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Notes de transcription: Pour une plus grande cohérence de l'ouvrage, les
majuscules ont été accentuées. Le nom de l'auteur a été ajouté dans la
première page de présentation.
JACQUES LE FATALISTE
ET
SON MAÎTRE
Denis DIDEROT
(Écrit en 1773--Publié en 1796)
NOTICE PRÉLIMINAIRE
Comme _le Neveu de Rameau_, _Jacques le Fataliste_ fut connu en
Allemagne avant de l'être en France. Schiller en avait traduit, en 1785,
l'épisode de Mme de La Pommeraye, sous ce titre: _Vengeance de femme_,
pour le journal _Thalie_[1]. Il en tenait la copie de M. de Dalberg. Il
parut, en 1792, une traduction du roman sous ce titre: _Jacob und sein
Herr_ (Jacques et son Maître), par Mylius. Le traducteur disait:
«_Jacques le Fataliste_ est une des pièces les plus précieuses de la
succession littéraire non imprimée de Diderot. Ce petit roman sera
difficilement publié dans la langue de l'auteur. Il en existe bien une
vingtaine de copies en Allemagne, mais comme en dépôt. Elles doivent
être conservées secrètement et n'être jamais mises au jour. Une de ces
copies a été communiquée au traducteur, sous la promesse solennelle de
ne pas confier le texte français à la presse[2].»
[1] Cette traduction fut retraduite en français sous ce titre: _Exemple
singulier de la vengeance d'une femme_, conte moral, ouvrage posthume de
Diderot. Londre (_sic_) 1793, in-18 de 99 pages, y compris le titre;
avec un avertissement.
[2] ROSENKRANZ, _Diderot's Leben und Werke_, t. II, p. 316.
Deux ans plus tard, l'Institut de France s'organisait. Un de ses
premiers soins fut de s'occuper de dresser une sorte de bilan des
richesses perdues de la littérature française. On s'inquiéta, entre
autres choses, d'un chant de _Ver-Vert_ intitulé _l'Ouvroir_, qu'on crut
être entre les mains du prince Henri de Prusse. Ce prince, qui, après
avoir montré qu'il était bon capitaine, dut se réfugier dans une
demi-obscurité pour ne pas risquer de trop déplaire à Frédéric II, son
frère, occupait noblement ses loisirs en cultivant les lettres, les arts
et les sciences. Il était un des souscripteurs à la _Correspondance_ de
Grimm. Il s'intéressait particulièrement à Diderot. La lectrice de sa
femme, Mme de Prémontval, dont il sera question dans le roman, avait pu
lui en parler _de visu_. Ce n'est pas cependant par elle, comme l'a cru
l'éditeur Brière, qu'il eut communication de _Jacques le Fataliste_,
puisqu'elle était morte plusieurs années avant que ce livre fût écrit.
Il en possédait une copie au même titre que la vingtaine d'autres
personnes dont parle Mylius. Seulement, il ne se crut pas obligé à la
tenir secrète, et, en réponse à la demande du chant de _Ver-Vert_ qu'il
n'avait pas, il offrit _Jacques le Fataliste_, qu'il avait. Il reçut des
remercîments, et on le pria de mettre à exécution cette louable
intention. Il répondit par cette nouvelle lettre:
«J'ai reçu la lettre que vous m'avez adressée. L'Institut
national ne me doit aucune reconnaissance pour le désir sincère
que j'ai eu de lui prouver mon estime: l'empressement que
j'aurais eu de lui envoyer le manuscrit qu'il désirait, s'il
eût été en ma puissance, en est le garant. On ne peut pas
rendre plus de justice aux grandes vues qui l'animent pour
mieux diriger les connaissances de l'humanité.
«Je regrette la perte que fait la littérature de ne pouvoir
jouir des oeuvres complètes de Gresset, cet auteur ayant une
réputation si justement méritée. J'ai fait remettre au citoyen
Caillard, ministre plénipotentiaire de la République française,
le manuscrit de _Jacques le Fataliste_. J'espère que l'Institut
national en sera bientôt en possession. Je suis, avec les
sentiments qui vous sont dus, votre affectionné,
«HENRI.»
L'ouvrage parut chez Buisson en 2 vol. in-8º (an V, 1796), 4 figures non
signées. Il fut réimprimé la même année, chez le même libraire, en 3
vol. in-12, fig.; en 1797, chez Gueffier jeune et Knapen fils, 3 vol.
in-18, 3 fig., et chez Bertin, 4 vol. in-18, 4 fig. et un frontispice de
Chailloux, gravé par Bovinet; en 1798, chez Maradan, 2 vol. in-12; en
1799, chez Leprieur, 4 vol. in-18, 4 fig. assez jolies non signées; en
1822, in-18; en 1830, in-12; en 1849, in-4º illustré. Il a subi une
condamnation insérée au _Moniteur_ du 6 août 1826.
Le livre a donc été beaucoup lu; mais l'a-t-il été par tous les
critiques qui en ont parlé? Nous en doutons un peu, tant est grande la
divergence des opinions émises à son sujet. La plus répandue, celle qui
a cours, c'est que c'est un livre ordurier, dans lequel se trouve
cependant un chef-d'oeuvre: _l'Histoire de Mme de La Pommeraye et du
Chevalier des Arcis_. Il serait, à notre avis, beaucoup plus juste de
dire comme le disait Goethe, que c'est un chef-d'oeuvre, dans lequel se
trouvent malheureusement deux ou trois passages qui tiennent le milieu
entre la licence de Sterne et celle de Rabelais, en se rapprochant un
peu plus de ce dernier.
Si, en effet, nous le prenons par le détail, nous y trouvons d'abord
cette histoire de Mme de La Pommeraye, acceptée par tous comme une
oeuvre hors ligne, et qui remplit le quart de l'ouvrage. Dans les trois
autres quarts, l'histoire du Père Hudson, celle de l'emplâtre de
Desglands ont trouvé une place très-honorable dans les morceaux choisis
avec un soin si scrupuleux par M. Génin. Celles du chevalier de
Guerchy, de Lepelletier, de Gousse, de l'intendant de M. de
Saint-Florentin, du chevalier de Saint-Ouin, sont très-caractéristiques
et ne sont pas de nature à choquer les plus scrupuleux. M. Lepelletier
est un saint, et si le chevalier de Saint-Ouin est un fripon, le saint
et le fripon sont également vrais et peints de main de maître. Les
digressions sur l'art et le théâtre sont ce qu'elles sont toujours chez
Diderot, pleines de verve et de bon sens. Il reste donc, écrémage fait,
un quart du livre destiné par l'auteur lui-même à imiter Sterne, ou
plutôt à le parodier, et c'est dans ce quart que se trouvent deux ou
trois contes très-courts qui ne sont ni plus ni moins lestes que ceux
qu'il a semés un peu partout, dans les _Salons_ même. Cette liberté de
langage est malheureusement inhérente au caractère de Diderot, et,
disons-le, à celui de presque toute la société de son époque, qui
n'était point encore aussi polie que celle de la nôtre, quoique
Crébillon le fils se fût chargé de lui enseigner l'art des périphrases.
Plaignons-les, mais que le sentiment des convenances ne nous rende pas
injustes[3].
[3] Nous pourrions renvoyer, pour ces accusations, à _la Gazette
nationale_ (_Moniteur universel_) du 22 brumaire an V, qui défend
Diderot. «On a relevé, dit le critique, avec trop d'aigreur et
d'affectation quelques intempérances d'esprit que le philosophe Diderot
s'est cru permises dans un ouvrage qu'il n'avait point destiné à
l'impression... Nous observerons à ces hommes si chastes, à ces hommes
qui prétendent qu'on ne doit écrire que pour des mères et des
magistrats, que les peuples ne gagnent jamais en licence que ce qu'ils
perdent réellement en pureté... L'oreille est le dernier asile de la
chasteté: ce n'est qu'après avoir été chassée du coeur qu'elle s'y
réfugie, etc.»
Ce qui a réellement le plus nui à la réputation de _Jacques le
Fataliste_, c'est la forme dans laquelle il est écrit. Ce reproche
capital doit être renvoyé à Sterne. Sterne est un mauvais modèle, le
plus mauvais des modèles. Son allure brisée, sautillante, est tellement
fatigante pour le lecteur, qu'il ne la supporte que le temps de lire le
_Voyage sentimental_ et que _Tristram Shandy_ est déjà deux fois trop
long. Et la particularité de cette fatigue, c'est qu'elle ne se dissipe
jamais. Commencez la lecture d'un livre écrit dans le genre de Sterne:
dès la vingtième page, vous portez non-seulement le poids de ces vingt
pages, mais celui de tout le Sterne que vous avez lu précédemment. C'est
ce qui est arrivé aux premiers lecteurs de _Jacques le Fataliste_.
Le même écrivain, A... (Andrieux?), qui avait fait le compte rendu de
_la Religieuse_ dans la _Décade philosophique_, s'exprimait, au sujet de
_Jacques_, en ces termes:
/#
«Je respecte beaucoup les grands noms, mais je tâche de n'en
être pas la dupe. Qu'importe que ce soit Diderot ou un écolier
qui ait fait ce livre[4]? Il s'agit de savoir si l'ouvrage est
digne d'un maître ou d'un écolier. Lecteur, je vous ai rendu
compte de _la Religieuse_, et je désire que vous ayez été aussi
content de mon extrait que je l'étais du roman. Je vous
parlerai aujourd'hui de _Jacques le Fataliste_ avec autant de
franchise, mais avec bien moins de plaisir.
«Vous connaissez Rabelais? vous connaissez Sterne? Si vous ne
les connaissez pas, je vous conseille de les lire, surtout le
dernier; mais si vous voulez connaître une très-faible
imitation de _Tristram Shandy_, vous n'avez qu'à lire _Jacques
le Fataliste_.
«Diderot n'a de son modèle que le décousu et le défaut de
liaison.» (_Décade philosophique_, t. XI, p. 224.)
[4] On avait émis des doutes sur l'authenticité de
l'attribution, et avec quelques motifs, puisqu'au même moment
des libraires peu scrupuleux mettaient le nom de Diderot à un
roman dans lequel on ne retrouve ni son style, ni ses idées, ni
même quelque idée que ce soit. Ce roman, intitulé d'abord:
_Jules et Sophie, ou le Fils naturel_, an V, 2 vol. in-18 de
142 et 146 p. avec deux gravures, reparut en 3 vol. in-18,
1797, 3 gravures, chez Traintenelle, relieur, et Marchand,
marchand de livres, et prit sur quelques exemplaires du
deuxième tirage ce nouveau titre: _le Chartreux_. Personne
alors ne se laissa prendre à cette supercherie; ce qui n'a
point empêché les bibliographes de continuer à porter sur leurs
catalogues: «On lui attribue (à Diderot) _Jules et Sophie_.»
Naigeon a eu tort, en 1798, de se borner à garder le silence
sur cette fraude, quoique, nous le répétons, elle ne puisse
tromper et n'ait trompé en réalité personne. Nous devons
remercier ici M. Bégis qui, en nous communiquant gracieusement
cette curiosité bibliographique fort rare en librairie, et qui
manque aux bibliothèques publiques où nous l'avons cherchée,
nous a mis à même de nous faire une opinion raisonnée sur la
fausseté de l'attribution.
#/
Cependant le critique, en continuant son _extrait_, trouve des morceaux
«très-vifs, très-animés, qui rappellent le ton des plus jolies
narrations de Mme de Sévigné.» S'il conclut en disant que _Jacques_ ne
vaut pas beaucoup mieux que les _Bijoux indiscrets_, c'est qu'il a été
surtout frappé par les passages licencieux.
Ne nous attachons pas à ces passages, et demandons-nous si réellement
Diderot n'a fait que copier Sterne. Dans le _Catalogue d'une jolie
collection de livres rares et curieux_ provenant de la bibliothèque d'un
homme de lettres bien connu (René Pincebourde, 1871), cet homme de
lettres, M. Ch. Monselet, dit de _Jacques le Fataliste_: «Chef-d'oeuvre
à la diable, écrit sous l'influence directe de Sterne, et où l'on
retrouve avec stupéfaction des pages entières copiées de _Tristram
Shandy_.» Qui ne croirait, après cela, qu'il s'agit de quelque chose de
pis qu'une imitation, et qu'on a affaire à un plagiat? Il en est tout
autrement.
Ces «pages entières» consistent en deux fragments, l'un au commencement
du livre, l'autre à l'avant-dernier feuillet, et celui-ci est ainsi
annoncé: «Voici le second paragraphe (du prétendu manuscrit d'où est
tirée l'histoire des amours de Jacques), copié de la _Vie de Tristram
Shandy_, à moins que l'entretien de Jacques le Fataliste et de son
maître ne soit antérieur à cet ouvrage, et que le ministre Sterne ne
soit le plagiaire[5], ce que je ne crois pas, mais par une estime toute
particulière de M. Sterne, que je distingue de la plupart des
littérateurs de sa nation, dont l'usage assez fréquent est de nous voler
et de nous dire des injures.»
[5] L'accusation de plagiat n'a pas été ménagée à Sterne, en Angleterre.
On a noté tous les passages qu'il avait empruntés, bien plus pour s'en
moquer que pour se les approprier, il est vrai, mais qu'il a eu le tort,
par excès d'_humour_, de ne pas désigner assez clairement comme des
citations.
En fait, Diderot, comme l'a fait Nodier pour l'_Histoire du roi de
Bohême et de ses sept châteaux_, a emprunté à Sterne une situation que
l'auteur anglais n'avait point développée: celle du caporal Trim,
commençant l'histoire de sa blessure au genou et celle de ses amours,
histoire achevée quatre pages plus loin par l'oncle Toby. Il en a pris
le début et la conclusion: la scène qui amène le baiser sur la main; et,
entre ces deux demi-pages, il a intercalé un volume où il n'y a, pour
rappeler Sterne, que l'affectation à courir d'un sujet à l'autre, avec
cette différence toutefois que les sujets choisis par Diderot entrent
dans la catégorie de ce que les Allemands appellent ses «romans
sociaux,» qu'ils ont tous une portée, que dans tous il y a de l'intérêt,
et que l'ampleur de la pensée y fait à chaque instant craquer les
coutures de l'habit trop étroit où l'auteur voudrait la maintenir.
Mauvais habit que Diderot a eu le tort de choisir, s'il n'a pas voulu en
même temps donner une leçon. Sterne avait alors des partisans en France,
et beaucoup. Mlle de Lespinasse s'amusait à raconter les bonnes actions
de Mme Geoffrin dans un style où l'émotion ne vient pas toujours à point
nommé faire oublier la peine que se donne l'écrivain pour la faire
naître par le contraste. Le _Voyage sentimental_ avait fait école, mais
_Tristram Shandy_ n'était pas encore connu chez nous. Les deux derniers
volumes dans lesquels Diderot a pris son thème, parus en 1767, ne furent
traduits qu'en 1785. En suivant ce modèle, Diderot se laissait sans
doute un peu prendre à la mode qui courait, mais n'essayait-il pas, en
même temps, de la diriger? Comme c'était sa manie de retoucher ce que
les autres avaient fait et de montrer ce qu'ils auraient pu faire,
n'a-t-il pas voulu montrer qu'avec les procédés de Sterne on pouvait
avoir l'haleine plus longue, et qu'il n'était pas interdit, malgré les
digressions, de finir ce que l'on commençait; car, malgré qu'on en dise,
_Jacques le Fataliste_ forme un tout dans lequel on ne peut méconnaître
un très-grand art de composition. Nous l'avons vu affirmer par Goethe
lui-même (_Notice préliminaire_ du _Neveu de Rameau_).
Naigeon trouve le livre trop long de moitié et regrette que Diderot ait
fait effort pour être plaisant, car «il ne l'était nullement, surtout
quand il voulait l'être.» Mais M. Rosenkranz fait observer avec raison
qu'à part ce qui concerne les doctrines philosophiques, Naigeon n'a pas
grande autorité, et qu'il ne comprend pas du tout le côté artistique de
son maître. Nous pourrions citer encore une lettre de Goethe à Merck,
du 7 avril 1780, où _Jacques le Fataliste_ est présenté comme un repas
de tous points excellent et servi avec une admirable entente de l'art du
cuisinier et du maître d'hôtel réunis. En 1840, E. Erdmann, dans son
_Développement de l'empirisme et du matérialisme, de Locke à Kant_ (p.
268), présente ce roman comme un chef-d'oeuvre encore insuffisamment
apprécié. Voici les opinions allemandes. Quant aux opinions françaises,
elles sont, comme il en est chez nous de toutes les opinions, coulées
dans le même moule. On parle de _Jacques le Fataliste_ comme en a parlé
la _Décade_ citée plus haut, et on se garde bien de le lire.
C'est pendant son séjour en Hollande et en Russie que Diderot a écrit ce
livre. Il y est question de la représentation du _Bourru bienfaisant_ de
Goldoni, qui eut lieu en 1771, et Mme de Vandeul dit que son père fit, à
l'époque de son retour, «deux petits romans, _Jacques le Fataliste_ et
_la Religieuse_.» Nous avons vu qu'il n'avait fait que retoucher ce
dernier. Peut-être aussi n'a-t-il fait, dans le premier, que donner un
cadre à des histoires depuis longtemps ébauchées et que le procédé de
Sterne lui permettait de rattacher par un lien commun.
Il a paru un _Second Voyage de Jacques le Fataliste et de son maître_
(_de Diderot_), à Versailles, chez Locard, et à Paris, chez tous les
marchands de nouveautés, 1803, in-12.
L'auteur de cette suite est encore inconnu. Il a été fait, à ce sujet,
plusieurs questions dans l'_Intermédiaire des chercheurs et des
curieux_, qui n'ont point obtenu de réponses. Le seul renseignement
qu'on trouve dans le livre est cette note:
/#
«Pardon, pardon, trois fois pardon, si j'entreprends de
continuer les aventures de Jacques et de son maître. Il était
écrit de tous les temps que je ferais cette folie-là. Je ne
puis m'opposer à ma destinée... P.L.C.»
#/
Il a été joué aux Variétés, en 1850, sous le titre de _Jacques le
Fataliste_, un vaudeville en deux actes de M. Dumanoir, Clairville et
Bernard Lopez, dans lequel Bouret et Rameau jouent un rôle.
Nous avons eu peu de modifications à faire au texte adopté; les
corrections que M. Brière avait apportées aux éditions précédentes étant
presque toutes justifiées. Cependant, nous sommes revenu sur
quelques-unes; M. Dubrunfaut possède de ce roman une fort belle copie
qui paraît avoir servi à l'impression de la première édition. Il a bien
voulu nous la confier, et nous l'avons suivie de préférence dans les cas
douteux, entre autres, p. 27, pour le membre de phrase: «Et à elle
donc,» mis dans la bouche du maître par tous nos prédécesseurs, même par
Buisson.
JACQUES LE FATALISTE ET SON MAÎTRE
Comment s'étaient-ils rencontrés? Par hasard, comme tout le monde.
Comment s'appelaient-il? Que vous importe? D'où venaient-ils? Du lieu le
plus prochain. Où allaient-ils? Est-ce que l'on sait où l'on va? Que
disaient-ils? Le maître ne disait rien; et Jacques disait que son
capitaine disait que tout ce qui nous arrive de bien et de mal ici-bas
était écrit là-haut.
LE MAÎTRE.
C'est un grand mot que cela.
JACQUES.
Mon capitaine ajoutait que chaque balle qui partait d'un fusil avait son
billet[6].
[6] «Le roi Guillaume, sauf votre respect, dit Trim, était d'avis que
notre destinée ici-bas était arrêtée d'avance; tellement qu'il disait
souvent à ses soldats que «chaque balle avait son billet.» (STERNE, _Vie
et opinions de Tristram Shandy_, liv. VIII, chap. CCLXIII.--_Traduction
Léon de Wailly_.)
LE MAÎTRE.
Et il avait raison...
Après une courte pause, Jacques s'écria: Que le diable emporte le
cabaretier et son cabaret!
LE MAÎTRE.
Pourquoi donner au diable son prochain? Cela n'est pas chrétien.
JACQUES.
C'est que, tandis que je m'enivre de son mauvais vin, j'oublie de mener
nos chevaux à l'abreuvoir. Mon père s'en aperçoit; il se fâche. Je hoche
de la tête; il prend un bâton, et m'en frotte un peu durement les
épaules. Un régiment passait pour aller au Camp devant Fontenoy; de
dépit je m'enrôle. Nous arrivons; la bataille se donne.
LE MAÎTRE.
Et tu reçois la balle à ton adresse.
JACQUES.
Vous l'avez deviné; un coup de feu au genou; et Dieu sait les bonnes et
mauvaises aventures amenées par ce coup de feu. Elles se tiennent ni
plus ni moins que les chaînons d'une gourmette. Sans ce coup de feu, par
exemple, je crois que je n'aurais été amoureux de ma vie, ni boiteux.
LE MAÎTRE.
Tu as donc été amoureux[7]?
[7] «Et puis, dit le caporal, reprenant la parole,--mais d'un ton plus
gai,--sans ce coup de feu je n'aurais jamais été amoureux, sauf votre
respect.--Tu as donc été amoureux, Trim? dit mon oncle Toby en
souriant.» (STERNE, _Tristram Shandy_, liv. VIII, chap. CCLXIII.)
JACQUES.
Si je l'ai été!
LE MAÎTRE.
Et cela par un coup de feu?
JACQUES.
Par un coup de feu.
LE MAÎTRE.
Tu ne m'en as jamais dit un mot.
JACQUES.
Je le crois bien.
LE MAÎTRE.
Et pourquoi cela?
JACQUES.
C'est que cela ne pouvait être dit ni plus tôt ni plus tard.
LE MAÎTRE.
Et le moment d'apprendre ces amours est-il venu?
JACQUES.
Qui le sait?
LE MAÎTRE.
À tout hasard, commence toujours...
Jacques commença l'histoire de ses amours. C'était l'après-dînée: il
faisait un temps lourd; son maître s'endormit. La nuit les surprit au
milieu des champs; les voilà fourvoyés. Voilà le maître dans une colère
terrible et tombant à grands coups de fouet sur son valet, et le pauvre
diable disant à chaque coup: «Celui-là était apparemment encore écrit
là-haut...»
Vous voyez, lecteur, que je suis en beau chemin, et qu'il ne tiendrait
qu'à moi de vous faire attendre un an, deux ans, trois ans, le récit des
amours de Jacques, en le séparant de son maître et en leur faisant
courir à chacun tous les hasards qu'il me plairait. Qu'est-ce qui
m'empêcherait de marier le maître et de le faire cocu? d'embarquer
Jacques pour les îles? d'y conduire son maître? de les ramener tous les
deux en France sur le même vaisseau? Qu'il est facile de faire des
contes! Mais ils en seront quittes l'un et l'autre pour une mauvaise
nuit, et vous pour ce délai.
L'aube du jour parut. Les voilà remontés sur leurs bêtes et poursuivant
leur chemin.--Et où allaient-ils?--Voilà la seconde fois que vous me
faites cette question, et la seconde fois que je vous réponds: Qu'est-ce
que cela vous fait? Si j'entame le sujet de leur voyage, adieu les
amours de Jacques... Ils allèrent quelque temps en silence. Lorsque
chacun fut un peu remis de son chagrin, le maître dit à son valet: Eh
bien, Jacques, où en étions-nous de tes amours?
JACQUES.
Nous en étions, je crois, à la déroute de l'armée ennemie. On se sauve,
on est poursuivi, chacun pense à soi. Je reste sur le champ de bataille,
enseveli sous le nombre des morts et des blessés, qui fut prodigieux. Le
lendemain on me jeta, avec une douzaine d'autres, sur une charrette,
pour être conduit à un de nos hôpitaux. Ah! monsieur, je ne crois pas
qu'il y ait de blessures plus cruelles que celle du genou.
LE MAÎTRE.
Allons donc, Jacques, tu te moques.
JACQUES.
Non, pardieu, monsieur, je ne me moque pas! Il y a là je ne sais combien
d'os, de tendons et d'autres choses qu'ils appellent je ne sais
comment...[8]
[8] «... Si bien que ce n'est que le lendemain, à midi, continua le
caporal, que je fus échangé et mis dans une charrette avec treize ou
quatorze autres, pour être transporté à notre hôpital.--Il n'y a pas de
partie dans tout le corps, sauf votre respect, où une blessure cause une
torture plus intolérable qu'au genou.
«--Excepté à l'aine, dit mon oncle Toby.--Sauf votre respect, repartit
le caporal, le genou, à mon avis, doit certainement être plus douloureux
à cause de tous les tendons et de tous les je ne sais quoi qui s'y
trouvent.» (STERNE. _Tristram Shandy_, liv. VIII, chap. CCLXIII.)
Une espèce de paysan qui les suivait avec une fille qu'il portait en
croupe et qui les avait écoutés, prit la parole et dit: «Monsieur a
raison...»
On ne savait à qui ce _monsieur_ était adressé, mais il fut mal pris par
Jacques et par son maître; et Jacques dit à cet interlocuteur indiscret:
«De quoi te mêles-tu?
--Je me mêle de mon métier; je suis chirurgien à votre service, et je
vais vous démontrer...»
La femme qu'il portait en croupe lui disait: «Monsieur le docteur,
passons notre chemin et laissons ces messieurs qui n'aiment pas qu'on
leur démontre.
--Non, lui répondit le chirurgien, je veux leur démontrer, et je leur
démontrerai...»
Et, tout en se retournant pour démontrer, il pousse sa compagne, lui
fait perdre l'équilibre et la jette à terre, un pied pris dans la basque
de son habit et les cotillons renversés sur sa tête. Jacques descend,
dégage le pied de cette pauvre créature et lui rabaisse ses jupons. Je
ne sais s'il commença par rabaisser les jupons ou par dégager le pied;
mais à juger de l'état de cette femme par ses cris, elle s'était
grièvement blessée. Et le maître de Jacques disait au chirurgien: «Voilà
ce que c'est que de démontrer.»
Et le chirurgien: «Voilà ce que c'est que de ne vouloir pas qu'on
démontre!...»
Et Jacques à la femme tombée ou ramassée: «Consolez-vous, ma bonne, il
n'y a ni de votre faute, ni de la faute de M. le docteur, ni de la
mienne, ni de celle de mon maître: c'est qu'il était écrit là-haut
qu'aujourd'hui, sur ce chemin, à l'heure qu'il est, M. le docteur serait
un bavard, que mon maître et moi nous serions deux bourrus, que vous
auriez une contusion à la tête et qu'on vous verrait le cul...»
Que cette aventure ne deviendrait-elle pas entre mes mains, s'il me
prenait en fantaisie de vous désespérer! Je donnerais de l'importance à
cette femme; j'en ferais la nièce d'un curé du village voisin;
j'ameuterais les paysans de ce village; je me préparerais des combats et
des amours; car enfin cette paysanne était belle sous le linge. Jacques
et son maître s'en étaient aperçus; l'amour n'a pas toujours attendu une
occasion aussi séduisante. Pourquoi Jacques ne deviendrait-il pas
amoureux une seconde fois? pourquoi ne serait-il pas une seconde fois le
rival et même le rival préféré de son maître?--Est-ce que le cas lui
était déjà arrivé?--Toujours des questions! Vous ne voulez donc pas que
Jacques continue le récit de ses amours? Une bonne fois pour toutes,
expliquez-vous; cela vous fera-t-il, cela ne vous fera-t-il pas plaisir?
Si cela vous fera plaisir, remettons la paysanne en croupe derrière son
conducteur, laissons-les aller et revenons à nos deux voyageurs. Cette
fois-ci ce fut Jacques qui prit la parole et qui dit à son maître:
Voilà le train du monde; vous qui n'avez été blessé de votre vie et qui
ne savez ce que c'est qu'un coup de feu au genou, vous me soutenez, à
moi qui ai eu le genou fracassé et qui boite depuis vingt ans...
LE MAÎTRE.
Tu pourrais avoir raison. Mais ce chirurgien impertinent est cause que
te voilà encore sur une charrette avec tes camarades, loin de l'hôpital,
loin de ta guérison et loin de devenir amoureux.
JACQUES.
Quoi qu'il vous plaise d'en penser, la douleur de mon genou était
excessive; elle s'accroissait encore par la dureté de la voiture, par
l'inégalité des chemins, et à chaque cahot je poussais un cri aigu.
LE MAÎTRE.
Parce qu'il était écrit là-haut que tu crierais?
JACQUES.
Assurément! Je perdais tout mon sang, et j'étais un homme mort si notre
charrette, la dernière de la ligne, ne se fût arrêtée devant une
chaumière. Là, je demande à descendre; on me met à terre. Une jeune
femme, qui était debout à la porte de la chaumière, rentra chez elle et
en sortit presque aussitôt avec un verre et une bouteille de vin. J'en
bus un ou deux coups à la hâte. Les charrettes qui précédaient la nôtre
défilèrent. On se disposait à me rejeter parmi mes camarades, lorsque,
m'attachant fortement aux vêtements de cette femme et à tout ce qui
était autour de moi, je protestai que je ne remonterais pas et que,
mourir pour mourir, j'aimais mieux que ce fût à l'endroit où j'étais
qu'à deux lieues plus loin. En achevant ces derniers mots, je tombai en
défaillance[9]. Au sortir de cet état, je me trouvai déshabillé et
couché dans un lit qui occupait un des coins de la chaumière, ayant
autour de moi un paysan, le maître du lieu, sa femme, la même qui
m'avait secouru, et quelques petits enfants. La femme avait trempé le
coin de son tablier dans du vinaigre et m'en frottait le nez et les
tempes[10].
[9] «Je racontais mes souffrances à une jeune femme, dans une maison de
paysan où notre charrette, qui était la dernière de la file, avait fait
halte; on m'y avait fait entrer, et la jeune femme avait tiré de sa
poche un cordial et en avait versé sur du sucre, et, voyant qu'il
m'avait ranimé, elle m'en avait donné une seconde et une troisième
fois.--Je lui racontais donc, sauf votre respect, le supplice où
j'étais, et je lui disais qu'il était si intolérable, que j'aimerais
mieux m'étendre sur ce lit,--en en désignant un qui était dans le coin
de la chambre, et mourir,--que d'aller plus loin. Elle essaya de m'y
conduire, mais je m'évanouis dans ses bras.» (STERNE, _Tristram Shandy_,
liv. VIII, chap. CCLXIV.)
[10] «Lors donc que je revins à moi, je me trouvai dans une cabane
silencieuse et tranquille, où il n'y avait que la jeune femme, le paysan
et sa femme. J'étais couché en travers du lit, dans le coin de la
chambre, ma jambe blessée sur une chaise, et la jeune femme à côté de
moi, d'une main me tenant sous le nez le coin d'un mouchoir trempé dans
du vinaigre, et de l'autre me frottant les tempes.» (STERNE, _Tristram
Shandy_, _ibid._)
LE MAÎTRE.
Ah! malheureux! ah! coquin!... Infâme, je te vois arriver.
JACQUES.
Mon maître, je crois que vous ne voyez rien.
LE MAÎTRE.
N'est-ce pas de cette femme que tu vas devenir amoureux?
JACQUES.
Et quand je serais devenu amoureux d'elle, qu'est-ce qu'il y aurait à
dire? Est-ce qu'on est maître de devenir ou de ne pas devenir amoureux?
Et quand on l'est, est-on maître d'agir comme si on ne l'était pas? Si
cela eût été écrit là-haut, tout ce que vous vous disposez à me dire, je
me le serais dit; je me serais souffleté; je me serais cogné la tête
contre le mur; je me serais arraché les cheveux: il n'en aurait été ni
plus ni moins, et mon bienfaiteur eût été cocu.
LE MAÎTRE.
Mais en raisonnant à ta façon, il n'y a point de crime qu'on ne commît
sans remords.
JACQUES.
Ce que vous m'objectez là m'a plus d'une fois chiffonné la cervelle;
mais avec tout cela, malgré que j'en aie, j'en reviens toujours au mot
de mon capitaine: Tout ce qui nous arrive de bien et de mal ici-bas est
écrit là-haut. Savez-vous, monsieur, quelque moyen d'effacer cette
écriture? Puis-je n'être pas moi? Et étant moi, puis-je faire autrement
que moi? Puis-je être moi et un autre? Et depuis que je suis au monde, y
a-t-il eu un seul instant où cela n'ait été vrai? Prêchez tant qu'il
vous plaira, vos raisons seront peut-être bonnes; mais s'il est écrit en
moi ou là-haut que je les trouverai mauvaises, que voulez-vous que j'y
fasse?
LE MAÎTRE.
Je rêve à une chose: c'est si ton bienfaiteur eût été cocu parce qu'il
était écrit là-haut; ou si cela était écrit là-haut parce que tu ferais
cocu ton bienfaiteur?
JACQUES.
Tous les deux étaient écrits l'un à côté de l'autre. Tout a été écrit à
la fois. C'est comme un grand rouleau qui se déploie petit à petit...
Vous concevez, lecteur, jusqu'où je pourrais pousser cette conversation
sur un sujet dont on a tant parlé, tant écrit depuis deux mille ans,
sans en être d'un pas plus avancé. Si vous me savez peu de gré de ce que
je vous dis, sachez-m'en beaucoup de ce que je ne vous dis pas.
Tandis que nos deux théologiens disputaient sans s'entendre, comme il
peut arriver en théologie, la nuit s'approchait. Ils traversaient une
contrée peu sûre en tout temps, et qui l'était bien moins encore alors
que la mauvaise administration et la misère avaient multiplié sans fin
le nombre des malfaiteurs. Ils s'arrêtèrent dans la plus misérable des
auberges. On leur dressa deux lits de sangles dans une chambre formée de
cloisons entr'ouvertes de tous les côtés. Ils demandèrent à souper. On
leur apporta de l'eau de mare, du pain noir et du vin tourné. L'hôte,
l'hôtesse, les enfants, les valets, tout avait l'air sinistre. Ils
entendaient à côté d'eux les ris immodérés et la joie tumultueuse d'une
douzaine de brigands qui les avaient précédés et qui s'étaient emparés
de toutes les provisions. Jacques était assez tranquille; il s'en
fallait beaucoup que son maître le fût autant. Celui-ci promenait son
souci en long et en large, tandis que son valet dévorait quelques
morceaux de pain noir, et avalait en grimaçant quelques verres de
mauvais vin. Ils en étaient là, lorsqu'ils entendirent frapper à leur
porte: c'était un valet que ces insolents et dangereux voisins avaient
contraint d'apporter à nos deux voyageurs, sur une de leurs assiettes,
tous les os d'une volaille qu'ils avaient mangée. Jacques, indigné,
prend les pistolets de son maître.
«Où vas-tu?
--Laissez-moi faire.
--Où vas-tu? te dis-je.
--Mettre à la raison cette canaille.
--Sais-tu qu'ils sont une douzaine?
--Fussent-ils cent, le nombre n'y fait rien, s'il est écrit là-haut
qu'ils ne sont pas assez.
--Que le diable t'emporte avec ton impertinent dicton!...»
Jacques s'échappe des mains de son maître, entre dans la chambre de ces
coupe-jarrets, un pistolet armé dans chaque main. «Vite, qu'on se
couche, leur dit-il, le premier qui remue je lui brûle la cervelle...»
Jacques avait l'air et le ton si vrais, que ces coquins, qui prisaient
autant la vie que d'honnêtes gens, se lèvent de table sans souffler le
mot, se déshabillent et se couchent. Son maître, incertain sur la
manière dont cette aventure finirait, l'attendait en tremblant. Jacques
rentra chargé des dépouilles de ces gens; il s'en était emparé pour
qu'ils ne fussent pas tentés de se relever; il avait éteint leur
lumière et fermé à double tour leur porte, dont il tenait la clef avec
un de ses pistolets. «À présent, monsieur, dit-il à son maître, nous
n'avons plus qu'à nous barricader en poussant nos lits contre cette
porte, et à dormir paisiblement...» Et il se mit en devoir de pousser
les lits, racontant froidement et succinctement à son maître le détail
de cette expédition.
LE MAÎTRE.
Jacques, quel diable d'homme es-tu! Tu crois donc...
JACQUES.
Je ne crois ni ne décrois.
LE MAÎTRE.
S'ils avaient refusé de se coucher?
JACQUES.
Cela était impossible.
LE MAÎTRE.
Pourquoi?
JACQUES.
Parce qu'ils ne l'ont pas fait.
LE MAÎTRE.
S'ils se relevaient?
JACQUES.
Tant pis ou tant mieux.
LE MAÎTRE.
Si... si... si... et...
JACQUES.
Si, si la mer bouillait, il y aurait, comme on dit, bien des poissons de
cuits. Que diable, monsieur, tout à l'heure vous avez cru que je courais
un grand danger, et rien n'était plus faux; à présent vous vous croyez
en grand danger, et rien peut-être n'est encore plus faux. Tous, dans
cette maison, nous avons peur les uns des autres; ce qui prouve que nous
sommes tous des sots...
Et, tout en discourant ainsi, le voilà déshabillé, couché et endormi.
Son maître, en mangeant à son tour un morceau de pain noir, et buvant un
coup de mauvais vin, prêtait l'oreille autour de lui, regardait Jacques
qui ronflait et disait: «Quel diable d'homme est-ce là!...» À l'exemple
de son valet, le maître s'étendit aussi sur son grabat, mais il n'y
dormit pas de même. Dès la pointe du jour, Jacques sentit une main qui
le poussait; c'était celle de son maître qui l'appelait à voix basse:
Jacques! Jacques!
JACQUES.
Qu'est-ce?
LE MAÎTRE.
Il fait jour.
JACQUES.
Cela se peut.
LE MAÎTRE.
Lève-toi donc.
JACQUES.
Pourquoi?
LE MAÎTRE.
Pour sortir d'ici au plus vite.
JACQUES.
Pourquoi?
LE MAÎTRE.
Parce que nous y sommes mal.
JACQUES.
Qui le sait, et si nous serons mieux ailleurs?
LE MAÎTRE.
Jacques?
JACQUES.
Eh bien, Jacques! Jacques! quel diable d'homme êtes-vous?
LE MAÎTRE.
Quel diable d'homme es-tu! Jacques, mon ami, je t'en prie.
Jacques se frotta les yeux, bâilla à plusieurs reprises, étendit les
bras, se leva, s'habilla sans se presser, repoussa les lits, sortit de
la chambre, descendit, alla à l'écurie, sella et brida les chevaux,
éveilla l'hôte qui dormait encore, paya la dépense, garda les clefs des
deux chambres; et voilà nos gens partis.
Le maître voulait s'éloigner au grand trot; Jacques voulait aller le
pas, et toujours d'après son système. Lorsqu'ils furent à une assez
grande distance de leur triste gîte, le maître, entendant quelque chose
qui résonnait dans la poche de Jacques, lui demanda ce que c'était:
Jacques lui dit que c'étaient les deux clefs des chambres.
LE MAÎTRE.
Et pourquoi ne les avoir pas rendues?
JACQUES.
C'est qu'il faudra enfoncer deux portes; celle de nos voisins pour les
tirer de leur prison, la nôtre pour leur délivrer leurs vêtements; et
que cela nous donnera du temps.
LE MAÎTRE.
Fort bien, Jacques! mais pourquoi gagner du temps?
JACQUES.
Pourquoi? Ma foi, je n'en sais rien.
LE MAÎTRE.
Et si tu veux gagner du temps, pourquoi aller au petit pas comme tu
fais?
JACQUES.
C'est que, faute de savoir ce qui est écrit là-haut, on ne sait ni ce
qu'on veut ni ce qu'on fait, et qu'on suit sa fantaisie qu'on appelle
raison, ou sa raison qui n'est souvent qu'une dangereuse fantaisie qui
tourne tantôt bien, tantôt mal.
LE MAÎTRE.
Pourrais-tu me dire ce que c'est qu'un fou, ce que c'est qu'un sage?
JACQUES.
Pourquoi pas?... un fou... attendez... c'est un homme malheureux; et par
conséquent un homme heureux est sage.
LE MAÎTRE.
Et qu'est-ce qu'un homme heureux ou malheureux?
JACQUES.
Pour celui-ci, il est aisé. Un homme heureux est celui dont le bonheur
est écrit là-haut; et par conséquent celui dont le malheur est écrit
là-haut, est un homme malheureux.
LE MAÎTRE.
Et qui est-ce qui a écrit là-haut le bonheur et le malheur?
JACQUES.
Et qui est-ce qui a fait le grand rouleau où tout est écrit? Un
capitaine, ami de mon capitaine, aurait bien donné un petit écu pour le
savoir; lui, n'aurait pas donné une obole, ni moi non plus; car à quoi
cela me servirait-il? En éviterais-je pour cela le trou où je dois
m'aller casser le cou?
LE MAÎTRE.
Je crois que oui.
JACQUES.
Moi, je crois que non; car il faudrait qu'il y eût une ligne fausse sur
le grand rouleau qui contient vérité, qui ne contient que vérité, et qui
contient toute vérité. Il serait écrit sur le grand rouleau: «Jacques se
cassera le cou tel jour,» et Jacques ne se casserait pas le cou?
Concevez-vous que cela se puisse, quel que soit l'auteur du grand
rouleau?
LE MAÎTRE.
Il y a beaucoup de choses à dire là-dessus...
JACQUES.
Mon capitaine croyait que la prudence est une supposition, dans laquelle
l'expérience nous autorise à regarder les circonstances où nous nous
trouvons comme causes de certains effets à espérer ou à craindre pour
l'avenir.
LE MAÎTRE.
Et tu entendais quelque chose à cela?
JACQUES.
Assurément, peu à peu je m'étais fait à sa langue. Mais, disait-il, qui
peut se vanter d'avoir assez d'expérience? Celui qui s'est flatté d'en
être le mieux pourvu, n'a-t-il jamais été dupe? Et puis, y a-t-il un
homme capable d'apprécier juste les circonstances où il se trouve? Le
calcul qui se fait dans nos têtes, et celui qui est arrêté sur le
registre d'en haut, sont deux calculs bien différents. Est-ce nous qui
menons le destin, ou bien est-ce le destin qui nous mène? Combien de
projets sagement concertés ont manqué, et combien manqueront! Combien de
projets insensés ont réussi, et combien réussiront! C'est ce que mon
capitaine me répétait, après la prise de Berg-op-Zoom et celle du
Port-Mahon; et il ajoutait que la prudence ne nous assurait point un bon
succès, mais qu'elle nous consolait et nous excusait d'un mauvais: aussi
dormait-il la veille d'une action sous sa tente comme dans sa garnison,
et allait-il au feu comme au bal. C'est bien de lui que vous vous
seriez écrié: «Quel diable d'homme!...»
Comme ils en étaient là, ils entendirent à quelque distance derrière eux
du bruit et des cris; ils retournèrent la tête, et virent une troupe
d'hommes armés de gaules et de fourches qui s'avançaient vers eux à
toutes jambes. Vous allez croire que c'étaient les gens de l'auberge,
leurs valets et les brigands dont nous avons parlé. Vous allez croire
que le matin on avait enfoncé leur porte faute de clefs, et que ces
brigands s'étaient imaginé que nos deux voyageurs avaient décampé avec
leurs dépouilles. Jacques le crut, et il disait entre ses dents:
«Maudites soient les clefs et la fantaisie ou la raison qui me les fit
emporter! Maudite soit la prudence! etc., etc.» Vous allez croire que
cette petite armée tombera sur Jacques et son maître, qu'il y aura une
action sanglante, des coups de bâton donnés, des coups de pistolet
tirés; et il ne tiendrait qu'à moi que tout cela n'arrivât; mais adieu
la vérité de l'histoire, adieu le récit des amours de Jacques. Nos deux
voyageurs n'étaient point suivis: j'ignore ce qui se passa dans
l'auberge après leur départ. Ils continuèrent leur route, allant
toujours sans savoir où ils allaient, quoiqu'ils sussent à peu près où
ils voulaient aller; trompant l'ennui et la fatigue par le silence et le
bavardage, comme c'est l'usage de ceux qui marchent, et quelquefois de
ceux qui sont assis.
Il est bien évident que je ne fais pas un roman, puisque je néglige ce
qu'un romancier ne manquerait pas d'employer. Celui qui prendrait ce que
j'écris pour la vérité, serait peut-être moins dans l'erreur que celui
qui le prendrait pour une fable.
Cette fois-ci ce fut le maître qui parla le premier et qui débuta par le
refrain accoutumé: Eh bien! Jacques, l'histoire de tes amours?
JACQUES.
Je ne sais où j'en étais. J'ai été si souvent interrompu, que je ferais
tout aussi bien de recommencer.
LE MAÎTRE.
Non, non. Revenu de ta défaillance à la porte de la chaumière, tu te
trouvas dans un lit, entouré des gens qui l'habitaient.
JACQUES.
Fort bien! La chose la plus pressée était d'avoir un chirurgien, et il
n'y en avait pas à plus d'une lieue à la ronde. Le bonhomme fit monter à
cheval un de ses enfants, et l'envoya au lieu le moins éloigné.
Cependant la bonne femme avait fait chauffer du gros vin, déchiré une
vieille chemise de son mari; et mon genou fut étuvé, couvert de
compresses et enveloppé de linges. On mit quelques morceaux de sucre
enlevés aux fourmis, dans une portion du vin qui avait servi à mon
pansement, et je l'avalai; ensuite on m'exhorta à prendre patience. Il
était tard; ces gens se mirent à table et soupèrent. Voilà le souper
fini. Cependant l'enfant ne revenait pas, et point de chirurgien. Le
père prit de l'humeur. C'était un homme naturellement chagrin; il
boudait sa femme, il ne trouvait rien à son gré. Il envoya durement
coucher ses autres enfants. Sa femme s'assit sur un banc et prit sa
quenouille. Lui, allait et venait; et en allant et venant, il lui
cherchait querelle sur tout. «Si tu avais été au moulin comme je te
l'avais dit...» et il achevait la phrase en hochant de la tête du côté
de mon lit.
«On ira demain.
--C'est aujourd'hui qu'il fallait y aller, comme je te l'avais dit... Et
ces restes de paille qui sont encore sur la grange, qu'attends-tu pour
les relever?
--On les relèvera demain.
--Ce que nous en avons tire à sa fin; et tu aurais beaucoup mieux fait
de les relever aujourd'hui, comme je te l'avais dit... Et ce tas d'orge
qui se gâte sur le grenier, je gage que tu n'as pas songé à le remuer.
--Les enfants l'ont fait.
--Il fallait le faire toi-même. Si tu avais été sur ton grenier, tu
n'aurais pas été à la porte...»
Cependant il arriva un chirurgien, puis un second, puis un troisième,
avec le petit garçon de la chaumière.
LE MAÎTRE.
Te voilà en chirurgiens comme saint Roch en chapeaux[11].
[11] On lit dans toutes les éditions: _comme saint Roch en chapeau_; il
faut: _en chapeaux_. Ce proverbe se dit quand, d'un certain nombre de
choses que l'on possède, plusieurs sont inutiles: le mot est ici
d'autant mieux appliqué, que saint Roch avait trois chapeaux; on le voit
souvent ainsi représenté. (BR.)
JACQUES.
Le premier était absent, lorsque le petit garçon était arrivé chez lui;
mais sa femme avait fait avertir le second, et le troisième avait
accompagné le petit garçon. «Eh! bonsoir, compères; vous voilà?» dit le
premier aux deux autres... Ils avaient fait le plus de diligence
possible, ils avaient chaud, ils étaient altérés. Ils s'asseyent autour
de la table dont la nappe n'était pas encore ôtée. La femme descend à la
cave, et en remonte avec une bouteille. Le mari grommelait entre ses
dents: «Eh! que diable faisait-elle à sa porte?» On boit, on parle des
maladies du canton; on entame l'énumération de ses pratiques. Je me
plains; on me dit: «Dans un moment nous serons à vous.» Après cette
bouteille, on en demande une seconde, à compte sur mon traitement; puis
une troisième, une quatrième, toujours à compte sur mon traitement; et à
chaque bouteille, le mari revenait à sa première exclamation: «Eh! que
diable faisait-elle à sa porte?»
Quel parti un autre n'aurait-il pas tiré de ces trois chirurgiens, de
leur conversation à la quatrième bouteille, de la multitude de leurs
cures merveilleuses, de l'impatience de Jacques, de la mauvaise humeur
de l'hôte, des propos de nos Esculapes de campagne autour du genou de
Jacques, de leurs différents avis, l'un prétendant que Jacques était
mort si l'on ne se hâtait de lui couper la jambe, l'autre qu'il fallait
extraire la balle et la portion du vêtement qui l'avait suivie, et
conserver la jambe à ce pauvre diable. Cependant on aurait vu Jacques
assis sur son lit, regardant sa jambe en pitié, et lui faisant ses
derniers adieux, comme on vit un de nos généraux entre Dufouart[12] et
Louis[13]. Le troisième chirurgien aurait gobe-mouché jusqu'à ce que la
querelle se fût élevée entre eux, et que des invectives on en fût venu
aux gestes.
[12] Dufouart (Pierre), célèbre chirurgien, mort à Sceaux le 21 octobre
1813, à l'âge de soixante-dix-huit ans. On a de lui: _Traité d'analyse
des plaies d'armes à feu_. (BR.)
[13] Louis (Antoine), chirurgien, secrétaire de l'Académie de Paris, né
à Metz le 13 février 1723, mort à Paris en 1792. C'est lui qui fut
chargé de la partie chirurgicale de l'_Encyclopédie_.
Je vous fais grâce de toutes ces choses, que vous trouverez dans les
romans, dans la comédie ancienne et dans la société. Lorsque j'entendis
l'hôte s'écrier de sa femme: «que diable faisait-elle à sa porte!» je me
rappelai l'Harpagon de Molière[14], lorsqu'il dit de son fils:
_Qu'allait-il faire dans cette galère?_ Et je conçus qu'il ne s'agissait
pas seulement d'être vrai, mais qu'il fallait encore être plaisant; et
que c'était la raison pour laquelle on dirait à jamais: _Qu'allait-il
faire dans cette galère?_ et que le mot de mon paysan, _Que faisait-elle
à sa porte?_ ne passerait pas en proverbe.
[14] Ce n'est point l'Harpagon de _l'Avare_ qui dit de son fils:
_Qu'allait-il faire dans cette galère?_ mais bien le Géronte des
_Fourberies de Scapin_, acte II, scène XI. (BR.)
Jacques n'en usa pas envers son maître avec la même réserve que je garde
avec vous; il n'omit pas la moindre circonstance, au hasard de
l'endormir une seconde fois. Si ce ne fut pas le plus habile, ce fut au
moins le plus vigoureux des trois chirurgiens qui resta maître du
patient.
N'allez-vous pas, me direz-vous, tirer des bistouris à nos yeux, couper
des chairs, faire couler du sang, et nous montrer une opération
chirurgicale? À votre avis, cela ne sera-t-il pas de bon goût?...
Allons, passons encore l'opération chirurgicale; mais vous permettrez au
moins à Jacques de dire à son maître, comme il le fit: «Ah! monsieur,
c'est une terrible affaire que de r'arranger un genou fracassé!...» Et à
son maître de lui répondre comme auparavant: «Allons donc, Jacques, tu
te moques...» Mais ce que je ne vous laisserais pas ignorer pour tout
l'or du monde, c'est qu'à peine le maître de Jacques lui eut-il fait
cette impertinente réponse, que son cheval bronche et s'abat, que son
genou va s'appuyer rudement sur un caillou pointu, et que le voilà
criant à tue-tête: «Je suis mort! j'ai le genou cassé!...»
Quoique Jacques, la meilleure pâte d'homme qu'on puisse imaginer, fût
tendrement attaché à son maître, je voudrais bien savoir ce qui se passa
au fond de son âme, sinon dans le premier moment, du moins lorsqu'il fut
bien assuré que cette chute n'aurait point de suite fâcheuse, et s'il
put se refuser à un léger mouvement de joie secrète d'un accident qui
apprendrait à son maître ce que c'était qu'une blessure au genou. Une
autre chose, lecteur, que je voudrais bien que vous me dissiez, c'est
si son maître n'eût pas mieux aimé être blessé, même un peu plus
grièvement, ailleurs qu'au genou, ou s'il ne fut pas plus sensible à la
honte qu'à la douleur.
Lorsque le maître fut un peu revenu de sa chute et de son angoisse, il
se remit en selle et appuya cinq ou six coups d'éperon à son cheval, qui
partit comme un éclair; autant en fit la monture de Jacques, car il y
avait entre ces deux animaux la même intimité qu'entre leurs cavaliers;
c'étaient deux paires d'amis.
Lorsque les deux chevaux essoufflés reprirent leur pas ordinaire,
Jacques dit à son maître: Eh bien, monsieur, qu'en pensez-vous?
LE MAÎTRE.
De quoi?
JACQUES.
De la blessure au genou.
LE MAÎTRE.
Je suis de ton avis; c'est une des plus cruelles.
JACQUES.
Au vôtre?
LE MAÎTRE.
Non, non, au tien, au mien, à tous les genoux du monde.
JACQUES.
Mon maître, mon maître, vous n'y avez pas bien regardé; croyez que nous
ne plaignons jamais que nous.
LE MAÎTRE.
Quelle folie!
JACQUES.
Ah! si je savais dire comme je sais penser! Mais il était écrit là-haut
que j'aurais les choses dans ma tête, et que les mots ne me viendraient
pas.