tombe sur un sujet cent fois rebattu. M. de Lignolle engage Florville à
ne pas négliger les charades; il lui fait un magnifique éloge des
affections de l'âme, et de l'âme d'un courtisan. Un quart d'heure s'est
passé de la sorte; voilà que tout à coup nous entendons un coup de fusil
tiré à quelque distance, et dans la cour du château quelqu'un s'écrie:
«Aux armes! aux braconniers!» M. de Lignolle, à ce cri de guerre, oublie
les charades, le vicomte et la cour; il se lève, il s'élance, il nous
fuit. La comtesse, soit pour le calmer, soit pour le retenir, veut
courir après; Mme de Fonrose l'en empêche, et lui dit:
«Ce n'est rien, rien qu'une ruse tout à l'heure imaginée pour éloigner
votre mari malgré vous, et malgré vous chasser votre rivale.»
* * * * *
LA COMTESSE.
Ma...
LA BARONNE.
Eh oui! malheureuse enfant que vous êtes! vous vous laissez duper!
Regardez donc ce prétendu jeune homme. A sa taille, à ses traits,
pouvez-vous méconnoître une femme? A son adresse, à sa perfidie surtout,
à son inconcevable audace, pouvez-vous méconnoître...?
LA COMTESSE.
La marquise de B...! grands dieux!
LA MARQUISE, _à Faublas_.
Mon ami, je vous quitte à regret; mais je saurai de vos nouvelles. (_A
Mme de Fonrose, d'un ton menaçant._) Baronne, comptez sur ma
reconnoissance, et cependant respectez mon secret; gardez-vous d'essayer
de me compromettre en divulguant cette aventure. (_A Mme de Lignolle._)
Adieu, Madame la comtesse; si vous êtes assez raisonnable pour ne garder
au vicomte de Florville aucun ressentiment, il vous promet de ne point
révéler vos foiblesses à la marquise de B...
* * * * *
Elle sortit, suivie de la baronne.
* * * * *
Pour se faire une idée juste des furieux transports de la comtesse, il
ne suffiroit pas d'être aussi violente, aussi emportée qu'elle, il
faudroit encore avoir brûlé d'un feu pareil à celui qui la dévoroit.
D'abord l'excès de l'étonnement suspendit l'excès de la rage; mais le
calme effrayant fut court et l'explosion terrible. Je vis Mme de
Lignolle frissonner et pâlir; tout son corps parut ensuite agité d'un
mouvement convulsif, et soudain le cou se gonfla, les lèvres
tremblèrent, l'oeil s'enflamma, le visage se colora d'un violet pourpre:
la pauvre enfant voulut crier et ne fit entendre que de sourds
gémissemens, ses pieds frappèrent le carreau, son foible poignet se
meurtrit sur les meubles; elle s'arracha les cheveux, elle osa même,
elle osa porter une main sacrilège sur sa figure charmante, d'où le sang
s'échappa bientôt par plusieurs égratignures. Quel malheur pour elle et
pour moi! Je n'ai pu prévoir ce cruel effet de son désespoir... Épuisé
que je suis, je trouve pourtant la force d'abandonner mon lit, j'essaye
de me traîner jusque auprès d'elle! l'infortunée ne m'aperçoit seulement
pas! elle s'est élancée vers la porte; et, d'une voix étouffée: «Qu'on
me la ramène, dit-elle, que je me venge!... que je la déchire!... que je
la tue!--Éléonore! ma chère Éléonore!» Elle m'entend, se retourne, et me
voit au milieu de l'appartement; hors d'elle-même, elle accourt: «Tu
veux la suivre? eh bien, va donc, va, perfide, et que je ne te revoie
jamais!... Qui peut te retenir encore? Elle t'attend, elle attend le
prix de ses scélératesses. Va jouir avec elle de ma honte, de ton
ingratitude et de son infamie. Va, cours, mais songe bien que, si je
puis vous trouver ensemble, je vous immole tous deux!»
[Illustration: FAUBLAS MALADE ET MME DE LIGNOLLE]
Elle avoit saisi mon bras, qu'elle secouoit de toutes ses forces; je
tombai sur mes genoux et sur mes mains. Un cri lui échappa; ce n'étoit
plus un cri de fureur! Déjà la colère avoit fait place à la crainte.
«Éléonore, comment peux-tu penser qu'en cet état je songe à la
suivre?... Je voulois aller jusqu'à toi, mon amie, je voulois me
justifier, te demander pardon, essayer de te consoler... Éléonore,
écoutez-moi, calmez-vous, je vous en supplie!... surtout, pour l'amour
de moi, pour l'amour de toi-même, épargne tant de charmes, épargne cette
peau fine et blanche, et ces petites mains si douces, et cette longue
chevelure, et ce visage plein d'attraits! O toi que l'amour fit exprès
si jolie, garde-toi d'altérer l'un de ses plus charmans ouvrages!
Respecte mille appas formés pour ses caresses et ses délicieux
plaisirs.»
Quand on a, par malheur, fâché sa maîtresse, il faut chercher à
l'apaiser tout de suite; et quiconque se sent, en cette occurrence,
incapable d'agir, doit au moins parler. Il doit, ne pouvant mieux faire,
suppléer aux vives caresses par les éloges passionnés, et prêter au
discours flatteur toute la chaleur qu'il eût mise dans l'action
consolatrice. Voilà ce que l'amour ordinairement conseille, et ce qu'il
m'inspira. Que ce fût seulement cela qui calma la comtesse, je ne
saurois l'affirmer positivement. Il me paroît aussi très plausible que
la crainte, après avoir chassé la colère, amena la compassion, et que ma
sensible amie, touchée de ma situation plus que de mes paroles, oublia
ses injures en voyant mes dangers. Quoi qu'il en soit, si je doutai de
la cause, je ne pus douter de l'effet. Mme de Lignolle me releva, me
soutint, me fit rentrer dans mon lit; puis, s'étant assise auprès, elle
se pencha sur moi et se cacha le visage dans mon sein, qu'elle arrosa de
ses larmes.
Au bruit que fit Mme de Fonrose en rentrant, la comtesse changea
d'attitude. «Eh! bon Dieu! comme la voilà faite!» s'écria son amie;
puis, en lui promenant un mouchoir sur la figure, elle ajouta: «Madame,
je vous l'ai dit cent fois, une jolie femme peut, dans son désespoir,
pleurer, gémir, crier, gronder ses gens, tourmenter ses femmes,
quereller son amant et désespérer son mari; mais elle doit toujours, se
respectant elle-même, ménager sa personne, et surtout son visage;
cependant je l'aurois gagé que dans un premier mouvement vous feriez
quelque enfantillage! Je ne pouvois rester près de vous. Cette Mme de
B...--Qu'est-elle devenue? demanda Mme de Lignolle.--Elle a noblement
refusé mon carrosse,... dont elle n'avoit pas besoin. Le commode vicomte
s'étoit tout à fait établi chez vous; il avoit dans votre office un
laquais, sans livrée, bien entendu, et deux chevaux dans votre
écurie.--Quelle femme! s'écria la comtesse avec une extrême vivacité;
que d'audace dans sa conduite! et dans ses discours que d'impudence! Je
la trouve à Compiègne, elle me dit qu'elle est un parent du marquis de
B...!... Et vous aussi, Monsieur, vous me l'avez fait accroire! vous
m'avez indignement trompée! Qu'y venoit-elle faire, à Compiègne?
Répondez... Vous ne dites mot... Vous êtes un traître! allez-vous-en,
sortez d'ici, sortez tout à l'heure! J'ai la bonté de les croire! Elle
nous poursuit sur la route, elle nous joint à Montargis, elle me
trouve... En quel état, grands dieux!... J'en verserai toute ma vie des
pleurs de honte et de rage... Ce qui me désespère surtout, c'est d'être
obligée de reconnoître que, si je fusse arrivée quelques momens plus
tard,... oui, quelques momens plus tard, c'étoit moi qui surprenois mon
indigne rivale dans les bras d'un perfide:... car il aime toutes celles
qu'il rencontre; ou la marquise, ou la comtesse, que lui importe,...
pourvu que ce soit une femme?... Eh! combien vous faut-il de
maîtresses?... Vous voulez donc que j'aie plusieurs amans?... N'essayez
pas de vous justifier. Vous êtes un homme sans délicatesse, sans
probité, sans foi! Sortez tout à l'heure, et que jamais je ne vous
revoie!»
Mme de Lignolle reprenoit par degrés sa première fureur, et je tremblois
que son mari ne revînt. La baronne, à qui je témoignai mes craintes, les
dissipa. «Ce prétendu braconnier, me dit-elle, c'est mon coureur, à qui
j'ai fait changer d'habit. Il a bonnes jambes et bonne intention. Je
l'ai prévenu que monsieur le comte le poursuivroit en personne, et que
c'étoit à lui surtout qu'il falloit procurer le plaisir de la promenade.
Je vous réponds qu'il lui donnera de l'exercice, et que nous avons du
temps à nous.»
Mme de Lignolle ne nous écoutoit pas, et poursuivoit: «Elle me surprend!
elle a l'air de me plaindre et de me servir! Je lui adresse mille sots
complimens, je lui prodigue des remerciemens ridicules, monsieur me
laisse dire. Il fait plus, il s'entend avec elle pour se moquer de
moi... Et vous, Madame la baronne, pourquoi, dès que vous l'avez
reconnue, ne m'avez-vous pas avertie?--Vous vous moquez, répondit-elle.
Est-ce que je ne vous connois pas assez pour savoir qu'aucune
considération ne vous eût retenue, que vous eussiez éclaté sur l'heure,
qu'à la face même de votre mari...--Sans doute! à la face de l'univers
entier! j'aurois démasqué l'insolente, je l'aurois confondue, je
l'aurois... Tenez, Madame, au lieu de vous amuser à disputer avec elle,
vous deviez sonner les gens et la faire jeter par la fenêtre.--Ah! oui,
j'avois ce petit moyen tout simple, fort doux, qui n'eût fait ni bruit
ni scandale! Mais, dame! on ne s'avise jamais de tout! Je n'y ai pas
songé.--L'imposteur! s'écria la comtesse en me regardant, c'est lui qui
nous a jouées toutes deux; c'est lui qui m'a dit en confidence que cette
femme étoit votre amant... S'il m'eût avoué qu'autrefois vous étiez
homme, moi je l'aurois cru,... et pourtant voilà comme il abuse de mon
aveugle confiance! Mais il ne me trahira plus. Qu'il sorte, qu'il s'en
aille! je le déteste, je ne le veux plus voir!--Comment voulez-vous
qu'il s'en aille?...--Quand je pense que cette odieuse marquise est
restée là toute la nuit,... avec moi,... près de lui! et encore une
grande partie de la journée... (_Elle fit un cri._) Ah! mon Dieu! je les
ai laissés tête à tête!... pendant une heure!... pendant un siècle!
Monsieur, dites-moi ce que vous avez fait ensemble... Parlez... Tandis
que je dormois, que s'est-il passé?--Rien, mon amie, nous avons
causé.--Oui, oui, causé! Ne croyez pas m'en imposer encore... Dites la
vérité, dites ce que vous avez fait ensemble, j'exige...--Comtesse,
interrompit la baronne en riant, vous le soupçonnez d'un crime dont,
sans l'offenser, on peut le juger, depuis plus de vingt-quatre heures,
absolument incapable.--Incapable, lui? Jamais!... Monsieur! quand je
suis entrée, vous aviez, disoit-elle, une palpitation, et sa main...
Elle est bien hardie d'oser la mettre sur votre coeur, sa main! et vous
bien bon de le souffrir! C'est à moi qu'il est votre coeur, il n'est à
personne qu'à moi... Hélas! que dis-je? l'ingrat! le volage! il se donne
à tout le monde... Je suis sûre que pendant mon sommeil... Oui, j'en
suis sûre; mais j'en attends l'aveu de votre propre bouche; je
l'exige... J'aime mieux ne pouvoir plus douter de mon malheur que de
rester dans la plus affreuse des incertitudes... Faublas, dis ce que
vous avez fait ensemble. Tiens, si tu l'avoues, je te le pardonne.
Convenez-en, Monsieur, convenez-en, ou je vous donne votre congé... Oui,
c'est un parti pris, je vous renvoie, je vous chasse.--Pourquoi donc la
chasser? dit M. de Lignolle en entrant. Il ne faut pas. Je suis même
très fâché d'être sorti: car vous avez renvoyé le vicomte...--Le
vicomte! Monsieur, je vous déclare, une fois pour toutes, qu'il ne faut
jamais prononcer son nom devant moi.--Eh! mais, Madame, qu'avez-vous
donc? Votre visage...--Mon visage est à moi, Monsieur, j'en puis faire
tout ce qu'il me plaît; mêlez-vous de vos affaires.--A la bonne heure...
Je me repens d'avoir quitté cet appartement, on a profité de mon
absence...»
* * * * *
LA BARONNE.
Elle n'a pas été longue. Le braconnier s'est laissé prendre beaucoup
plus tôt que je ne l'espérois.
LE COMTE _se jette dans un fauteuil_.
Oui, prendre! je le donne en vingt-quatre heures au plus habile. Ah! le
chien d'homme! puisque ce n'est pas un oiseau, il faut que ce soit le
diable. Figurez-vous un cerf qu'on vient de lancer! Madame, il couroit
tout comme! il revenoit de même sur ses voies! on le voyoit à la portée
du pistolet, et zeste! à cent pas de là. Vous l'auriez cru bien loin,
point du tout, il sembloit tout à coup tomber du ciel, presque sur nos
épaules: car, il faut le dire, il avoit l'air de narguer mes gens.
LA BARONNE.
Et vous, Monsieur?
LE COMTE.
Moi, c'est autre chose; j'étois toujours le premier sur ses traces.
Aussi le drôle s'apercevoit bien à qui il avoit affaire; dès que je le
serrois de trop près, il s'éloignoit à toutes jambes: vous vous seriez
amusée de la frayeur qu'il avoit de moi, j'ai été dix fois sur le point
de l'attraper; mais, malgré cela, j'ai vu que je ne l'attraperois pas;
je me suis ressouvenu du vicomte, j'ai quitté la partie. A présent que
je n'en suis plus, le pendard a beau jeu; je parie qu'il va mettre tous
mes domestiques sur les dents.
LA COMTESSE, _à Faublas_.
Pourquoi ne pas l'avouer?
FAUBLAS.
Mais je vous jure qu'il n'en est rien.
LA COMTESSE.
Convenez-en, ou je vous renvoie!
LE COMTE, _à Faublas_.
Eh bien! convenez-en, donnez à madame cette satisfaction; qu'est-ce que
cela vous coûte?
LA BARONNE, _au comte en riant_.
Savez-vous de quoi vous voulez que mademoiselle convienne?
LE COMTE.
Mais... que le vicomte est un très aimable jeune homme,... apparemment?
LA BARONNE.
Apparemment! que voulez-vous dire?
LE COMTE.
Comment! n'est-ce pas clair? je veux dire qu'apparemment mademoiselle
trouve le vicomte fort aimable. (_A la comtesse._) Et, réflexion faite,
il n'y a pas de quoi la renvoyer...
LA COMTESSE, _à son mari_.
Pour Dieu, laissez-moi tranquille, ou je dirai quelques sottises!... (_A
Faublas._) Convenez-en.
LE COMTE, _à Faublas_.
Oh! je vous en prie, convenez-en. Tenez, nous en convenons tous.
Dites-le de ma part au vicomte, et ne manquez pas d'ajouter que son
départ m'a causé bien du regret; assurez-le qu'il nous fera toujours un
sensible plaisir quand il voudra bien nous venir voir, soit à Paris,
soit...
LA COMTESSE.
S'il ose jamais se montrer chez moi, je le ferai mettre à ma porte par
les valets.
LE COMTE.
Je ne vous conçois pas. Tout à l'heure vous épousiez sa querelle avec
une chaleur... Soyez au moins d'accord avec vous-même.
LA COMTESSE.
Mais, vous-même, Monsieur, vous qui parlez, il n'y a pas une heure que
vous étiez d'un avis contraire!
LE COMTE.
Depuis une heure tout est bien changé.
LA BARONNE.
Oh! oui.
LE COMTE, _à la baronne_.
N'est-il pas vrai, Madame? Vous avez quelque expérience du monde, vous;
et je parie que vous devinez les raisons qui me font voir tout ceci d'un
autre oeil. (_A mi-voix._) D'abord, je croyois que ce M. de Florville,
quoique d'une assez bonne famille, n'avoit dans le monde, comme la
plupart des jeunes gens de son âge, qu'une très petite existence; or, je
ne voyois pas à quoi cet attachement de Mlle de Brumont pouvoit la
conduire. Quant à moi, j'ai pour maxime qu'un homme comme il faut doit
être, plus qu'un autre, en garde contre les nouvelles connoissances,
afin de n'en former jamais que de profitables. Écoutez bien ceci,
Madame: tout homme qui ne peut, en aucun cas, nous être utile, tôt ou
tard nous devient doublement à charge, parce que, n'ayant jamais rien à
donner, il finit toujours par demander quelque chose; dans la carrière
de l'ambition surtout, quiconque ne sert pas à notre marche
l'embarrasse, et par conséquent la retarde: voilà pourquoi je ne me
souciois pas de me lier avec le vicomte. Mais vous me dites qu'il est, à
Versailles, en bonne posture: cela change toutes mes dispositions! Je
n'entre point dans vos petits démêlés, je ne me mêle pas de querelles de
femme; il ne m'appartient pas même d'examiner si les moyens que ce jeune
homme emploie à son avancement sont très délicats; l'essentiel est
qu'ils soient très puissans. (_Assez haut._) Or, il me semble que, de ce
côté-là, M. de Florville n'a rien à désirer; il me semble que, favorisé
de la nature comme il l'est, et placé de manière à faire valoir ses
avantages, il doit aller vite et loin. Voilà donc une connoissance très
précieuse pour Mlle de Brumont, qui doit songer à créer sa fortune, et
pour moi, qui suis pressé d'augmenter la mienne.
LA COMTESSE, _avec emportement_.
Monsieur, allez, vous et tous vos calculs, à tous les... Je suis hors de
moi!... Monsieur, je vous répète que je ne veux jamais entendre parler
de cette...
LA BARONNE _l'interrompt très vite_.
Impertinente créature! (_Au comte._) Voilà comme maintenant elle le
traite.
LE COMTE, _à la baronne_.
Vraiment! c'est votre faute, et je me repens bien de m'être absenté...
(_A mi-voix._) Pour revenir à mes projets, vous savez qu'à Versailles il
faut aller sans cesse sollicitant...
LA BARONNE.
Oui, le pis aller, c'est de ne rien obtenir.
LE COMTE.
Point du tout! c'est qu'à force d'importunités on arrache toujours
quelque chose,... quand on a des amis, bien entendu... Et ce qui le
prouve, c'est cette pension que j'ai dernièrement enlevée. Mais Mme de
Lignolle a exigé que je la cédasse à ce M. de Saint-Prée. Oh! c'est un
de mes chagrins, je l'avoue: la comtesse est un enfant qui ne connoît
pas du tout le prix de l'argent. Elle imagine qu'avec cinquante mille
écus de rente on n'a plus besoin des bienfaits du roi. Vous devriez,
Madame, vous qui avez sa confiance, lui faire des représentations
là-dessus.
LA COMTESSE, _très haut, à Faublas_.
Tout ce que vous pourrez me dire est inutile; je ne suis plus la dupe de
tous vos mensonges. Mais je veux que vous conveniez de vos torts.
Convenez-en, ou je vous chasse.
LE COMTE, _assez haut_.
Tâchez de lui faire comprendre aussi que, loin de chasser Mlle de
Brumont, elle doit redoubler d'honnêtetés, d'attentions, d'égards, de
tendresse pour elle, et surtout engager M. de Florville à venir le plus
souvent possible...
LA COMTESSE _se lève furieuse_.
Monsieur, vous avez votre appartement, ayez la bonté de me laisser
tranquille dans le mien.
LA BARONNE, _au comte_.
Oui, nous sommes mal ici, on nous interrompt à chaque instant; allons
ailleurs.
LE COMTE.
A la bonne heure, je le veux bien, parce qu'à vous, Madame, on peut vous
parler raison;... mais attendez...
LA COMTESSE, _à Faublas_.
Convenez-en.
LE COMTE, _à la comtesse et à Faublas_.
Je veux, avant de m'en aller, vous donner à chacune un bon conseil.
Vous, Mademoiselle, convenez-en: car, si cela n'est pas, cela doit être,
et nous le croyons; et il faudra toujours que vous finissiez par là.
Vous, Madame, qu'elle en convienne ou qu'elle n'en convienne pas, ne
renvoyez pas votre demoiselle de compagnie: car je connois les
affections de votre âme; une heure après, vous en seriez désolée. Quant
au vicomte, je ne vous en parlerai plus, mais je m'en charge.
* * * * *
Nous restâmes seuls. Mme de Lignolle s'obstinoit toujours à m'arracher
l'aveu de ma prétendue faute; et moi, persuadé qu'un mensonge n'étoit
ici rien moins que nécessaire, je persistois à soutenir la vérité.
Désolé pourtant de voir mes protestations perdues, je fis un dernier
effort, que le succès couronna. «Mon amie, je te le répète et je te le
jure, rarement je songe à la marquise, depuis que je songe toujours à
toi; depuis que tu m'appartiens, Mme de B... ne m'appartient plus.
Aujourd'hui comme hier, j'étois son ami seulement, et ce sera demain
comme aujourd'hui. Dis-moi par quelle erreur entraîné, je pourrois,
auprès de toi, m'occuper d'elle? Seroit-il possible que je regrettasse
quelques avantages qu'elle a, quand je te vois briller de mille qualités
qui lui manquent? Ne doit-elle pas, malgré toutes ses connoissances
acquises, t'envier ton esprit naturel? Ne parois-tu pas plus jolie de
tes attraits naissans, de tes grâces naïves, de ta piquante étourderie,
qu'elle ne se montre belle de son éclatante jeunesse, de ses grandes
manières et de son orgueilleuse dignité? A-t-elle surtout, mon Éléonore,
a-t-elle une âme, autant que la tienne, compatissante et généreuse?
Crois-tu que je puisse oublier la joie de tes vassaux à ton retour, la
reconnoissance de tes fermiers, les éloges de ton curé vénérable? Je
l'ai vu, mon coeur en a joui. Tu es ici l'objet du culte général, tu es
pour la foule de ces bonnes gens une bienfaisante providence, à laquelle
il ne faut jamais rien demander et qu'on doit remercier sans cesse. Et
ton amant seroit le seul que tes vertus trouveroient insensible, le seul
dont tes bontés feroient un ingrat! Ne le crois pas! garde-toi de le
croire! Tiens, mon adorable amie, tiens, je voudrois qu'il me fût permis
d'aller avec Éléonore, loin de toute autre séduction, passer ma vie dans
la chaumière relevée, pour le vieux Duval, par la comtesse de Lignolle.
Va, cesse de te plaindre et de me soupçonner, cesse de redouter une trop
foible rivale; je l'estime, mais je te respecte; je lui conserve un
reste d'amitié, mais je te garde le plus tendre amour; il est vrai
qu'autrefois près d'elle j'ai goûté quelques doux instans, mais depuis
j'ai trouvé près de toi des jours délicieux; enfin Mme de B...
maintenant m'offriroit peut-être encore des plaisirs; mais toi, mon
Éléonore, tu me donneras le bonheur.»
Le bonheur!... Ainsi préoccupé d'un parallèle difficile entre deux
rivales presque également séduisantes, mais à qui la nature avoit très
diversement réparti ses dons précieux, j'oubliois une femme encore plus
favorisée, qui, réunissant en elle seule toutes les vertus et tous les
charmes, étoit infiniment supérieure à tout objet de comparaison.
J'oubliois Sophie, et, dans mon égarement, j'allois jusqu'à former des
voeux contraires à notre réunion. Ah! je n'ose espérer que l'aveu d'une
faute pareille puisse jamais, aux yeux d'autrui comme à mes propres
yeux, la réparer suffisamment.
Au reste, plus je me rendois coupable envers ma femme, plus ma maîtresse
avoit lieu d'être satisfaite. «Fort bien! dit la comtesse en se jetant à
mon cou, voilà comme il falloit parler d'abord, tu m'aurois aussitôt
persuadée! Puisque tu m'aimes et que tu ne l'aimes pas, je suis
contente; puisque tu ne m'as pas fait avec elle une infidélité, je te
pardonne tout le reste.--Et moi, je ne vous le pardonne point, vous
n'avez pas ménagé mon bien, le meilleur de mon bien! Vous vous êtes
arraché le visage.--Vas-tu pour cela ne pas m'aimer autant? tu aurois
tort: je suis moins jolie, mais plus intéressante.--Je ne veux point de
cet intérêt-là. Promettez qu'il ne vous arrivera jamais de vous porter à
de pareils excès.--Mais toi, Faublas, promets de ne me plus donner aucun
sujet de colère.--Ah! sur mon honneur!--Eh bien, dit-elle en riant, vois
comme je suis bonne: je m'engage à ne plus me fâcher.»
Le comte en ce moment rentroit; il s'écria: «Dieu soit loué! elle en est
convenue!--Elle en est convenue! répéta la baronne avec
étonnement.--Point du tout! répondit la comtesse qui frappa ses petites
mains l'une contre l'autre et fit un saut de joie.--Comment! reprit M.
de Lignolle, et vous êtes de si belle humeur?--Justement parce qu'elle
n'en est pas convenue, répliqua l'étourdie.--Voilà, s'écria le profond
observateur, une chose qui me passe. J'en déduirai du moins la vérité de
ce principe, que l'âme d'une femme est inexplicable dans ses
caprices.--Moi, dit Mme de Fonrose, je n'en déduirai rien; mais je m'en
vais tranquille et contente.»
Le jour d'après, quand elle revint nous voir, M. de Lignolle n'étoit
plus au château. Des lettres venues de Versailles, le matin même,
l'avoient déterminé à nous quitter sur-le-champ; et, quoique nous
n'eussions pas une aussi grande idée que lui des affaires importantes
qui le rappeloient à la cour, nous n'avions fait aucun effort pour le
retenir. Mais la baronne, au lieu de féliciter son amie, troubla sa
joie: mon père avoit chargé Mme de Fonrose de me ramener à Nemours, où
m'attendoit avec lui ma chère Adélaïde, déjà parfaitement remise de son
indisposition et de ses fatigues. Le premier mot de la comtesse fut que
désormais nous ne nous quitterions plus; et, quand la baronne l'eut
forcée de reconnoître que mon père avoit des droits sur moi, Mme de
Lignolle, appelant M. Despeisses en témoignage, soutint que ma foiblesse
encore extrême ne permettoit pas qu'on me transportât. Elle déclara
d'ailleurs que, loin de consentir à me laisser aller tant qu'il y auroit
du danger pour ma vie, elle avoit résolu de veiller elle-même sur ma
convalescence, et que nulle force humaine ne l'obligeroit à se séparer
de son amant avant qu'il fût entièrement rétabli. Mme de Fonrose, après
avoir employé les prières, les représentations et les menaces, partit
assez mécontente de n'avoir pu rien obtenir de plus.