En conséquence de cette calomnie ou médisance du portier, on se crut

autorisé à faire mille diableries, mille méchancetés à ce pauvre Père

Ange dont la tête parut se déranger. Alors on appela un médecin qu'on

corrompit et qui attesta que ce religieux était fou et qu'il avait

besoin de respirer l'air natal. S'il n'eût été question que d'éloigner

ou d'enfermer le Père Ange, c'eût été une affaire bientôt faite; mais

parmi les dévotes dont il était la coqueluche, il y avait de grandes

dames à ménager. On leur parlait de leur directeur avec une

commisération hypocrite: «Hélas! ce pauvre Père Ange, c'est bien

dommage! c'était l'aigle de notre communauté.--Qu'est-ce qui lui est

donc arrivé?» À cette question on ne répondait qu'en poussant un profond

soupir et en levant les yeux au ciel; si l'on insistait, on baissait la

tête et l'on se taisait. À cette singerie l'on ajoutait quelquefois: «Ô

Dieu! qu'est-ce de nous!... Il a encore des moments surprenants... des

éclairs de génie... Cela reviendra peut-être, mais il y a peu

d'espoir... Quelle perte pour la religion!...» Cependant les mauvais

procédés redoublaient; il n'y avait rien qu'on ne tentât pour amener le

Père Ange au point où on le disait; et on y aurait réussi si frère Jean

ne l'eût pris en pitié. Que vous dirai-je de plus? Un soir que nous

étions tous endormis, nous entendîmes frapper à notre porte: nous nous

levons; nous ouvrons au Père Ange et à mon frère déguisés. Ils passèrent

le jour suivant dans la maison; le lendemain, dès l'aube du jour, ils

décampèrent. Ils s'en allaient les mains bien garnies; car Jean, en

m'embrassant, me dit: «J'ai marié tes soeurs; si j'étais resté dans le

couvent, deux ans de plus, ce que j'y étais, tu serais un des gros

fermiers du canton: mais tout a changé, et voilà ce que je puis faire

pour toi. Adieu, Jacques, si nous avons du bonheur, le Père et moi, tu

t'en ressentiras...» puis il me lâcha dans la main les cinq louis dont

je vous ai parlé, avec cinq autres pour la dernière des filles du

village, qu'il avait mariée et qui venait d'accoucher d'un gros garçon

qui ressemblait à frère Jean comme deux gouttes d'eau.

LE MAÎTRE, sa tabatière ouverte et sa montre replacée.

Et qu'allaient-ils faire à Lisbonne?

JACQUES.

Chercher un tremblement de terre, qui ne pouvait se faire sans eux; être

écrasés, engloutis, brûlés; comme il était écrit là-haut.

LE MAÎTRE.

Ah! les moines! les moines!

JACQUES.

Le meilleur ne vaut pas grand argent.

LE MAÎTRE.

Je le sais mieux que toi.

JACQUES.

Est-ce que vous avez passé par leurs mains?

LE MAÎTRE.

Une autre fois je te dirai cela.

JACQUES.

Mais pourquoi est-ce qu'ils sont si méchants?

LE MAÎTRE.

Je crois que c'est parce qu'ils sont moines... Et puis revenons à tes

amours.

JACQUES.

Non, monsieur, n'y revenons pas.

LE MAÎTRE.

Est-ce que tu ne veux plus que je les sache?

JACQUES.

Je le veux toujours; mais le destin, lui, ne le veut pas. Est-ce que

vous ne voyez pas qu'aussitôt que j'en ouvre la bouche, le diable s'en

mêle, et qu'il survient toujours quelque incident qui me coupe la

parole? Je ne les finirai pas, vous dis-je, cela est écrit là-haut.

LE MAÎTRE.

Essaye, mon ami.

JACQUES.

Mais si vous commenciez l'histoire des vôtres, peut-être que cela

romprait le sortilége et qu'ensuite les miennes en iraient mieux. J'ai

dans la tête que cela tient à cela; tenez, monsieur, il me semble

quelquefois que le destin me parle.

LE MAÎTRE.

Et tu te trouves toujours bien de l'écouter?

JACQUES.

Mais, oui, témoin le jour qu'il me dit que votre montre était sur le dos

du porteballe...

Le maître se mit à bâiller; en bâillant il frappait de la main sur sa

tabatière, et en frappant sur sa tabatière, il regardait au loin, et en

regardant au loin, il dit à Jacques: Ne vois-tu pas quelque chose sur ta

gauche?

JACQUES.

Oui, et je gage que c'est quelque chose qui ne voudra pas que je

continue mon histoire, ni que vous commenciez la vôtre...

Jacques avait raison. Comme la chose qu'ils voyaient venait à eux et

qu'ils allaient à elle, ces deux marches en sens contraire abrégèrent la

distance; et bientôt ils aperçurent un char drapé de noir, traîné par

quatre chevaux noirs, couverts de housses noires qui leur enveloppaient

la tête et qui descendaient jusqu'à leurs pieds; derrière, deux

domestiques en noir; à la suite deux autres vêtus de noir, chacun sur un

cheval noir, caparaçonné de noir; sur le siége du char un cocher noir,

le chapeau rabattu et entouré d'un long crêpe qui pendait le long de son

épaule gauche; ce cocher avait la tête penchée, laissait flotter ses

guides et conduisait moins ses chevaux qu'ils ne le conduisaient. Voilà

nos deux voyageurs arrivés au côté de cette voiture funèbre. À

l'instant, Jacques pousse un cri, tombe de son cheval plutôt qu'il n'en

descend, s'arrache les cheveux, se roule à terre en criant: «Mon

capitaine! mon pauvre capitaine! c'est lui, je n'en saurais douter,

voilà ses armes...» Il y avait, en effet, dans le char, un long cercueil

sous un drap mortuaire, sur le drap mortuaire une épée avec un cordon,

et à côté du cercueil un prêtre, son bréviaire à la main et psalmodiant.

Le char allait toujours, Jacques le suivait en se lamentant, le maître

suivait Jacques en jurant, et les domestiques certifiaient à Jacques que

ce convoi était celui de son capitaine, décédé dans la ville voisine,

d'où on le transportait à la sépulture de ses ancêtres. Depuis que ce

militaire avait été privé, par la mort d'un autre militaire, son ami,

capitaine au même régiment, de la satisfaction de se battre au moins une

fois par semaine, il en était tombé dans une mélancolie qui l'avait

éteint au bout de quelques mois. Jacques, après avoir payé à son

capitaine le tribut d'éloges, de regrets et de larmes qu'il lui devait,

fit excuse à son maître, remonta sur son cheval, et ils allaient en

silence.

Mais, pour Dieu, l'auteur, me dites-vous, où allaient-ils?... Mais, pour

Dieu, lecteur, vous répondrai-je, est-ce qu'on sait où l'on va? Et vous,

où allez-vous? Faut-il que je vous rappelle l'aventure d'Ésope? Son

maître Xantippe lui dit un soir d'été ou d'hiver, car les Grecs se

baignaient dans toutes les saisons: «Ésope, va au bain; s'il y a peu de

monde nous nous baignerons...» Ésope part. Chemin faisant il rencontre

la patrouille d'Athènes. «Où vas-tu?--Où je vais? répond Ésope, je n'en

sais rien.--Tu n'en sais rien? marche en prison.--Eh bien! reprit

Ésope, ne l'avais-je pas bien dit que je ne savais où j'allais? je

voulais aller au bain, et voilà que je vais en prison...» Jacques

suivait son maître comme vous le vôtre; son maître suivait le sien comme

Jacques le suivait.--Mais, qui était le maître du maître de

Jacques?--Bon, est-ce qu'on manque de maître dans ce monde? Le maître de

Jacques en avait cent pour un, comme vous. Mais parmi tant de maîtres du

maître de Jacques, il fallait qu'il n'y en eût pas un bon; car d'un jour

à l'autre il en changeait.--Il était homme.--Homme passionné comme vous,

lecteur; homme curieux comme vous, lecteur; homme importun comme vous,

lecteur; homme questionneur comme vous, lecteur.--Et pourquoi

questionnait-il?--Belle question! Il questionnait pour apprendre et pour

redire, comme vous, lecteur...

Le maître dit à Jacques: Tu ne me parais pas disposé à reprendre

l'histoire de tes amours.

JACQUES.

Mon pauvre capitaine! il s'en va où nous allons tous, et où il est bien

extraordinaire qu'il ne soit pas arrivé plus tôt. Ahi!... Ahi!...

LE MAÎTRE.

Mais, Jacques, vous pleurez, je crois?... «Pleurez sans contrainte,

parce que vous pouvez pleurer sans honte; sa mort vous affranchit des

bienséances scrupuleuses qui vous gênaient pendant sa vie. Vous n'avez

pas les mêmes raisons de dissimuler votre peine que celles que vous

aviez de dissimuler votre bonheur; on ne pensera pas à tirer de vos

larmes les conséquences qu'on eût tirées de votre joie. On pardonne au

malheur. Et puis il faut dans ce moment se montrer sensible ou ingrat,

et, tout bien considéré, il vaut mieux déceler une faiblesse que se

laisser soupçonner d'un vice. Je veux que votre plainte soit libre pour

être moins douloureuse, je la veux violente pour être moins longue.

Rappelez-vous, exagérez-vous même ce qu'il était: sa pénétration à

sonder les matières les plus profondes; sa subtilité à discuter les plus

délicates; son goût solide qui l'attachait aux plus importantes; la

fécondité qu'il jetait dans les plus stériles; avec quel art il

défendait les accusés: son indulgence lui donnait mille fois plus

d'esprit que l'intérêt ou l'amour-propre n'en donnait au coupable; il

n'était sévère que pour lui seul. Loin de chercher des excuses aux

fautes légères qui lui échappaient, il s'occupait avec toute la

méchanceté d'un ennemi à se les exagérer, et avec tout l'esprit d'un

jaloux à rabaisser le prix de ses vertus par un examen rigoureux des

motifs qui l'avaient peut-être déterminé à son insu. Ne prescrivez à vos

regrets d'autre terme que celui que le temps y mettra. Soumettons-nous à

l'ordre universel lorsque nous perdons nos amis, comme nous nous y

soumettrons lorsqu'il lui plaira de disposer de nous; acceptons l'arrêt

du sort qui les condamne, sans désespoir, comme nous l'accepterons sans

résistance lorsqu'il se prononcera contre nous. Les devoirs de la

sépulture ne sont pas les derniers devoirs des âmes. La terre qui se

remue dans ce moment se raffermira sur la tombe de votre amant; mais

votre âme conservera toute sa sensibilité.»

JACQUES.

Mon maître, cela est fort beau; mais à quoi diable cela revient-il? J'ai

perdu mon capitaine, j'en suis désolé; et vous me détachez, comme un

perroquet, un lambeau de la consolation d'un homme ou d'une femme à une

autre femme qui a perdu son amant.

LE MAÎTRE.

Je crois que c'est d'une femme.

JACQUES.

Moi, je crois que c'est d'un homme. Mais que ce soit d'un homme ou d'une

femme, encore une fois, à quoi diable cela revient-il? Est-ce que vous

me prenez pour la maîtresse de mon capitaine? Mon capitaine, monsieur,

était un brave homme; et moi, j'ai toujours été un honnête garçon.

LE MAÎTRE.

Jacques, qui est-ce qui vous le dispute?

JACQUES.

À quoi diable revient donc votre consolation d'un homme ou d'une femme à

une autre femme? À force de vous le demander, vous me le direz

peut-être.

LE MAÎTRE.

Non, Jacques, il faut que vous trouviez cela tout seul.

JACQUES.

J'y rêverais le reste de ma vie, que je ne le devinerais pas; j'en

aurais pour jusqu'au jugement dernier.

LE MAÎTRE.

Jacques, il m'a paru que vous m'écoutiez avec attention tandis que je

lisais.

JACQUES.

Est-ce qu'on peut la refuser au ridicule?

LE MAÎTRE.

Fort bien, Jacques!

JACQUES.

Peu s'en est fallu que je n'aie éclaté à l'endroit des bienséances

rigoureuses qui me gênaient pendant la vie de mon capitaine, et dont

j'avais été affranchi par sa mort.

LE MAÎTRE.

Fort bien, Jacques! J'ai donc fait ce que je m'étais proposé. Dites-moi

s'il était possible de s'y prendre mieux pour vous consoler. Vous

pleuriez: si je vous avais entretenu de l'objet de votre douleur, qu'en

serait-il arrivé? Que vous eussiez pleuré bien davantage, et que

j'aurais achevé de vous désoler. Je vous ai donné le change, et par le

ridicule de mon oraison funèbre, et par la petite querelle qui s'en est

suivie. À présent convenez que la pensée de votre capitaine est aussi

loin de vous que le char funèbre qui le mène à son dernier domicile.

Partant, je pense que vous pouvez reprendre l'histoire de vos amours.

JACQUES.

Je le pense aussi.

«Docteur, dis-je au chirurgien, demeurez-vous loin d'ici?

--À un bon quart de lieue au moins.

--Êtes-vous un peu commodément logé?

--Assez commodément.

--Pourriez-vous disposer d'un lit?

--Non.

--Quoi! pas même en payant, en payant bien?

--Oh! en payant et en payant bien, pardonnez-moi. Mais, l'ami, vous ne

me paraissez guère en état de payer, et moins encore de bien payer.

--C'est mon affaire. Et serais-je un peu soigné chez vous?

--Très-bien. J'ai ma femme qui a gardé des malades toute sa vie; j'ai

une fille aînée qui fait le poil à tout venant, et qui vous lève un

appareil aussi bien que moi.

--Combien me prendriez-vous pour mon logement, ma nourriture et vos

soins?

--Le chirurgien dit en se grattant l'oreille: Pour le logement... la

nourriture... les soins... Mais qui est-ce qui me répondra du payement?

--Je payerai tous les jours.

--Voilà ce qui s'appelle parler, cela...»

Mais, monsieur, je crois que vous ne m'écoutez pas.

LE MAÎTRE.

Non, Jacques, il était écrit là-haut que tu parlerais cette fois, qui ne

sera peut-être pas la dernière, sans être écouté.

JACQUES.

Quand on n'écoute pas celui qui parle, c'est qu'on ne pense à rien, ou

qu'on pense à autre chose que ce qu'il dit: lequel des deux

faisiez-vous?

LE MAÎTRE.

Le dernier. Je rêvais à ce qu'un des domestiques noirs qui suivait le

char funèbre te disait, que ton capitaine avait été privé, par la mort

de son ami, du plaisir de se battre au moins une fois la semaine. As-tu

compris quelque chose à cela?

JACQUES.

Assurément!

LE MAÎTRE.

C'est pour moi une énigme que tu m'obligerais de m'expliquer.

JACQUES.

Et que diable cela vous fait-il?

LE MAÎTRE.

Peu de chose; mais quand tu parleras, tu veux apparemment être écouté?

JACQUES.

Cela va sans dire.

LE MAÎTRE.

Eh bien! en conscience, je ne saurais t'en répondre, tant que cet

inintelligible propos me chiffonnera la cervelle. Tire-moi de là, je

t'en prie.

JACQUES.

À la bonne heure! mais jurez-moi, du moins, que vous ne m'interromprez

plus.

LE MAÎTRE.

À tout hasard, je te le jure.

JACQUES.

C'est que mon capitaine, bon homme, galant homme, homme de mérite, un

des meilleurs officiers du corps, mais homme un peu hétéroclite, avait

rencontré et fait amitié avec un autre officier du même corps, bon homme

aussi, galant homme aussi, homme de mérite aussi, aussi bon officier que

lui, mais homme aussi hétéroclite que lui...

Jacques était à entamer l'histoire de son capitaine, lorsqu'ils

entendirent une troupe nombreuse d'hommes et de chevaux qui

s'acheminaient derrière eux. C'était le même char lugubre qui revenait

sur ses pas. Il était entouré... De gardes de la Ferme?--Non.--De

cavaliers de maréchaussée? Peut-être. Quoi qu'il en soit, ce cortége

était précédé du prêtre en soutane et en surplis, les mains liées

derrière le dos; du cocher noir, les mains liées derrière le dos; et des

deux valets noirs, les mains liées derrière le dos. Qui fut bien

surpris? Ce fut Jacques, qui s'écria: «Mon capitaine, mon pauvre

capitaine n'est pas mort! Dieu soit loué!...» Puis Jacques tourne bride,

pique des deux, s'avance à toutes jambes au-devant du prétendu convoi.

Il n'en était pas à trente pas, que les gardes de la Ferme ou les

cavaliers de maréchaussée le couchent en joue, et lui crient: «Arrête,

retourne sur tes pas, ou tu es mort...» Jacques s'arrêta tout court,

consulta le destin dans sa tête; il lui sembla que le destin lui disait:

Retourne sur tes pas: ce qu'il fit. Son maître lui dit: Eh bien!

Jacques, qu'est-ce?

JACQUES.

Ma foi, je n'en sais rien.

LE MAÎTRE.

Et pourquoi?

JACQUES.

Je n'en sais pas davantage.

LE MAÎTRE.

Tu verras que ce sont des contrebandiers qui auront rempli cette bière

de marchandises prohibées, et qu'ils auront été vendus à la Ferme par

les coquins mêmes de qui ils les avaient achetées.

JACQUES.

Mais pourquoi ce carrosse aux armes de mon capitaine?

LE MAÎTRE.

Ou c'est un enlèvement. On aura caché dans ce cercueil, que sait-on, une

femme, une fille, une religieuse; ce n'est pas le linceul qui fait le

mort.

JACQUES.

Mais pourquoi ce carrosse aux armes de mon capitaine?

LE MAÎTRE.

Ce sera tout ce qu'il te plaira; mais achève-moi l'histoire de ton

capitaine.

JACQUES.

Vous tenez encore à cette histoire? Mais peut-être que mon capitaine est

encore vivant.

LE MAÎTRE.

Qu'est-ce que cela fait à la chose?

JACQUES.

Je n'aime pas à parler des vivants, parce qu'on est de temps en temps

exposé à rougir du bien et du mal qu'on en a dit; du bien qu'ils gâtent,

du mal qu'ils réparent.

LE MAÎTRE.

Ne sois ni fade panégyriste, ni censeur amer; dis la chose comme elle

est.

JACQUES.

Cela n'est pas aisé. N'a-t-on pas son caractère, son intérêt, son goût,

ses passions, d'après quoi l'on exagère ou l'on atténue? Dis la chose

comme elle est!... Cela n'arrive peut-être pas deux fois en un jour dans

toute une grande ville. Et celui qui vous écoute est-il mieux disposé

que celui qui parle? Non. D'où il doit arriver que deux fois à peine en

un jour, dans toute une grande ville, on soit entendu comme on dit.

LE MAÎTRE.

Que diable, Jacques, voilà des maximes à proscrire l'usage de la langue

et des oreilles, à ne rien dire, à ne rien écouter et à ne rien croire!

Cependant, dis comme toi, je t'écouterai comme moi, et je t'en croirai

comme je pourrai.

JACQUES.

Mon cher maître, la vie se passe en quiproquo. Il y a les quiproquo

d'amour, les quiproquo d'amitié, les quiproquo de politique, de finance,

d'église, de magistrature, de commerce, de femmes, de maris...

LE MAÎTRE.

Eh! laisse là ces quiproquo, et tâche de t'apercevoir que c'est en faire

un grossier que de t'embarquer dans un chapitre de morale, lorsqu'il

s'agit d'un fait historique. L'histoire de ton capitaine?

JACQUES.

Si l'on ne dit presque rien dans ce monde, qui soit entendu comme on le

dit, il y a bien pis, c'est qu'on n'y fait presque rien, qui soit jugé

comme on l'a fait.

LE MAÎTRE.

Il n'y a peut-être pas sous le ciel une autre tête qui contienne autant

de paradoxes que la tienne.

JACQUES.

Et quel mal y aurait-il à cela? Un paradoxe n'est pas toujours une

fausseté.

LE MAÎTRE.

Il est vrai.

JACQUES.

Nous passions à Orléans, mon capitaine et moi. Il n'était bruit dans la

ville que d'une aventure récemment arrivée à un citoyen appelé M. Le

Pelletier, homme pénétré d'une si profonde commisération pour les

malheureux, qu'après avoir réduit, par des aumônes démesurées, une

fortune assez considérable au plus étroit nécessaire, il allait de porte

en porte chercher dans la bourse d'autrui des secours qu'il n'était plus

en état de puiser dans la sienne.

LE MAÎTRE.

Et tu crois qu'il y avait deux opinions sur la conduite de cet homme-là?

JACQUES.

Non, parmi les pauvres; mais presque tous les riches, sans exception, le

regardaient comme une espèce de fou; et peu s'en fallut que ses proches

ne le fissent interdire comme dissipateur. Tandis que nous nous

rafraîchissions dans une auberge, une foule d'oisifs s'était rassemblée

autour d'une espèce d'orateur, le barbier de la rue, et lui disait:

«Vous y étiez, vous; racontez-nous comment la chose s'est passée.

--Très-volontiers, répondit l'orateur du coin, qui ne demandait pas

mieux que de pérorer. M. Aubertot, une de mes pratiques, dont la maison

fait face à l'église des Capucins, était sur sa porte; M. Le Pelletier

l'aborde et lui dit: «Monsieur Aubertot, ne me donnerez-vous rien pour

mes amis? car c'est ainsi qu'il appelle les pauvres, comme vous savez.

«--Non, pour aujourd'hui, monsieur Le Pelletier.»

«M. Le Pelletier insiste. «Si vous saviez en faveur de qui je sollicite

votre charité! c'est une pauvre femme qui vient d'accoucher, et qui n'a

pas un guenillon pour entortiller son enfant.

«--Je ne saurais.

«--C'est une jeune et belle fille qui manque d'ouvrage et de pain, et

que votre libéralité sauvera peut-être du désordre.

«--Je ne saurais.

«--C'est un manoeuvre qui n'avait que ses bras pour vivre, et qui vient

de se fracasser une jambe en tombant de son échafaud.

«--Je ne saurais, vous dis-je.

«--Allons, monsieur Aubertot, laissez-vous toucher, et soyez sûr que

jamais vous n'aurez l'occasion de faire une action plus méritoire.

«--Je ne saurais, je ne saurais.

«--Mon bon, mon miséricordieux monsieur Aubertot!...

«--Monsieur Le Pelletier, laissez-moi en repos; quand je veux donner, je

ne me fais pas prier...»

«Et cela dit, M. Aubertot lui tourne le dos, passe de sa porte dans son

magasin, où M. Le Pelletier le suit; il le suit de son magasin dans son

arrière-boutique, de son arrière-boutique dans son appartement; là, M.

Aubertot, excédé des instances de M. Le Pelletier, lui donne un

soufflet...»

Alors mon capitaine se lève brusquement, et dit à l'orateur: «Et il ne

le tua pas?

--Non, monsieur; est-ce qu'on tue comme cela?

--Un soufflet, morbleu! un soufflet! Et que fit-il donc?

--Ce qu'il fit après son soufflet reçu? il prit un air riant, et dit à

M. Aubertot: «Cela c'est pour moi; mais mes pauvres?...»

À ce mot tous les auditeurs s'écrièrent d'admiration, excepté mon

capitaine qui leur disait: «Votre M. Le Pelletier, messieurs, n'est

qu'un gueux, un malheureux, un lâche, un infâme, à qui cependant cette

épée aurait fait prompte justice, si j'avais été là; et votre Aubertot

aurait été bien heureux, s'il ne lui en avait coûté que le nez et les

deux oreilles.»

L'orateur lui répliqua: «Je vois, monsieur, que vous n'auriez pas laissé

le temps à l'homme insolent de reconnaître sa faute, de se jeter aux

pieds de M. Le Pelletier, et de lui présenter sa bourse.

--Non certes!

--Vous êtes un militaire, et M. Le Pelletier est un chrétien; vous

n'avez pas les mêmes idées du soufflet.

--La joue de tous les hommes d'honneur est la même.

--Ce n'est pas tout à fait l'avis de l'Évangile.

--L'Évangile est dans mon coeur et dans mon fourreau, et je n'en connais

pas d'autre...»

Le vôtre, mon maître, est je ne sais où; le mien est écrit là-haut;

chacun apprécie l'injure et le bienfait à sa manière; et peut-être n'en

portons-nous pas le même jugement dans deux instants de notre vie.

LE MAÎTRE.

Après, maudit bavard, après...

Lorsque le maître de Jacques avait pris de l'humeur, Jacques se taisait,

se mettait à rêver, et souvent ne rompait le silence que par un propos,

lié dans son esprit, mais aussi décousu dans la conversation que la

lecture d'un livre dont on aurait sauté quelques feuillets. C'est

précisément ce qui lui arriva lorsqu'il dit: Mon cher maître...

LE MAÎTRE.

Ah! la parole t'est enfin revenue. Je m'en réjouis pour tous les deux,

car je commençais à m'ennuyer de ne te pas entendre, et toi de ne pas

parler. Parle donc...

Jacques allait commencer l'histoire de son capitaine, lorsque, pour la

seconde fois, son cheval, se jetant brusquement hors de la grande route

à droite, l'emporte à travers une longue plaine, à un bon quart de lieue

de distance, et s'arrête tout court entre des fourches patibulaires...

Entre des fourches patibulaires! Voilà une singulière allure de cheval

de mener son cavalier au gibet!... «Qu'est-ce que cela signifie? disait

Jacques. Est-ce un avertissement du destin?

LE MAÎTRE.

Mon ami, n'en doutez pas. Votre cheval est inspiré, et le fâcheux, c'est

que tous ces pronostics, inspirations, avertissements d'en haut par

rêves, par apparitions, ne servent à rien: la chose n'en arrive pas

moins. Cher ami, je vous conseille de mettre votre conscience en bon

état, d'arranger vos petites affaires et de me dépêcher, le plus vite

que vous pourrez, l'histoire de votre capitaine et celle de vos amours,

car je serais fâché de vous perdre sans les avoir entendues. Quand vous

vous soucieriez encore plus que vous ne faites, à quoi cela

remédierait-il? à rien. L'arrêt du destin, prononcé deux fois par votre

cheval, s'accomplira. Voyez, n'avez-vous rien à restituer à personne?

Confiez-moi vos dernières volontés, et soyez sûr qu'elles seront

fidèlement remplies. Si vous m'avez pris quelque chose, je vous le

donne; demandez-en seulement pardon à Dieu, et pendant le temps plus ou

moins court que nous avons encore à vivre ensemble, ne me volez plus.

JACQUES.

J'ai beau revenir sur le passé, je n'y vois rien à démêler avec la

justice des hommes. Je n'ai ni tué, ni volé, ni violé.

LE MAÎTRE.

Tant pis; à tout prendre, j'aimerais mieux que le crime fût commis qu'à

commettre, et pour cause.

JACQUES.

Mais, monsieur, ce ne sera peut-être pas pour mon compte, mais pour le

compte d'un autre, que je serai pendu.

LE MAÎTRE.

Cela se peut.

JACQUES.

Ce n'est peut-être qu'après ma mort que je serai pendu.

LE MAÎTRE.

Cela se peut encore.

JACQUES.

Je ne serai peut-être pas pendu du tout.

LE MAÎTRE.

J'en doute.

JACQUES.

Il est peut-être écrit là-haut que j'assisterai seulement à la potence

d'un autre; et cet autre-là, qui sait qui il est? s'il est proche, ou

s'il est loin?

LE MAÎTRE.

Monsieur Jacques, soyez pendu, puisque le sort le veut, et que votre

cheval le dit; mais ne soyez pas insolent: finissez vos conjectures

impertinentes, et faites-moi vite l'histoire de votre capitaine.

JACQUES.

Monsieur, ne vous fâchez pas, on a quelquefois pendu de fort honnêtes

gens: c'est un quiproquo de justice.

LE MAÎTRE.

Ces quiproquo-là sont affligeants. Parlons d'autre chose.

Jacques, un peu rassuré par les interprétations diverses qu'il avait

trouvées au pronostic du cheval, dit:

Quand j'entrai au régiment, il y avait deux officiers à peu près égaux

d'âge, de naissance, de service et de mérite. Mon capitaine était l'un

des deux. La seule différence qu'il y eût entre eux, c'est que l'un

était riche et que l'autre ne l'était pas. Mon capitaine était le riche.

Cette conformité devait produire ou la sympathie, ou l'antipathie la

plus forte: elle produisit l'une et l'autre...

Jacques le fataliste et son maître · 第 4 / 22 段