J'appelai Jasmin: «Tiens, va-t'en tout à l'heure chez Mme de

Montdésir...--Ah! ah! celle-là que vous faites toujours attendre: car

elle vous fait toujours demander.--Tu la remercieras de son billet, tu

lui diras qu'elle présente mes respects à la personne qui le lui a fait

écrire, et qu'elle fasse tenir à cette personne la lettre que voici...

Remarque qu'elle est signée Robert... Ou plutôt,... je vais la mettre

sous enveloppe... Tu me comprends? c'est à Mme de Montdésir qu'il faut

remettre ceci.--Oui, Monsieur.--De là tu iras chez Mme la comtesse de

Lignolle...--Ah! cette jolie petite brune si drôle, si alerte, qui

l'autre jour dans le boudoir vous a donné ce bon soufflet... Il faut que

cette femme-là vous aime bien, Monsieur?--Oui, mais tu as trop de

mémoire... Écoute: tu n'entreras pas chez madame, tu demanderas son

laquais La Fleur, tu lui diras que j'adore sa maîtresse...--Puisque vous

me chargez de le lui dire, c'est qu'il le sait déjà.--Il le sait, tu as

raison.--Bon! il est donc nécessaire que M. La Fleur et moi nous soyons

bons amis. Monsieur, si je lui proposois un verre de vin?--Propose-lui

en deux,... à ma santé... Jasmin, tu m'entends?--Oh! oui. Monsieur, vous

êtes le plus aimable et le plus généreux...--Recommande à La Fleur de

prévenir Mme de Lignolle que je me rendrai chez elle dès que j'aurai pu

concerter avec Mme de Fonrose les moyens de reprendre mes habits de

femme et de sortir d'ici sans que le baron me voie.--Très bonne, cette

commission-là, je ne l'oublierai pas.--Enfin, tu iras chez monsieur le

comte de Rosambert...--Tant mieux. C'est encore un garçon bien jovial,

celui-là! je m'ennuyois de ne le plus voir.--Jasmin, si tu voulois

m'écouter!... Tu parleras à Robert, son valet de chambre, tu lui

annonceras que, malgré ma foiblesse, j'irai voir son maître dès demain.

J'accepte l'offre qu'il me fait de sa voiture. Robert n'a qu'à me

l'envoyer à dix heures du matin.--Oui, Monsieur.--Eh bien! tu

pars?--Sans doute.--Quoi! Jasmin! chez Mme de Lignolle, avec ma

livrée?--Vous avez raison. L'habit bourgeois, nigaud que je suis,

l'habit bourgeois!--Jasmin, tu diras partout que je n'ai pas répondu par

écrit, parce que je me sentois trop fatigué.--Oui, Monsieur.--Attends

donc. Si M. de Belcour demande où tu es, je répondrai que je t'ai envoyé

chez M. de Rosambert; nous ne lui parlerons pas des deux autres

commissions.--Sans doute! Des affaires de femmes, ça ne regarde que

vous. Il ne faut pas que monsieur votre père entre là dedans... Ah çà,

mais il trouvera que j'ai été longtemps dehors! Il me fera de mauvaises

raisons!--Eh bien, mon cher, écoutez patiemment, et surtout ne répondez

pas.--Vraiment, voilà ce qui me coûte. Je n'aime pas qu'on me gronde

quand je fais mon devoir.--Vous serez défendu par le témoignage de votre

conscience, imbécile! et puis, ne veux-tu rien souffrir pour moi?--Pour

vous, Monsieur, je gagnerois une fluxion de poitrine, et j'endurerois

cent mauvais propos; vous allez voir.»

Mon généreux domestique me tint parole; il revint en nage; et, loin de

se permettre seulement un murmure, quand le baron l'accusa de lenteur,

il avoua noblement qu'il s'étoit amusé sur sa route. O mon bon Jasmin,

que ne donneroient pas quantité de jeunes gens de famille pour avoir un

serviteur comme vous!

M. de Belcour, ce soir-là, ne quitta ma chambre que lorsqu'il me vit

endormi. Mes chagrins me réveillèrent à la pointe du jour. La marquise

eut un soupir; mon Éléonore, plusieurs regrets bien vifs; Sophie, mille

souvenirs doux et cruels. Mais quelle fut mon inquiétude lorsque,

voulant relire la lettre de son ravisseur, je ne la trouvai plus! Je me

fis rapporter mes habits de femme, je fouillai dans toutes les poches:

le précieux papier n'y étoit point. Ah! je l'ai sans doute laissé chez

Mme de Lignolle!... et s'il est tombé dans ses mains! grands dieux!

Les gens de Rosambert me vinrent chercher de très bonne heure. Ce fut

Robert qui m'ouvrit la chambre à coucher de son maître. «Vous pouvez lui

parler un peu, me dit-il tristement, il n'est pas encore tout à fait

mort; mais il ne le portera pas loin, le pauvre jeune homme! il avoit

tout à l'heure une fièvre de cheval. Oh! je vous en prie, Monsieur, ne

le gênez dans aucune de ses idées, dites tout comme il dira...--A qui

parlez-vous ainsi tout bas?» demanda le comte d'une voix presque

éteinte. Le valet de chambre répondit: «C'est monsieur le chevalier de

Faublas...» Dès qu'il eut entendu mon nom, Rosambert souleva sa tête

avec effort, et ce ne fut pas sans peine qu'il balbutia ces mots: «Je

vous revois; j'aurai donc la consolation de pouvoir vous confier mes

derniers sentimens! Venez, Faublas, approchez-vous... Sans partialité,

convenez-en, n'est-elle pas bien sauvage et bien romanesque, cette

pointilleuse amazone qui, pour une plaisanterie de société, met au

tombeau l'un de ses plus constans adorateurs?»

Ici Rosambert s'anima; sa prononciation, d'abord foible, lente et gênée,

devint tout à coup ferme, brève et distincte. «Cette Mme de B...,

continua-t-il, cette Mme de B..., qui connoît si bien le monde et ses

usages, la galanterie et son code, les droits de notre sexe et les

privilèges du sien, ne pouvoit-elle point, en conscience, calculer que,

grâce au succès de mon dernier attentat, nous demeurions, elle et moi,

parfaitement quittes l'un envers l'autre? Seulement, punie comme elle

avoit offensé, ne pouvoit-elle point s'avouer tout bas que nous nous

devions équitablement le mutuel oubli des petites noirceurs dont la

première elle avoit égayé le grand oeuvre de notre rupture en une soirée

consommée, et par lesquelles ensuite, autorisé de son exemple, je

m'étois cru permis d'amener notre raccommodement fait et rompu dans la

même nuit, dans le même instant? Comment donc se fait-il qu'oubliant la

loi générale et ses propres principes, elle ait pris cette étrange

résolution de venir comme une folle, au péril de sa vie, si chère aux

amours, attaquer la mienne, qui ne leur étoit pas tout à fait

indifférente? Qui lui a suggéré ce dessein vraiment infernal? L'honneur?

ce n'est pas où j'ai frappé Mme de B... qu'elle se seroit jamais avisée

de placer le sien; elle possède trop à fond la science très différente

des mots et des choses. C'est donc le démon de l'amour-propre! Celui-là,

je ne l'ignorois pas, ne rencontra jamais de femme humiliée qui ne fût

prête à suivre aveuglément ses plus sots conseils. Cependant je n'aurois

pas deviné qu'il eût assez d'empire pour déterminer une belle dame à

tuer quiconque pourroit se glorifier d'avoir remporté sur elle quelque

avantage dont son petit orgueil se fût trouvé blessé... Mon ami, je

n'ai, je vous proteste, par rapport à Mme de B..., qu'un regret, celui

de lui avoir fait une trop douce injure. Néanmoins je ne prétends pas

dire que ma conduite fut, en cette occasion, tout à fait exempte de

reproche; mais je soutiens que vous seul aviez le droit de vous en

plaindre. Faublas, que voulez-vous! je fus entraîné, je ne vis que le

doux plaisir de rejoindre l'artificieuse personne, comme elle m'avoit

échappé, par vingt détours plaisamment perfides. Les considérations qui

m'auroient pu retenir ne se présentèrent seulement pas à mon esprit,

entièrement préoccupé de ses bizarres projets de vengeance; et ce ne fut

qu'après avoir repris ma maîtresse que je me reconnus coupable de

quelques torts envers mon ami. Quel châtiment terrible a cependant suivi

la plus excusable des fautes! quel ennemi s'est chargé de la querelle de

Faublas! et comme il l'a vengé! Hélas! Rosambert, pour vous avoir

étourdiment donné quelques passagers chagrins, méritoit-il de mourir à

vingt-trois ans, et de mourir de la main d'une femme!»

Ces dernières paroles furent prononcées d'une voix si foible que j'eus

besoin de toute mon attention pour les entendre. La pitié naturelle au

coeur des jeunes gens vint émouvoir mon coeur: «Rosambert, mon cher ami,

je vous plains.--Ce n'est pas assez, me répondit-il; il faut que vous me

pardonniez...--Oh! de toute mon âme!--Et que vous me rendiez votre

amitié première...--Avec bien du plaisir.--Et que vous veniez me voir

tous les jours, jusqu'à celui qui doit terminer...--Quelle idée! la

nature à votre âge a tant de ressources! espérez...--Vraiment! on espère

toujours, interrompit-il; mais cela n'empêche pas qu'il ne faille un

beau matin prendre congé de ses amis... Faublas, répétez-moi que vous me

pardonnez...--Je vous le répète.--Que vous m'aimez comme

autrefois.--Comme autrefois.--Donnez-m'en votre parole d'honneur.--Je

vous la donne.--Surtout, promettez-moi que, sans en dire rien à la

marquise, vous me viendrez voir exactement jusqu'à mon dernier

jour.--Rosambert, je vous le promets.--Foi de gentilhomme?--Foi de

gentilhomme.

--Eh bien, s'écria-t-il gaiement, vous me ferez encore plus d'une

visite... Allons, Robert, ouvre les volets, tire les rideaux, viens me

mettre sur mon séant... Chevalier, vous ne me complimentez pas! Mon

valet de chambre n'est-il pas un homme à talent? Que dites-vous de son

style? Savez-vous bien que sa lettre m'a coûté dix minutes de méditation

profonde? Hier les médecins m'ont annoncé qu'ils répondoient de moi:

monsieur Robert tout de suite a pris la plume... Eh bien! Faublas,

pourquoi donc cet air sérieux et froid? Seriez-vous fâché d'être sûr que

cette fois encore j'en reviendrai? Lorsque aujourd'hui vous me

pardonniez, étoit-ce à condition que je me ferois enterrer demain?

Trouveriez-vous qu'elle ne m'a pas assez puni, l'héroïque femme qui m'a

terrassé? Pour que vous fussiez bien vengé, falloit-il nécessairement

qu'elle me tuât? Je ne l'ai pas tuée, moi, lorsque je tenois sa vie dans

mes mains. Je l'ai blessée, la délicate personne, doucement blessée, oh!

bien doucement! j'étois sûr qu'elle n'en mourroit pas... Mais je suis

très fâché qu'elle se soit affligée de son petit malheur au point d'en

perdre la tête. Parce que je l'avois une fois vaincue dans son art même,

falloit-il que, désespérant à jamais des armes de son sexe, elle prît

celles du mien pour m'attaquer? Il est vrai qu'elle vient de s'acquérir

l'immortelle gloire d'avoir presque démis l'épaule de M. de Rosambert:

il y a sans doute à cela beaucoup d'honneur pour elle; mais du profit,

je n'en vois point. Tenez, Faublas, je vous le dis en confidence, et

quelque jour peut-être la marquise elle-même daignera vous l'avouer: en

changeant la nature de nos combats, Mme de B... s'est fait encore plus

de mal qu'à moi. L'amour, quand il existe entre deux jeunes gens de

différent sexe une vieille querelle, a grand soin de la rajeunir;

toujours il la renouvelle, pour ne la terminer jamais. Les deux charmans

ennemis, devenus irréconciliables, ne cessent de se poursuivre, de se

joindre et de se combattre. Or, tout le monde le sait, dans cette lutte

que l'on croiroit inégale, ce n'est pas le plus foible adversaire qui

triomphe le moins souvent. Si quelquefois, lassée, la guerrière un

instant chancelle, le trop heureux athlète s'épuise au sein de la

victoire; et ce n'est pas lui qui peut jamais dissimuler une défaite, ni

la pallier de quelques excuses, ni se relever plus redoutable après une

chute. Hélas! c'en est fait! je ne dois plus ainsi mesurer mes forces

avec Mme de B... L'insensée! elle a confié nos intérêts et sa vengeance

au cruel dieu de la guerre. Vénus ne nous appellera plus ensemble à ses

doux exercices! c'est Mars qui va désormais nous ordonner les

combats,... les combats sérieux et sanglans! Nous aurons donc, à la

place des Amours, les Furies pour témoins, et pour champ de bataille un

grand chemin au lieu d'un boudoir. Et nos armes mêmes, ces armes

courtoises dont elle et moi faisions corps à corps un si loyal usage,

elles seront échangées contre des pistolets meurtriers, qui de loin

vous...--Des pistolets! Comment! vous retournerez à Compiègne?...--Si

j'y retournerai! Quelle demande!--Quoi! Rosambert, vous irez vous battre

avec une femme!--Vous plaisantez: c'est un grenadier que cette femme-là.

D'ailleurs, j'ai promis... _J'ai promis_, Faublas, _il n'importe à quel

Dieu_.--Quoi! Rosambert, vous irez exposer vos jours, pour

menacer...!--Votre avis, Faublas, est donc que je n'y suis point, en

conscience, obligé?--Certainement!--Eh bien, rassurez-vous, c'est le

mien aussi. J'estime que nos plus scrupuleux casuistes ne me croiroient

pas tenu de remplir un engagement ridicule et cruel, arraché par la

force et surpris par la ruse; j'aime mieux laisser mon héroïque

adversaire se glorifier de ma défaite que d'aller me commettre avec une

femme, pour l'envoyer dans l'autre monde et retourner chez l'étranger.

Vous le savez d'ailleurs, je n'aime pas le sang, je hais les duels, et

je crois, en vérité, que, si j'étois encore obligé de me battre, la mort

me sembleroit préférable à l'ennui d'un second exil. Ah! mon ami, qu'ils

se sont traînés lentement les jours de notre séparation! Bon Dieu!

l'assommant pays que celui d'où je viens! Cette Angleterre si prônée,

qu'elle est triste! Allez-y, si vous aimez la philosophie coureuse, la

politique babillarde et les papiers menteurs. Allez-y, si vous voulez

contempler, dans l'arène du pugilat, des seigneurs avec leurs porteurs

de chaises, des farces populaires dans le double sanctuaire[12] de la

loi, et des cimetières au théâtre, et des héros à la potence. Courez à

Londres, tâchez d'y reconnoître nos manières et nos modes étrangement

travesties, ou ridiculement outrées par de maladroits singes et de

gauches poupées. Courez, Faublas, et puissiez-vous former leurs

petits-maîtres automates! Puissiez-vous animer leurs femmes statues! Si,

nouveau Pygmalion, vous y parvenez, qu'alors elles vous rassasieront

promptement de plaisirs accordés sans obstacles, goûtés sans art,

répétés sans variété! Comme elles vous accableront ensuite de leur

reconnoissance sans bornes et de leur tendresse sans fin! Oui, je parie

que, dès la seconde nuit, vous trouvez la satiété dans les bras d'une

Angloise. Eh! qu'y a-t-il de plus froid que la beauté, quand les grâces

ne lui donnent pas le mouvement et la vie? Qu'y a-t-il de plus insipide

que l'amour même, lorsqu'un peu d'inconstance et de coquetterie ne

l'égayent pas? Cette milady Barington, par exemple, c'est une Vénus;

mais... Tenez, je me sens aujourd'hui trop fatigué, demain je vous

conterai l'histoire de notre éternelle liaison, qui dureroit encore, si

je n'en avois hâté la fin par une plaisanterie neuve et piquante[13].

[12] _La Chambre des communes et des pairs._ Que si quelqu'un avoit

l'injustice de me reprocher la manière superficielle et tranchante

dont le comte de Rosambert juge et dénigre ici la seconde nation de

l'Europe, il me sera sans doute permis d'observer, sans offenser

personne, que c'est un jeune seigneur françois qui parle en 1784.

[13] Lecteur, vous saurez cette anecdote, s'il m'est jamais permis

d'écrire l'histoire de Rosambert. Alors aussi je pourrai

probablement vous apprendre les aventures de Dorothée. Maintenant,

cela m'est encore défendu. _Le temps présent est l'arche du

Seigneur._

«Chevalier, poursuivit-il en me tendant la main, j'avois besoin de vous

revoir,... et de revoir la France. Mon heureuse patrie, je le vois bien,

est l'unique patrie des plaisirs. Nous n'avons pas le droit de juger nos

pairs, mais chaque matin nous commençons, à la toilette d'une jolie

dame, le procès du roman de la veille et de la pièce du lendemain. Nous

ne haranguons point nos parlemens, mais nous allons, le soir, décider au

spectacle et trancher dans les cercles; nous ne lisons point des

milliers de gazettes au mois; mais la chronique scandaleuse de chaque

journée réjouit nos soupers trop courts. Ce n'est pas, je l'avoue, par

la noblesse de leur port et la dignité de leur maintien que nos

Françoises ordinairement se distinguent; elles ont ce qui se fait

admirer moins et rechercher davantage: la taille, la figure, la vivacité

des Nymphes, l'abandon, le goût, la légèreté des Grâces; elles ont en

naissant l'art de plaire et de nous inspirer à tous le désir de les

aimer toutes. Il est vrai qu'on peut leur reprocher d'ignorer, en

général, ces grandes passions qui, dans moins de huit jours à Londres,

vous mettent une romanesque héroïne au tombeau; mais ce sont elles qui

savent comment on doit commencer une intrigue et la finir à temps. Ce

sont elles qui savent provoquer par l'étourderie, éluder par la ruse,

avancer pour combattre, reculer afin d'attirer, précipiter leur défaite

quand il s'agit de l'assurer, la différer lorsqu'il ne faut qu'en

augmenter le prix, accorder avec grâce, refuser avec volupté, tantôt

donner et tantôt laisser prendre, continuellement exciter le désir, se

garder de jamais l'éteindre, souvent retenir un amant par la

coquetterie, le ramener quelquefois par l'inconstance, le perdre enfin

avec résignation, sinon l'éconduire avec adresse; soit caprice ou

désoeuvrement, le reprendre, et le reperdre sans humeur, ou sans

scandale le quitter encore. Ah! j'avois besoin de revoir mon pays. Oui,

chaque jour j'en suis plus convaincu, c'est dans mon pays seulement

qu'il me sera donné de retrouver des maîtresses tour à tour volages et

tendres, frivoles et raisonnables, emportées et sages, timides et

hardies, réservées et foibles; des maîtresses qui, possédant le grand

art de se reproduire à chaque instant sous une forme différente, vous

font goûter mille fois, au sein de la constance, les plaisirs piquans de

l'infidélité; des maîtresses dissimulées, trompeuses, et même un peu

perfides; usagées, spirituelles, adorables, comme Mme de B... Ce n'est

qu'aux heureuses femmes de Versailles et de Paris qu'il est permis de

rencontrer des jeunes gens élégans sans prétention, beaux sans fatuité,

complaisans sans bassesse, souvent indiscrets, mais par légèreté

seulement, inconstans, mais par occasion, séducteurs, mais par instinct;

d'ailleurs infatigables avec une figure efféminée; avec un air modeste,

entreprenans jusqu'à la témérité; des jeunes gens qui, n'ayant jamais

trop présumé ni de leur vive ardeur, ni de l'opportunité des lieux, ni

de la facilité des personnes, surprennent celle-ci par les grands

sentimens, celle-là par la gaieté, cette autre par l'audace; la défiante

et craintive Émilie, dans son salon même où chacun peut entrer à toute

heure; la coquette Arsinoé, non loin du lit conjugal où veille le

jaloux; l'innocente Zulma, jusqu'au fond de l'étroite alcôve où sa

vigilante maman vient de s'assoupir; des jeunes gens qui, favorisés de

la sensibilité la plus expansive, peuvent très bien idolâtrer deux ou

trois femmes à la fois; des amans enfin, des amans accomplis, comme

Faublas, et comme... J'allois, Dieu me pardonne! citer Rosambert, mais

je m'arrête; ce seroit, je le sens, profaner deux grands noms que de

leur associer mon nom trop peu digne.»

A ce galant tableau, je reconnus le pinceau de Rosambert, et je ne pus

m'empêcher de sourire. «Mon ami, ferai-je seul les frais de

la conversation? poursuivit-il; allons, asseyez-vous et

parlez à votre tour. Dites-moi, la belle Sophie, qu'est-elle

devenue?--Hélas!--Malheureux époux, je vous entends... Et de sa rivale,

qu'en faites-vous?--De sa rivale,... de sa rivale... Mais...--Bon!

s'écria-t-il en riant, il va me demander laquelle! cela doit être. Il

entre dans le monde avec tous les moyens de s'y distinguer; et sa

première aventure le met encore en évidence! Il faut bien que les femmes

se l'arrachent! heureux mortel!... Eh bien, voyons: les rivales de

Sophie, combien sont-elles?--Elles sont une, mon ami.--Une! Quoi! la

marquise vous retient toujours enchaîné?--La marquise!... Tenez,

Monsieur le comte, laissons la marquise; je n'aime point à vous entendre

parler d'elle.»

Le ton de ma réponse annonçoit un mouvement d'humeur qui fut bientôt

calmé: car j'aimois encore Rosambert, et sa gaieté me séduisoit

toujours. Mais en vain me fit-il cent questions pour apprendre ce qui

m'étoit arrivé depuis notre séparation. J'eus le courage de lui refuser

toute espèce de confidence: la confiance n'étoit pas revenue. «Voilà

bien de la discrétion perdue, me dit-il enfin quand il me vit prêt à

sortir; songez donc que, sans avoir seulement besoin de le demander, je

saurai désormais tout ce que vous faites. Grâce à moi, grâce à la

marquise, et surtout grâce à vos mérites, ajouta-t-il en riant, car je

ne prétends en rien porter atteinte à votre gloire, grâce à vos mérites,

vous voilà maintenant un personnage trop considérable pour que le public

ne s'informe pas curieusement de ce que vous devenez. Mais, en attendant

qu'il m'ait appris vos bonnes fortunes, Chevalier, je crois devoir vous

le répéter: si vous aimez votre épouse, défiez-vous de Mme de B... Votre

épouse, je le gagerois, n'aura jamais de plus redoutable ennemie...

Adieu, Faublas, à demain, car je compte sur votre parole; et la

marquise, souvenez-vous-en bien, doit ignorer que votre amitié m'est

rendue. Adieu.»

Un billet de Mme de Montdésir arriva chez moi comme je venois d'y

rentrer. La marquise me faisoit dire que le comte, dont les médecins

avoient, dès la surveille, permis le transport, ne devoit pas être aussi

mal que me l'annonçoit la prétendue lettre du prétendu valet de chambre.

Mme de B... me prioit, en conséquence, de vouloir bien ne pas faire à M.

de Rosambert la visite sollicitée. «Je... je ne la ferai pas. Dites que

je ne la ferai pas.» Telle fut l'insidieuse réponse que remporta le

tardif commissionnaire.

* * * * *

_Imprimé par Jouaust et Sigaux_

POUR LA

PETITE BIBLIOTHÈQUE ARTISTIQUE

M DCCC LXXXIV

_PETITE BIBLIOTHÈQUE ARTISTIQUE_

Tirage in-16 sur papier de Hollande, plus 25 chine et 25

whatman.--Tirage en GRAND PAPIER (in-8º), à 170 pap. de Hollande, 20

chine, 20 whatman.

HEPTAMÉRON de la Reine de Navarre.--DÉCAMÉRON de Boccace,

grav. de Flameng. _Épuisés._

CENT NOUVELLES NOUVELLES, dessins de J. Garnier, grav.

par Lalauze ou reprod. par l'héliogravure. 10 fasc. 50 fr.

MANON LESCAUT, grav. d'Hédouin. 2 vol. 25 fr.

GULLIVER (Voyages de), grav. de Lalauze. 4 vol. 40 fr.

VOYAGE SENTIMENTAL, grav. d'Hédouin. 25 fr.

RABELAIS, les Cinq Livres, grav. de Boilvin. 60 fr.

PERRAULT (Contes de), grav. de Lalauze. 2 vol. 30 fr.

CONTES RÉMOIS, du Comte de Chevigné, dessins de J. Worms,

grav. par Rajon. 20 fr.

VOYAGE AUTOUR DE MA CHAMBRE, de X. de Maistre, grav.

d'Hédouin. 20 fr.

ROMANS DE VOLTAIRE, grav. de Laguillermie. 5 fascicules. 45 fr.

ROBINSON CRUSOÉ, grav. de Mouilleron. 4 vol. 40 fr.

PAUL ET VIRGINIE, grav. de Laguillermie. 20 fr.

GIL BLAS, grav. de Los Rios. 4 vol. 45 fr.

CHANSONS DE NADAUD, grav. d'Ed. Morin. 3 vol. 40 fr.

PHYSIOLOGIE DU GOUT, grav. de Lalauze. 2 vol. 60 fr.

LE DIABLE BOITEUX, grav. de Lalauze. 2 vol. 30 fr.

ROMAN COMIQUE, grav. de Flameng. 3 vol. 35 fr.

CONFESSIONS de Rousseau, grav. d'Hédouin, 4 vol. 50 fr.

MILLE ET UNE NUITS, grav. de Lalauze. 10 vol. 90 fr.

LES DAMES GALANTES, dessins d'Ed. de Beaumont, gravés par

Boilvin. 3 vol. 40 fr.

LES FACÉTIEUSES NUITS DE STRAPAROLE, dessins de J. Garnier,

gravés par Champollion. 4 vol. 45 fr.

BEAUMARCHAIS: _Mariage de Figaro_, _Barbier de Séville_.

Dessins d'Arcos, gravés par Monziès, 2 vol. 32 fr.

DIABLE AMOUREUX, grav. de Lalauze. 1 vol. 20 fr.

CONTES D'HOFFMANN, grav. de Lalauze. 2 vol. 36 fr.

NOTA.--_Les prix indiqués sont ceux du format in-16. S'adresser à la

librairie pour les autres exemplaires._

Les amours du chevalier de Faublas, tome 4/5 · 第 16 / 16 段