Et Jacques à la femme tombée ou ramassée: «Consolez-vous, ma

Produced by Michael Roe, Jean-Adrien Brothier and the

Online Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net

(This file was produced from images generously made

available by the Bibliothèque nationale de France

(BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)

Notes de transcription: Pour une plus grande cohérence de l'ouvrage, les

majuscules ont été accentuées. Le nom de l'auteur a été ajouté dans la

première page de présentation.

JACQUES LE FATALISTE

ET

SON MAÎTRE

Denis DIDEROT

(Écrit en 1773--Publié en 1796)

NOTICE PRÉLIMINAIRE

Comme _le Neveu de Rameau_, _Jacques le Fataliste_ fut connu en

Allemagne avant de l'être en France. Schiller en avait traduit, en 1785,

l'épisode de Mme de La Pommeraye, sous ce titre: _Vengeance de femme_,

pour le journal _Thalie_[1]. Il en tenait la copie de M. de Dalberg. Il

parut, en 1792, une traduction du roman sous ce titre: _Jacob und sein

Herr_ (Jacques et son Maître), par Mylius. Le traducteur disait:

«_Jacques le Fataliste_ est une des pièces les plus précieuses de la

succession littéraire non imprimée de Diderot. Ce petit roman sera

difficilement publié dans la langue de l'auteur. Il en existe bien une

vingtaine de copies en Allemagne, mais comme en dépôt. Elles doivent

être conservées secrètement et n'être jamais mises au jour. Une de ces

copies a été communiquée au traducteur, sous la promesse solennelle de

ne pas confier le texte français à la presse[2].»

[1] Cette traduction fut retraduite en français sous ce titre: _Exemple

singulier de la vengeance d'une femme_, conte moral, ouvrage posthume de

Diderot. Londre (_sic_) 1793, in-18 de 99 pages, y compris le titre;

avec un avertissement.

[2] ROSENKRANZ, _Diderot's Leben und Werke_, t. II, p. 316.

Deux ans plus tard, l'Institut de France s'organisait. Un de ses

premiers soins fut de s'occuper de dresser une sorte de bilan des

richesses perdues de la littérature française. On s'inquiéta, entre

autres choses, d'un chant de _Ver-Vert_ intitulé _l'Ouvroir_, qu'on crut

être entre les mains du prince Henri de Prusse. Ce prince, qui, après

avoir montré qu'il était bon capitaine, dut se réfugier dans une

demi-obscurité pour ne pas risquer de trop déplaire à Frédéric II, son

frère, occupait noblement ses loisirs en cultivant les lettres, les arts

et les sciences. Il était un des souscripteurs à la _Correspondance_ de

Grimm. Il s'intéressait particulièrement à Diderot. La lectrice de sa

femme, Mme de Prémontval, dont il sera question dans le roman, avait pu

lui en parler _de visu_. Ce n'est pas cependant par elle, comme l'a cru

l'éditeur Brière, qu'il eut communication de _Jacques le Fataliste_,

puisqu'elle était morte plusieurs années avant que ce livre fût écrit.

Il en possédait une copie au même titre que la vingtaine d'autres

personnes dont parle Mylius. Seulement, il ne se crut pas obligé à la

tenir secrète, et, en réponse à la demande du chant de _Ver-Vert_ qu'il

n'avait pas, il offrit _Jacques le Fataliste_, qu'il avait. Il reçut des

remercîments, et on le pria de mettre à exécution cette louable

intention. Il répondit par cette nouvelle lettre:

«J'ai reçu la lettre que vous m'avez adressée. L'Institut

national ne me doit aucune reconnaissance pour le désir sincère

que j'ai eu de lui prouver mon estime: l'empressement que

j'aurais eu de lui envoyer le manuscrit qu'il désirait, s'il

eût été en ma puissance, en est le garant. On ne peut pas

rendre plus de justice aux grandes vues qui l'animent pour

mieux diriger les connaissances de l'humanité.

«Je regrette la perte que fait la littérature de ne pouvoir

jouir des oeuvres complètes de Gresset, cet auteur ayant une

réputation si justement méritée. J'ai fait remettre au citoyen

Caillard, ministre plénipotentiaire de la République française,

le manuscrit de _Jacques le Fataliste_. J'espère que l'Institut

national en sera bientôt en possession. Je suis, avec les

sentiments qui vous sont dus, votre affectionné,

«HENRI.»

L'ouvrage parut chez Buisson en 2 vol. in-8º (an V, 1796), 4 figures non

signées. Il fut réimprimé la même année, chez le même libraire, en 3

vol. in-12, fig.; en 1797, chez Gueffier jeune et Knapen fils, 3 vol.

in-18, 3 fig., et chez Bertin, 4 vol. in-18, 4 fig. et un frontispice de

Chailloux, gravé par Bovinet; en 1798, chez Maradan, 2 vol. in-12; en

1799, chez Leprieur, 4 vol. in-18, 4 fig. assez jolies non signées; en

1822, in-18; en 1830, in-12; en 1849, in-4º illustré. Il a subi une

condamnation insérée au _Moniteur_ du 6 août 1826.

Le livre a donc été beaucoup lu; mais l'a-t-il été par tous les

critiques qui en ont parlé? Nous en doutons un peu, tant est grande la

divergence des opinions émises à son sujet. La plus répandue, celle qui

a cours, c'est que c'est un livre ordurier, dans lequel se trouve

cependant un chef-d'oeuvre: _l'Histoire de Mme de La Pommeraye et du

Chevalier des Arcis_. Il serait, à notre avis, beaucoup plus juste de

dire comme le disait Goethe, que c'est un chef-d'oeuvre, dans lequel se

trouvent malheureusement deux ou trois passages qui tiennent le milieu

entre la licence de Sterne et celle de Rabelais, en se rapprochant un

peu plus de ce dernier.

Si, en effet, nous le prenons par le détail, nous y trouvons d'abord

cette histoire de Mme de La Pommeraye, acceptée par tous comme une

oeuvre hors ligne, et qui remplit le quart de l'ouvrage. Dans les trois

autres quarts, l'histoire du Père Hudson, celle de l'emplâtre de

Desglands ont trouvé une place très-honorable dans les morceaux choisis

avec un soin si scrupuleux par M. Génin. Celles du chevalier de

Guerchy, de Lepelletier, de Gousse, de l'intendant de M. de

Saint-Florentin, du chevalier de Saint-Ouin, sont très-caractéristiques

et ne sont pas de nature à choquer les plus scrupuleux. M. Lepelletier

est un saint, et si le chevalier de Saint-Ouin est un fripon, le saint

et le fripon sont également vrais et peints de main de maître. Les

digressions sur l'art et le théâtre sont ce qu'elles sont toujours chez

Diderot, pleines de verve et de bon sens. Il reste donc, écrémage fait,

un quart du livre destiné par l'auteur lui-même à imiter Sterne, ou

plutôt à le parodier, et c'est dans ce quart que se trouvent deux ou

trois contes très-courts qui ne sont ni plus ni moins lestes que ceux

qu'il a semés un peu partout, dans les _Salons_ même. Cette liberté de

langage est malheureusement inhérente au caractère de Diderot, et,

disons-le, à celui de presque toute la société de son époque, qui

n'était point encore aussi polie que celle de la nôtre, quoique

Crébillon le fils se fût chargé de lui enseigner l'art des périphrases.

Plaignons-les, mais que le sentiment des convenances ne nous rende pas

injustes[3].

[3] Nous pourrions renvoyer, pour ces accusations, à _la Gazette

nationale_ (_Moniteur universel_) du 22 brumaire an V, qui défend

Diderot. «On a relevé, dit le critique, avec trop d'aigreur et

d'affectation quelques intempérances d'esprit que le philosophe Diderot

s'est cru permises dans un ouvrage qu'il n'avait point destiné à

l'impression... Nous observerons à ces hommes si chastes, à ces hommes

qui prétendent qu'on ne doit écrire que pour des mères et des

magistrats, que les peuples ne gagnent jamais en licence que ce qu'ils

perdent réellement en pureté... L'oreille est le dernier asile de la

chasteté: ce n'est qu'après avoir été chassée du coeur qu'elle s'y

réfugie, etc.»

Ce qui a réellement le plus nui à la réputation de _Jacques le

Fataliste_, c'est la forme dans laquelle il est écrit. Ce reproche

capital doit être renvoyé à Sterne. Sterne est un mauvais modèle, le

plus mauvais des modèles. Son allure brisée, sautillante, est tellement

fatigante pour le lecteur, qu'il ne la supporte que le temps de lire le

_Voyage sentimental_ et que _Tristram Shandy_ est déjà deux fois trop

long. Et la particularité de cette fatigue, c'est qu'elle ne se dissipe

jamais. Commencez la lecture d'un livre écrit dans le genre de Sterne:

dès la vingtième page, vous portez non-seulement le poids de ces vingt

pages, mais celui de tout le Sterne que vous avez lu précédemment. C'est

ce qui est arrivé aux premiers lecteurs de _Jacques le Fataliste_.

Le même écrivain, A... (Andrieux?), qui avait fait le compte rendu de

_la Religieuse_ dans la _Décade philosophique_, s'exprimait, au sujet de

_Jacques_, en ces termes:

/#

«Je respecte beaucoup les grands noms, mais je tâche de n'en

être pas la dupe. Qu'importe que ce soit Diderot ou un écolier

qui ait fait ce livre[4]? Il s'agit de savoir si l'ouvrage est

digne d'un maître ou d'un écolier. Lecteur, je vous ai rendu

compte de _la Religieuse_, et je désire que vous ayez été aussi

content de mon extrait que je l'étais du roman. Je vous

parlerai aujourd'hui de _Jacques le Fataliste_ avec autant de

franchise, mais avec bien moins de plaisir.

«Vous connaissez Rabelais? vous connaissez Sterne? Si vous ne

les connaissez pas, je vous conseille de les lire, surtout le

dernier; mais si vous voulez connaître une très-faible

imitation de _Tristram Shandy_, vous n'avez qu'à lire _Jacques

le Fataliste_.

«Diderot n'a de son modèle que le décousu et le défaut de

liaison.» (_Décade philosophique_, t. XI, p. 224.)

[4] On avait émis des doutes sur l'authenticité de

l'attribution, et avec quelques motifs, puisqu'au même moment

des libraires peu scrupuleux mettaient le nom de Diderot à un

roman dans lequel on ne retrouve ni son style, ni ses idées, ni

même quelque idée que ce soit. Ce roman, intitulé d'abord:

_Jules et Sophie, ou le Fils naturel_, an V, 2 vol. in-18 de

142 et 146 p. avec deux gravures, reparut en 3 vol. in-18,

1797, 3 gravures, chez Traintenelle, relieur, et Marchand,

marchand de livres, et prit sur quelques exemplaires du

deuxième tirage ce nouveau titre: _le Chartreux_. Personne

alors ne se laissa prendre à cette supercherie; ce qui n'a

point empêché les bibliographes de continuer à porter sur leurs

catalogues: «On lui attribue (à Diderot) _Jules et Sophie_.»

Naigeon a eu tort, en 1798, de se borner à garder le silence

sur cette fraude, quoique, nous le répétons, elle ne puisse

tromper et n'ait trompé en réalité personne. Nous devons

remercier ici M. Bégis qui, en nous communiquant gracieusement

cette curiosité bibliographique fort rare en librairie, et qui

manque aux bibliothèques publiques où nous l'avons cherchée,

nous a mis à même de nous faire une opinion raisonnée sur la

fausseté de l'attribution.

#/

Cependant le critique, en continuant son _extrait_, trouve des morceaux

«très-vifs, très-animés, qui rappellent le ton des plus jolies

narrations de Mme de Sévigné.» S'il conclut en disant que _Jacques_ ne

vaut pas beaucoup mieux que les _Bijoux indiscrets_, c'est qu'il a été

surtout frappé par les passages licencieux.

Ne nous attachons pas à ces passages, et demandons-nous si réellement

Diderot n'a fait que copier Sterne. Dans le _Catalogue d'une jolie

collection de livres rares et curieux_ provenant de la bibliothèque d'un

homme de lettres bien connu (René Pincebourde, 1871), cet homme de

lettres, M. Ch. Monselet, dit de _Jacques le Fataliste_: «Chef-d'oeuvre

à la diable, écrit sous l'influence directe de Sterne, et où l'on

retrouve avec stupéfaction des pages entières copiées de _Tristram

Shandy_.» Qui ne croirait, après cela, qu'il s'agit de quelque chose de

pis qu'une imitation, et qu'on a affaire à un plagiat? Il en est tout

autrement.

Ces «pages entières» consistent en deux fragments, l'un au commencement

du livre, l'autre à l'avant-dernier feuillet, et celui-ci est ainsi

annoncé: «Voici le second paragraphe (du prétendu manuscrit d'où est

tirée l'histoire des amours de Jacques), copié de la _Vie de Tristram

Shandy_, à moins que l'entretien de Jacques le Fataliste et de son

maître ne soit antérieur à cet ouvrage, et que le ministre Sterne ne

soit le plagiaire[5], ce que je ne crois pas, mais par une estime toute

particulière de M. Sterne, que je distingue de la plupart des

littérateurs de sa nation, dont l'usage assez fréquent est de nous voler

et de nous dire des injures.»

[5] L'accusation de plagiat n'a pas été ménagée à Sterne, en Angleterre.

On a noté tous les passages qu'il avait empruntés, bien plus pour s'en

moquer que pour se les approprier, il est vrai, mais qu'il a eu le tort,

par excès d'_humour_, de ne pas désigner assez clairement comme des

citations.

En fait, Diderot, comme l'a fait Nodier pour l'_Histoire du roi de

Bohême et de ses sept châteaux_, a emprunté à Sterne une situation que

l'auteur anglais n'avait point développée: celle du caporal Trim,

commençant l'histoire de sa blessure au genou et celle de ses amours,

histoire achevée quatre pages plus loin par l'oncle Toby. Il en a pris

le début et la conclusion: la scène qui amène le baiser sur la main; et,

entre ces deux demi-pages, il a intercalé un volume où il n'y a, pour

rappeler Sterne, que l'affectation à courir d'un sujet à l'autre, avec

cette différence toutefois que les sujets choisis par Diderot entrent

dans la catégorie de ce que les Allemands appellent ses «romans

sociaux,» qu'ils ont tous une portée, que dans tous il y a de l'intérêt,

et que l'ampleur de la pensée y fait à chaque instant craquer les

coutures de l'habit trop étroit où l'auteur voudrait la maintenir.

Mauvais habit que Diderot a eu le tort de choisir, s'il n'a pas voulu en

même temps donner une leçon. Sterne avait alors des partisans en France,

et beaucoup. Mlle de Lespinasse s'amusait à raconter les bonnes actions

de Mme Geoffrin dans un style où l'émotion ne vient pas toujours à point

nommé faire oublier la peine que se donne l'écrivain pour la faire

naître par le contraste. Le _Voyage sentimental_ avait fait école, mais

_Tristram Shandy_ n'était pas encore connu chez nous. Les deux derniers

volumes dans lesquels Diderot a pris son thème, parus en 1767, ne furent

traduits qu'en 1785. En suivant ce modèle, Diderot se laissait sans

doute un peu prendre à la mode qui courait, mais n'essayait-il pas, en

même temps, de la diriger? Comme c'était sa manie de retoucher ce que

les autres avaient fait et de montrer ce qu'ils auraient pu faire,

n'a-t-il pas voulu montrer qu'avec les procédés de Sterne on pouvait

avoir l'haleine plus longue, et qu'il n'était pas interdit, malgré les

digressions, de finir ce que l'on commençait; car, malgré qu'on en dise,

_Jacques le Fataliste_ forme un tout dans lequel on ne peut méconnaître

un très-grand art de composition. Nous l'avons vu affirmer par Goethe

lui-même (_Notice préliminaire_ du _Neveu de Rameau_).

Naigeon trouve le livre trop long de moitié et regrette que Diderot ait

fait effort pour être plaisant, car «il ne l'était nullement, surtout

quand il voulait l'être.» Mais M. Rosenkranz fait observer avec raison

qu'à part ce qui concerne les doctrines philosophiques, Naigeon n'a pas

grande autorité, et qu'il ne comprend pas du tout le côté artistique de

son maître. Nous pourrions citer encore une lettre de Goethe à Merck,

du 7 avril 1780, où _Jacques le Fataliste_ est présenté comme un repas

de tous points excellent et servi avec une admirable entente de l'art du

cuisinier et du maître d'hôtel réunis. En 1840, E. Erdmann, dans son

_Développement de l'empirisme et du matérialisme, de Locke à Kant_ (p.

268), présente ce roman comme un chef-d'oeuvre encore insuffisamment

apprécié. Voici les opinions allemandes. Quant aux opinions françaises,

elles sont, comme il en est chez nous de toutes les opinions, coulées

dans le même moule. On parle de _Jacques le Fataliste_ comme en a parlé

la _Décade_ citée plus haut, et on se garde bien de le lire.

C'est pendant son séjour en Hollande et en Russie que Diderot a écrit ce

livre. Il y est question de la représentation du _Bourru bienfaisant_ de

Goldoni, qui eut lieu en 1771, et Mme de Vandeul dit que son père fit, à

l'époque de son retour, «deux petits romans, _Jacques le Fataliste_ et

_la Religieuse_.» Nous avons vu qu'il n'avait fait que retoucher ce

dernier. Peut-être aussi n'a-t-il fait, dans le premier, que donner un

cadre à des histoires depuis longtemps ébauchées et que le procédé de

Sterne lui permettait de rattacher par un lien commun.

Il a paru un _Second Voyage de Jacques le Fataliste et de son maître_

(_de Diderot_), à Versailles, chez Locard, et à Paris, chez tous les

marchands de nouveautés, 1803, in-12.

L'auteur de cette suite est encore inconnu. Il a été fait, à ce sujet,

plusieurs questions dans l'_Intermédiaire des chercheurs et des

curieux_, qui n'ont point obtenu de réponses. Le seul renseignement

qu'on trouve dans le livre est cette note:

/#

«Pardon, pardon, trois fois pardon, si j'entreprends de

continuer les aventures de Jacques et de son maître. Il était

écrit de tous les temps que je ferais cette folie-là. Je ne

puis m'opposer à ma destinée... P.L.C.»

#/

Il a été joué aux Variétés, en 1850, sous le titre de _Jacques le

Fataliste_, un vaudeville en deux actes de M. Dumanoir, Clairville et

Bernard Lopez, dans lequel Bouret et Rameau jouent un rôle.

Nous avons eu peu de modifications à faire au texte adopté; les

corrections que M. Brière avait apportées aux éditions précédentes étant

presque toutes justifiées. Cependant, nous sommes revenu sur

quelques-unes; M. Dubrunfaut possède de ce roman une fort belle copie

qui paraît avoir servi à l'impression de la première édition. Il a bien

voulu nous la confier, et nous l'avons suivie de préférence dans les cas

douteux, entre autres, p. 27, pour le membre de phrase: «Et à elle

donc,» mis dans la bouche du maître par tous nos prédécesseurs, même par

Buisson.

JACQUES LE FATALISTE ET SON MAÎTRE

Comment s'étaient-ils rencontrés? Par hasard, comme tout le monde.

Comment s'appelaient-il? Que vous importe? D'où venaient-ils? Du lieu le

plus prochain. Où allaient-ils? Est-ce que l'on sait où l'on va? Que

disaient-ils? Le maître ne disait rien; et Jacques disait que son

capitaine disait que tout ce qui nous arrive de bien et de mal ici-bas

était écrit là-haut.

LE MAÎTRE.

C'est un grand mot que cela.

JACQUES.

Mon capitaine ajoutait que chaque balle qui partait d'un fusil avait son

billet[6].

[6] «Le roi Guillaume, sauf votre respect, dit Trim, était d'avis que

notre destinée ici-bas était arrêtée d'avance; tellement qu'il disait

souvent à ses soldats que «chaque balle avait son billet.» (STERNE, _Vie

et opinions de Tristram Shandy_, liv. VIII, chap. CCLXIII.--_Traduction

Léon de Wailly_.)

LE MAÎTRE.

Et il avait raison...

Après une courte pause, Jacques s'écria: Que le diable emporte le

cabaretier et son cabaret!

LE MAÎTRE.

Pourquoi donner au diable son prochain? Cela n'est pas chrétien.

JACQUES.

C'est que, tandis que je m'enivre de son mauvais vin, j'oublie de mener

nos chevaux à l'abreuvoir. Mon père s'en aperçoit; il se fâche. Je hoche

de la tête; il prend un bâton, et m'en frotte un peu durement les

épaules. Un régiment passait pour aller au Camp devant Fontenoy; de

dépit je m'enrôle. Nous arrivons; la bataille se donne.

LE MAÎTRE.

Et tu reçois la balle à ton adresse.

JACQUES.

Vous l'avez deviné; un coup de feu au genou; et Dieu sait les bonnes et

mauvaises aventures amenées par ce coup de feu. Elles se tiennent ni

plus ni moins que les chaînons d'une gourmette. Sans ce coup de feu, par

exemple, je crois que je n'aurais été amoureux de ma vie, ni boiteux.

LE MAÎTRE.

Tu as donc été amoureux[7]?

[7] «Et puis, dit le caporal, reprenant la parole,--mais d'un ton plus

gai,--sans ce coup de feu je n'aurais jamais été amoureux, sauf votre

respect.--Tu as donc été amoureux, Trim? dit mon oncle Toby en

souriant.» (STERNE, _Tristram Shandy_, liv. VIII, chap. CCLXIII.)

JACQUES.

Si je l'ai été!

LE MAÎTRE.

Et cela par un coup de feu?

JACQUES.

Par un coup de feu.

LE MAÎTRE.

Tu ne m'en as jamais dit un mot.

JACQUES.

Je le crois bien.

LE MAÎTRE.

Et pourquoi cela?

JACQUES.

C'est que cela ne pouvait être dit ni plus tôt ni plus tard.

LE MAÎTRE.

Et le moment d'apprendre ces amours est-il venu?

JACQUES.

Qui le sait?

LE MAÎTRE.

À tout hasard, commence toujours...

Jacques commença l'histoire de ses amours. C'était l'après-dînée: il

faisait un temps lourd; son maître s'endormit. La nuit les surprit au

milieu des champs; les voilà fourvoyés. Voilà le maître dans une colère

terrible et tombant à grands coups de fouet sur son valet, et le pauvre

diable disant à chaque coup: «Celui-là était apparemment encore écrit

là-haut...»

Vous voyez, lecteur, que je suis en beau chemin, et qu'il ne tiendrait

qu'à moi de vous faire attendre un an, deux ans, trois ans, le récit des

amours de Jacques, en le séparant de son maître et en leur faisant

courir à chacun tous les hasards qu'il me plairait. Qu'est-ce qui

m'empêcherait de marier le maître et de le faire cocu? d'embarquer

Jacques pour les îles? d'y conduire son maître? de les ramener tous les

deux en France sur le même vaisseau? Qu'il est facile de faire des

contes! Mais ils en seront quittes l'un et l'autre pour une mauvaise

nuit, et vous pour ce délai.

L'aube du jour parut. Les voilà remontés sur leurs bêtes et poursuivant

leur chemin.--Et où allaient-ils?--Voilà la seconde fois que vous me

faites cette question, et la seconde fois que je vous réponds: Qu'est-ce

que cela vous fait? Si j'entame le sujet de leur voyage, adieu les

amours de Jacques... Ils allèrent quelque temps en silence. Lorsque

chacun fut un peu remis de son chagrin, le maître dit à son valet: Eh

bien, Jacques, où en étions-nous de tes amours?

JACQUES.

Nous en étions, je crois, à la déroute de l'armée ennemie. On se sauve,

on est poursuivi, chacun pense à soi. Je reste sur le champ de bataille,

enseveli sous le nombre des morts et des blessés, qui fut prodigieux. Le

lendemain on me jeta, avec une douzaine d'autres, sur une charrette,

pour être conduit à un de nos hôpitaux. Ah! monsieur, je ne crois pas

qu'il y ait de blessures plus cruelles que celle du genou.

LE MAÎTRE.

Allons donc, Jacques, tu te moques.

JACQUES.

Non, pardieu, monsieur, je ne me moque pas! Il y a là je ne sais combien

d'os, de tendons et d'autres choses qu'ils appellent je ne sais

comment...[8]

[8] «... Si bien que ce n'est que le lendemain, à midi, continua le

caporal, que je fus échangé et mis dans une charrette avec treize ou

quatorze autres, pour être transporté à notre hôpital.--Il n'y a pas de

partie dans tout le corps, sauf votre respect, où une blessure cause une

torture plus intolérable qu'au genou.

«--Excepté à l'aine, dit mon oncle Toby.--Sauf votre respect, repartit

le caporal, le genou, à mon avis, doit certainement être plus douloureux

à cause de tous les tendons et de tous les je ne sais quoi qui s'y

trouvent.» (STERNE. _Tristram Shandy_, liv. VIII, chap. CCLXIII.)

Une espèce de paysan qui les suivait avec une fille qu'il portait en

croupe et qui les avait écoutés, prit la parole et dit: «Monsieur a

raison...»

On ne savait à qui ce _monsieur_ était adressé, mais il fut mal pris par

Jacques et par son maître; et Jacques dit à cet interlocuteur indiscret:

«De quoi te mêles-tu?

--Je me mêle de mon métier; je suis chirurgien à votre service, et je

vais vous démontrer...»

La femme qu'il portait en croupe lui disait: «Monsieur le docteur,

passons notre chemin et laissons ces messieurs qui n'aiment pas qu'on

leur démontre.

--Non, lui répondit le chirurgien, je veux leur démontrer, et je leur

démontrerai...»

Et, tout en se retournant pour démontrer, il pousse sa compagne, lui

fait perdre l'équilibre et la jette à terre, un pied pris dans la basque

de son habit et les cotillons renversés sur sa tête. Jacques descend,

dégage le pied de cette pauvre créature et lui rabaisse ses jupons. Je

ne sais s'il commença par rabaisser les jupons ou par dégager le pied;

mais à juger de l'état de cette femme par ses cris, elle s'était

grièvement blessée. Et le maître de Jacques disait au chirurgien: «Voilà

ce que c'est que de démontrer.»

Et le chirurgien: «Voilà ce que c'est que de ne vouloir pas qu'on

démontre!...»

Et Jacques à la femme tombée ou ramassée: «Consolez-vous, ma bonne, il

n'y a ni de votre faute, ni de la faute de M. le docteur, ni de la

mienne, ni de celle de mon maître: c'est qu'il était écrit là-haut

qu'aujourd'hui, sur ce chemin, à l'heure qu'il est, M. le docteur serait

un bavard, que mon maître et moi nous serions deux bourrus, que vous

auriez une contusion à la tête et qu'on vous verrait le cul...»

Que cette aventure ne deviendrait-elle pas entre mes mains, s'il me

prenait en fantaisie de vous désespérer! Je donnerais de l'importance à

cette femme; j'en ferais la nièce d'un curé du village voisin;

j'ameuterais les paysans de ce village; je me préparerais des combats et

des amours; car enfin cette paysanne était belle sous le linge. Jacques

et son maître s'en étaient aperçus; l'amour n'a pas toujours attendu une

occasion aussi séduisante. Pourquoi Jacques ne deviendrait-il pas

amoureux une seconde fois? pourquoi ne serait-il pas une seconde fois le

rival et même le rival préféré de son maître?--Est-ce que le cas lui

était déjà arrivé?--Toujours des questions! Vous ne voulez donc pas que

Jacques continue le récit de ses amours? Une bonne fois pour toutes,

expliquez-vous; cela vous fera-t-il, cela ne vous fera-t-il pas plaisir?

Si cela vous fera plaisir, remettons la paysanne en croupe derrière son

conducteur, laissons-les aller et revenons à nos deux voyageurs. Cette

fois-ci ce fut Jacques qui prit la parole et qui dit à son maître:

Voilà le train du monde; vous qui n'avez été blessé de votre vie et qui

ne savez ce que c'est qu'un coup de feu au genou, vous me soutenez, à

moi qui ai eu le genou fracassé et qui boite depuis vingt ans...

LE MAÎTRE.

Tu pourrais avoir raison. Mais ce chirurgien impertinent est cause que

te voilà encore sur une charrette avec tes camarades, loin de l'hôpital,

loin de ta guérison et loin de devenir amoureux.

JACQUES.

Quoi qu'il vous plaise d'en penser, la douleur de mon genou était

excessive; elle s'accroissait encore par la dureté de la voiture, par

l'inégalité des chemins, et à chaque cahot je poussais un cri aigu.

LE MAÎTRE.

Parce qu'il était écrit là-haut que tu crierais?

JACQUES.

Assurément! Je perdais tout mon sang, et j'étais un homme mort si notre

charrette, la dernière de la ligne, ne se fût arrêtée devant une

chaumière. Là, je demande à descendre; on me met à terre. Une jeune

femme, qui était debout à la porte de la chaumière, rentra chez elle et

en sortit presque aussitôt avec un verre et une bouteille de vin. J'en

bus un ou deux coups à la hâte. Les charrettes qui précédaient la nôtre

défilèrent. On se disposait à me rejeter parmi mes camarades, lorsque,

m'attachant fortement aux vêtements de cette femme et à tout ce qui

était autour de moi, je protestai que je ne remonterais pas et que,

mourir pour mourir, j'aimais mieux que ce fût à l'endroit où j'étais

qu'à deux lieues plus loin. En achevant ces derniers mots, je tombai en

défaillance[9]. Au sortir de cet état, je me trouvai déshabillé et

couché dans un lit qui occupait un des coins de la chaumière, ayant

autour de moi un paysan, le maître du lieu, sa femme, la même qui

m'avait secouru, et quelques petits enfants. La femme avait trempé le

coin de son tablier dans du vinaigre et m'en frottait le nez et les

tempes[10].

[9] «Je racontais mes souffrances à une jeune femme, dans une maison de

paysan où notre charrette, qui était la dernière de la file, avait fait

halte; on m'y avait fait entrer, et la jeune femme avait tiré de sa

poche un cordial et en avait versé sur du sucre, et, voyant qu'il

m'avait ranimé, elle m'en avait donné une seconde et une troisième

fois.--Je lui racontais donc, sauf votre respect, le supplice où

j'étais, et je lui disais qu'il était si intolérable, que j'aimerais

mieux m'étendre sur ce lit,--en en désignant un qui était dans le coin

de la chambre, et mourir,--que d'aller plus loin. Elle essaya de m'y

conduire, mais je m'évanouis dans ses bras.» (STERNE, _Tristram Shandy_,

liv. VIII, chap. CCLXIV.)

[10] «Lors donc que je revins à moi, je me trouvai dans une cabane

silencieuse et tranquille, où il n'y avait que la jeune femme, le paysan

et sa femme. J'étais couché en travers du lit, dans le coin de la

chambre, ma jambe blessée sur une chaise, et la jeune femme à côté de

moi, d'une main me tenant sous le nez le coin d'un mouchoir trempé dans

du vinaigre, et de l'autre me frottant les tempes.» (STERNE, _Tristram

Shandy_, _ibid._)

LE MAÎTRE.

Ah! malheureux! ah! coquin!... Infâme, je te vois arriver.

JACQUES.

Mon maître, je crois que vous ne voyez rien.

LE MAÎTRE.

N'est-ce pas de cette femme que tu vas devenir amoureux?

JACQUES.

Et quand je serais devenu amoureux d'elle, qu'est-ce qu'il y aurait à

dire? Est-ce qu'on est maître de devenir ou de ne pas devenir amoureux?

Et quand on l'est, est-on maître d'agir comme si on ne l'était pas? Si

cela eût été écrit là-haut, tout ce que vous vous disposez à me dire, je

me le serais dit; je me serais souffleté; je me serais cogné la tête

contre le mur; je me serais arraché les cheveux: il n'en aurait été ni

plus ni moins, et mon bienfaiteur eût été cocu.

LE MAÎTRE.

Mais en raisonnant à ta façon, il n'y a point de crime qu'on ne commît

sans remords.

JACQUES.

Ce que vous m'objectez là m'a plus d'une fois chiffonné la cervelle;

mais avec tout cela, malgré que j'en aie, j'en reviens toujours au mot

de mon capitaine: Tout ce qui nous arrive de bien et de mal ici-bas est

écrit là-haut. Savez-vous, monsieur, quelque moyen d'effacer cette

écriture? Puis-je n'être pas moi? Et étant moi, puis-je faire autrement

que moi? Puis-je être moi et un autre? Et depuis que je suis au monde, y

a-t-il eu un seul instant où cela n'ait été vrai? Prêchez tant qu'il

vous plaira, vos raisons seront peut-être bonnes; mais s'il est écrit en

moi ou là-haut que je les trouverai mauvaises, que voulez-vous que j'y

fasse?

LE MAÎTRE.

Je rêve à une chose: c'est si ton bienfaiteur eût été cocu parce qu'il

était écrit là-haut; ou si cela était écrit là-haut parce que tu ferais

cocu ton bienfaiteur?

JACQUES.

Tous les deux étaient écrits l'un à côté de l'autre. Tout a été écrit à

la fois. C'est comme un grand rouleau qui se déploie petit à petit...

Vous concevez, lecteur, jusqu'où je pourrais pousser cette conversation

sur un sujet dont on a tant parlé, tant écrit depuis deux mille ans,

sans en être d'un pas plus avancé. Si vous me savez peu de gré de ce que

je vous dis, sachez-m'en beaucoup de ce que je ne vous dis pas.

Tandis que nos deux théologiens disputaient sans s'entendre, comme il

peut arriver en théologie, la nuit s'approchait. Ils traversaient une

contrée peu sûre en tout temps, et qui l'était bien moins encore alors

que la mauvaise administration et la misère avaient multiplié sans fin

le nombre des malfaiteurs. Ils s'arrêtèrent dans la plus misérable des

auberges. On leur dressa deux lits de sangles dans une chambre formée de

cloisons entr'ouvertes de tous les côtés. Ils demandèrent à souper. On

leur apporta de l'eau de mare, du pain noir et du vin tourné. L'hôte,

l'hôtesse, les enfants, les valets, tout avait l'air sinistre. Ils

entendaient à côté d'eux les ris immodérés et la joie tumultueuse d'une

douzaine de brigands qui les avaient précédés et qui s'étaient emparés

de toutes les provisions. Jacques était assez tranquille; il s'en

fallait beaucoup que son maître le fût autant. Celui-ci promenait son

souci en long et en large, tandis que son valet dévorait quelques

morceaux de pain noir, et avalait en grimaçant quelques verres de

mauvais vin. Ils en étaient là, lorsqu'ils entendirent frapper à leur

porte: c'était un valet que ces insolents et dangereux voisins avaient

contraint d'apporter à nos deux voyageurs, sur une de leurs assiettes,

tous les os d'une volaille qu'ils avaient mangée. Jacques, indigné,

prend les pistolets de son maître.

«Où vas-tu?

--Laissez-moi faire.

--Où vas-tu? te dis-je.

--Mettre à la raison cette canaille.

--Sais-tu qu'ils sont une douzaine?

--Fussent-ils cent, le nombre n'y fait rien, s'il est écrit là-haut

qu'ils ne sont pas assez.

--Que le diable t'emporte avec ton impertinent dicton!...»

Jacques s'échappe des mains de son maître, entre dans la chambre de ces

coupe-jarrets, un pistolet armé dans chaque main. «Vite, qu'on se

couche, leur dit-il, le premier qui remue je lui brûle la cervelle...»

Jacques avait l'air et le ton si vrais, que ces coquins, qui prisaient

autant la vie que d'honnêtes gens, se lèvent de table sans souffler le

mot, se déshabillent et se couchent. Son maître, incertain sur la

manière dont cette aventure finirait, l'attendait en tremblant. Jacques

rentra chargé des dépouilles de ces gens; il s'en était emparé pour

qu'ils ne fussent pas tentés de se relever; il avait éteint leur

lumière et fermé à double tour leur porte, dont il tenait la clef avec

un de ses pistolets. «À présent, monsieur, dit-il à son maître, nous

n'avons plus qu'à nous barricader en poussant nos lits contre cette

porte, et à dormir paisiblement...» Et il se mit en devoir de pousser

les lits, racontant froidement et succinctement à son maître le détail

de cette expédition.

LE MAÎTRE.

Jacques, quel diable d'homme es-tu! Tu crois donc...

JACQUES.

Je ne crois ni ne décrois.

LE MAÎTRE.

S'ils avaient refusé de se coucher?

JACQUES.

Cela était impossible.

LE MAÎTRE.

Pourquoi?

JACQUES.

Parce qu'ils ne l'ont pas fait.

LE MAÎTRE.

S'ils se relevaient?

JACQUES.

Tant pis ou tant mieux.

LE MAÎTRE.

Si... si... si... et...

JACQUES.

Si, si la mer bouillait, il y aurait, comme on dit, bien des poissons de

cuits. Que diable, monsieur, tout à l'heure vous avez cru que je courais

un grand danger, et rien n'était plus faux; à présent vous vous croyez

en grand danger, et rien peut-être n'est encore plus faux. Tous, dans

cette maison, nous avons peur les uns des autres; ce qui prouve que nous

sommes tous des sots...

Et, tout en discourant ainsi, le voilà déshabillé, couché et endormi.

Son maître, en mangeant à son tour un morceau de pain noir, et buvant un

coup de mauvais vin, prêtait l'oreille autour de lui, regardait Jacques

qui ronflait et disait: «Quel diable d'homme est-ce là!...» À l'exemple

de son valet, le maître s'étendit aussi sur son grabat, mais il n'y

dormit pas de même. Dès la pointe du jour, Jacques sentit une main qui

le poussait; c'était celle de son maître qui l'appelait à voix basse:

Jacques! Jacques!

JACQUES.

Qu'est-ce?

LE MAÎTRE.

Il fait jour.

JACQUES.

Cela se peut.

LE MAÎTRE.

Lève-toi donc.

JACQUES.

Pourquoi?

LE MAÎTRE.

Pour sortir d'ici au plus vite.

JACQUES.

Pourquoi?

LE MAÎTRE.

Parce que nous y sommes mal.

JACQUES.

Qui le sait, et si nous serons mieux ailleurs?

LE MAÎTRE.

Jacques?

JACQUES.

Eh bien, Jacques! Jacques! quel diable d'homme êtes-vous?

LE MAÎTRE.

Quel diable d'homme es-tu! Jacques, mon ami, je t'en prie.

Jacques se frotta les yeux, bâilla à plusieurs reprises, étendit les

bras, se leva, s'habilla sans se presser, repoussa les lits, sortit de

la chambre, descendit, alla à l'écurie, sella et brida les chevaux,

éveilla l'hôte qui dormait encore, paya la dépense, garda les clefs des

deux chambres; et voilà nos gens partis.

Le maître voulait s'éloigner au grand trot; Jacques voulait aller le

pas, et toujours d'après son système. Lorsqu'ils furent à une assez

grande distance de leur triste gîte, le maître, entendant quelque chose

qui résonnait dans la poche de Jacques, lui demanda ce que c'était:

Jacques lui dit que c'étaient les deux clefs des chambres.

LE MAÎTRE.

Et pourquoi ne les avoir pas rendues?

JACQUES.

C'est qu'il faudra enfoncer deux portes; celle de nos voisins pour les

tirer de leur prison, la nôtre pour leur délivrer leurs vêtements; et

que cela nous donnera du temps.

LE MAÎTRE.

Fort bien, Jacques! mais pourquoi gagner du temps?

JACQUES.

Pourquoi? Ma foi, je n'en sais rien.

LE MAÎTRE.

Et si tu veux gagner du temps, pourquoi aller au petit pas comme tu

fais?

JACQUES.

C'est que, faute de savoir ce qui est écrit là-haut, on ne sait ni ce

qu'on veut ni ce qu'on fait, et qu'on suit sa fantaisie qu'on appelle

raison, ou sa raison qui n'est souvent qu'une dangereuse fantaisie qui

tourne tantôt bien, tantôt mal.

LE MAÎTRE.

Pourrais-tu me dire ce que c'est qu'un fou, ce que c'est qu'un sage?

JACQUES.

Pourquoi pas?... un fou... attendez... c'est un homme malheureux; et par

conséquent un homme heureux est sage.

LE MAÎTRE.

Et qu'est-ce qu'un homme heureux ou malheureux?

JACQUES.

Pour celui-ci, il est aisé. Un homme heureux est celui dont le bonheur

est écrit là-haut; et par conséquent celui dont le malheur est écrit

là-haut, est un homme malheureux.

LE MAÎTRE.

Et qui est-ce qui a écrit là-haut le bonheur et le malheur?

JACQUES.

Et qui est-ce qui a fait le grand rouleau où tout est écrit? Un

capitaine, ami de mon capitaine, aurait bien donné un petit écu pour le

savoir; lui, n'aurait pas donné une obole, ni moi non plus; car à quoi

cela me servirait-il? En éviterais-je pour cela le trou où je dois

m'aller casser le cou?

LE MAÎTRE.

Je crois que oui.

JACQUES.

Moi, je crois que non; car il faudrait qu'il y eût une ligne fausse sur

le grand rouleau qui contient vérité, qui ne contient que vérité, et qui

contient toute vérité. Il serait écrit sur le grand rouleau: «Jacques se

cassera le cou tel jour,» et Jacques ne se casserait pas le cou?

Concevez-vous que cela se puisse, quel que soit l'auteur du grand

rouleau?

LE MAÎTRE.

Il y a beaucoup de choses à dire là-dessus...

JACQUES.

Mon capitaine croyait que la prudence est une supposition, dans laquelle

l'expérience nous autorise à regarder les circonstances où nous nous

trouvons comme causes de certains effets à espérer ou à craindre pour

l'avenir.

LE MAÎTRE.

Et tu entendais quelque chose à cela?

JACQUES.

Assurément, peu à peu je m'étais fait à sa langue. Mais, disait-il, qui

peut se vanter d'avoir assez d'expérience? Celui qui s'est flatté d'en

être le mieux pourvu, n'a-t-il jamais été dupe? Et puis, y a-t-il un

homme capable d'apprécier juste les circonstances où il se trouve? Le

calcul qui se fait dans nos têtes, et celui qui est arrêté sur le

registre d'en haut, sont deux calculs bien différents. Est-ce nous qui

menons le destin, ou bien est-ce le destin qui nous mène? Combien de

projets sagement concertés ont manqué, et combien manqueront! Combien de

projets insensés ont réussi, et combien réussiront! C'est ce que mon

capitaine me répétait, après la prise de Berg-op-Zoom et celle du

Port-Mahon; et il ajoutait que la prudence ne nous assurait point un bon

succès, mais qu'elle nous consolait et nous excusait d'un mauvais: aussi

dormait-il la veille d'une action sous sa tente comme dans sa garnison,

et allait-il au feu comme au bal. C'est bien de lui que vous vous

seriez écrié: «Quel diable d'homme!...»

Comme ils en étaient là, ils entendirent à quelque distance derrière eux

du bruit et des cris; ils retournèrent la tête, et virent une troupe

d'hommes armés de gaules et de fourches qui s'avançaient vers eux à

toutes jambes. Vous allez croire que c'étaient les gens de l'auberge,

leurs valets et les brigands dont nous avons parlé. Vous allez croire

que le matin on avait enfoncé leur porte faute de clefs, et que ces

brigands s'étaient imaginé que nos deux voyageurs avaient décampé avec

leurs dépouilles. Jacques le crut, et il disait entre ses dents:

«Maudites soient les clefs et la fantaisie ou la raison qui me les fit

emporter! Maudite soit la prudence! etc., etc.» Vous allez croire que

cette petite armée tombera sur Jacques et son maître, qu'il y aura une

action sanglante, des coups de bâton donnés, des coups de pistolet

tirés; et il ne tiendrait qu'à moi que tout cela n'arrivât; mais adieu

la vérité de l'histoire, adieu le récit des amours de Jacques. Nos deux

voyageurs n'étaient point suivis: j'ignore ce qui se passa dans

l'auberge après leur départ. Ils continuèrent leur route, allant

toujours sans savoir où ils allaient, quoiqu'ils sussent à peu près où

ils voulaient aller; trompant l'ennui et la fatigue par le silence et le

bavardage, comme c'est l'usage de ceux qui marchent, et quelquefois de

ceux qui sont assis.

Il est bien évident que je ne fais pas un roman, puisque je néglige ce

qu'un romancier ne manquerait pas d'employer. Celui qui prendrait ce que

j'écris pour la vérité, serait peut-être moins dans l'erreur que celui

qui le prendrait pour une fable.

Cette fois-ci ce fut le maître qui parla le premier et qui débuta par le

refrain accoutumé: Eh bien! Jacques, l'histoire de tes amours?

JACQUES.

Je ne sais où j'en étais. J'ai été si souvent interrompu, que je ferais

tout aussi bien de recommencer.

LE MAÎTRE.

Non, non. Revenu de ta défaillance à la porte de la chaumière, tu te

trouvas dans un lit, entouré des gens qui l'habitaient.

JACQUES.

Fort bien! La chose la plus pressée était d'avoir un chirurgien, et il

n'y en avait pas à plus d'une lieue à la ronde. Le bonhomme fit monter à

cheval un de ses enfants, et l'envoya au lieu le moins éloigné.

Cependant la bonne femme avait fait chauffer du gros vin, déchiré une

vieille chemise de son mari; et mon genou fut étuvé, couvert de

compresses et enveloppé de linges. On mit quelques morceaux de sucre

enlevés aux fourmis, dans une portion du vin qui avait servi à mon

pansement, et je l'avalai; ensuite on m'exhorta à prendre patience. Il

était tard; ces gens se mirent à table et soupèrent. Voilà le souper

fini. Cependant l'enfant ne revenait pas, et point de chirurgien. Le

père prit de l'humeur. C'était un homme naturellement chagrin; il

boudait sa femme, il ne trouvait rien à son gré. Il envoya durement

coucher ses autres enfants. Sa femme s'assit sur un banc et prit sa

quenouille. Lui, allait et venait; et en allant et venant, il lui

cherchait querelle sur tout. «Si tu avais été au moulin comme je te

l'avais dit...» et il achevait la phrase en hochant de la tête du côté

de mon lit.

«On ira demain.

--C'est aujourd'hui qu'il fallait y aller, comme je te l'avais dit... Et

ces restes de paille qui sont encore sur la grange, qu'attends-tu pour

les relever?

--On les relèvera demain.

--Ce que nous en avons tire à sa fin; et tu aurais beaucoup mieux fait

de les relever aujourd'hui, comme je te l'avais dit... Et ce tas d'orge

qui se gâte sur le grenier, je gage que tu n'as pas songé à le remuer.

--Les enfants l'ont fait.

--Il fallait le faire toi-même. Si tu avais été sur ton grenier, tu

n'aurais pas été à la porte...»

Cependant il arriva un chirurgien, puis un second, puis un troisième,

avec le petit garçon de la chaumière.

LE MAÎTRE.

Te voilà en chirurgiens comme saint Roch en chapeaux[11].

[11] On lit dans toutes les éditions: _comme saint Roch en chapeau_; il

faut: _en chapeaux_. Ce proverbe se dit quand, d'un certain nombre de

choses que l'on possède, plusieurs sont inutiles: le mot est ici

d'autant mieux appliqué, que saint Roch avait trois chapeaux; on le voit

souvent ainsi représenté. (BR.)

JACQUES.

Le premier était absent, lorsque le petit garçon était arrivé chez lui;

mais sa femme avait fait avertir le second, et le troisième avait

accompagné le petit garçon. «Eh! bonsoir, compères; vous voilà?» dit le

premier aux deux autres... Ils avaient fait le plus de diligence

possible, ils avaient chaud, ils étaient altérés. Ils s'asseyent autour

de la table dont la nappe n'était pas encore ôtée. La femme descend à la

cave, et en remonte avec une bouteille. Le mari grommelait entre ses

dents: «Eh! que diable faisait-elle à sa porte?» On boit, on parle des

maladies du canton; on entame l'énumération de ses pratiques. Je me

plains; on me dit: «Dans un moment nous serons à vous.» Après cette

bouteille, on en demande une seconde, à compte sur mon traitement; puis

une troisième, une quatrième, toujours à compte sur mon traitement; et à

chaque bouteille, le mari revenait à sa première exclamation: «Eh! que

diable faisait-elle à sa porte?»

Quel parti un autre n'aurait-il pas tiré de ces trois chirurgiens, de

leur conversation à la quatrième bouteille, de la multitude de leurs

cures merveilleuses, de l'impatience de Jacques, de la mauvaise humeur

de l'hôte, des propos de nos Esculapes de campagne autour du genou de

Jacques, de leurs différents avis, l'un prétendant que Jacques était

mort si l'on ne se hâtait de lui couper la jambe, l'autre qu'il fallait

extraire la balle et la portion du vêtement qui l'avait suivie, et

conserver la jambe à ce pauvre diable. Cependant on aurait vu Jacques

assis sur son lit, regardant sa jambe en pitié, et lui faisant ses

derniers adieux, comme on vit un de nos généraux entre Dufouart[12] et

Louis[13]. Le troisième chirurgien aurait gobe-mouché jusqu'à ce que la

querelle se fût élevée entre eux, et que des invectives on en fût venu

aux gestes.

[12] Dufouart (Pierre), célèbre chirurgien, mort à Sceaux le 21 octobre

1813, à l'âge de soixante-dix-huit ans. On a de lui: _Traité d'analyse

des plaies d'armes à feu_. (BR.)

[13] Louis (Antoine), chirurgien, secrétaire de l'Académie de Paris, né

à Metz le 13 février 1723, mort à Paris en 1792. C'est lui qui fut

chargé de la partie chirurgicale de l'_Encyclopédie_.

Je vous fais grâce de toutes ces choses, que vous trouverez dans les

romans, dans la comédie ancienne et dans la société. Lorsque j'entendis

l'hôte s'écrier de sa femme: «que diable faisait-elle à sa porte!» je me

rappelai l'Harpagon de Molière[14], lorsqu'il dit de son fils:

_Qu'allait-il faire dans cette galère?_ Et je conçus qu'il ne s'agissait

pas seulement d'être vrai, mais qu'il fallait encore être plaisant; et

que c'était la raison pour laquelle on dirait à jamais: _Qu'allait-il

faire dans cette galère?_ et que le mot de mon paysan, _Que faisait-elle

à sa porte?_ ne passerait pas en proverbe.

[14] Ce n'est point l'Harpagon de _l'Avare_ qui dit de son fils:

_Qu'allait-il faire dans cette galère?_ mais bien le Géronte des

_Fourberies de Scapin_, acte II, scène XI. (BR.)

Jacques n'en usa pas envers son maître avec la même réserve que je garde

avec vous; il n'omit pas la moindre circonstance, au hasard de

l'endormir une seconde fois. Si ce ne fut pas le plus habile, ce fut au

moins le plus vigoureux des trois chirurgiens qui resta maître du

patient.

N'allez-vous pas, me direz-vous, tirer des bistouris à nos yeux, couper

des chairs, faire couler du sang, et nous montrer une opération

chirurgicale? À votre avis, cela ne sera-t-il pas de bon goût?...

Allons, passons encore l'opération chirurgicale; mais vous permettrez au

moins à Jacques de dire à son maître, comme il le fit: «Ah! monsieur,

c'est une terrible affaire que de r'arranger un genou fracassé!...» Et à

son maître de lui répondre comme auparavant: «Allons donc, Jacques, tu

te moques...» Mais ce que je ne vous laisserais pas ignorer pour tout

l'or du monde, c'est qu'à peine le maître de Jacques lui eut-il fait

cette impertinente réponse, que son cheval bronche et s'abat, que son

genou va s'appuyer rudement sur un caillou pointu, et que le voilà

criant à tue-tête: «Je suis mort! j'ai le genou cassé!...»

Quoique Jacques, la meilleure pâte d'homme qu'on puisse imaginer, fût

tendrement attaché à son maître, je voudrais bien savoir ce qui se passa

au fond de son âme, sinon dans le premier moment, du moins lorsqu'il fut

bien assuré que cette chute n'aurait point de suite fâcheuse, et s'il

put se refuser à un léger mouvement de joie secrète d'un accident qui

apprendrait à son maître ce que c'était qu'une blessure au genou. Une

autre chose, lecteur, que je voudrais bien que vous me dissiez, c'est

si son maître n'eût pas mieux aimé être blessé, même un peu plus

grièvement, ailleurs qu'au genou, ou s'il ne fut pas plus sensible à la

honte qu'à la douleur.

Lorsque le maître fut un peu revenu de sa chute et de son angoisse, il

se remit en selle et appuya cinq ou six coups d'éperon à son cheval, qui

partit comme un éclair; autant en fit la monture de Jacques, car il y

avait entre ces deux animaux la même intimité qu'entre leurs cavaliers;

c'étaient deux paires d'amis.

Lorsque les deux chevaux essoufflés reprirent leur pas ordinaire,

Jacques dit à son maître: Eh bien, monsieur, qu'en pensez-vous?

LE MAÎTRE.

De quoi?

JACQUES.

De la blessure au genou.

LE MAÎTRE.

Je suis de ton avis; c'est une des plus cruelles.

JACQUES.

Au vôtre?

LE MAÎTRE.

Non, non, au tien, au mien, à tous les genoux du monde.

JACQUES.

Mon maître, mon maître, vous n'y avez pas bien regardé; croyez que nous

ne plaignons jamais que nous.

LE MAÎTRE.

Quelle folie!

JACQUES.

Ah! si je savais dire comme je sais penser! Mais il était écrit là-haut

que j'aurais les choses dans ma tête, et que les mots ne me viendraient

pas.

Jacques le fataliste et son maître · 第 1 / 22 段