Comment! il m'aperçoit de loin! le voilà qui tout à coup descend de

voiture et s'enfuit à travers champs, comme s'il eût vu le diable. On

n'est pas sauvage à ce point!

LA BARONNE.

Nous vous avons déjà dit cent fois que M. de Brumont avoit des affaires

secrètes.

LE COMTE.

Quoi! dans ma terre?

LA BARONNE.

Non, mais dans les environs.

LE COMTE.

Ah! chez M. de Florville, peut-être?

LA COMTESSE.

Paix donc!

FAUBLAS, _vivement à la baronne, qui regarde Mme de Lignolle d'un air

étonné_.

Par quel hasard madame la baronne est-elle dans ce pays-ci?

LA BARONNE.

La nuit dernière, un exprès est venu me dire que monsieur votre père

avoit le plus pressant besoin de mes services.

FAUBLAS.

Ah oui!... ma chère Adélaïde est-elle mieux?

LA BARONNE.

Beaucoup mieux.

LA COMTESSE, _à Faublas_.

Ne parlez pas trop, ménagez-vous.

LA BARONNE.

Comme une nuit l'a changée!

LE COMTE.

Une nuit! dites plusieurs, Madame! car, ne vous y trompez pas, cette

maladie-là vient de loin. Ces deux dames, pendant leur premier voyage

ici, n'ont songé qu'à se divertir, et Dieu sait comme on s'en est donné:

toute la journée courir dans le parc! revenir essoufflées, hors

d'haleine, et recommencer ici! Madame, elles jouoient comme deux enfans!

elles se battoient comme deux écoliers! pas un meuble ne pouvoit rester

en place; la nuit... Oh! c'étoit bien autre chose la nuit!

LA COMTESSE, _en riant_.

Monsieur, comptez-vous apprendre à la baronne quelque chose de nouveau?

LE COMTE, _sans l'écouter_.

La nuit, elles couchoient dans la même chambre,... et croiriez-vous

qu'au lieu de dormir, elles ne faisoient que chuchoter? Elles ne

faisoient que ça... Ce que je vous dis, Madame, il faut le prendre au

pied de la lettre, elles ne faisoient que ça... Je les entendois bien,

parce que, voyez-vous, nous ne sommes séparés que par cette cloison...

Or, toute personne raisonnable conçoit que faire toute la journée

beaucoup d'exercice et se fatiguer encore la nuit, c'est le vrai moyen

de se tuer. Aussi la comtesse, en revenant à Paris, s'en est-elle sentie

fort incommodée: des migraines, des maux de coeur!

LA BARONNE.

Des maux de coeur, Comtesse?

LA COMTESSE.

Bon! ce n'est rien.

LA BARONNE.

Ah! prenez-y garde!

LE COMTE, _enchanté_.

N'est-il pas vrai qu'il faut qu'elle y prenne garde?... Mademoiselle,

plus fortement constituée, a résisté plus longtemps, et peut-être que,

si elle se fût reposée chez nous, au lieu d'aller chez ce M. de

Florville...

LA COMTESSE.

Taisez-vous donc.

FAUBLAS, _vivement à la baronne, qui paroît encore très étonnée_.

Madame la baronne?

LA BARONNE.

Eh bien?

FAUBLAS.

Un secret... (_Tout bas._) Vous avez passé par Nemours?

LA BARONNE, _à mi-voix_.

C'est là que j'ai trouvé monsieur votre père. J'ai laissé ma femme de

chambre auprès d'Adélaïde.

LE COMTE _reprend_.

Oui, je crois que, si elle n'eût pas dîné chez le vicomte...

LA COMTESSE.

Il ne se taira pas!

LA BARONNE.

J'entends. Ces dames ne vouloient pas me mettre dans le secret? il faut

donc les avertir que j'y suis. Oui, je sais qu'elles ont hier dîné à

Fontainebleau; monsieur le comte me l'a dit.

FAUBLAS, _faisant à la baronne un signe d'intelligence_.

Madame la baronne le connoît, le vicomte?

LA BARONNE, _d'un air fin_.

Si je le connois! la bonne question que vous me faites là!... C'est un

joli garçon,... qui a de la tournure,... de l'esprit...

LA COMTESSE, _bas à Faublas_.

Il me semble qu'elle n'en dit pas trop de mal.

FAUBLAS, _bas_.

C'est qu'elle dissimule; attendez donc.

LA BARONNE.

Le grand-père de son bisaïeul a monté dans les carrosses du roi.

LA COMTESSE, _bas_.

Tu as raison. Je crois qu'il y a de l'ironie.

FAUBLAS, _bas_.

Sans doute.

LA BARONNE.

Avec tout cela, je lui connois un terrible défaut.

LA COMTESSE.

Ah!

LE COMTE.

C'est...

LA BARONNE.

Au moins j'ai mon garant; c'est encore monsieur le comte qui me l'a dit:

«Le pauvre jeune homme n'est pas fort sur l'article des charades.»

LA COMTESSE, _riant aux éclats_.

C'est peut-être pour cela que vous lui en voulez?

LA BARONNE _regarde la comtesse et le chevalier_.

Est-ce que je lui en veux?

FAUBLAS _lui fait un signe d'intelligence_.

Certainement! vous êtes brouillés! allez-vous en faire un mystère?

LA BARONNE, _d'un air fin_.

Allons, nous sommes brouillés, j'en conviens; mais c'est qu'en vérité il

a eu de grands torts avec moi.

FAUBLAS, _bas à la comtesse_.

Vois-tu... (_Haut, à la baronne._) Je ne voulois pas qu'on vous parlât

de lui; mais, puisque monsieur le comte...

LA BARONNE.

Oui, nous ne sommes pas amis; (_au comte, après un moment de réflexion_)

et franchement, voilà ce qui m'a empêchée hier d'accompagner ces dames,

car elles me l'avoient proposé.

FAUBLAS, _à mi-voix, à la baronne_.

A merveille!

LA COMTESSE, _du même ton_.

Ceci n'est pas maladroit! je vous remercie.

LE COMTE, _à la baronne, en se promenant dans l'appartement_.

Ces dames!... ces dames auroient bien fait si elles avoient fait comme

vous. (_A la comtesse._) Mais où est-il donc?

LA COMTESSE.

Il dort.

LE COMTE, _regardant à travers les vitres du cabinet_.

Oui, vraiment, le voilà sur le lit de camp: il s'y est jeté tout

habillé.

LA BARONNE.

Ne le verrai-je pas?

LE COMTE.

Si vous le voulez voir, entrez...

FAUBLAS, _avec impétuosité_.

N'entrez pas!... il est excédé de fatigue, il repose.

LA BARONNE, _un peu étonnée_.

Bon Dieu! que de vivacité! Mademoiselle, vous vous ferez mal.

FAUBLAS, _avec une tranquillité feinte_.

Mais aussi, quelle idée d'aller déranger ce jeune homme qui a passé la

nuit!

LA BARONNE, _observant le chevalier_.

Est-il impossible d'approcher de lui sans faire de bruit et sans vous

faire de la peine?

FAUBLAS, _d'une voix altérée_.

Il n'est pas question de moi... Mais si vous le réveillez, si...

LA BARONNE.

Si je le réveille, il se rendormira, voilà tout le mal.

FAUBLAS, _embarrassé_.

Voilà tout le mal! voilà tout le mal!... c'en est un grand.

LA BARONNE.

Mademoiselle!... vous direz tout ce que vous voudrez, je suis très

curieuse de voir votre intime ami,... l'ami de votre enfance,... que

vous craignez si fort qu'on ne dérange. (_Elle se lève._)

LA COMTESSE, _d'un air malin_.

A quoi bon? vous le connoissez très bien.

LA BARONNE.

Ah! je veux savoir s'il n'a pas beaucoup changé depuis que je ne l'ai

vu. (_Elle approche du cabinet._)

FAUBLAS, _bas à la comtesse_.

Arrêtez-la donc.

LA COMTESSE, _bas_.

Pourquoi? Elle l'aime peut-être encore, elle veut du moins avoir le

plaisir de le regarder; où est l'inconvénient?

FAUBLAS.

Ne connoissez-vous pas la baronne? elle va faire une scène.

LA COMTESSE.

Eh bien, attends, je vais lui parler. (_Elle court à Mme de Fonrose._)

Entrez, regardez, si cela vous fait plaisir; mais ne l'éveillez point,

car il doit être las.

* * * * *

Qu'on juge de ma situation; il ne me reste pas une seule objection

raisonnable à faire, et ma foiblesse me retient au lit! j'y suis piqué

de cent mille épingles! Déjà la baronne est près de la porte vitrée, et

j'ai peine à dissimuler mon inquiétude extrême. Quel heureux obstacle

tout à coup me rassure! Le vicomte s'est enfermé dans le cabinet! La

marquise est donc en sûreté?... Non,... hélas!... non, cette précaution

ne la sauvera pas: Mme de Lignolle vient de donner à Mme de Fonrose un

passe-partout.

Dès que la baronne fut entrée, j'entendis ces mots. «Oui, cette figure

est assez jolie, mais c'est justement celle que je connois... Non;...

oui;... point du tout;... si fait,... c'est cela! c'est cela même... Eh

bien! j'osois à peine le soupçonner! L'aventure me paroissoit trop

incroyable! Éveillez-vous, charmant jeune homme! venez, Monsieur le

vicomte! venez un peu voir la compagnie... Allons! allons donc!... je

vais... vous donner la main.»

Ce fut le bras qu'elle lui donna, car Mme de B..., dormant tout debout,

se soutenoit à peine.

Quiconque, seulement une fois dans sa vie, fut en sursaut tiré d'un

sommeil très profond, a bien senti ce que je vais mal décrire. On ne

passe pas tout à coup et sans quelques douleurs de cet état de mort à un

état de vie: les yeux d'abord s'ouvrent, mais ils demeurent offusqués

d'un nuage épais; l'oreille entend, mais elle ne recueille que la

moindre partie des mots qu'on lui confie et qu'elle dénature; c'est

surtout au cerveau que le trouble est extrême. Le cerveau se trouve en

même temps chargé des idées récentes que lui laisse un rêve tout à

l'heure interrompu, et des idées souvent contraires que lui transmet un

cruel interlocuteur. De ce choc imprévu résulte une confusion totale.

C'est dans ce moment de désordre qu'on regarde sans voir, qu'on écoute

sans comprendre, qu'on parle sans penser; et n'attendez pas que

j'explique quel instinct machinal fait alors mouvoir un corps auquel il

manque une âme.

Telle parut Mme de B... lorsque, soutenue ou plutôt traînée par Mme de

Fonrose, elle arriva dans la chambre où nous étions.

La marquise jette d'abord autour d'elle et sur elle un regard stupéfait.

Quel objet a frappé sa vue? est-ce un rêve qui la tourmente?... Sa

bouche murmure quelques mots sans suite, et, fatigués d'un premier

effort, ses yeux se referment. Bientôt, pour la seconde fois, ses mains

retombent et se promènent sur ses paupières appesanties qu'elles

entr'ouvrent: Mme de B... peut de nouveau considérer le fantôme femelle

dont la présence l'étonne. Enfin elle a tout à fait repris l'usage de

ses sens; un dernier examen plus rapide l'assure qu'il n'est pas

question d'un songe, et qu'elle est réellement tombée dans les mains de

sa plus mortelle ennemie. Au reste, il étoit moins malaisé de surprendre

et d'attaquer Mme de B... que de l'intimider et de l'abattre: ce fut

elle qui commença le combat; ce fut Mme de Fonrose qui reçut le premier

coup.

* * * * *

LA MARQUISE.

Quoique j'eusse besoin de repos plus que de visite, je suis, Madame la

baronne, enchanté de vous voir.

LA BARONNE.

Enchanté me paroît fort. Je crois que monsieur le vicomte exagère.

LA MARQUISE.

Madame est si modeste!

LA BARONNE.

Monsieur est si poli!

LA COMTESSE, _à la baronne_.

Vous ne l'êtes pas, vous; pourquoi l'avoir éveillé? Je vous avois

priée... Madame, je vous avertis qu'il me déplairoit fort que vous lui

fissiez une scène chez moi.

LA BARONNE, _en riant_.

Grondez-moi, je vous le conseille!

* * * * *

Cependant la marquise, étonnée de ce que la comtesse venoit de dire,

sembloit, par ses regards, m'en demander l'explication. J'allois tout

bas la lui donner, la baronne me prévint.

* * * * *

LA BARONNE, _se jetant entre la marquise et Faublas_.

Non pas, non pas, s'il vous plaît. Je ne doute pas que vous n'ayez bien

des choses à vous dire; mais il faut parler tout haut... Eh bien! cela

vous dérange? Allons donc, Monsieur le vicomte, vous qui êtes plus

manégé!

LA MARQUISE.

Madame va me le faire croire! personne mieux qu'elle ne s'y connoît, son

suffrage en vaut mille; sa longue expérience...

LA BARONNE, _d'une voix altérée_.

Longue! Ne diroit-on pas que j'ai cent ans?

LA MARQUISE, _jouant l'intérêt_.

Ah! pardon, j'ai blessé madame.

LA BARONNE.

Blessé! point du tout.

LA MARQUISE, _d'un ton railleur_.

Si fait, madame a reculé; madame a quitté l'attaque pour s'occuper de la

défense. Ah! que je suis fâché!

LA BARONNE.

Ne le soyez guère, car le mal n'est pas grand. (_A Faublas._) Belle

demoiselle, vous ne dites rien?

FAUBLAS.

J'écoute, je souffre, et j'attends.

LA COMTESSE, _vivement_.

Et moi aussi, j'attends très impatiemment la fin de tout ceci.

LE COMTE.

Jusqu'à présent, moi, je n'entends pas grand'chose à la querelle: ce que

je vois, c'est que votre âme à tous est affectée.

LA BARONNE, _à la comtesse et à Faublas_.

Ce combat vous fatigue? Prenez courage, il ne durera pas longtemps. (_En

montrant le vicomte._) Je suis persuadée que monsieur voudra bien le

finir tout à l'heure, en nous disant adieu.

LE COMTE.

Enfin j'y suis. Vous êtes de mon avis, c'est une amourette de la jeune

personne?

LA COMTESSE.

Madame, vous osez, chez moi, traiter de la sorte quelqu'un à qui j'ai

les plus grandes obligations!

LA BARONNE, _en riant_.

Les plus grandes obligations!

LA COMTESSE, _très étourdiment_.

Oui, les plus grandes. Sans lui tout Montargis... (_Elle s'arrête._)

LE COMTE, _avec curiosité_.

Eh bien? tout Montargis?

FAUBLAS, _vivement_.

C'est tout Fontainebleau que madame veut dire.

LA COMTESSE, _embarrassée_.

Oui, oui,... tout Fontainebleau,... tout Fontainebleau...

LA MARQUISE, _à la comtesse_.

Bon! nous y aurions trouvé des secours pour mademoiselle. Sans doute il

valoit mieux quitter cette ville; mais, en vous donnant le conseil d'en

sortir, je ne vous ai rendu qu'un très léger service.

LA COMTESSE, _bas à la baronne_.

Qu'il a d'esprit!

LA BARONNE.

Oui; mais moi, Comtesse, je veux, quoi que vous puissiez dire,

m'acquérir des droits à votre éternelle reconnoissance: je veux vous

débarrasser de monsieur.

LA COMTESSE.

Voilà un entêtement!...

LA BARONNE.

Ne vous fâchez pas. Tenez, je m'en rapporte au vicomte; lui-même

conviendra...

LA COMTESSE.

Madame, votre conduite est étrange, inexcusable! et monsieur vous eût-il

fait cinquante infidélités...

LA BARONNE, _riant_.

Des infidélités, lui?

LA COMTESSE.

Certainement.

LA BARONNE.

Des infidélités, à moi, lui?

LA COMTESSE.

Eh oui! lui, des infidélités, à vous. Croyez-vous que j'ignore qu'il a

été votre amant?

LA BARONNE.

Lui! mon amant?

LE COMTE.

Chut! chut! ne parlons pas de ces choses-là. Je n'aime pas ces sortes de

conversations.

LA COMTESSE.

Monsieur, je vous admire! Il est bien question de ce que vous n'aimez

pas!

LA BARONNE.

Lui, mon amant! Ah! voilà une plaisante histoire! (_En riant aux

éclats._) Comtesse, apprenez-moi donc qui vous a dit... La petite

Brumont, sans doute? (_A Faublas._) Rusée demoiselle!... Quoi! vraiment,

vous observez si peu les convenances! vous avez eu le courage de me

faire un pareil cadeau! Aurez-vous la force de répéter devant moi cette

burlesque accusation?

FAUBLAS.

Pourquoi non, si vous m'y obligez?

LA BARONNE.

Bien répondu!... Et vous, Monsieur le vicomte, oserez-vous aussi me le

soutenir? En vérité, pour que l'aventure soit tout à fait comique, il

n'y manque que cela.

LA MARQUISE.

Madame, il y a des conquêtes qu'un jeune homme publie par vanité; il y a

des bonnes fortunes que par pudeur il n'avoue pas: c'est à vous de

décider si je puis être indiscret.

LA BARONNE.

Vraiment? Je conçois que vous seriez dans un étrange embarras s'il vous

falloit avouer toutes vos conquêtes; sans compliment, je les crois déjà

nombreuses; vous êtes, à Versailles, en beau chemin...

LE COMTE.

Eh! justement! c'est là que je l'aurai vu.

LA BARONNE.

N'est-ce pas par les femmes que vous avez accès et crédit chez le

ministre?

LE COMTE, _à mi-voix à la baronne_.

Oh! oh! mais, s'il a du crédit chez le ministre, il ne faut pas lui

parler comme vous faites; il faut le ménager.

LA MARQUISE.

Telle ne croit pas cela qui donne pourtant l'exemple d'y croire... Au

reste, madame vient d'éluder ma question; elle n'a pas osé décider si je

devois être indiscret.

LA BARONNE, _avec humeur_.

Je décide que vous le devez.

LA MARQUISE.

Vous y mettez de la modestie! je vous récuse, je demande qu'on recueille

les voix.

LA BARONNE.

J'y consens. Voyons, Monsieur le comte, parlez d'abord.

LA MARQUISE.

Non, non, vous ne m'entendez pas. Quand il s'agit d'une accusée telle

que vous, ce n'est point en petit comité que doit se faire la difficile

enquête; il faut, dans ce cas-là, interroger la cour, la ville et les

provinces.

LA BARONNE.

Ceci est trop impertinent!

LA COMTESSE.

Vous méritez cela. Pourquoi l'avez-vous réveillé? Pourquoi voulez-vous

le mettre à ma porte?

LA BARONNE, _à la comtesse_.

Au fond, je ne devrois pas me fâcher, car il n'y a que de quoi rire: ce

qui pourroit me divertir beaucoup, c'est de voir que vous prenez parti

pour eux contre moi... Cependant il faut que cela finisse... Je suis

attendue... (_Elle tire sa montre._) L'heure me presse... Monsieur le

vicomte ne s'en iroit pas à pied; il est délicat, je le prie de me

donner la main jusqu'à ma voiture,... où il voudra bien accepter une

place. Je m'engage à le reconduire jusqu'à Fontainebleau. Est-ce

honnête, cela?

LA MARQUISE.

Je suis très sensible aux offres tout à fait obligeantes de madame la

baronne; mais, puisque madame la comtesse le permet, je reste ici.

LA COMTESSE.

Vous avez raison.

LA BARONNE, _à la comtesse_.

Il a raison sans doute, et vous faites bien de l'applaudir... (_A la

marquise._) Parlez-vous sérieusement?

LA MARQUISE.

Très sérieusement. Je reste ici tant qu'il y aura du danger pour

mademoiselle, et tant que cela ne gênera pas madame.

LA BARONNE.

Et vous espérez que je vous y laisserai?

LA MARQUISE.

Je ne vois pas du moins comment vous me forcerez d'en sortir.

LA BARONNE, _avec impétuosité_.

Quelle audace! Mais songez donc que, pour cela, je n'ai qu'un mot à

dire.

LA MARQUISE, _tranquillement_.

Vous ne le direz pas.

LA BARONNE.

Qui m'en empêchera?

LA MARQUISE.

Un peu de réflexion. Vous avez mon secret, je le sais bien; mais

regardez autour de vous, et dites-moi quel avantage en retireroient ceux

à qui vous pourriez le confier.

LA COMTESSE, _bas à Faublas_.

Qu'est-ce que cela signifie?

FAUBLAS, _bas_.

Cela regarde ton mari, je te mettrai au fait.

LA MARQUISE, _à la baronne, tout bas, et d'un ton amical_.

La comtesse est une étourdie que sa petite fureur trahiroit; je vous

demande grâce pour elle.

LA BARONNE, _bas_.

Je trouverai moyen d'éloigner M. de Lignolle.

LA MARQUISE, _haut_.

Je ne le crois pas.

LA BARONNE, _avec la plus grande vivacité, très haut_.

Qui m'en empêchera donc?

LA MARQUISE.

Madame, mademoiselle et moi.

LA BARONNE.

Monsieur le vicomte, sortons ensemble.

LA MARQUISE.

Non.

LA BARONNE.

Je vais parler.

LA MARQUISE.

Je vous en défie.

LA BARONNE, _étonnée_.

J'avois entendu prodigieusement vanter votre incomparable mérite; mais

la renommée, qui publie les faits galans dignes de mémoire, et qui

ordinairement exagère...

LA MARQUISE, _avec ironie_.

Ne me flattez pas. Cette renommée-là ne vous a rien dit de moi. Vous

savez bien qu'elle n'a plus le temps de parler de personne, depuis que

vous vous mêlez de lui donner de l'occupation.

LA BARONNE, _du même ton_.

Cependant elle trouve encore quelques momens pour causer de vous. Elle

dit qu'après avoir tiré de la foule l'heureux objet de vos affections...

LA MARQUISE.

Tiré de la foule! tant mieux pour ma maîtresse et pour moi. C'est un

exemple que je donne à certaines femmes de ma connoissance. Celles-ci,

quand elles prennent un amant, ne le tirent pas de la foule, elles l'y

confondent.

LA BARONNE, _avec emportement_.

Ce n'est pas vous que l'on y confondra jamais; vous qui vous distinguez

par tant de talens divers; vous qui, suivant les circonstances, savez si

bien changer et de ton, et de caractère, et de conduite, et de nom, et

de sé...

LA MARQUISE, _vivement_.

Chut!... Prenez garde, Madame la baronne, vous n'êtes plus de

sang-froid, vous allez dire quelque... (_en regardant la comtesse et

Faublas_), vous allez nous compromettre, prenez garde. Il est rarement

dangereux de se taire, il y a souvent du péril à parler.

LA BARONNE, _d'un ton plus calme_.

Monsieur le comte, deux mots.

LA MARQUISE, _à la comtesse_.

Croyez-moi, Madame, empêchez cette confidence.

LA COMTESSE, _à M. de Lignolle_.

Je ne veux pas que vous lui parliez.

LA BARONNE, _à la comtesse_.

Mais...

LA COMTESSE, _à la baronne_.

Vous ne lui parlerez pas.

LA BARONNE, _à M. de Lignolle_.

En ce cas,... je vous demande pardon,... mais il faut que je vous prie

de vouloir bien nous laisser un moment.

LA MARQUISE, _à la comtesse_.

Ne souffrez pas qu'il s'en aille.

LA COMTESSE, _à M. de Lignolle_.

Je ne veux pas que vous vous en alliez.

LE COMTE, _à mi-voix_.

Allez, allez, vous n'avez pas besoin de me le dire, rien ne m'échappe.

Je vois bien, quoiqu'elle se contraigne, que la baronne a l'âme

affectée; et, quant à ce jeune homme, puisqu'il a du crédit chez le

ministre, je sens qu'il ne faut pas qu'il puisse se plaindre d'avoir été

maltraité chez nous. Or, je connois le monde: un homme, le maître de la

maison surtout, en impose toujours: (_tout haut_) je dois donc rester

pour prévenir une scène.

LA MARQUISE.

Oui, restez.

LA COMTESSE.

Restez.

FAUBLAS.

Restez.

LA BARONNE.

Puisque tout le monde le veut, restez donc... Ceci devient très

plaisant; je serois de trop mauvaise humeur, si je ne m'en amusois pas.

(_Elle rit de toutes ses forces._)... Comtesse, donnez-moi la main.

Donnez-moi la main, Comtesse: on vous attrape et l'on me joue.

TOUS ENSEMBLE.

Expliquez-vous.

LE COMTE, _en se frottant les mains_.

Oui, je le soupçonnois confusément, et je le disois à la comtesse: on

l'attrape. (_A la baronne._) Mais je ne serois pas fâché de savoir au

juste comment: expliquez-vous.

LA BARONNE.

Vraiment! on sait très bien que je ne peux pas m'expliquer... Je

reconnois qu'il faut temporiser... Allons! de la patience et du courage.

(_Elle prend un siège._)

LA MARQUISE.

Madame avoit affaire, ce me semble?

LA BARONNE.

La remarque n'est pas honnête, Monsieur; cependant, en faveur de votre

embarras, je vous pardonne votre impolitesse. J'étois, je l'avoue,

pressée de vous emmener avec moi; mais, puisqu'on ne peut se déterminer

à vous laisser partir, je demande du moins qu'on me permette d'avoir le

bonheur de rester avec vous.

LA COMTESSE, _avec humeur_.

Comme il vous plaira.

LA MARQUISE, _à M. de Lignolle_.

Monsieur ne se tiendra pas debout? (_Elle lui donne un siège._)

LA BARONNE.

Monsieur de Lignolle ne remarque pas cet excès d'attention.

LE COMTE.

Au contraire, j'y suis très sensible. (_Il donne un siège à la

marquise._)

* * * * *

Tous prennent place autour de mon lit, et c'est une chose à voir que la

contenance de chacun.

La comtesse partage entre la marquise et moi ses soins affectueux; si

quelquefois elle paroît se souvenir que Mme de Fonrose est là, c'est

pour lui marquer son mécontentement par un geste boudeur, ou par un

monosyllabe désobligeant. M. de Lignolle néglige absolument la baronne;

toute l'attention du courtisan se porte sur M. de Florville, sur ce

jeune homme qui a tant de crédit chez le ministre: il s'en empare, il le

caresse, il l'importune étrangement. Le vicomte reçoit avec modestie les

remerciemens de _madame_, et presque avec dignité les avances de

_monsieur_. A l'entière sécurité qu'il affecte, on diroit qu'il oublie

ses dangers et son adversaire; mais moins il semble y songer, plus je

présume qu'il s'en occupe. De temps en temps, Florville jette sur la

baronne un coup d'oeil fier, impérieux, triomphant; cependant ne

seroit-il pas bien inconcevable que la marquise, s'exagérant ses

avantages et s'aveuglant sur sa position, regardât comme entièrement

battue l'ennemie qui n'a pas encore quitté le champ de bataille? Pour

moi, guerrier timide, étonné du premier succès, je redoute le second

choc; si le grand courage de mon allié me rassure, l'infatigable

opiniâtreté de son ennemie m'intimide; et, baissant devant l'une et

l'autre un front humilié, j'espère, je tremble, j'admire, j'observe en

silence.

Seule, de son côté, la baronne s'amuse aux dépens de tous. Elle ne punit

le comte, qui l'abandonne impoliment, qu'en louant avec enthousiasme

tout ce qu'il dit; elle ne se venge de mes perfidies qu'en me lançant à

la dérobée un regard à la fois improbateur et caressant, un regard qui

semble en même temps m'apporter des félicitations et des reproches.

Défendue par le témoignage de sa conscience, à l'injuste courroux de la

comtesse elle oppose seulement de longs éclats de rire, et quant au coup

d'oeil majestueux de sa superbe rivale, c'est par un sourire amer et

menaçant qu'elle le repousse.

Enfin, je la vois un instant se recueillir et méditer, puis elle se

lève, va dans le corridor, appelle un de ses gens, lui donne quelques

ordres, et rentre en disant assez haut: «Que mon cocher se tienne prêt.»

_Que son cocher se tienne prêt!_ L'ai-je bien entendu! O mon bon génie!

ô génie protecteur de la marquise, je te rends grâces: la victoire est à

nous.

Les amours du chevalier de Faublas, tome 4/5 · 第 13 / 16 段