Le lendemain, ce fut mon père lui-même qui vint me chercher. Dès qu'on

annonça M. de Brumont, la comtesse renvoya ses domestiques et courut à

mon père. «Voyez, lui dit-elle d'un ton joyeux et caressant, approchez,

il n'est plus alité, le voilà dans un fauteuil, le voilà!... Nous venons

de faire plusieurs fois ensemble le tour de cet appartement,... il a

bien dormi, ses forces reviennent, il est mieux, beaucoup mieux! Vous

devez sa conservation à ma vigilance, et son rétablissement à mes soins;

je l'ai sauvé de son désespoir, je l'ai sauvé de sa maladie; c'est par

moi qu'il vit, c'est pour moi qu'il doit vivre,... uniquement pour

moi!... et pour vous, Monsieur, j'y consens; mais pour vous seul.» Le

baron m'adressa la parole: «A quelle démarche exposez-vous un père qui

vous aime? Étoit-ce là ce que vous m'aviez promis? Étoit-ce ici que je

devois retrouver mon fils?...» Mme de Lignolle l'interrompit vivement:

«Cruel! auriez-vous mieux aimé le trouver mort à Montargis? Quand je

suis venue l'y rejoindre, il étoit seul, dans le délire, un pistolet à

la main... Monsieur, je vous le répète, je l'ai sauvé de son

désespoir... Hélas! et ce n'étoit pourtant pas la douleur de ma perte

qui troubloit sa raison et déchiroit son coeur.» Mon père s'adressa

toujours à moi: «Puisque hier Mme de Fonrose n'a pu vous ramener, je

viens moi-même aujourd'hui...--Il ne m'écoute seulement pas!

s'écria-t-elle; il ne daigne pas m'adresser un mot de remerciement!

l'ingrat! pas même une politesse!... Monsieur, si vous refusez à mes

services la reconnoissance qui leur est due, ayez du moins pour mon sexe

les égards qu'il mérite, et songez que vous n'êtes point ici chez Mlle

de Brumont.--Pour que je me crusse votre obligé, Madame, il faudroit

que, seulement instruit de vos actions, j'ignorasse vos motifs: vous

avez tout fait pour ce jeune homme et rien pour moi. Quant à Mlle de

Brumont, je ne la connois point; je viens chercher ici le chevalier de

Faublas et l'époux de Sophie.--De Sophie! Non, Monsieur, le mien! je

suis sa femme. Oh! je suis sa femme (elle m'embrassa) et votre fille!

ajouta-t-elle en saisissant une de ses mains, qu'elle baisa;

pardonnez-moi ce que je viens de vous dire; pardonnez-moi les

étourderies que j'ai faites chez vous la dernière fois que j'y suis

venue; excusez mon inexpérience et mes vivacités, souvenez-vous

seulement que je vous... aime et que je l'idolâtre. Tenez, je brûlois du

désir de vous revoir, de vous parler;... je vais tout vous dire: depuis

quelques jours il s'est fait un grand changement,... un changement

heureux:... les noeuds qui l'attachent à moi sont maintenant

indissolubles: avant neuf mois vous aurez un petit-fils... Écoutez-moi,

écoutez-moi donc... Oui, ce sera un garçon, un joli garçon, aimable,

généreux, sensible, gai, spirituel, intrépide, plein de grâce et de

beauté comme son père... Écoutez-moi, n'essayez pas de retirer votre

main. Êtes-vous donc fâché que je porte dans mon sein le gage de son

amour, ou pourriez-vous penser...? Oh! c'est son enfant; c'est bien le

sien, soyez-en sûr; ce n'est pas celui de M. de Lignolle. M. de Lignolle

n'a jamais... Je vous proteste que personne ne m'avoit épousée avant

Faublas. Demandez-lui, si vous croyez que je mens. Personne avant lui ne

m'avoit épousée, et personne après lui ne m'épousera, je vous le

jure!--Malheureuse enfant! dit enfin le baron, que sa surprise extrême

avoit longtemps réduit au silence, quel transport vous égare? et comment

pouvez-vous me faire à moi de pareilles confidences?--C'est justement à

vous que je dois les faire, à vous qui ne voyez en moi que la maîtresse

de votre fils, à vous qui, ne connoissant de Mme de Lignolle que ses

légèretés et ses foiblesses, prenez de son caractère l'idée la plus

défavorable et la jugez à la rigueur. Il est vrai que je me suis laissé

séduire; mais comment et par qui? Regardez-le d'abord, et dites-moi si

je ne suis pas excusable. Il est vrai que sa victoire fut l'ouvrage d'un

instant; mais voilà précisément ce qui justifie ma défaite. Ma défaite,

si je l'avois calculée, eût été moins prompte; et peut-être que je

n'aurois pas du tout succombé si j'avois su ce que c'étoit que de

combattre. Mais, dans ma profonde ignorance, je n'entendois rien à tout

cela, rien, Monsieur! je n'avois d'une jeune mariée que le nom. En

doutez-vous? Demandez à Faublas, il vous le dira, il vous dira que ce

fut lui qui m'enseigna... l'amour. Et concevez-vous comment une jeune

personne toute simple, tout innocente, ignorant de l'hymen jusqu'à ses

droits, auroit pu connoître ses devoirs et les respecter? Moi, je pris

un amant, comme j'avois pris un époux, sans réflexion, sans curiosité;

mais pourtant, je l'avoue, déterminée par le désir de venger le plus tôt

possible un affront qu'on me disoit impardonnable; je pris le chevalier,

d'abord parce qu'au moment critique il se trouva là, et puis parce que

je ne sais quel instinct naturel me le fit juger très aimable. Ainsi,

Monsieur, vous le voyez, pour m'être égarée je ne suis pas criminelle.

Si dès le premier pas j'ai tombé, c'est la faute de ceux qui, me donnant

une nouvelle carrière à parcourir, m'y ont abandonnée dans les ténèbres,

au lieu de m'instruire et de m'éclairer. Si jamais je suis malheureuse

et déshonorée, ce sera la faute du sort qui m'a sacrifiée, et celle du

hasard qui m'a trop tard servie. Ah! que ne s'est-il offert à moi

quelques mois plus tôt, celui par qui mon existence devoit commencer!

Que n'est-il venu au premier jour de l'autre printemps, dans cette

Franche-Comté où, pour la première fois, je m'ennuyois avec ma tante, où

je me sentois agitée d'une inquiétude nouvelle, consumée d'une flamme

inconnue, dévorée du besoin d'aimer, d'aimer Faublas, de n'aimer que

lui! Alors, que n'est-il venu! je lui aurois aussitôt donné ma fortune

et ma main, ma personne et mon coeur; et j'eusse été sa légitime épouse!

et j'eusse été, pour le reste de ma vie, de toutes les femmes la plus

heureuse en même temps et la plus considérée. Hélas! il ne vint pas,

_lui_. Un autre se présenta; et quel autre, grands dieux! On me l'amène,

on me dit: «Monsieur veut se marier et te convient; une fille ne peut

rester fille, fais-toi femme.» Moi, sans m'informer seulement de quoi il

est question, je promets de le devenir; et voilà qu'un soir, au bout de

deux mois, je le deviens, mais alors il se trouve que j'ai deux maris:

il se trouve que celui qui en a le titre ne peut en remplir les

fonctions, et que celui qui en remplit les fonctions ne peut en avoir le

titre. Que faire en cette occasion difficile? Demander le divorce avec

M. de Lignolle, ou brusquer la rupture avec Mlle de Brumont? Le premier

de ces deux partis également extrêmes, en me couvrant d'un ridicule

ineffaçable, eût troublé mon repos; le second m'eût coûté le bonheur en

me réduisant au veuvage pour toute ma vie. Je ne fis donc pas très mal

de ne point laisser éclater mon ressentiment contre l'époux indigne, et

de témoigner ma satisfaction à l'amant séducteur. Cependant, comment ne

pas prendre chaque jour une plus haute opinion de celui-ci? Comment, au

fond du coeur, ne pas mésestimer celui-là de plus en plus? Le moyen de

chasser le dégoût et les mépris, quand c'est ce M. de Lignolle qui

continuellement les appelle? le moyen de rappeler jamais la vertu, quand

c'est Faublas qui sans cesse l'écarte? Ainsi, Monsieur le baron, vous

voyez que je suis pour toujours obligée à garder le mari que je déteste

et l'amant que j'adore. Maintenant que je vous ai présenté le tableau

fidèle de ma situation, vous ne conserverez contre moi nulle prévention

injuste et fâcheuse. Si jamais, au contraire, il arrive que le public

éclaire ma conduite et soit tenté de la condamner, vous ne

m'abandonnerez point à la précipitation de ses jugemens. Ah! je vous en

prie, défendez alors Mme de Lignolle, montrez-la telle qu'elle est,

dites bien à tout le monde que ses erreurs ne lui doivent pas être

imputées; que sa famille seule en est responsable, et qu'il faut surtout

en accuser la fatalité!--Madame, répondit mon père du ton de l'intérêt,

je suis flatté de votre confiance, quoique vous me la donniez très

étourdiment; je conçois que votre extrême pétulance peut, en certains

cas, vous servir d'excuse; et je ne vous dissimulerai même pas que vos

aveux m'ont touché par leur imprudente franchise: autrefois j'ai blâmé

vos égaremens, je plains aujourd'hui votre passion; mais sûrement vous

n'attendez pas que jamais je l'approuve, et ne vous abusez point. Quand

j'aurois pour vous cet excès d'indulgence, le public, qui ne tient aux

vicieux aucun compte de la protection des foibles, le public ne jugeroit

pas vos fautes avec moins de sévérité. Si donc vous comptez son opinion

pour quelque chose, si vous êtes jalouse de conserver l'amitié de vos

proches, l'estime de vos amis, l'estime de vous-même, le respect des

honnêtes gens, le repos d'une bonne conscience, arrêtez-vous sur le

penchant de l'abîme, où vous marchez témérairement entre deux guides

toujours aveugles et souvent perfides, l'espérance et la sécurité.

Arrêtez-vous, s'il en est temps encore! Quant à moi, Comtesse, mon

devoir est maintenant d'essayer la douceur pour vous rappeler les

vôtres, et, si vous ne m'écoutez pas, d'employer l'autorité pour obliger

mon fils à remplir les siens. Vous et lui, Madame, vous avez, au pied

des autels, juré d'aimer quelqu'un sans partage, et ce quelqu'un ce

n'est ni vous ni lui. L'un et l'autre vous avez promis au même Dieu de

ne pas vous aimer. On doit un respect éternel aux sermens: les vôtres,

pour avoir été déjà violés, ne sont point anéantis. Faublas ne vous

appartient pas plus que vous n'appartenez à Faublas; et, comme l'amour

dont vous brûlez pour lui ne peut faire que vous cessiez d'être la femme

de M. de Lignolle, de même les fréquentes infidélités dont le chevalier

s'est rendu coupable envers Sophie ne feront pas qu'il ne soit plus son

époux. Mme de Faublas a sa foi, Mlle de Pontis a son amour.--Non,

Monsieur, non! car il m'adore; il me le disoit encore tout à l'heure...

Tenez, écoutez-moi: je veux bien convenir qu'il est l'époux d'une autre;

mais aussi, de votre côté, convenez du moins que je suis sa femme,... et

la mère de son enfant... Oui, voilà ce qui m'enchante! voilà ce qui me

donne sur lui des droits incontestables! C'est un avantage que j'ai sur

Mme de Faublas... Mme de Faublas! que j'envie son sort cependant!

combien elle est mieux que moi partagée! Pouvoir s'enorgueillir de

l'avoir pour époux! porter son nom, son nom si cher! Ah! cette Sophie

trop favorisée, qu'a-t-elle donc fait de si recommandable qui ait pu lui

valoir le bonheur d'obtenir Faublas? et la pauvre Éléonore, hélas!

qu'avoit-elle fait de si répréhensible qui lui ait dû mériter le

tourment d'épouser ce M. de Lignolle?--Croyez-moi, ne reprochez pas vos

malheurs à la destinée, n'en accusez que votre foiblesse, et préparez-en

la fin par une résolution courageuse. Pour triompher d'une passion

fatale, cessez d'en voir l'objet...--Cesser de le voir? Plutôt

mourir!--Cessez de le voir, vous le devez; vous devez essayer cet unique

moyen d'échapper aux dernières infortunes qui vous menacent.--Plutôt

mourir!--Comtesse, je vais vous affliger,... mais enfin il faut vous le

dire: la circonstance m'impose aussi des devoirs pénibles. Je dois,

quand je vous aurai conseillé le douloureux sacrifice, et que vous vous

serez obstinée à ne le point faire, je dois ne rien négliger pour vous

forcer de l'accomplir.--Grands dieux!--Tout à l'heure j'emmène le

chevalier!...--Non, vous ne l'emmènerez pas! non, vous n'aurez pas cette

cruauté!--Je l'emmène, il le faut.--Il ne le faut pas! Qui vous y

oblige?--La nécessité de l'arracher à des séductions trop

puissantes.--Et vous auriez le courage de me réduire au

désespoir?--J'aurai le courage de vous rendre à vous-même.--Voulez-vous

priver une femme de son amant?--C'est vous qui voulez priver un père de

son fils.--Moi! répondit-elle avec une extrême volubilité, point du

tout! ne vous en privez pas. Restez ici; qui vous a dit de vous en

aller? Vous l'aurois-je dit? c'eût été sans réflexion. Restez avec nous,

cela me fera le plus grand plaisir et à lui aussi, car... je vous aime

beaucoup! mais il vous aime encore davantage; restez avec nous. Je vous

donnerai un appartement fort commode, fort beau: tenez! celui de mon

mari; et, quant à mademoiselle votre fille, j'ai encore une chambre pour

elle... Oui, envoyez chercher mademoiselle votre fille, il sera bien

aise de voir sa soeur! Qu'elle vienne! et Mme de Fonrose aussi! toute la

famille... Que toute la famille vienne s'établir chez moi! j'ai de quoi

loger toute la famille!... excepté Sophie... Allons! vous, ajouta-t-elle

en m'adressant la parole, vous ne dites mot! Joignez-vous donc à moi

pour l'engager à rester avec nous.--Mais que dit-elle donc? s'écria mon

père. Permettez-vous que je parle à mon tour?--Il n'y a pas besoin de

faire de longs discours, reprit-elle encore très vivement; on

répond simplement: oui.--Non... Madame...--Non? il faut

absolument que le chevalier s'en aille?--Absolument.--Cela est

indispensable?--Indispensable.--En ce cas, je m'en vais avec lui.

Partons tous trois.--Elle perd tout à fait la tête!--Comment! Monsieur,

je perds la tête? pourquoi cela, s'il vous plaît? Je voulois bien vous

retenir chez moi: pourquoi refuseriez-vous de me recevoir chez vous?

Croiriez-vous me faire trop d'honneur? croiriez-vous...--C'en est fait

de sa raison!... Faublas, préparez-vous à me suivre.--Ne vous en avisez

point», me dit-elle; puis, revenant à mon père: «Monsieur, vous

m'emmènerez ou vous ne l'emmènerez pas!--Comtesse, à quelles extrémités

voulez-vous me réduire? Eh quoi! faudra-t-il que j'emploie la

force?...--La force! il vous sied bien...! C'est moi qui l'emploierai,

la force! Ah! cette fois vous n'êtes pas chez vous! à mon tour

j'appellerai mes gens!--Madame, s'il étoit possible que mes résolutions

ne fussent pas irrévocablement prises, ce que vous venez de me faire

entendre suffiroit pour les déterminer.--Quoi donc! vous aurois-je

offensé? c'eût été bien innocemment, je vous jure. Moi, ce qui me vient

à l'esprit, je le dis aussitôt. N'imputez qu'à ma vivacité ce qui

pourroit vous avoir blessé dans mon discours: en vérité, je n'y mets ni

méchanceté ni réflexion. Songez que c'est une femme alarmée qui vous

parle, un enfant d'ailleurs,... et un enfant à vous! la femme de votre

fils! votre fille!... O vous qu'avec tant de plaisir j'appellerai mon

père, ne me retirez pas mon époux,... non, c'est Faublas que je veux

dire; je suis convenue qu'il n'étoit point mon époux... N'emmenez pas

Faublas. Monsieur le baron, je vous en supplie! Si vous saviez dans

quelles angoisses j'ai passé près de son lit vingt-quatre mortelles

heures! combien de fois j'ai tremblé pour ses jours!... et, quand mes

soins le rendent à la vie, quand je commence à renaître avec lui, vous

auriez la barbare ingratitude de nous séparer!... Hélas! moins

malheureuse s'il fût mort, il m'eût été permis du moins de le suivre,...

à la même heure,... dans le même tombeau. Monsieur le baron, ne

l'emmenez pas! bientôt peut-être vous auriez à vous en repentir, et vos

regrets seroient inutiles. Je le sens, et je le dis: je pourrois, dans

mon désespoir... Vous ne savez pas tout ce que je pourrois! Ne l'emmenez

pas, prenez pitié d'une mère; oui, dit-elle en se précipitant à ses

genoux qu'elle embrassa, oui, c'est pour mon enfant surtout que je vous

implore!--Que faites-vous! répondit-il d'une voix troublée,

relevez-vous, Madame!--Ah! mes peines vous ont touché, poursuivit-elle.

Pourquoi vous en défendre? pourquoi vouloir me le cacher? ne me

repoussez pas, ne détournez pas le visage, dites un mot seulement.»

Mon père, en effet, très ému, ne pouvoit plus parler; mais il me fit un

signe, qui soudain arrêta les pleurs de la comtesse et changea son

attendrissement en fureur. «Je vous vois! s'écria-t-elle en se relevant;

vous paroissez me plaindre, et vous me trahissez, méchant, ingrat que

vous êtes!» Le baron, se faisant alors violence, balbutia ces mots: «Mon

fils, ne m'avez-vous pas entendu?--Non, lui répondit-elle avec

impétuosité, il ne vous entendra pas, parce qu'il n'est pas, comme vous,

perfide, impitoyable.--Chevalier, quittez cette chambre.--Garde-toi de

le faire!--Faublas, c'est un ami qui vous prie de sortir.--Faublas,

c'est une amante qui te conjure de ne pas l'abandonner!» Le baron, qui

me vit encore incertain, me dit d'un ton très ferme: «Je vous

l'ordonne.» La comtesse, qui ne me trouva pas l'air assez indocile, me

cria: «Je te le défends.»

Hélas! à qui des deux me soumettre?... O mon Éléonore! c'est avec

désespoir que ton amant te désobéit; mais le moyen qu'un fils résiste

aux ordres de son père!... Mme de Lignolle, surprise et désolée de voir

que je me levois pour me traîner vers la porte, voulut courir à moi, le

baron l'arrêta; elle essaya de se jeter sur le cordon de sa sonnette, il

la retint; elle espéroit du moins pouvoir appeler, il lui mit une main

sur la bouche: aussitôt le fauteuil que je venois de quitter la reçut

évanouie.

Je voulois revenir; mon père m'entraîna; mon père me donna le bras, nous

descendîmes. Je vis dans notre voiture une femme qui s'y tenoit cachée:

c'étoit Mme de Fonrose; le baron lui dit: «Il n'y a pas un moment à

perdre, courez à votre amie, qui se trouve mal; quant à nous, le temps

presse, il est impossible que nous vous attendions. Restez à dîner chez

la comtesse, et ce soir vous la prierez de vous renvoyer dans sa

berline.»

La baronne aussitôt nous quitta, et sur-le-champ nous partîmes. Mon père

resta longtemps plongé dans une rêverie profonde; puis je l'entendis

pousser un soupir et murmurer ces mots: «Pauvre enfant! je la plains!»

Ensuite il ramena sur moi des regards attendris; et, d'un ton assez

ferme, quoique d'une voix encore altérée, il me dit: «Mon fils, je vous

défends de revoir Mme de Lignolle.»

* * * * *

A Nemours, je trouvai ma chère Adélaïde dont la douleur renouvela toute

la mienne. O ma Sophie! je vous avois perdue; et, quoique Mme de

Lignolle me devînt chaque jour plus chère, vous étiez encore celle que

je préférois.

Mme de Fonrose nous rejoignit le soir; elle avoit eu beaucoup de peine à

tirer la comtesse de son évanouissement, et plus de peine encore à lui

persuader qu'il ne falloit pas venir ici nous faire une inutile scène.

La baronne, en s'adressant à mon père, ajouta: «Je la crois capable de

se porter bientôt à toutes sortes d'extrémités, si, ne prenant en

considération ni ses malheurs ni sa jeunesse, vous ne permettez pas que

ce jeune homme aille rarement, mais du moins quelquefois, donner à cette

enfant les seules consolations qui puissent lui rendre son état un peu

supportable.» Mon père, qu'alors j'observois avec attention, ne répondit

à ce discours de la baronne par aucun signe d'approbation ou de

mécontentement. Je passai, comme il y avoit tout lieu de le craindre,

une nuit fort agitée; le lendemain, nous rentrâmes à Paris, où déjà

trois lettres m'attendoient. La première me venoit de Justine; mon

Éléonore avoit écrit la seconde; et, quant à la troisième, vous ferez

comme je fus obligé de faire, vous devinerez de qui elle étoit.

_Je sais que monsieur le chevalier va revenir convalescent; je le prie

de passer chez moi dès qu'il le pourra. Il voudra bien seulement

m'annoncer le jour de sa visite, par un billet qu'il m'adressera la

veille._

_Votre père est un méchant; souffrez-vous autant que moi des peines

qu'il nous cause? Tiens, mon ami, si tu ne veux pas que je succombe à

mon chagrin, hâte-toi de reprendre assez de force pour me venir voir.

Que je te voie seulement, je serai contente. Depuis deux jours que le

cruel nous a séparés, je meurs d'inquiétude, d'impatience, d'amour et

d'ennui._

* * * * *

_Monsieur le chevalier,_

_Le pauvre jeune homme s'en va, mais il dit que cela lui fera plaisir

s'il vous fait ses adieux, et qu'il a quelque chose d'important à vous

dire; mais que, par rancune, vous ne voudrez peut-être pas le venir

voir, et il en tremble de peur; voilà pourquoi il me charge de vous le

demander. Suivant une coutume de la loi de nature, on supporte à un

malade qui se meurt toutes ses fantaisies; et, sous votre respect,

vous qui êtes, à ce qu'il dit, muni d'un très joli savoir-vivre envers

tout le monde, vous auriez dans le coeur une âme bien dure de refuser

si peu de chose à un ami qui n'est pas sans indifférence pour vous.

C'est en conséquence de ce que je vous attends pour vous présenter à

mon maître, afin que vous lui fassiez passer son envie de parler, et

que vous le remontiez un peu sur le ton de rire, lui qui faisoit

toujours quelque bonne farce, et qui a maintenant l'air triste comme

le bonnet de nuit de feu ma grand'maman Robert, qui est devant Dieu.

Par manière d'acquit, vous ferez mieux de lui donner, tout en causant,

par-ci, par-là, sans que ça vous dérange, quelques bonnes embrassades

bien serrées, puisqu'il s'est mis dans la tête que cela lui feroit du

bien. Malgré ça, je dis qu'il faudra avoir l'attention de prendre

garde de ne pas l'étouffer, parce qu'il est très foible de tout son

corps. Enfin, pour terminer, le temps presse, puisque les chirurgiens

contestent que, d'un moment à l'autre, il peut passer dans mes bras

comme une chandelle. Voilà la seule raison pourquoi il lui seroit de

toute force impossible d'attendre longtemps votre commodité: or, ce

qu'il en feroit, ce ne seroit pas du tout par impolitesse, ni par trop

grande impatience; mais c'est que, voyez-vous, quand Celui d'en haut

nous appelle, il faut, sans tant de façons, quitter la compagnie.

Voilà pourquoi, si vous le voulez, je vous enverrai dès demain sa

voiture, dont il ne se sert plus depuis qu'il n'a pas sorti de son

lit. Au moyen de quoi, je vous attends d'un pied ferme, avec lequel je

suis très respectueusement,_

_Monsieur le chevalier,_

_Votre très humble et très obéissant serviteur, ROBERT, son valet de

chambre._

Les amours du chevalier de Faublas, tome 4/5 · 第 15 / 16 段