'espace d'un vaste tournoi des éclats d'armes brisées,
n'étaient que des amis jaloux du mérite en vogue. Ces amis, au moment où
ils tenaient leurs lances en arrêt, chacun à l'extrémité de la carrière,
et qu'ils avaient pressé de l'aiguillon les flancs de leurs coursiers,
devenaient les plus terribles ennemis; ils fondaient les uns sur les
autres avec la même fureur qu'ils auraient portée sur un champ de
bataille. Eh bien! nos deux officiers n'étaient que deux paladins, nés
de nos jours, avec les moeurs des anciens. Chaque vertu et chaque vice
se montre et passe de mode. La force du corps eut son temps, l'adresse
aux exercices eut le sien. La bravoure est tantôt plus, tantôt moins
considérée; plus elle est commune, moins on en est vain, moins on en
fait l'éloge. Suivez les inclinations des hommes, et vous en remarquerez
qui semblent être venus au monde trop tard: ils sont d'un autre siècle.
Et qu'est-ce qui empêcherait de croire que nos deux militaires avaient
été engagés dans ces combats journaliers et périlleux par le seul désir
de trouver le côté faible de son rival et d'obtenir la supériorité sur
lui? Les duels se répètent dans la société sous toutes sortes de formes,
entre des prêtres, entre des magistrats, entre des littérateurs, entre
des philosophes; chaque état a sa lance et ses chevaliers, et nos
assemblées les plus respectables, les plus amusantes, ne sont que de
petits tournois où quelquefois on porte des livrées de l'amour dans le
fond de son coeur, sinon sur l'épaule. Plus il y a d'assistants, plus la
joute est vive; la présence de femmes y pousse la chaleur et
l'opiniâtreté à toute outrance, et la honte d'avoir succombé devant
elles ne s'oublie guère.
Et Jacques?... Jacques avait franchi les portes de la ville, traversé
les rues aux acclamations des enfants, et atteint l'extrémité du
faubourg opposé, où son cheval s'élançant dans une petite porte basse,
il y eut entre le linteau de cette porte et la tête de Jacques un choc
terrible dans lequel il fallait que le linteau fût déplacé ou Jacques
renversé en arrière; ce fut, comme on pense bien, le dernier qui arriva.
Jacques tomba, la tête fendue et sans connaissance. On le ramasse, on le
rappelle à la vie avec des eaux spiritueuses; je crois même qu'il fut
saigné par le maître de la maison.--Cet homme était donc
chirurgien?--Non. Cependant son maître était arrivé et demandait de ses
nouvelles à tous ceux qu'il rencontrait. «N'auriez-vous point aperçu un
grand homme sec, monté sur un cheval pie?
--Il vient de passer, il allait comme si le diable l'eût emporté; il
doit être arrivé chez son maître.
--Et qui est son maître?
--Le bourreau.
--Le bourreau!
--Oui, car ce cheval est le sien.
--Où demeure le bourreau?
--Assez loin, mais ne vous donnez pas la peine d'y aller, voilà ses gens
qui vous apportent apparemment l'homme sec que vous demandez, et que
nous avons pris pour un de ses valets...»
Et qui est-ce qui parlait ainsi avec le maître de Jacques? c'était un
aubergiste à la porte duquel il s'était arrêté, il n'y avait pas à se
tromper: il était court et gros comme un tonneau; en chemise retroussée
jusqu'aux coudes; avec un bonnet de coton sur la tête, un tablier de
cuisine autour de lui et un grand couteau à son côté. «Vite, vite, un
lit pour ce malheureux, lui dit le maître de Jacques, un chirurgien, un
médecin, un apothicaire...» Cependant on avait déposé Jacques à ses
pieds, le front couvert d'une épaisse et énorme compresse, et les yeux
fermés. «Jacques? Jacques?
--Est-ce vous, mon maître?
--Oui, c'est moi; regarde-moi donc.
--Je ne saurais.
--Qu'est-ce donc qu'il t'est arrivé?
--Ah le cheval! le maudit cheval! je vous dirai tout cela demain, si je
ne meurs pas pendant la nuit.»
Tandis qu'on le transportait et qu'on le montait à sa chambre, le maître
dirigeait la marche et criait: «Prenez garde, allez doucement;
doucement, mordieu! vous allez le blesser. Toi, qui le tiens par les
jambes, tourne à droite; toi, qui lui tiens la tête, tourne à gauche.»
Et Jacques disait à voix basse: «Il était donc écrit là-haut!...»
À peine Jacques fut-il couché, qu'il s'endormit profondément. Son maître
passa la nuit à son chevet, lui tâtant le pouls et humectant sans cesse
sa compresse avec de l'eau vulnéraire. Jacques le surprit à son réveil
dans cette fonction, et lui dit: Que faites-vous là?
LE MAÎTRE.
Je te veille. Tu es mon serviteur, quand je suis malade ou bien portant;
mais je suis le tien quand tu te portes mal.
JACQUES.
Je suis bien aise de savoir que vous êtes humain; ce n'est pas trop la
qualité des maîtres envers leurs valets.
LE MAÎTRE.
Comment va la tête?
JACQUES.
Aussi bien que la solive contre laquelle elle a lutté.
LE MAÎTRE.
Prends ce drap entre tes dents et secoue fort... Qu'as-tu senti?
JACQUES.
Rien; la cruche me paraît sans fêlure.
LE MAÎTRE.
Tant mieux. Tu veux te lever, je crois?
JACQUES.
Et que voulez-vous que je fasse là?
LE MAÎTRE.
Je veux que tu te reposes.
JACQUES.
Mon avis, à moi, est que nous déjeunions et que nous partions.
LE MAÎTRE.
Et le cheval?
JACQUES.
Je l'ai laissé chez son maître, honnête homme, galant homme, qui l'a
repris pour ce qu'il nous l'a vendu.
LE MAÎTRE.
Et cet honnête homme, ce galant homme, sais-tu qui il est?
JACQUES.
Non.
LE MAÎTRE.
Je te le dirai quand nous serons en route.
JACQUES.
Et pourquoi pas à présent? Quel mystère y a-t-il à cela?
LE MAÎTRE.
Mystère ou non, quelle nécessité y a-t-il de te l'apprendre dans ce
moment ou dans un autre?
JACQUES.
Aucune.
LE MAÎTRE.
Mais il te faut un cheval.
JACQUES.
L'hôte de cette auberge ne demandera peut-être pas mieux que de nous
céder un des siens.
LE MAÎTRE.
Dors encore un moment, et je vais voir à cela.