l'entrée de la maison du magistrat; mais comme il souffrait avec peine
que tant de gens le prissent pour un fripon, il affecta de tirer la
montre de sa poche et de regarder l'heure qu'il était; puis il piqua des
deux son cheval, qui n'y était pas fait, et qui n'en partit qu'avec plus
de célérité. Son usage était de le laisser aller à sa fantaisie; car il
trouvait autant d'inconvénient à l'arrêter quand il galopait, qu'à le
presser quand il marchait lentement. Nous croyons conduire le destin;
mais c'est toujours lui qui nous mène: et le destin, pour Jacques, était
tout ce qui le touchait ou l'approchait, son cheval, son maître, un
moine, un chien, une femme, un mulet, une corneille. Son cheval le
conduisait donc à toutes jambes vers son maître, qui s'était assoupi sur
le bord du chemin, la bride de son cheval passée dans son bras, comme je
vous l'ai dit. Alors le cheval tenait à la bride; mais lorsque Jacques
arriva, la bride était restée à sa place, et le cheval n'y tenait
plus[20]. Un fripon s'était apparemment approché du dormeur, avait
doucement coupé la bride et emmené l'animal. Au bruit du cheval de
Jacques, son maître se réveilla, et son premier mot fut: «Arrive,
arrive, maroufle! je te vais...» Là, il se mit à bâiller d'une aune.
[20] VARIANTE: «N'y était plus.»
--Bâillez, bâillez, monsieur, tout à votre aise, lui dit Jacques, mais
où est votre cheval?
--Mon cheval?
--Oui, votre cheval...»
Le maître s'apercevant aussitôt qu'on lui avait volé son cheval, se
disposait à tomber sur Jacques à grands coups de bride, lorsque Jacques
lui dit: «Tout doux, monsieur, je ne suis pas d'humeur aujourd'hui à me
laisser assommer; je recevrai le premier coup, mais je jure qu'au second
je pique des deux et vous laisse là...»
Cette menace de Jacques fit tomber subitement la fureur de son maître,
qui lui dit d'un ton radouci: «Et ma montre?
--La voilà.
--Et ta bourse?
--La voilà.
--Tu as été bien longtemps.
--Pas trop pour tout ce que j'ai fait. Écoutez bien. Je suis allé, je me
suis battu, j'ai ameuté tous les paysans de la campagne, j'ai ameuté
tous les habitants de la ville, j'ai été pris pour voleur de grand
chemin, j'ai été conduit chez le juge, j'ai subi deux interrogatoires,
j'ai presque fait pendre deux hommes; j'ai fait mettre à la porte un
valet, j'ai fait chasser une servante, j'ai été convaincu d'avoir couché
avec une créature que je n'ai jamais vue et que j'ai pourtant payée; et
je suis revenu.
--Et moi, en t'attendant...
--En m'attendant il était écrit là-haut que vous vous endormiriez, et
qu'on vous volerait votre cheval. Eh bien! monsieur, n'y pensons plus!
c'est un cheval perdu, et peut-être est-il écrit là-haut qu'il se
retrouvera.
--Mon cheval! mon pauvre cheval!
--Quand vous continueriez vos lamentations jusqu'à demain, il n'en sera
ni plus ni moins.
--Qu'allons-nous faire?
--Je vais vous prendre en croupe, ou, si vous l'aimez mieux, nous
quitterons nos bottes, nous les attacherons sur la selle de mon cheval,
et nous poursuivrons notre route à pied.
--Mon cheval! mon pauvre cheval!»
Ils prirent le parti d'aller à pied, le maître s'écriant de temps en
temps, mon cheval! mon pauvre cheval! et Jacques paraphrasant l'abrégé
de ses aventures. Lorsqu'il en fut à l'accusation de la fille, son
maître lui dit:
Vrai, Jacques, tu n'avais pas couché avec cette fille?
JACQUES.
Non, monsieur.
LE MAÎTRE.
Et tu l'as payée?
JACQUES.
Assurément!
LE MAÎTRE.
Je fus une fois en ma vie plus malheureux que toi.
JACQUES.
Vous payâtes après avoir couché?
LE MAÎTRE.
Tu l'as dit.
JACQUES.
Est-ce que vous ne me raconterez pas cela?
LE MAÎTRE.
Avant que d'entrer dans l'histoire de mes amours, il faut être sorti de
l'histoire des tiennes. Eh bien! Jacques, et tes amours, que je prendrai
pour les premières et les seules de ta vie, nonobstant l'aventure de la
servante du lieutenant général de Conches; car, quand tu aurais couché
avec elle, tu n'en aurais pas été l'amoureux pour cela. Tous les jours
on couche avec des femmes qu'on n'aime pas, et l'on ne couche pas avec
des femmes qu'on aime. Mais...
JACQUES.
Eh bien! mais!... qu'est-ce?
LE MAÎTRE.
Mon cheval!... Jacques, mon ami, ne te fâche pas; mets-toi à la place de
mon cheval, suppose que je t'aie perdu, et dis-moi si tu ne m'en
estimerais pas davantage si tu m'entendais m'écrier: Mon Jacques! mon
pauvre Jacques!
Jacques sourit, et dit: J'en étais, je crois, au discours de mon hôte
avec sa femme pendant la nuit qui suivit mon premier pansement. Je
reposai un peu. Mon hôte et sa femme se levèrent plus tard que de
coutume.
LE MAÎTRE.
Je le crois.
JACQUES.
À mon réveil, j'entr'ouvris doucement mes rideaux, et je vis mon hôte,
sa femme et le chirurgien, en conférence secrète vers la porte[21].
Après ce que j'avais entendu pendant la nuit, il ne me fut pas difficile
de deviner ce qui se traitait là. Je toussai. Le chirurgien dit au mari:
«Il est éveillé; compère, descendez à la cave, nous boirons un coup,
cela rend la main sûre; je lèverai ensuite mon appareil, puis nous
aviserons au reste.»
[21] VARIANTE: «Vers la fenêtre.»
La bouteille arrivée et vidée, car, en terme de l'art, boire un coup
c'est vider au moins une bouteille, le chirurgien s'approcha de mon lit,
et me dit: «Comment la nuit a-t-elle été?
--Pas mal.
--Votre bras... Bon, bon, le pouls n'est pas mauvais, il n'y a presque
plus de fièvre. Il faut voir à ce genou... Allons, commère, dit-il à
l'hôtesse qui était debout au pied de mon lit derrière le rideau,
aidez-nous...» L'hôtesse appela un de ses enfants... «Ce n'est pas un
enfant qu'il nous faut ici, c'est vous, un faux mouvement nous
apprêterait de la besogne pour un mois. Approchez.» L'hôtesse approcha,
les yeux baissés... «Prenez cette jambe, la bonne, je me charge de
l'autre. Doucement, doucement... À moi, encore un peu à moi... L'ami, un
petit tour de corps à droite,... à droite, vous dis-je, et nous y
voilà...»
Je tenais le matelas des deux mains, je grinçais les dents, la sueur me
coulait le long du visage. «L'ami, cela n'est pas doux.
--Je le sens.
--Vous y voilà. Commère, lâchez la jambe, prenez l'oreiller; approchez
la chaise, et mettez l'oreiller dessus... Trop près... Un peu plus
loin... L'ami, donnez-moi la main, serrez-moi ferme. Commère, passez
dans la ruelle, et tenez-le par-dessous le bras... À merveille...
Compère, ne reste-t-il rien dans la bouteille?
--Non.
--Allez prendre la place de votre femme, et qu'elle en aille chercher
une autre... Bon, bon, versez plein... Femme, laissez votre homme où il
est, et venez à côté de moi...» L'hôtesse appela encore une fois un de
ses enfants. «Eh! mort diable, je vous l'ai déjà dit, un enfant n'est
pas ce qu'il nous faut. Mettez-vous à genoux, passez la main sous le
mollet... Commère, vous tremblez comme si vous aviez fait un mauvais
coup; allons donc, du courage... La gauche sous le bas de la cuisse, là,
au-dessus du bandage... Fort bien!...» Voilà les coutures coupées, les
bandes déroulées, l'appareil levé et ma blessure à découvert. Le
chirurgien tâte en dessus, en dessous, par les côtés, et à chaque fois
qu'il me touche, il dit: «L'ignorant! l'âne! le butor! et cela se mêle
de chirurgie! Cette jambe, une jambe à couper? Elle durera autant que
l'autre: c'est moi qui vous en réponds.
--Je guérirai?
--J'en ai bien guéri d'autres.
--Je marcherai?
--Vous marcherez.
--Sans boiter?
--C'est autre chose; diable, l'ami, comme vous y allez! N'est-ce pas
assez que je vous aie sauvé votre jambe? Au demeurant, si vous boitez,
ce sera peu de chose. Aimez-vous la danse?
--Beaucoup.
--Si vous en marchez un peu moins bien, vous n'en danserez que mieux...
Commère, le vin chaud... Non, l'autre d'abord: encore un petit verre, et
votre pansement n'en ira pas plus mal.»
Il boit: on apporte le vin chaud, on m'étuve, on remet l'appareil, on
m'étend dans mon lit, on m'exhorte à dormir si je puis, on ferme les
rideaux, on finit la bouteille entamée, on en remonte une autre, et la
conférence reprend entre le chirurgien, l'hôte et l'hôtesse.
L'HÔTE.
Compère, cela sera-t-il long?
LE CHIRURGIEN.
Très-long... À vous, compère.
L'HÔTE.
Mais combien? Un mois?
LE CHIRURGIEN.
Un mois! Mettez-en deux, trois, quatre, qui sait cela? La rotule est
entamée, le fémur, le tibia... À vous, commère.
L'HÔTE.
Quatre mois! miséricorde! Pourquoi le recevoir ici? Que diable
faisait-elle à sa porte?
LE CHIRURGIEN.
À moi; car j'ai bien travaillé.
L'HÔTESSE.
Mon ami, voilà que tu recommences. Ce n'est pas là ce que tu m'as promis
cette nuit; mais patience, tu y reviendras.
L'HÔTE.
Mais, dis-moi, que faire de cet homme? Encore si l'année n'était pas si
mauvaise!...
L'HÔTESSE.
Si tu voulais, j'irais chez le curé.
L'HÔTE.
Si tu y mets le pied, je te roue de coups.
LE CHIRURGIEN.
Pourquoi donc, compère? la mienne y va bien.
L'HÔTE.
C'est votre affaire.
LE CHIRURGIEN.
À ma filleule; comment se porte-t-elle?
L'HÔTESSE.
Fort bien.
LE CHIRURGIEN.
Allons, compère, à votre femme et à la mienne; ce sont deux bonnes
femmes.
L'HÔTE.
La vôtre est plus avisée; elle n'aurait pas fait la sottise...
L'HÔTESSE.
Mais, compère, il y a les soeurs grises.
LE CHIRURGIEN.
Ah! commère! un homme, un homme chez les soeurs! Et puis il y a une
petite difficulté un peu plus grande que le doigt... Buvons aux soeurs,
ce sont de bonnes filles.
L'HÔTESSE.
Et quelle difficulté?
LE CHIRURGIEN.
Votre homme ne veut pas que vous alliez chez le curé, et ma femme ne
veut pas que j'aille chez les soeurs... Mais, compère, encore un coup,
cela nous avisera peut-être. Avez-vous questionné cet homme? Il n'est
peut-être pas sans ressource.
L'HÔTE.
Un soldat!
LE CHIRURGIEN.
Un soldat a père, mère, frères, soeurs, des parents, des amis, quelqu'un
sous le ciel... Buvons encore un coup, éloignez-vous, et laissez-moi
faire.
Telle fut à la lettre la conversation du chirurgien, de l'hôte et de
l'hôtesse: mais quelle autre couleur n'aurais-je pas été le maître de
lui donner, en introduisant un scélérat parmi ces bonnes gens? Jacques
se serait vu, ou vous auriez vu Jacques au moment d'être arraché de son
lit, jeté sur un grand chemin ou dans une fondrière.--Pourquoi pas
tué?--Tué, non. J'aurais bien su appeler quelqu'un à son secours; ce
quelqu'un-là aurait été un soldat de sa compagnie: mais cela aurait pué
le _Cléveland_[22] à infecter. La vérité, la vérité!--La vérité, me
direz-vous, est souvent froide, commune et plate; par exemple, votre
dernier récit du pansement de Jacques est vrai, mais qu'y a-t-il
d'intéressant? Rien.--D'accord.--S'il faut être vrai, c'est comme
Molière, Regnard, Richardson, Sedaine; la vérité a ses côtés piquants,
qu'on saisit quand on a du génie.--Oui, quand on a du génie; mais quand
on en manque?--Quand on en manque, il ne faut pas écrire.--Et si par
malheur on ressemblait à un certain poëte que j'envoyai à
Pondichéry?--Qu'est-ce que ce poëte?--Ce poëte... Mais si vous
m'interrompez, lecteur, et si je m'interromps moi-même à tout coup, que
deviendront les amours de Jacques? Croyez-moi, laissons là le poëte...
L'hôte et l'hôtesse s'éloignèrent...--Non, non, l'histoire du poëte de
Pondichéry.--Le chirurgien s'approcha du lit de Jacques...--L'histoire
du poëte de Pondichéry, l'histoire du poëte de Pondichéry.--Un jour il
me vint un jeune poëte, comme il m'en vient tous les jours... Mais,
lecteur, quel rapport cela a-t-il avec le voyage de Jacques le Fataliste
et de son maître?...--L'histoire du poëte de Pondichéry.--Après les
compliments ordinaires sur mon esprit, mon génie, mon goût, ma
bienfaisance, et autres propos dont je ne crois pas un mot, bien qu'il y
ait plus de vingt ans qu'on me les répète, et peut-être de bonne foi,
le jeune poëte tire un papier de sa poche: ce sont des vers, me
dit-il.--Des vers!--Oui, monsieur, et sur lesquels j'espère que vous
aurez la bonté de me dire votre avis.--Aimez-vous la vérité?--Oui,
monsieur; et je vous la demande.--Vous allez la savoir.--Quoi! vous êtes
assez bête pour croire qu'un poëte vient chercher la vérité chez
vous?--Oui.--Et pour la lui dire?--Assurément!--Sans ménagement?--Sans
doute: le ménagement le mieux apprêté ne serait qu'une offense
grossière; fidèlement interprété, il signifierait, vous êtes un mauvais
poëte; et comme je ne vous crois pas assez robuste pour entendre la
vérité, vous n'êtes encore qu'un plat homme.--Et la franchise vous a
toujours réussi?--Presque toujours... Je lis les vers de mon jeune
poëte, et je lui dis: Non-seulement vos vers sont mauvais, mais il m'est
démontré que vous n'en ferez jamais de bons.--Il faudra donc que j'en
fasse de mauvais; car je ne saurais m'empêcher d'en faire.--Voilà une
terrible malédiction! Concevez-vous, monsieur, dans quel avilissement
vous allez tomber? Ni les dieux, ni les hommes, ni les colonnes, n'ont
pardonné la médiocrité aux poëtes: c'est Horace qui l'a dit[23].--Je le
sais.--Êtes-vous riche?--Non.--Êtes-vous pauvre?--Très-pauvre.--Et vous
allez joindre à la pauvreté le ridicule de mauvais poëte; vous aurez
perdu toute votre vie, vous serez vieux. Vieux, pauvre et mauvais poëte;
ah! monsieur, quel rôle!--Je le conçois, mais je suis entraîné malgré
moi... (Ici Jacques aurait dit: Mais cela est écrit là-haut.)--Avez-vous
des parents?--J'en ai.--Quel est leur état?--Ils sont
joailliers.--Feraient-ils quelque chose pour vous?--Peut-être.--Eh bien!
voyez vos parents, proposez-leur de vous avancer une pacotille de
bijoux. Embarquez-vous pour Pondichéry; vous ferez de mauvais vers sur
la route; arrivé, vous ferez fortune. Votre fortune faite, vous
reviendrez faire ici tant de mauvais vers qu'il vous plaira, pourvu que
vous ne les fassiez pas imprimer, car il ne faut ruiner personne... Il y
avait environ douze ans que j'avais donné ce conseil au jeune homme,
lorsqu'il m'apparut; je ne le reconnaissais pas. C'est moi, monsieur,
me dit-il, que vous avez envoyé à Pondichéry. J'y ai été, j'ai amassé là
une centaine de mille francs. Je suis revenu; je me suis remis à faire
des vers, et en voilà que je vous apporte... Ils sont toujours
mauvais?--Toujours; mais votre sort est arrangé, et je consens que vous
continuiez à faire de mauvais vers.--C'est bien mon projet...
[22] V. _Histoire de Cléveland, fils naturel de Cromwell, ou le
Philosophe anglais_, par l'abbé Prévost. 4 vol. in-12, 1732.
[23] «....... Mediocribus esse poetis,
Non homines, non Di, non concessere columnæ.»
HORAT. _de Art. Poet._, v. 373.
Le chirurgien s'étant approché du lit de Jacques, celui-ci ne lui laissa
pas le temps de parler. J'ai tout entendu, lui dit-il... Puis,
s'adressant à son maître, il ajouta... Il allait ajouter, lorsque son
maître l'arrêta. Il était las de marcher; il s'assit sur le bord du
chemin, la tête tournée vers un voyageur qui s'avançait de leur côté, à
pied, la bride de son cheval, qui le suivait, passée dans son bras.
Vous allez croire, lecteur, que ce cheval est celui qu'on a volé au
maître de Jacques: et vous vous tromperez. C'est ainsi que cela
arriverait dans un roman, un peu plus tôt ou un peu plus tard, de cette
manière ou autrement; mais ceci n'est point un roman, je vous l'ai déjà
dit, je crois, et je vous le répète encore. Le maître dit à Jacques:
Vois-tu cet homme qui vient à nous?
JACQUES.
Je le vois.
LE MAÎTRE.
Son cheval me paraît bon.
JACQUES.
J'ai servi dans l'infanterie, et je ne m'y connais pas.
LE MAÎTRE.
Moi, j'ai commandé dans la cavalerie, et je m'y connais.
JACQUES.
Après?
LE MAÎTRE.
Après. Je voudrais que tu allasses proposer à cet homme de nous le
céder, en payant s'entend.
JACQUES.
Cela est bien fou, mais j'y vais. Combien y voulez-vous mettre?
LE MAÎTRE.
Jusqu'à cent écus...
Jacques, après avoir recommandé à son maître de ne pas s'endormir, va à
la rencontre du voyageur, lui propose l'achat de son cheval, le paye et
l'emmène. Eh bien! Jacques, lui dit son maître, si vous avez vos
pressentiments, vous voyez que j'ai aussi les miens. Ce cheval est beau;
le marchand t'aura juré qu'il est sans défaut; mais en fait de chevaux
tous les hommes sont maquignons.
JACQUES.
Et en quoi ne le sont-ils pas?
LE MAÎTRE.
Tu le monteras et tu me céderas le tien.
JACQUES.
D'accord.
Les voilà tous les deux à cheval, et Jacques ajoutant:
Lorsque je quittai la maison, mon père, ma mère, mon parrain, m'avaient
tous donné quelque chose, chacun selon ses petits moyens; et j'avais en
réserve cinq louis, dont Jean, mon aîné, m'avait fait présent lorsqu'il
partit pour son malheureux voyage de Lisbonne... (Ici Jacques se mit à
pleurer, et son maître à lui représenter que cela était écrit là-haut.)
Il est vrai, monsieur, je me le suis dit cent fois; et avec tout cela je
ne saurais m'empêcher de pleurer...
Puis voilà Jacques qui sanglote et qui pleure de plus belle; et son
maître qui prend sa prise de tabac, et qui regarde à sa montre l'heure
qu'il est. Après avoir mis la bride de son cheval entre ses dents et
essuyé ses yeux avec ses deux mains, Jacques continua:
Des cinq louis de Jean, de mon engagement, et des présents de mes
parents et amis, j'avais fait une bourse dont je n'avais pas encore
soustrait une obole. Je retrouvai ce magot bien à point; qu'en
dites-vous, mon maître?
LE MAÎTRE.
Il était impossible que tu restasses plus longtemps dans la chaumière.
JACQUES.
Même en payant.
LE MAÎTRE.
Mais qu'est-ce que ton frère Jean était allé chercher à Lisbonne?
JACQUES.
Il me semble que vous prenez à tâche de me fourvoyer. Avec vos
questions, nous aurons fait le tour du monde avant que d'avoir atteint
la fin de mes amours.
LE MAÎTRE.
Qu'importe, pourvu que tu parles et que j'écoute? ne sont-ce pas là les
deux points importants? Tu me grondes, lorsque tu devrais me remercier.
JACQUES.
Mon frère était allé chercher le repos à Lisbonne. Jean, mon frère,
était un garçon d'esprit: c'est ce qui lui a porté malheur; il eût été
mieux pour lui qu'il eût été un sot comme moi; mais cela était écrit
là-haut. Il était écrit que le frère quêteur des Carmes qui venait dans
notre village demander des oeufs, de la laine, du chanvre, des fruits,
du vin à chaque saison, logerait chez mon père, qu'il débaucherait Jean,
mon frère, et que Jean, mon frère, prendrait l'habit de moine.
LE MAÎTRE.
Jean, ton frère, a été Carme?
JACQUES.
Oui, monsieur, et Carme déchaux. Il était actif, intelligent, chicaneur;
c'était l'avocat consultant du village. Il savait lire et écrire, et,
dès sa jeunesse, il s'occupait à déchiffrer et à copier de vieux
parchemins. Il passa par toutes les fonctions de l'ordre, successivement
portier, sommelier, jardinier, sacristain, adjoint à procure et
banquier; du train dont il y allait, il aurait fait notre fortune à
tous. Il a marié et bien marié deux de nos soeurs et quelques autres
filles du village. Il ne passait pas dans les rues, que les pères, les
mères et les enfants n'allassent à lui, et ne lui criassent: «Bonjour,
frère Jean; comment vous portez-vous, frère Jean?» Il est sûr que quand
il entrait dans une maison, la bénédiction du ciel y entrait avec lui;
et que s'il y avait une fille, deux mois après sa visite elle était
mariée. Le pauvre frère Jean! l'ambition le perdit. Le procureur de la
maison, auquel on l'avait donné pour adjoint, était vieux. Les moines
ont dit qu'il avait formé le projet de lui succéder après sa mort, que
pour cet effet il bouleversa tout le chartrier, qu'il brûla les anciens
registres, et qu'il en fit de nouveaux, en sorte qu'à la mort du vieux
procureur, le diable n'aurait vu goutte dans les titres de la
communauté. Avait-on besoin d'un papier, il fallait perdre un mois à le
chercher; encore souvent ne le trouvait-on pas. Les Pères démêlèrent la
ruse du frère Jean et son objet: ils prirent la chose au grave, et frère
Jean, au lieu d'être procureur comme il s'en était flatté, fut réduit au
pain et à l'eau, et bien discipliné jusqu'à ce qu'il eût communiqué à un
autre la clef de ses registres. Les moines sont implacables. Quand on
eut tiré de frère Jean tous les éclaircissements dont on avait besoin,
on le fit porteur de charbon dans le laboratoire où l'on distille _l'eau
des Carmes_. Frère Jean, ci-devant banquier de l'ordre et adjoint à
procure, maintenant charbonnier! Frère Jean avait du coeur, il ne put
supporter ce déchet d'importance et de splendeur, et n'attendit qu'une
occasion de se soustraire à cette humiliation.
Ce fut alors qu'il arriva dans la même maison un jeune Père qui passait
pour la merveille de l'ordre au tribunal et dans la chaire; il
s'appelait le Père Ange. Il avait de beaux yeux, un beau visage, un bras
et des mains à modeler. Le voilà qui prêche, qui prêche, qui confesse,
qui confesse; voilà les vieux directeurs quittés par leurs dévotes;
voilà ces dévotes attachées au jeune Père Ange; voilà que les veilles de
dimanches et de grandes fêtes, la boutique du Père Ange est environnée
de pénitents et de pénitentes, et que les vieux Pères attendaient
inutilement pratique dans leurs boutiques désertes: ce qui les
chagrinait beaucoup... Mais, monsieur, si je laissais là l'histoire de
frère Jean et que je reprisse celle de mes amours, cela serait peut-être
plus gai.
LE MAÎTRE.
Non, non; prenons une prise de tabac, voyons l'heure qu'il est et
poursuis.
JACQUES.
J'y consens, puisque vous le voulez...
Mais le cheval de Jacques fut d'un autre avis; le voilà qui prend tout à
coup le mors aux dents et qui se précipite dans une fondrière. Jacques a
beau le serrer des genoux et lui tenir la bride courte, du plus bas de
la fondrière, l'animal têtu s'élance et se met à grimper à toutes jambes
un monticule où il s'arrête tout court et où Jacques, tournant ses
regards autour de lui, se voit entre des fourches patibulaires.
Un autre que moi, lecteur, ne manquerait pas de garnir ces fourches de
leur gibier et de ménager à Jacques une triste reconnaissance. Si je
vous le disais, vous le croiriez peut-être, car il y a des hasards plus
singuliers, mais la chose n'en serait pas plus vraie: ces fourches
étaient vacantes.
Jacques laissa reprendre haleine à son cheval, qui de lui-même
redescendit la montagne, remonta la fondrière et replaça Jacques à côté
de son maître, qui lui dit: Ah! mon ami, quelle frayeur tu m'as causée!
je t'ai tenu pour mort... mais tu rêves; à quoi rêves-tu?
JACQUES.
À ce que j'ai trouvé là-haut.
LE MAÎTRE.
Et qu'y as-tu donc trouvé?
JACQUES.
Des fourches patibulaires, un gibet.
LE MAÎTRE.
Diable! cela est de fâcheux augure; mais rappelle-toi ta doctrine. Si
cela est écrit là-haut, tu auras beau faire, tu seras pendu, cher ami;
et si cela n'est pas écrit là-haut, le cheval en aura menti. Si cet
animal n'est pas inspiré, il est sujet à des lubies; il faut y prendre
garde...
Après un moment de silence, Jacques se frotta le front et secoua ses
oreilles, comme on fait lorsqu'on cherche à écarter de soi une idée
fâcheuse, et reprit brusquement:
Ces vieux moines tinrent conseil entre eux et résolurent, à quelque prix
et par quelque voie que ce fût, de se défaire d'une jeune barbe qui les
humiliait. Savez-vous ce qu'ils firent?... Mon maître, vous ne m'écoutez
pas.
LE MAÎTRE.
Je t'écoute, je t'écoute: continue.
JACQUES.
Ils gagnèrent le portier, qui était un vieux coquin comme eux. Ce vieux
coquin accusa le jeune Père d'avoir pris des libertés avec une de ses
dévotes dans le parloir, et assura, par serment, qu'il l'avait vu.
Peut-être cela était-il vrai, peut-être cela était-il faux: que
sait-on? Ce qu'il y a de plaisant, c'est que le lendemain de cette
accusation, le prieur de la maison fut assigné au nom d'un chirurgien
pour être satisfait des remèdes qu'il avait administrés et des soins
qu'il avait donnés à ce scélérat de portier dans le cours d'une maladie
galante... Mon maître, vous ne m'écoutez pas, et je sais ce qui vous
distrait, je gage que ce sont ces fourches patibulaires.
LE MAÎTRE.
Je ne saurais en disconvenir.
JACQUES.
Je surprends vos yeux attachés sur mon visage; est-ce que vous me
trouvez l'air sinistre?
LE MAÎTRE.
Non, non.
JACQUES.
C'est-à-dire, oui, oui. Eh bien! si je vous fais peur, nous n'avons qu'à
nous séparer.
LE MAÎTRE.
Allons donc, Jacques, vous perdez l'esprit; est-ce que vous n'êtes pas
sûr de vous?
JACQUES.
Non, monsieur; et qui est-ce qui est sûr de soi?
LE MAÎTRE.
Tout homme de bien. Est-ce que Jacques, l'honnête Jacques, ne se sent
pas là de l'horreur pour le crime?... Allons, Jacques, finissons cette
dispute et reprenez votre récit.
JACQUES.