très-vraie. Il cherchait à faire concevoir à son maître que le mot
douleur était sans idée, et qu'il ne commençait à signifier quelque
chose qu'au moment où il rappelait à notre mémoire une sensation que
nous avions éprouvée. Son maître lui demanda s'il avait déjà accouché.
--Non, lui répondit Jacques.
--Et crois-tu que ce soit une grande douleur que d'accoucher?
--Assurément!
--Plains-tu les femmes en mal d'enfant?
--Beaucoup.
--Tu plains donc quelquefois un autre que toi?
--Je plains ceux ou celles qui se tordent les bras, qui s'arrachent les
cheveux, qui poussent des cris, parce que je sais par expérience qu'on
ne fait pas cela sans souffrir; mais pour le mal propre à la femme qui
accouche, je ne le plains pas: je ne sais ce que c'est, dieu merci! Mais
pour en revenir à une peine que nous connaissons tous deux, l'histoire
de mon genou, qui est devenu le[15] vôtre par votre chute...
[15] Nous rétablissons _le_, d'après la copie. Ce n'est point à
_histoire_, mais à _genou_ que se rapporte cet article, comme, dans la
réponse, _miennes_ se rapporte à _amours_.
LE MAÎTRE.
Non, Jacques; l'histoire de tes amours qui sont devenues miennes par mes
chagrins passés.
JACQUES.
Me voilà pansé, un peu soulagé, le chirurgien parti, et mes hôtes
retirés et couchés. Leur chambre n'était séparée de la mienne que par
des planches à claire-voie sur lesquelles on avait collé du papier gris,
et sur ce papier quelques images enluminées. Je ne dormais pas, et
j'entendis la femme qui disait à son mari: «Laissez-moi, je n'ai pas
envie de rire. Un pauvre malheureux qui se meurt à notre porte!...
--Femme, tu me diras tout cela après.
--Non, cela ne sera pas. Si vous ne finissez, je me lève. Cela ne me
fera-t-il pas bien aise, lorsque j'ai le coeur gros?
--Oh! si tu te fais tant prier, tu en seras la dupe.
--Ce n'est pas pour se faire prier, mais c'est que vous êtes quelquefois
d'un dur!... c'est que... c'est que...»
Après une assez courte pause, le mari prit la parole et dit: «Là, femme,
conviens donc à présent que, par une compassion déplacée, tu nous as mis
dans un embarras dont il est presque impossible de se tirer. L'année est
mauvaise; à peine pouvons-nous suffire à nos besoins et aux besoins de
nos enfants. Le grain est d'une cherté! Point de vin! Encore si l'on
trouvait à travailler; mais les riches se retranchent; les pauvres gens
ne font rien; pour une journée qu'on emploie, on en perd quatre.
Personne ne paye ce qu'il doit; les créanciers sont d'une âpreté qui
désespère: et voilà le moment que tu prends pour retirer ici un inconnu,
un étranger qui y restera tant qu'il plaira à Dieu, et au chirurgien qui
ne se pressera pas de le guérir; car ces chirurgiens font durer les
maladies le plus longtemps qu'ils peuvent; qui n'a pas le sou, et qui
doublera, triplera notre dépense. Là, femme, comment te déferas-tu de
cet homme? Parle donc, femme, dis-moi donc quelque raison.
--Est-ce qu'on peut parler avec vous.
--Tu dis que j'ai de l'humeur, que je gronde; eh! qui n'en aurait pas?
qui ne gronderait pas? Il y avait encore un peu de vin à la cave: Dieu
sait le train dont il ira! Les chirurgiens en burent hier au soir plus
que nous et nos enfants n'aurions fait dans la semaine. Et le chirurgien
qui ne viendra pas pour rien, comme tu peux penser, qui le payera?
--Oui, voilà qui est fort bien dit; et parce qu'on est dans la misère
vous me faites un enfant, comme si nous n'en avions pas déjà assez.
--Oh que non!
--Oh que si; je suis sûre que je vais être grosse!
--Voilà comme tu dis toutes les fois.
--Et cela n'a jamais manqué quand l'oreille me démange après, et j'y
sens une démangeaison comme jamais.
--Ton oreille ne sait ce qu'elle dit.
--Ne me touche pas! laisse là mon oreille! laisse donc, l'homme; est-ce
que tu es fou? tu t'en trouveras mal.
--Non, non, cela ne m'est pas arrivé depuis le soir de la Saint-Jean.
--Tu feras si bien que... et puis dans un mois d'ici tu me bouderas
comme si c'était de ma faute.
--Non, non.
--Et dans neuf mois d'ici ce sera bien pis.
--Non, non.
--C'est toi qui l'auras voulu?
--Oui, oui.
--Tu t'en souviendras? tu ne diras pas comme tu as dit toutes les autres
fois?
--Oui, oui...»
Et puis voilà que de non, non, en oui, oui, cet homme enragé contre sa
femme d'avoir cédé à un sentiment d'humanité...
LE MAÎTRE.
C'est la réflexion que je faisais.
JACQUES.
Il est certain que ce mari n'était pas trop conséquent; mais il était
jeune et sa femme jolie. On ne fait jamais tant d'enfants que dans les
temps de misère.
LE MAÎTRE.
Rien ne peuple comme les gueux.
JACQUES.
Un enfant de plus n'est rien pour eux, c'est la charité qui les nourrit.
Et puis c'est le seul plaisir qui ne coûte rien; on se console pendant
la nuit, sans frais, des calamités du jour... Cependant les réflexions
de cet homme n'en étaient pas moins justes. Tandis que je me disais cela
à moi-même, je ressentis une douleur violente au genou, et je m'écriai:
«Ah! le genou!» Et le mari s'écria: «Ah! femme!...» Et la femme s'écria:
«Ah! mon homme! mais... mais... cet homme qui est là!
--Eh bien! cet homme?
--Il nous aura peut-être entendus!
--Qu'il ait entendu.
--Demain, je n'oserai le regarder.
--Et pourquoi? Est-ce que tu n'es pas ma femme? Est-ce que je ne suis
pas ton mari? Est-ce qu'un mari a une femme, est-ce qu'une femme a un
mari pour rien?
--Ah! ah!
--Eh bien! qu'est-ce?
--Mon oreille!...
--Eh bien! ton oreille?
--C'est pis que jamais.
--Dors, cela se passera.
--Je ne saurais. Ah! l'oreille! ah! l'oreille!
--L'oreille, l'oreille, cela est bien aisé à dire...»
Je ne vous dirai point ce qui se passait entre eux; mais la femme,
après avoir répété l'oreille, l'oreille, plusieurs fois de suite à voix
basse et précipitée, finit par balbutier à syllabes interrompues
l'o...reil...le, et à la suite de cette o...reil...le, je ne sais quoi,
qui, joint au silence qui succéda, me fit imaginer que son mal d'oreille
s'était apaisé d'une ou d'autre façon, il n'importe: cela me fit
plaisir. Et à elle donc!
LE MAÎTRE.
Jacques, mettez la main sur la conscience, et jurez-moi que ce n'est pas
de cette femme que vous devîntes amoureux.
JACQUES.
Je le jure.
LE MAÎTRE.
Tant pis pour toi.
JACQUES.
C'est tant pis ou tant mieux. Vous croyez apparemment que les femmes qui
ont une oreille comme la sienne écoutent volontiers?
LE MAÎTRE.
Je crois que cela est écrit là-haut.
JACQUES.
Je crois qu'il est écrit à la suite qu'elles n'écoutent pas longtemps le
même, et qu'elles sont tant soit peu sujettes à prêter l'oreille à un
autre.
LE MAÎTRE.
Cela se pourrait.
Et les voilà embarqués dans une querelle interminable sur les femmes;
l'un prétendant qu'elles étaient bonnes, l'autre méchantes: et ils
avaient tous deux raison; l'un sottes, l'autre pleines d'esprit: et ils
avaient tous deux raison; l'un fausses, l'autre vraies: et ils avaient
tous deux raison; l'un avares, l'autre libérales: et ils avaient tous
deux raison; l'un belles, l'autre laides: et ils avaient tous deux
raison; l'un bavardes, l'autre discrètes; l'un franches, l'autre
dissimulées; l'un ignorantes, l'autre éclairées; l'un sages, l'autre
libertines; l'un folles, l'autre sensées; l'un grandes, l'autre petites:
et ils avaient tous deux raison.
En suivant cette dispute sur laquelle ils auraient pu faire le tour du
globe sans déparler un moment et sans s'accorder, ils furent accueillis
par un orage qui les contraignit de s'acheminer...--Où?--Où? lecteur,
vous êtes d'une curiosité bien incommode! Et que diable cela vous
fait-il? Quand je vous aurai dit que c'est à Pontoise ou à
Saint-Germain, à Notre-Dame de Lorette ou à Saint-Jacques de
Compostelle, en serez-vous plus avancé? Si vous insistez, je vous dirai
qu'ils s'acheminèrent vers... oui; pourquoi pas?... vers un château
immense, au frontispice duquel on lisait: «Je n'appartiens à personne et
j'appartiens à tout le monde. Vous y étiez avant que d'y entrer, et vous
y serez encore quand vous en sortirez.»--Entrèrent-ils dans ce
château?--Non, car l'inscription était fausse, ou ils y étaient avant
que d'y entrer.--Mais du moins ils en sortirent?--Non, car l'inscription
était fausse, ou ils y étaient encore quand ils en furent sortis.--Et
que firent-ils là?--Jacques disait ce qui était écrit là-haut; son
maître, ce qu'il voulut: et ils avaient tous deux raison.--Quelle
compagnie y trouvèrent ils?--Mêlée.--Qu'y disait-on?--Quelques vérités,
et beaucoup de mensonges.--Y avait-il des gens d'esprit?--Où n'y en
a-t-il pas? et de maudits questionneurs qu'on fuyait comme la peste. Ce
qui choqua le plus Jacques et son maître pendant tout le temps qu'ils
s'y promenèrent...--On s'y promenait donc?--On ne faisait que cela,
quand on n'était pas assis ou couché... Ce qui choqua le plus Jacques et
son maître, ce fut d'y trouver une vingtaine d'audacieux, qui s'étaient
emparés des plus superbes appartements, où ils se trouvaient presque
toujours à l'étroit; qui prétendaient, contre le droit commun et le vrai
sens de l'inscription, que le château leur avait été légué en toute
propriété; et qui, à l'aide d'un certain nombre de vauriens à leurs
gages, l'avaient persuadé à un grand nombre d'autres vauriens à leurs
gages, tout prêts pour une petite pièce de monnaie à pendre, ou
assassiner le premier qui aurait osé les contredire: cependant au temps
de Jacques et de son maître, on l'osait quelquefois.--Impunément?--C'est
selon.
Vous allez dire que je m'amuse, et que, ne sachant plus que faire de mes
voyageurs, je me jette dans l'allégorie, la ressource ordinaire des
esprits stériles. Je vous sacrifierai mon allégorie et toutes les
richesses que j'en pouvais tirer; je conviendrai de tout ce qu'il vous
plaira, mais à condition que vous ne me tracasserez point sur ce dernier
gîte de Jacques et de son maître; soit qu'ils aient atteint une grande
ville et qu'ils aient couché chez des filles; qu'ils aient passé la nuit
chez un vieil ami qui les fêta de son mieux; qu'ils se soient réfugiés
chez des moines mendiants, où ils furent mal logés et mal repus pour
l'amour de Dieu; qu'ils aient été accueillis dans la maison d'un grand,
où ils manquèrent de tout ce qui est nécessaire, au milieu de tout ce
qui est superflu; qu'ils soient sortis le matin d'une grande auberge, où
on leur fit payer très-chèrement un mauvais souper servi dans des plats
d'argent, et une nuit passée entre des rideaux de damas et des draps
humides et repliés; qu'ils aient reçu l'hospitalité chez un curé de
village à portion congrue, qui courut mettre à contribution les
basses-cours de ses paroissiens, pour avoir une omelette et une
fricassée de poulets; ou qu'ils se soient enivrés d'excellents vins,
aient fait grande chère et pris une indigestion bien conditionnée dans
une riche abbaye de Bernardins; car, quoique tout cela vous paraisse
également possible, Jacques n'était pas de cet avis: il n'y avait
réellement de possible que la chose qui était écrite en haut. Ce qu'il y
a de vrai, c'est que, de quelque endroit qu'il vous plaise[16] de les
mettre en route, ils n'eurent pas fait vingt pas que le maître dit à
Jacques, après avoir toutefois, selon son usage, pris sa prise de tabac:
«Eh bien! Jacques, l'histoire de tes amours?»
[16] VARIANTE: «Qu'il vous convienne.»
Au lieu de répondre, Jacques s'écria: Au diable l'histoire de mes
amours! Ne voilà-t-il pas que j'ai laissé...
LE MAÎTRE.
Qu'as-tu laissé?
Au lieu de lui répondre, Jacques retournait toutes ses poches, et se
fouillait partout inutilement. Il avait laissé la bourse de voyage sous
le chevet de son lit, et il n'en eut pas plus tôt fait l'aveu à son
maître, que celui-ci s'écria: Au diable l'histoire de tes amours! Ne
voilà-t-il pas que ma montre est restée accrochée à la cheminée!
Jacques ne se fit pas prier; aussitôt il tourne bride, et regagne au
petit pas, car il n'était jamais pressé...--Le château immense?--Non,
non. Entre les différents gîtes possibles[17], dont je vous ai fait
l'énumération qui précède, choisissez celui qui convient le mieux à la
circonstance présente.
[17] VARIANTE: «Possibles ou non possibles.»
Cependant son maître allait toujours en avant: mais voilà le maître et
le valet séparés, et je ne sais auquel des deux m'attacher de
préférence. Si vous voulez suivre Jacques, prenez-y garde; la recherche
de la bourse et de la montre pourra devenir si longue et si compliquée,
que de longtemps il ne rejoindra son maître, le seul confident de ses
amours, et adieu les amours de Jacques. Si, l'abandonnant seul à la
quête de la bourse et de la montre, vous prenez le parti de faire
compagnie à son maître, vous serez poli, mais très-ennuyé; vous ne
connaissez pas encore cette espèce-là. Il a peu d'idées dans la tête;
s'il lui arrive de dire quelque chose de sensé, c'est de réminiscence ou
d'inspiration. Il a des yeux comme vous et moi; mais on ne sait la
plupart du temps s'il regarde. Il ne dort pas, il ne veille pas non
plus; il se laisse exister: c'est sa fonction habituelle. L'automate
allait devant lui, se retournant de temps en temps pour voir si Jacques
ne revenait pas; il descendait de cheval et marchait à pied; il
remontait sur sa bête, faisait un quart de lieue, redescendait et
s'asseyait à terre, la bride de son cheval passée dans son bras, et la
tête appuyée sur ses deux mains. Quand il était las de cette posture, il
se levait et regardait au loin s'il n'apercevait point Jacques. Point de
Jacques. Alors il s'impatientait, et sans trop savoir s'il parlait ou
non, il disait: «Le bourreau! le chien! le coquin! où est-il? que
fait-il? Faut-il tant de temps pour reprendre une bourse et une montre?
Je le rouerai de coups; oh! cela est certain; je le rouerai de coups.»
Puis il cherchait sa montre à son gousset, où elle n'était pas, et il
achevait de se désoler, car il ne savait que devenir sans sa montre,
sans sa tabatière et sans Jacques: c'étaient les trois grandes
ressources de sa vie, qui se passait à prendre du tabac, à regarder
l'heure qu'il était, à questionner Jacques; et cela dans toutes les
combinaisons. Privé de sa montre, il en était donc réduit à sa
tabatière, qu'il ouvrait et fermait à chaque minute, comme je fais,
moi, lorsque je m'ennuie. Ce qui reste de tabac le soir dans ma
tabatière est en raison directe de l'amusement, ou inverse de l'ennui de
ma journée. Je vous supplie, lecteur, de vous familiariser avec cette
manière de dire empruntée de la géométrie, parce que je la trouve
précise et que je m'en servirai souvent.
Eh bien! en avez-vous assez du maître; et son valet ne venant point à
nous, voulez-vous que nous allions à lui? Le pauvre Jacques! au moment
où nous en parlons, il s'écriait douloureusement: «Il était donc écrit
là-haut qu'en un même jour je serais appréhendé comme voleur de grand
chemin, sur le point d'être conduit dans une prison, et accusé d'avoir
séduit une fille!»
Comme il approchait au petit pas, du château, non... du lieu de leur
dernière couchée, il passe à côté de lui un de ces merciers ambulants
qu'on appelle porteballes, et qui lui crie: «Monsieur le chevalier,
jarretières, ceintures, cordons de montre, tabatières du dernier goût,
vraies jaback[18], bagues, cachets de montre. Montre, monsieur, une
montre, une belle montre d'or, ciselée, à double boîte, comme neuve...»
Jacques lui répond: «J'en cherche bien une, mais ce n'est pas la
tienne...» et continue sa route, toujours au petit pas. En allant, il
crut voir écrit en haut que la montre que cet homme lui avait proposée
était celle de son maître. Il revient sur ses pas, et dit au porteballe:
«L'ami, voyons votre montre à boîte d'or, j'ai dans la fantaisie qu'elle
pourrait me convenir.
[18] Ce nom est emprunté de l'hôtel Jaback, situé à Paris, rue
Saint-Merri. On y vendit pendant quelque temps des bijoux et des
nouveautés en tous genres. La mode voulait alors qu'on n'achetât que de
_véritables jaback_. (BR.)
--Ma foi, dit le porteballe, je n'en serais pas surpris; elle est belle,
très-belle, de Julien Le Roi[19]. Il n'y a qu'un moment qu'elle
m'appartient; je l'ai acquise pour un morceau de pain, j'en ferai bon
marché. J'aime les petits gains répétés; mais on est bien malheureux par
le temps qui court: de trois mois d'ici je n'aurai pas une pareille
aubaine. Vous m'avez l'air d'un galant homme, et j'aimerais mieux que
vous en profitassiez qu'un autre...»
[19] Le Roi (Julien), fameux horloger, né à Tours en 1686, mort à Paris
le 20 septembre 1759, laissa quatre fils qui tous ont acquis quelque
célébrité dans les sciences et dans les arts. (BR.)
Tout en causant, le mercier avait mis sa balle à terre, l'avait ouverte,
et en avait tiré la montre, que Jacques reconnut sur-le-champ, sans en
être étonné; car s'il ne se pressait jamais, il s'étonnait rarement. Il
regarde bien la montre: Oui, se dit-il en lui-même, c'est elle... Au
porte-balle: «Vous avez raison, elle est belle, très-belle, et je sais
qu'elle est bonne...» Puis la mettant dans son gousset, il dit au
porteballe: «L'ami, grand merci!
--Comment, grand merci!
--Oui, c'est la montre de mon maître.
--Je ne connais point votre maître, cette montre est à moi, je l'ai bien
achetée et bien payée...»
Et saisissant Jacques au collet, il se mit en devoir de lui reprendre la
montre. Jacques s'approche de son cheval, prend un de ses pistolets, et
l'appuyant sur la poitrine du porteballe: «Retire-toi, lui dit-il, ou tu
es mort.» Le porteballe effrayé lâche prise. Jacques remonte sur son
cheval et s'achemine au petit pas vers la ville, en disant en lui-même:
«Voilà la montre recouvrée, à présent voyons à notre bourse...» Le
porteballe se hâte de refermer sa malle, la remet sur ses épaules, et
suit Jacques en criant: «Au voleur! au voleur! à l'assassin! au secours!
à moi! à moi!...» C'était dans la saison des récoltes: les champs
étaient couverts de travailleurs. Tous laissent leurs faucilles,
s'attroupent autour de cet homme, et lui demandent où est le voleur, où
est l'assassin.
«Le voilà, le voilà là-bas.
--Quoi! celui qui s'achemine au petit pas vers la porte de la ville?
--Lui-même.
--Allez, vous êtes fou, ce n'est point là l'allure d'un voleur.
--C'en est un, c'en est un, vous dis-je, il m'a pris de force une montre
d'or...»
Ces gens ne savaient à quoi s'en rapporter, des cris du porteballe ou de
la marche tranquille de Jacques. «Cependant, ajoutait le porteballe, mes
enfants, je suis ruiné si vous ne me secourez; elle vaut trente louis
comme un liard. Secourez-moi, il emporte ma montre, et s'il vient à
piquer des deux, ma montre est perdue...»
Si Jacques n'était guère à portée d'entendre ces cris, il pouvait
aisément voir l'attroupement, et n'en allait pas plus vite. Le
porteballe détermina, par l'espoir d'une récompense, les paysans à
courir après Jacques. Voilà donc une multitude d'hommes, de femmes et
d'enfants allant et criant: «Au voleur! au voleur! à l'assassin!» et le
porteballe les suivant d'aussi près que le fardeau dont il était chargé
le lui permettait, et criant: «Au voleur! au voleur! à l'assassin!...»
Ils sont entrés dans la ville, car c'est dans une ville que Jacques et
son maître avaient séjourné la veille; je me le rappelle à l'instant.
Les habitants quittent leurs maisons, se joignent aux paysans et au
porteballe, tous vont criant à l'unisson: «Au voleur! au voleur! à
l'assassin!...» Tous atteignent Jacques en même temps. Le porteballe
s'élançant sur lui, Jacques lui détache un coup de botte dont il est
renversé par terre, mais n'en criant pas moins: «Coquin, fripon,
scélérat, rends-moi ma montre; tu me la rendras, et tu n'en seras pas
moins pendu...» Jacques, gardant son sang-froid, s'adressait à la foule
qui grossissait à chaque instant, et disait: «Il y a un magistrat de
police ici, qu'on me mène chez lui: là, je ferai voir que je ne suis
point un coquin, et que cet homme en pourrait bien être un. Je lui ai
pris une montre, il est vrai; mais cette montre est celle de mon maître.
Je ne suis point inconnu dans cette ville: avant-hier au soir nous y
arrivâmes mon maître et moi, et nous avons séjourné chez M. le
lieutenant général, son ancien ami.» Si je ne vous ai pas dit plus tôt
que Jacques et son maître avaient passé par Conches, et qu'ils avaient
logé chez le lieutenant général de ce lieu, c'est que cela ne m'est pas
venu plus tôt. «Qu'on me conduise chez M. le lieutenant général,» disait
Jacques, et en même temps il mit pied à terre. On le voyait au centre du
cortége, lui, son cheval et le porteballe. Ils marchent, ils arrivent à
la porte du lieutenant général. Jacques, son cheval et le porteballe
entrent, Jacques et le porteballe se tenant l'un l'autre à la
boutonnière. La foule reste en dehors.
Cependant, que faisait le maître de Jacques? Il s'était assoupi au bord
du grand chemin, la bride de son cheval passée dans son bras, et
l'animal paissait l'herbe autour du dormeur, autant que la longueur de
la bride le lui permettait.
Aussitôt que le lieutenant général aperçut Jacques, il s'écria: «Eh!
c'est toi, mon pauvre Jacques! Qu'est-ce qui te ramène seul ici?
--La montre de mon maître: il l'avait laissée pendue au coin de la
cheminée, et je l'ai retrouvée dans la balle de cet homme; notre bourse,
que j'ai oubliée sous mon chevet, et qui se retrouvera si vous
l'ordonnez.
--Et que cela soit écrit là-haut...,» ajouta le magistrat.
À l'instant il fit appeler ses gens: à l'instant le porteballe montrant
un grand drôle de mauvaise mine, et nouvellement installé dans la
maison, dit: «Voilà celui qui m'a vendu la montre.»
Le magistrat, prenant un air sévère, dit au porteballe et à son valet:
«Vous mériteriez tous deux les galères, toi pour avoir vendu la montre,
toi pour l'avoir achetée...» À son valet: «Rends à cet homme son argent,
et mets bas ton habit sur-le-champ...» Au porteballe: «Dépêche-toi de
vider le pays, si tu ne veux pas y rester accroché pour toujours. Vous
faites tous deux un métier qui porte malheur... Jacques, à présent il
s'agit de ta bourse.» Celle qui se l'était appropriée comparut sans se
faire appeler; c'était une grande fille faite au tour. «C'est moi,
monsieur, qui ai la bourse, dit-elle à son maître; mais je ne l'ai point
volée: c'est lui qui me l'a donnée.
--Je vous ai donné ma bourse?
--Oui.
--Cela se peut, mais que le diable m'emporte si je m'en souviens...»
Le magistrat dit à Jacques: «Allons, Jacques, n'éclaircissons pas cela
davantage.
--Monsieur...
--Elle est jolie et complaisante à ce que je vois.
--Monsieur, je vous jure...
--Combien y avait-il dans la bourse?
--Environ neuf cent dix-sept livres.
--Ah! Javotte! neuf cent dix-sept livres pour une nuit, c'est beaucoup
trop pour vous et pour lui. Donnez-moi la bourse...»
La grande fille donna la bourse à son maître qui en tira un écu de six
francs: «Tenez, lui dit-il, en lui jetant l'écu, voilà le prix de vos
services; vous valez mieux, mais pour un autre que Jacques. Je vous en
souhaite deux fois autant tous les jours, mais hors de chez moi,
entendez-vous? Et toi, Jacques, dépêche-toi de remonter sur ton cheval,
et de retourner à ton maître.»
Jacques salua le magistrat et s'éloigna sans répondre, mais il disait en
lui-même: «L'effrontée! la coquine! il était donc écrit là-haut qu'un
autre coucherait avec elle, et que Jacques payerait!... Allons, Jacques,
console-toi; n'es-tu pas trop heureux d'avoir rattrapé ta bourse et la
montre de ton maître, et qu'il t'en ait si peu coûté?»