Montdésir...--Ah! ah! celle-là que vous faites toujours attendre: car
elle vous fait toujours demander.--Tu la remercieras de son billet, tu
lui diras qu'elle présente mes respects à la personne qui le lui a fait
écrire, et qu'elle fasse tenir à cette personne la lettre que voici...
Remarque qu'elle est signée Robert... Ou plutôt,... je vais la mettre
sous enveloppe... Tu me comprends? c'est à Mme de Montdésir qu'il faut
remettre ceci.--Oui, Monsieur.--De là tu iras chez Mme la comtesse de
Lignolle...--Ah! cette jolie petite brune si drôle, si alerte, qui
l'autre jour dans le boudoir vous a donné ce bon soufflet... Il faut que
cette femme-là vous aime bien, Monsieur?--Oui, mais tu as trop de
mémoire... Écoute: tu n'entreras pas chez madame, tu demanderas son
laquais La Fleur, tu lui diras que j'adore sa maîtresse...--Puisque vous
me chargez de le lui dire, c'est qu'il le sait déjà.--Il le sait, tu as
raison.--Bon! il est donc nécessaire que M. La Fleur et moi nous soyons
bons amis. Monsieur, si je lui proposois un verre de vin?--Propose-lui
en deux,... à ma santé... Jasmin, tu m'entends?--Oh! oui. Monsieur, vous
êtes le plus aimable et le plus généreux...--Recommande à La Fleur de
prévenir Mme de Lignolle que je me rendrai chez elle dès que j'aurai pu
concerter avec Mme de Fonrose les moyens de reprendre mes habits de
femme et de sortir d'ici sans que le baron me voie.--Très bonne, cette
commission-là, je ne l'oublierai pas.--Enfin, tu iras chez monsieur le
comte de Rosambert...--Tant mieux. C'est encore un garçon bien jovial,
celui-là! je m'ennuyois de ne le plus voir.--Jasmin, si tu voulois
m'écouter!... Tu parleras à Robert, son valet de chambre, tu lui
annonceras que, malgré ma foiblesse, j'irai voir son maître dès demain.
J'accepte l'offre qu'il me fait de sa voiture. Robert n'a qu'à me
l'envoyer à dix heures du matin.--Oui, Monsieur.--Eh bien! tu
pars?--Sans doute.--Quoi! Jasmin! chez Mme de Lignolle, avec ma
livrée?--Vous avez raison. L'habit bourgeois, nigaud que je suis,
l'habit bourgeois!--Jasmin, tu diras partout que je n'ai pas répondu par
écrit, parce que je me sentois trop fatigué.--Oui, Monsieur.--Attends
donc. Si M. de Belcour demande où tu es, je répondrai que je t'ai envoyé
chez M. de Rosambert; nous ne lui parlerons pas des deux autres
commissions.--Sans doute! Des affaires de femmes, ça ne regarde que
vous. Il ne faut pas que monsieur votre père entre là dedans... Ah çà,
mais il trouvera que j'ai été longtemps dehors! Il me fera de mauvaises
raisons!--Eh bien, mon cher, écoutez patiemment, et surtout ne répondez
pas.--Vraiment, voilà ce qui me coûte. Je n'aime pas qu'on me gronde
quand je fais mon devoir.--Vous serez défendu par le témoignage de votre
conscience, imbécile! et puis, ne veux-tu rien souffrir pour moi?--Pour
vous, Monsieur, je gagnerois une fluxion de poitrine, et j'endurerois
cent mauvais propos; vous allez voir.»
Mon généreux domestique me tint parole; il revint en nage; et, loin de
se permettre seulement un murmure, quand le baron l'accusa de lenteur,
il avoua noblement qu'il s'étoit amusé sur sa route. O mon bon Jasmin,
que ne donneroient pas quantité de jeunes gens de famille pour avoir un
serviteur comme vous!
M. de Belcour, ce soir-là, ne quitta ma chambre que lorsqu'il me vit
endormi. Mes chagrins me réveillèrent à la pointe du jour. La marquise
eut un soupir; mon Éléonore, plusieurs regrets bien vifs; Sophie, mille
souvenirs doux et cruels. Mais quelle fut mon inquiétude lorsque,
voulant relire la lettre de son ravisseur, je ne la trouvai plus! Je me
fis rapporter mes habits de femme, je fouillai dans toutes les poches:
le précieux papier n'y étoit point. Ah! je l'ai sans doute laissé chez
Mme de Lignolle!... et s'il est tombé dans ses mains! grands dieux!
Les gens de Rosambert me vinrent chercher de très bonne heure. Ce fut
Robert qui m'ouvrit la chambre à coucher de son maître. «Vous pouvez lui
parler un peu, me dit-il tristement, il n'est pas encore tout à fait
mort; mais il ne le portera pas loin, le pauvre jeune homme! il avoit
tout à l'heure une fièvre de cheval. Oh! je vous en prie, Monsieur, ne
le gênez dans aucune de ses idées, dites tout comme il dira...--A qui
parlez-vous ainsi tout bas?» demanda le comte d'une voix presque
éteinte. Le valet de chambre répondit: «C'est monsieur le chevalier de
Faublas...» Dès qu'il eut entendu mon nom, Rosambert souleva sa tête
avec effort, et ce ne fut pas sans peine qu'il balbutia ces mots: «Je
vous revois; j'aurai donc la consolation de pouvoir vous confier mes
derniers sentimens! Venez, Faublas, approchez-vous... Sans partialité,
convenez-en, n'est-elle pas bien sauvage et bien romanesque, cette
pointilleuse amazone qui, pour une plaisanterie de société, met au
tombeau l'un de ses plus constans adorateurs?»
Ici Rosambert s'anima; sa prononciation, d'abord foible, lente et gênée,
devint tout à coup ferme, brève et distincte. «Cette Mme de B...,
continua-t-il, cette Mme de B..., qui connoît si bien le monde et ses
usages, la galanterie et son code, les droits de notre sexe et les
privilèges du sien, ne pouvoit-elle point, en conscience, calculer que,
grâce au succès de mon dernier attentat, nous demeurions, elle et moi,
parfaitement quittes l'un envers l'autre? Seulement, punie comme elle
avoit offensé, ne pouvoit-elle point s'avouer tout bas que nous nous
devions équitablement le mutuel oubli des petites noirceurs dont la
première elle avoit égayé le grand oeuvre de notre rupture en une soirée
consommée, et par lesquelles ensuite, autorisé de son exemple, je
m'étois cru permis d'amener notre raccommodement fait et rompu dans la
même nuit, dans le même instant? Comment donc se fait-il qu'oubliant la
loi générale et ses propres principes, elle ait pris cette étrange
résolution de venir comme une folle, au péril de sa vie, si chère aux
amours, attaquer la mienne, qui ne leur étoit pas tout à fait
indifférente? Qui lui a suggéré ce dessein vraiment infernal? L'honneur?
ce n'est pas où j'ai frappé Mme de B... qu'elle se seroit jamais avisée
de placer le sien; elle possède trop à fond la science très différente
des mots et des choses. C'est donc le démon de l'amour-propre! Celui-là,
je ne l'ignorois pas, ne rencontra jamais de femme humiliée qui ne fût
prête à suivre aveuglément ses plus sots conseils. Cependant je n'aurois
pas deviné qu'il eût assez d'empire pour déterminer une belle dame à
tuer quiconque pourroit se glorifier d'avoir remporté sur elle quelque
avantage dont son petit orgueil se fût trouvé blessé... Mon ami, je
n'ai, je vous proteste, par rapport à Mme de B..., qu'un regret, celui
de lui avoir fait une trop douce injure. Néanmoins je ne prétends pas
dire que ma conduite fut, en cette occasion, tout à fait exempte de
reproche; mais je soutiens que vous seul aviez le droit de vous en
plaindre. Faublas, que voulez-vous! je fus entraîné, je ne vis que le
doux plaisir de rejoindre l'artificieuse personne, comme elle m'avoit
échappé, par vingt détours plaisamment perfides. Les considérations qui
m'auroient pu retenir ne se présentèrent seulement pas à mon esprit,
entièrement préoccupé de ses bizarres projets de vengeance; et ce ne fut
qu'après avoir repris ma maîtresse que je me reconnus coupable de
quelques torts envers mon ami. Quel châtiment terrible a cependant suivi
la plus excusable des fautes! quel ennemi s'est chargé de la querelle de
Faublas! et comme il l'a vengé! Hélas! Rosambert, pour vous avoir
étourdiment donné quelques passagers chagrins, méritoit-il de mourir à
vingt-trois ans, et de mourir de la main d'une femme!»
Ces dernières paroles furent prononcées d'une voix si foible que j'eus
besoin de toute mon attention pour les entendre. La pitié naturelle au
coeur des jeunes gens vint émouvoir mon coeur: «Rosambert, mon cher ami,
je vous plains.--Ce n'est pas assez, me répondit-il; il faut que vous me
pardonniez...--Oh! de toute mon âme!--Et que vous me rendiez votre
amitié première...--Avec bien du plaisir.--Et que vous veniez me voir
tous les jours, jusqu'à celui qui doit terminer...--Quelle idée! la
nature à votre âge a tant de ressources! espérez...--Vraiment! on espère
toujours, interrompit-il; mais cela n'empêche pas qu'il ne faille un
beau matin prendre congé de ses amis... Faublas, répétez-moi que vous me
pardonnez...--Je vous le répète.--Que vous m'aimez comme
autrefois.--Comme autrefois.--Donnez-m'en votre parole d'honneur.--Je
vous la donne.--Surtout, promettez-moi que, sans en dire rien à la
marquise, vous me viendrez voir exactement jusqu'à mon dernier
jour.--Rosambert, je vous le promets.--Foi de gentilhomme?--Foi de
gentilhomme.
--Eh bien, s'écria-t-il gaiement, vous me ferez encore plus d'une
visite... Allons, Robert, ouvre les volets, tire les rideaux, viens me
mettre sur mon séant... Chevalier, vous ne me complimentez pas! Mon
valet de chambre n'est-il pas un homme à talent? Que dites-vous de son
style? Savez-vous bien que sa lettre m'a coûté dix minutes de méditation
profonde? Hier les médecins m'ont annoncé qu'ils répondoient de moi:
monsieur Robert tout de suite a pris la plume... Eh bien! Faublas,
pourquoi donc cet air sérieux et froid? Seriez-vous fâché d'être sûr que
cette fois encore j'en reviendrai? Lorsque aujourd'hui vous me
pardonniez, étoit-ce à condition que je me ferois enterrer demain?
Trouveriez-vous qu'elle ne m'a pas assez puni, l'héroïque femme qui m'a
terrassé? Pour que vous fussiez bien vengé, falloit-il nécessairement
qu'elle me tuât? Je ne l'ai pas tuée, moi, lorsque je tenois sa vie dans
mes mains. Je l'ai blessée, la délicate personne, doucement blessée, oh!
bien doucement! j'étois sûr qu'elle n'en mourroit pas... Mais je suis
très fâché qu'elle se soit affligée de son petit malheur au point d'en
perdre la tête. Parce que je l'avois une fois vaincue dans son art même,
falloit-il que, désespérant à jamais des armes de son sexe, elle prît
celles du mien pour m'attaquer? Il est vrai qu'elle vient de s'acquérir
l'immortelle gloire d'avoir presque démis l'épaule de M. de Rosambert:
il y a sans doute à cela beaucoup d'honneur pour elle; mais du profit,
je n'en vois point. Tenez, Faublas, je vous le dis en confidence, et
quelque jour peut-être la marquise elle-même daignera vous l'avouer: en
changeant la nature de nos combats, Mme de B... s'est fait encore plus
de mal qu'à moi. L'amour, quand il existe entre deux jeunes gens de
différent sexe une vieille querelle, a grand soin de la rajeunir;
toujours il la renouvelle, pour ne la terminer jamais. Les deux charmans
ennemis, devenus irréconciliables, ne cessent de se poursuivre, de se
joindre et de se combattre. Or, tout le monde le sait, dans cette lutte
que l'on croiroit inégale, ce n'est pas le plus foible adversaire qui
triomphe le moins souvent. Si quelquefois, lassée, la guerrière un
instant chancelle, le trop heureux athlète s'épuise au sein de la
victoire; et ce n'est pas lui qui peut jamais dissimuler une défaite, ni
la pallier de quelques excuses, ni se relever plus redoutable après une
chute. Hélas! c'en est fait! je ne dois plus ainsi mesurer mes forces
avec Mme de B... L'insensée! elle a confié nos intérêts et sa vengeance
au cruel dieu de la guerre. Vénus ne nous appellera plus ensemble à ses
doux exercices! c'est Mars qui va désormais nous ordonner les
combats,... les combats sérieux et sanglans! Nous aurons donc, à la
place des Amours, les Furies pour témoins, et pour champ de bataille un
grand chemin au lieu d'un boudoir. Et nos armes mêmes, ces armes
courtoises dont elle et moi faisions corps à corps un si loyal usage,
elles seront échangées contre des pistolets meurtriers, qui de loin
vous...--Des pistolets! Comment! vous retournerez à Compiègne?...--Si
j'y retournerai! Quelle demande!--Quoi! Rosambert, vous irez vous battre
avec une femme!--Vous plaisantez: c'est un grenadier que cette femme-là.
D'ailleurs, j'ai promis... _J'ai promis_, Faublas, _il n'importe à quel
Dieu_.--Quoi! Rosambert, vous irez exposer vos jours, pour
menacer...!--Votre avis, Faublas, est donc que je n'y suis point, en
conscience, obligé?--Certainement!--Eh bien, rassurez-vous, c'est le
mien aussi. J'estime que nos plus scrupuleux casuistes ne me croiroient
pas tenu de remplir un engagement ridicule et cruel, arraché par la
force et surpris par la ruse; j'aime mieux laisser mon héroïque
adversaire se glorifier de ma défaite que d'aller me commettre avec une
femme, pour l'envoyer dans l'autre monde et retourner chez l'étranger.
Vous le savez d'ailleurs, je n'aime pas le sang, je hais les duels, et
je crois, en vérité, que, si j'étois encore obligé de me battre, la mort
me sembleroit préférable à l'ennui d'un second exil. Ah! mon ami, qu'ils
se sont traînés lentement les jours de notre séparation! Bon Dieu!
l'assommant pays que celui d'où je viens! Cette Angleterre si prônée,
qu'elle est triste! Allez-y, si vous aimez la philosophie coureuse, la
politique babillarde et les papiers menteurs. Allez-y, si vous voulez
contempler, dans l'arène du pugilat, des seigneurs avec leurs porteurs
de chaises, des farces populaires dans le double sanctuaire[12] de la
loi, et des cimetières au théâtre, et des héros à la potence. Courez à
Londres, tâchez d'y reconnoître nos manières et nos modes étrangement
travesties, ou ridiculement outrées par de maladroits singes et de
gauches poupées. Courez, Faublas, et puissiez-vous former leurs
petits-maîtres automates! Puissiez-vous animer leurs femmes statues! Si,
nouveau Pygmalion, vous y parvenez, qu'alors elles vous rassasieront
promptement de plaisirs accordés sans obstacles, goûtés sans art,
répétés sans variété! Comme elles vous accableront ensuite de leur
reconnoissance sans bornes et de leur tendresse sans fin! Oui, je parie
que, dès la seconde nuit, vous trouvez la satiété dans les bras d'une
Angloise. Eh! qu'y a-t-il de plus froid que la beauté, quand les grâces
ne lui donnent pas le mouvement et la vie? Qu'y a-t-il de plus insipide
que l'amour même, lorsqu'un peu d'inconstance et de coquetterie ne
l'égayent pas? Cette milady Barington, par exemple, c'est une Vénus;
mais... Tenez, je me sens aujourd'hui trop fatigué, demain je vous
conterai l'histoire de notre éternelle liaison, qui dureroit encore, si
je n'en avois hâté la fin par une plaisanterie neuve et piquante[13].
[12] _La Chambre des communes et des pairs._ Que si quelqu'un avoit
l'injustice de me reprocher la manière superficielle et tranchante
dont le comte de Rosambert juge et dénigre ici la seconde nation de
l'Europe, il me sera sans doute permis d'observer, sans offenser
personne, que c'est un jeune seigneur françois qui parle en 1784.
[13] Lecteur, vous saurez cette anecdote, s'il m'est jamais permis
d'écrire l'histoire de Rosambert. Alors aussi je pourrai
probablement vous apprendre les aventures de Dorothée. Maintenant,
cela m'est encore défendu. _Le temps présent est l'arche du
Seigneur._
«Chevalier, poursuivit-il en me tendant la main, j'avois besoin de vous
revoir,... et de revoir la France. Mon heureuse patrie, je le vois bien,
est l'unique patrie des plaisirs. Nous n'avons pas le droit de juger nos
pairs, mais chaque matin nous commençons, à la toilette d'une jolie
dame, le procès du roman de la veille et de la pièce du lendemain. Nous
ne haranguons point nos parlemens, mais nous allons, le soir, décider au
spectacle et trancher dans les cercles; nous ne lisons point des
milliers de gazettes au mois; mais la chronique scandaleuse de chaque
journée réjouit nos soupers trop courts. Ce n'est pas, je l'avoue, par
la noblesse de leur port et la dignité de leur maintien que nos
Françoises ordinairement se distinguent; elles ont ce qui se fait
admirer moins et rechercher davantage: la taille, la figure, la vivacité
des Nymphes, l'abandon, le goût, la légèreté des Grâces; elles ont en
naissant l'art de plaire et de nous inspirer à tous le désir de les
aimer toutes. Il est vrai qu'on peut leur reprocher d'ignorer, en
général, ces grandes passions qui, dans moins de huit jours à Londres,
vous mettent une romanesque héroïne au tombeau; mais ce sont elles qui
savent comment on doit commencer une intrigue et la finir à temps. Ce
sont elles qui savent provoquer par l'étourderie, éluder par la ruse,
avancer pour combattre, reculer afin d'attirer, précipiter leur défaite
quand il s'agit de l'assurer, la différer lorsqu'il ne faut qu'en
augmenter le prix, accorder avec grâce, refuser avec volupté, tantôt
donner et tantôt laisser prendre, continuellement exciter le désir, se
garder de jamais l'éteindre, souvent retenir un amant par la
coquetterie, le ramener quelquefois par l'inconstance, le perdre enfin
avec résignation, sinon l'éconduire avec adresse; soit caprice ou
désoeuvrement, le reprendre, et le reperdre sans humeur, ou sans
scandale le quitter encore. Ah! j'avois besoin de revoir mon pays. Oui,
chaque jour j'en suis plus convaincu, c'est dans mon pays seulement
qu'il me sera donné de retrouver des maîtresses tour à tour volages et
tendres, frivoles et raisonnables, emportées et sages, timides et
hardies, réservées et foibles; des maîtresses qui, possédant le grand
art de se reproduire à chaque instant sous une forme différente, vous
font goûter mille fois, au sein de la constance, les plaisirs piquans de
l'infidélité; des maîtresses dissimulées, trompeuses, et même un peu
perfides; usagées, spirituelles, adorables, comme Mme de B... Ce n'est
qu'aux heureuses femmes de Versailles et de Paris qu'il est permis de
rencontrer des jeunes gens élégans sans prétention, beaux sans fatuité,
complaisans sans bassesse, souvent indiscrets, mais par légèreté
seulement, inconstans, mais par occasion, séducteurs, mais par instinct;
d'ailleurs infatigables avec une figure efféminée; avec un air modeste,
entreprenans jusqu'à la témérité; des jeunes gens qui, n'ayant jamais
trop présumé ni de leur vive ardeur, ni de l'opportunité des lieux, ni
de la facilité des personnes, surprennent celle-ci par les grands
sentimens, celle-là par la gaieté, cette autre par l'audace; la défiante
et craintive Émilie, dans son salon même où chacun peut entrer à toute
heure; la coquette Arsinoé, non loin du lit conjugal où veille le
jaloux; l'innocente Zulma, jusqu'au fond de l'étroite alcôve où sa
vigilante maman vient de s'assoupir; des jeunes gens qui, favorisés de
la sensibilité la plus expansive, peuvent très bien idolâtrer deux ou
trois femmes à la fois; des amans enfin, des amans accomplis, comme
Faublas, et comme... J'allois, Dieu me pardonne! citer Rosambert, mais
je m'arrête; ce seroit, je le sens, profaner deux grands noms que de
leur associer mon nom trop peu digne.»
A ce galant tableau, je reconnus le pinceau de Rosambert, et je ne pus
m'empêcher de sourire. «Mon ami, ferai-je seul les frais de
la conversation? poursuivit-il; allons, asseyez-vous et
parlez à votre tour. Dites-moi, la belle Sophie, qu'est-elle
devenue?--Hélas!--Malheureux époux, je vous entends... Et de sa rivale,
qu'en faites-vous?--De sa rivale,... de sa rivale... Mais...--Bon!
s'écria-t-il en riant, il va me demander laquelle! cela doit être. Il
entre dans le monde avec tous les moyens de s'y distinguer; et sa
première aventure le met encore en évidence! Il faut bien que les femmes
se l'arrachent! heureux mortel!... Eh bien, voyons: les rivales de
Sophie, combien sont-elles?--Elles sont une, mon ami.--Une! Quoi! la
marquise vous retient toujours enchaîné?--La marquise!... Tenez,
Monsieur le comte, laissons la marquise; je n'aime point à vous entendre
parler d'elle.»
Le ton de ma réponse annonçoit un mouvement d'humeur qui fut bientôt
calmé: car j'aimois encore Rosambert, et sa gaieté me séduisoit
toujours. Mais en vain me fit-il cent questions pour apprendre ce qui
m'étoit arrivé depuis notre séparation. J'eus le courage de lui refuser
toute espèce de confidence: la confiance n'étoit pas revenue. «Voilà
bien de la discrétion perdue, me dit-il enfin quand il me vit prêt à
sortir; songez donc que, sans avoir seulement besoin de le demander, je
saurai désormais tout ce que vous faites. Grâce à moi, grâce à la
marquise, et surtout grâce à vos mérites, ajouta-t-il en riant, car je
ne prétends en rien porter atteinte à votre gloire, grâce à vos mérites,
vous voilà maintenant un personnage trop considérable pour que le public
ne s'informe pas curieusement de ce que vous devenez. Mais, en attendant
qu'il m'ait appris vos bonnes fortunes, Chevalier, je crois devoir vous
le répéter: si vous aimez votre épouse, défiez-vous de Mme de B... Votre
épouse, je le gagerois, n'aura jamais de plus redoutable ennemie...
Adieu, Faublas, à demain, car je compte sur votre parole; et la
marquise, souvenez-vous-en bien, doit ignorer que votre amitié m'est
rendue. Adieu.»
Un billet de Mme de Montdésir arriva chez moi comme je venois d'y
rentrer. La marquise me faisoit dire que le comte, dont les médecins
avoient, dès la surveille, permis le transport, ne devoit pas être aussi
mal que me l'annonçoit la prétendue lettre du prétendu valet de chambre.
Mme de B... me prioit, en conséquence, de vouloir bien ne pas faire à M.
de Rosambert la visite sollicitée. «Je... je ne la ferai pas. Dites que
je ne la ferai pas.» Telle fut l'insidieuse réponse que remporta le
tardif commissionnaire.
* * * * *
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POUR LA
PETITE BIBLIOTHÈQUE ARTISTIQUE
M DCCC LXXXIV
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grav. de Flameng. _Épuisés._
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par Lalauze ou reprod. par l'héliogravure. 10 fasc. 50 fr.
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