Cependant j'étois excessivement las; et, pour me procurer quelque

soulagement en changeant de posture, j'essayai de me mettre sur mon

séant. Mes deux gardes, au mouvement qu'elles me virent faire, se

jetèrent sur moi, me saisirent par les bras, et, réunissant leurs

efforts, me retinrent dans la situation qui m'incommodoit. «Pourquoi

voulez-vous quitter votre ami? disoit la marquise.--Restez là, crioit la

comtesse, restez là, m'entendez-vous?--Éléonore! chère amante! je ne

veux pas m'en aller. Sois tranquille.--Ah! dit-elle en m'embrassant, tu

me reconnois donc?... Reste là, je t'en prie!... Va, j'aurai bien soin

de toi. Va, tu ne manqueras de rien!» J'adressai la parole à Mme de

B...: «Et vous aussi, prenez courage, ma généreuse amie...--Il est

encore dans le délire, interrompit Mme de Lignolle.--Au contraire,

répondit la marquise, je le crois tout à fait revenu. C'est au vicomte

qu'il adresse la parole, et pourtant c'est toujours à la comtesse qu'il

parle! C'est moi qu'il regarde, et c'est vous qu'il voit!

Plaignez-vous, plaignez-vous donc!--Mon cher Florville, quelle heure

est-il?--Midi.--Midi!... Comtesse, avez-vous fait avertir mon père?

avez-vous envoyé savoir des nouvelles de ma soeur?--On devroit déjà être

revenu», me répondit-elle.

A l'instant même nous entendîmes du bruit dans le corridor: c'étoit La

Fleur qui revenoit de Nemours. La comtesse courut lui ouvrir la porte de

son appartement, qu'elle referma dès que le domestique fut entré.

Il avoit vu M. de Belcour: ma soeur se portoit beaucoup mieux; mon père

viendroit dans la soirée faire une visite à madame la comtesse. «Fort

bien, La Fleur, lui dit-elle; mais ne mentez pas. Julien, à qui j'avois

ordonné de monter à cheval pour aller à Paris informer M. de Lignolle de

notre arrivée ici, Julien est-il parti tout de suite?--Avant deux heures

du matin, Madame.--Bon, mon cher, laisse-nous... Écoute donc, La

Fleur,... prenez cet argent, soyez discret,... envoie-nous promptement

M. Despeisses, qui doit être resté là-bas.»

Ce M. Despeisses ne se fit pas attendre. Il me tâta le pouls, regarda

mes yeux, me fit tirer la langue, et prononça hardiment qu'il n'y avoit

plus la moindre apparence de danger. Seulement il ajouta que le malade

avoit besoin de repos. La comtesse, dans le transport de sa joie, sauta

au cou du médecin, qui fut embrassé d'abord, et puis renvoyé.

Mme de B..., depuis quelques minutes, paroissoit livrée à de sérieuses

réflexions. Elle rompit enfin le silence pour donner à Mme de Lignolle

un conseil qui n'étoit pas absolument désintéressé. «Heureusement,

dit-elle, il n'est plus nécessaire que nous restions tous deux auprès de

lui. Madame la comtesse ne feroit-elle pas bien de se jeter tout

habillée sur le lit de camp dressé dans le cabinet?--Mais vous-même,

Monsieur...--Quant à moi, rien ne presse, interrompit le vicomte, je

suis visiblement moins accablé que vous. D'ailleurs, j'aurai tout le

temps cette après-dînée. Vous, Madame, il faudra que vous receviez la

visite du baron.» La comtesse déclara qu'elle ne me quitteroit point; et

je crois que les adroites sollicitations de la marquise auroient été

perdues, si je ne les avois appuyées de mes plus vives instances. Encore

Mme de Lignolle ne nous obéit-elle qu'après nous avoir fait promettre

que nous ne la laisserions pas dormir plus de deux heures.

Il y eut quelques momens de silence et de calme; après quoi le vicomte

me quitta sans bruit, fit sur la pointe du pied plusieurs tours dans

l'appartement, regarda, sous je ne sais quel prétexte, à travers les

vitres du cabinet où reposoit la comtesse; puis, revenant prendre au

chevet de mon lit sa place accoutumée: «Elle dort», me dit-il à mi-voix.

Et, d'un air inquiet, il ajouta: «Chevalier, j'ai mille choses à vous

dire; mais gardez-vous de m'interrompre, ne vous fatiguez pas; écoutez

seulement.» Ici Mme de B..., s'étant un instant recueillie, prit une de

mes mains, qu'elle retint dans les siennes, et me regarda tendrement.

«Ah! reprit-elle enfin, voyez si je n'ai pas raison d'accuser le sort!

moi, qui, depuis six mois, et pour toujours, condamnée au repentir, à

l'indifférence, aux regrets, ne voyois plus qu'une consolation possible,

celle de contribuer du moins en quelque chose à vos félicités, je viens

de faire tous vos malheurs! Je sacrifierois pour mon ami ce que j'ai de

plus cher, et c'est par moi qu'il a perdu ce qu'il chérit le plus!

Suis-je assez malheureuse? Depuis longtemps vous ne devez plus m'aimer,

Faublas, désormais vous allez me haïr!--Ne plus vous aimer!--Parlez donc

plus bas, interrompit-elle, ou plutôt, ne parlez pas. Ne parlez pas, mon

ami, cela vous agite, cela vous fait mal... Faublas, vous allez me

haïr», répéta-t-elle d'une voix tremblante; et, comme elle me vit prêt

encore à l'interrompre, elle se hâta d'ajouter: «Mais non, non, vous

seriez trop injuste... Faublas, puisque vous ne désirez point me trouver

coupable, répétez-vous, pour ma justification, ce que je vous ai dit

dans la forêt de Compiègne. Ah! votre amie ne s'en défend point: pour

qu'elle se trouve un peu moins à plaindre, il lui importe que vous ne

conserviez contre elle aucune espèce de ressentiment.--O vous qui m'êtes

toujours chère, croyez-moi, je ne conserve que le souvenir d'une

générosité, d'une délicatesse à laquelle on ne peut rien comparer! et,

le dirai-je? d'un am...» Je l'aurois dit; mais la marquise craignit

apparemment de l'entendre; elle me coupa brusquement la parole: «D'une

amitié qui ne finira qu'avec la vie; je comprends; mais ne parlez pas,

Faublas; craignez, je vous le répète, toute espèce d'agitation.

Laissez-moi parler seule; laissez-moi la douceur de vous apprendre

combien je me suis occupée de vous depuis notre séparation dans la

forêt. Tourmentée de la crainte de ne pouvoir plus empêcher le cruel

événement que je redoutois, je me suis hâtée d'arriver, du moins, assez

tôt pour vous offrir les soins de l'amitié...» Elle ajouta d'un ton bien

triste: «Il est vrai que je prenois inutile peine. L'amour déjà vous

consoloit: une femme plus chérie...--Plus chérie!... n'affirmez pas

cela: car, en vérité, je ne sais qu'en penser moi-même.--Quoi!

répondit-elle en affectant de prendre le change, vous n'aimez pas Mme de

Lignolle autant que Sophie?--Autant que Sophie? Non, sans doute. Ni Mme

de Lignolle, ni...»

Je crois que j'allois dire: «Ni Mme de B...» Elle m'en empêcha.

«Mais, Monsieur, ne criez donc pas: faudra-t-il vous le redire cent

fois?... Faublas, vous réveillerez la comtesse,... vous vous ferez

mal,... mon ami... Je ne sais plus ce que je vous disois.--Que vous vous

étiez hâtée de venir pour me consoler.--Pour vous consoler? Je n'ai

point dit cela... Pour vous secourir, Chevalier... En effet, dès que Mme

de Lignolle vous eut emmené, dès que Rosambert...--A propos, qu'est-il

devenu?--Je l'ai fait transporter à Compiègne même, dans la maison d'un

ami que j'ai là.--D'un de vos amis, à vous?--A moi. Le chirurgien

parloit de risquer le transport à Paris: je n'ai point voulu qu'on fît

supporter à monsieur le comte les fatigues d'une route, je n'ai point

souffert qu'on le mît à l'auberge: il n'y auroit peut-être pas trouvé

tous les secours nécessaires; et, dans l'état où il est, le défaut de

soins eût pu lui causer la mort. Le lâche l'a méritée; mais c'est de moi

qu'il la doit recevoir. Je ne confierai point aux communs accidens de la

vie le soin de son châtiment, qui me regarde seule. Au reste, ce que je

désire le plus...--Mais, écoutez donc, ne craignez-vous pas les suites

de cette affaire? Êtes-vous sûre de la discrétion de tant de

gens?...--Allons, mon ami, ne dites plus rien, vous vous fatiguez... Je

me suis servie des moyens ordinaires, qui ne sont pas mauvais; j'ai

magnifiquement acheté le secret: les promesses et les menaces ont été

prodiguées avec l'or.--Ces précautions ne suffisent pas toujours.--Paix

donc!... J'en ai pris d'autres, poursuivit-elle d'un air embarrassé...

C'est pour cela qu'il m'a fallu rentrer dans la capitale, où j'ai perdu

quelques heures... Mais, dès que je me suis vue libre, j'ai volé du côté

de Fromonville,... où je croyois arriver avant vous, puisque vous

deviez... passer la nuit chez la comtesse. A moitié chemin, j'ai

rencontré un de mes émissaires, qui venoit à Paris me rendre compte de

ce que ses compagnons avoient découvert à Montcour. Il avoit, sur sa

route, attentivement examiné les voyageurs. Par les divers renseignemens

qu'il me donna, j'appris, non sans quelque surprise, que vous aviez sur

moi beaucoup d'avance, et que Mme de Lignolle aussi me précédoit de

quelques postes. A cette nouvelle, j'ai redoublé de vitesse, et, si je

n'avois pas manqué de chevaux à Puy-la-Laude, j'étois encore à Montargis

avant la comtesse.--Oh! oui, mais elle est arrivée la première; et même,

à propos de cela, je vous dois bien des remerciemens, bien des pardons

surtout... Vous nous avez trouvés... Comment avois-je négligé de fermer

cette porte? Comment...--Chevalier, faites-moi grâce des détails; et,

tenez, je vous en prie, qu'il ne soit jamais entre nous question de

cette rencontre.--Cependant permettez...--Je ne permets rien. Vous ne

parlerez plus de cette aventure, si vous conservez pour moi quelque...»

La marquise un moment s'arrêta pour chercher l'expression convenable. Ce

fut le mot estime qu'elle prononça d'abord; celui de respect, elle ne le

hasarda qu'après, et d'une voix tremblante et d'un air presque humilié.

«Oui, j'ai pour vous beaucoup d'estime, beaucoup de respect, beaucoup

d'am...--D'amitié, je vous entends, n'achevez pas... Faublas, me voilà

pleinement récompensée; il ne manque plus à ma tranquillité que la

certitude de votre entier rétablissement... Vous avez beaucoup trop

parlé, reposez-vous; tâchez de dormir,... ne fût-ce qu'un quart

d'heure... Je vous en prie,... je le veux.»

Si elle ne m'en avoit pas donné l'ordre, je me serois vu bientôt forcé

de lui en demander la permission. Mais le pénible sommeil qui m'accabla

ne dura pas longtemps. Je me réveillai si tôt et si brusquement que la

marquise en fut déconcertée: je la surpris versant des larmes sur un

papier qu'elle se hâta de dérober à ma vue. «Quel est donc, osai-je lui

demander, quel est cet écrit fatal qui fait ainsi couler vos

pleurs?--Hélas! pourquoi vous le dirois-je? répondit-elle en

soupirant.--Sans doute, répliquai-je avec un peu d'amertume, il est

passé le temps où votre ami pouvoit n'ignorer aucun de vos secrets.--Des

secrets pour vous! dit-elle. Si j'en avois, je n'en aurois qu'un, et

celui-là, Faublas, vous le devineriez sans peine; mais alors il

faudroit, par commisération autant que par délicatesse, m'aider à le

garder.--Commisération! quel mot!--C'est celui qui convient. Mes

chagrins...--Je m'efforcerai du moins de les consoler.--Et si

maintenant, s'écria-t-elle avec désespoir, si maintenant plus que jamais

ils sont inconsolables!... Tenez, mon ami, je vous en conjure, ne

m'interrogez pas, ne me demandez rien, laissez-moi seule et tout entière

à ma douleur, laissez-moi pleurer... Des plaintes et des larmes! voilà

donc ma dernière ressource! et pourtant je me suis estimée capable de

soutenir patiemment les dures épreuves réservées aux femmes

malheureuses, et à la plus malheureuse des femmes! J'ai eu l'orgueil de

me croire à jamais prémunie contre les injustices des hommes et les

persécutions du sort. Insensée que j'étois!... Du moins je me suis

aujourd'hui, par ma propre expérience, convaincue d'une vérité que

j'avois toujours soupçonnée et qui console ma foiblesse: ce courage

guerrier dont vous autres hommes vous montrez si fiers est de tous les

courages le plus facile, comme le plus commun. Il est aisé d'aller, pour

la vengeance ou pour la gloire, un moment exposer sa vie; il ne l'est

point de soutenir avec une égale constance plusieurs malheurs

inattendus. Tant d'autres revers plus grands encore, aussi peu prévus,

aussi peu mérités, ne m'avoient pas tout à fait abattue. Pourquoi

celui-ci m'accable-t-il? Je ne sais, mais j'ai sur le coeur un énorme

poids; si je n'obtiens un prompt soulagement, je succombe; il faut

céder: mon ami, laissez-moi pleurer, laissez-moi gémir.»

Je voulus parler; mais, pour m'en empêcher, elle posa sa main sur ma

bouche. Je pris cette main toujours douce et jolie, je la serrai, je la

baisai, je la mis sur mon coeur, sur mon coeur vivement ému.

On eût dit que Mme de Lignolle attendoit ce moment: elle sortit tout à

coup de son cabinet, où je la croyois endormie. Mon premier mouvement

fut de repousser la marquise. Celle-ci, toujours étonnante dans les

occasions pressantes, conserva plus de présence d'esprit que moi.

Persuadée qu'il étoit trop tard, elle ne voulut ni retirer sa main, ni

changer de situation. «Vous m'auriez laissée dormir jusqu'à demain», dit

la comtesse. Puis, regardant le vicomte, elle ajouta: «Qu'y a-t-il

donc?--Une palpitation, répondit-il froidement.--Une palpitation!...

Mais vous pleurez! Est-ce que c'est dangereux, une palpitation?--Pas

ordinairement, mais dans son état toute agitation peut être nuisible.»

La comtesse m'adressa la parole: «Mon ami, vous sentiriez-vous plus

mal?--Au contraire, je me sens mieux.--Parce que tu me vois?--Parce que

je revois celle qui m'est chère, celle à qui j'ai donné trop de chagrin,

celle dont la tendresse inquiète veille sur mes jours...--C'est assez,

interrompit Mme de B..., qui me serra la main, elle vous comprend; elle

est payée de ses soins.--Sans doute, je le comprends, s'écria Mme de

Lignolle en m'embrassant; mais n'importe, laissez-le dire, il parle si

bien!»

Quoique la comtesse témoignât le désir de me faire causer, je gardois le

silence. Et qu'aurois-je pu dire encore? je venois de m'expliquer de

manière que tout le monde avoit été content.

Personne ne le fut quelques momens après, car M. de Lignolle arriva

beaucoup plus tôt qu'on ne l'attendoit: Julien, dépêché vers lui,

l'avoit rencontré sur la route. Il demanda de mes nouvelles avec

beaucoup d'empressement et d'intérêt; mais l'air dont il regardoit la

marquise ne laissa pas de m'alarmer. «Monsieur est un intime ami de Mlle

de Brumont, lui dit la comtesse, qui s'aperçut comme moi de son

inquiétude et de son étonnement.--Un ami?» répéta-t-il. La marquise se

hâta de prendre la parole: «Un ami d'enfance.--Monsieur est noble?--Je

suis vicomte.--Vicomte de...?--De Florville.--Ce nom-là est nouveau pour

moi.--Peut-on savoir tous les noms?--Sans me vanter, il y en a peu que

j'ignore.» Il prit un siège, et, regardant la marquise d'un air

dédaigneux, il ajouta: «Mais apparemment que votre famille n'est pas

ancienne?--Le grand-père de mon bisaïeul a monté dans les carrosses du

roi.--Ah! ah!... Monsieur, je suis votre très humble serviteur.» Il

s'étoit levé et venoit de saluer la marquise. «Vous paroissez bien

jeune? lui dit-il.--Je ne suis point majeur.--Ni prêt à l'être?--Oh! j'y

viendrai.--Par quel hasard, demanda-t-il à sa femme, avons-nous le

bonheur de posséder monsieur chez nous?--Par quel hasard? Mais c'est

que... c'est que...--Voici le fait, interrompit le vicomte qui vit

l'embarras de la comtesse.--Eh bien, oui, dites-le, vous,

s'écria-t-elle.--Voici le fait, répéta Mme de B... Depuis longtemps,

mademoiselle me faisoit espérer que j'aurois le plaisir de lui donner à

dîner chez moi. Elle avoit jusqu'à présent différé de me tenir parole,

parce qu'il y a, pour ainsi dire, un voyage à faire...--Où demeurez-vous

donc?--A Fontainebleau. J'y passe huit mois de l'année, j'ai un

appartement au château.» M. de Lignolle s'inclina.

Moi, j'écoutois la marquise avec un plaisir mêlé d'étonnement: cette

femme, qui tout à l'heure, déplorant je ne sais quel malheur nouveau,

paroissoit inutilement vouloir retenir des sanglots, étouffer ses

gémissemens et résister à son désespoir, est-ce bien elle que j'ai vue,

le moment d'après, donner avec un admirable sang-froid le change à la

comtesse? Est-ce bien elle que j'entends maintenant, d'une voix ferme et

d'un front tranquille, et du ton de la vérité, faire à M. de Lignolle

une fable impromptue, ingénieuse et vraisemblable? O Madame de B...,

comme vous savez, au besoin, composer votre figure, assurer votre

maintien, sécher vos larmes, dissimuler vos passions, vous rendre enfin

tout à fait maîtresse de vous! Oh! comme en un moment vous venez de

justifier, d'augmenter la haute opinion que j'avois de vos talens et de

votre force!

Elle continuoit: «Hier, pourtant, mademoiselle est venue...--Ah! voilà,

s'écria le comte en s'adressant à moi, voilà cette affaire indispensable

qui vous forçoit à sortir pour vingt-quatre heures! c'étoit pour une

partie de plaisir que vous quittiez la comtesse, retenue au lit par une

indisposition assez grave! A sa place je ne le vous pardonnerois pas.»

La marquise reprit: «Elle est venue, et pour comble de bonheur elle m'a

amené madame la comtesse...--Quoi! dit M. de Lignolle à sa femme, vous

avez dîné chez un jeune homme que vous ne connoissez pas et qui ne vous

avoit pas même invitée?--Monsieur, trêve de morale, répondit-elle,

écoutez l'histoire jusqu'à la fin.--Vous concevez, ajouta le vicomte,

combien la visite de ces dames m'a charmé. Hélas! ma joie n'a pas duré

longtemps. Dans l'après-dînée, mademoiselle s'est sentie mal à son aise,

nous avons cru que ce ne seroit rien; mais le soir le mal a augmenté.

Nous voilà d'abord fort embarrassés, comme vous pensez bien: car il n'y

avoit pas moyen qu'une jeune demoiselle malade restât chez un garçon.

Heureusement madame la comtesse, qui a beaucoup de présence

d'esprit...--Beaucoup moins que vous, Monsieur le vicomte, je vous rends

justice...--A pris le parti de faire transporter mademoiselle ici,... où

elle a bien voulu me permettre de l'accompagner.--Pourquoi donc ici

plutôt qu'à Paris? dit le comte à Mme de Lignolle.--Pourquoi?... ma foi,

demandez à monsieur le vicomte.» Celui-ci répondit aussitôt: «Parce

qu'il y auroit eu quatorze mortelles lieues à faire et que de

Fontainebleau ici il n'y en a pas sept.»

Le comte, qui ne trouva pas cette raison mauvaise, garda le silence

pendant quelque temps: il paroissoit observer M. de Florville et Mlle de

Brumont. «Puisque vous êtes l'ami de mademoiselle, dit-il enfin, vous

devez savoir deviner des charades?--Oui, Monsieur, répliqua la marquise,

mais pas à présent, s'il vous plaît; je ne m'y sens pas du tout

disposée.»

Ceci fut pour M. de Lignolle un nouveau trait de lumière: il prit la

comtesse à part; mais, curieux de savoir ce qu'il lui disoit, nous

écoutâmes attentivement.

«Madame, ce jeune homme-là n'est pas l'ami de votre demoiselle de

compagnie.--Que voulez-vous qu'il soit?--Il est son amant, Madame.--Ah!

l'excellente idée que vous avez là!--Ne riez pas, Madame, vous savez que

je m'y connois.--Je sais que vous le dites.--Et je crois qu'il faut

veiller sur Mlle de Brumont.--Vraiment, Monsieur?--Il faut y veiller de

près.--C'est mon intention.--Ce vicomte est jeune,... a une jolie

figure,... ne paroît pas manquer d'esprit... ni d'usage;... je lui

trouve je ne sais quoi de très distingué,... et je l'ai vu quelque

part... Il a tout l'air d'un séducteur, Madame.--Monsieur, j'admire avec

quelle sagacité vous pénétrez les gens en un quart d'heure.--Voilà ce

que c'est que de connoître le coeur humain, Comtesse!... Je

crains que la petite Brumont ne soit déjà la dupe de ce jeune

homme-là.--Bon!--Avant-hier, qu'est-elle devenue?--Elle a passé la

journée chez son père.--En êtes-vous sûre?--Oui.--Mais hier, ce dîner à

la campagne? cela ressemble furieusement à une partie fine, au

moins.--Je ne sais pas ce que c'est qu'une partie fine,

Monsieur.--Madame, une partie fine,... c'est une partie... C'étoit une

partie fine, allez, je vous le dis.--Expliquez-moi donc...--Je vous

l'explique aussi: c'est une partie... une partie à deux.--Nous étions

trois.--Aussi je suis persuadé que vous les avez beaucoup dérangés en y

allant.--Ai-je mal fait?--Vraiment, vous auriez dû auparavant me

consulter.--Passons, Monsieur.--Madame, j'ai déjà plusieurs preuves du

penchant que ce jeune homme a pour cette jeune fille.--Voyons!

vite!--Ses yeux sont rouges, parce qu'ils ont pleuré; ses yeux ont

pleuré, parce que son âme s'est affectée; son âme s'est affectée, parce

que sa maîtresse est tombée malade: donc il aime Mlle de Brumont.--Votre

logique est pressante, Monsieur.--Et il faut que son âme soit

profondément affectée, puisqu'il n'a pas voulu deviner mes charades! Ne

riez pas, Madame,... ceci est sérieux... Éclairez la conduite de votre

demoiselle de compagnie; donnez-lui son congé pour toujours, ou ne la

quittez pas une minute.--Monsieur, mon choix est fait; j'aime mieux ne

pas la quitter.--Quant à ce jeune homme, je vais le prier poliment de

s'en retourner chez lui.--Non pas, Monsieur...--Mais, Madame...--Point

de mais! je ne le veux pas.--Tant pis pour vous, Madame: on vous

attrape; ces jeunes gens-là vous joueront quelque méchant tour, je vous

en avertis.»

* * * * *

Un peu mécontent de sa femme, mais très content de lui, M. de Lignolle

sortit de l'appartement. La comtesse alors fit les plus vifs

remerciemens au vicomte. «Vous m'avez, lui dit-elle, très habilement

tirée de l'embarras extrême où j'étois; vous êtes, après Faublas, le

jeune homme du monde le plus spirituel et le plus aimable.» Il lui

répondit: «Croyez-moi, ne perdez pas votre temps à me complimenter: vous

êtes encore menacée d'un danger prochain auquel il faut songer à vous

dérober. Le comte est ici, le baron doit y venir: s'ils se rencontrent,

ils peuvent avoir une explication dont vous devez redouter les

suites.--Vous avez raison; mais quel parti prendre?--Faire dire à M. de

Faublas de ne pas venir.--Ah! je suis bien aise de le voir et de lui

parler.--Cependant je prendrai la liberté de vous représenter...--Tenez,

Monsieur, toute représentation est inutile: si le baron ne devoit pas

venir, je l'enverrois chercher.--En ce cas, trouvez donc quelque moyen

d'écarter M. de Lignolle.»

Elle le fit appeler et lui dit qu'elle désiroit quelques pièces de

gibier. Charmé de la demande, le comte se hâta de dîner et partit pour

la chasse. La marquise alors, tout à fait tranquille, alla prendre, sur

le lit de camp du cabinet, la place que Mme de Lignolle y occupoit une

heure auparavant.

Il n'y avoit pas un quart d'heure que la comtesse et moi goûtions les

douceurs du tête-à-tête, quand on vint rudement frapper à la porte.

Figurez-vous notre surprise et mes craintes: c'étoit M. de Lignolle,

déjà revenu de la chasse! Il crioit: «Ouvrez, ouvrez vite; je vous amène

Mme de Fonrose... Oui, Mme de Fonrose, qui venoit nous voir... Je l'ai

rencontrée comme je sortois du parc... Quel bonheur!» La comtesse

couroit à la porte.

«Un moment, ma chère Éléonore, un moment. Que je te dise. C'est Mme de

Fonrose... Ne lui parle pas du vicomte.--Pourquoi?--Parce que... Tiens,

mon amie, j'aurois dû t'en prévenir plus tôt; mais j'étois si malade! je

n'y ai pas songé. Le vicomte et la baronne sont ennemis jurés. Il paroît

que Florville, qui lui a fait sa cour, n'en a pas été maltraité; mais

ils se sont fort mal quittés; ils se détestent... Ouvre maintenant, car

on frappe encore. Surtout, fais bien attention à ce que tu diras. Ne va

pas parler du vicomte!--Non, non, sois tranquille[11].»

[11] Je puis rapporter ici mot à mot l'une des plus singulières scènes

dont j'aie été le témoin et l'acteur: il est bien vrai que la

situation où j'étois ne me permit pas d'entendre absolument tout ce

qui fut dit de part et d'autre; mais les détails qui m'ont alors

échappé, je les ai sus depuis de la bouche même de celle que son

imprudence et son mauvais sort réduisirent à y jouer le principal

rôle.

* * * * *

LE COMTE, _en entrant_.

Où est donc le vicomte?

LA COMTESSE.

Chut!

LE COMTE.

Plaît-il?

LA COMTESSE.

Taisez-vous.

LA BARONNE _regarde Mme de Lignolle d'un air étonné_.

Est-ce que je vous dérange, Comtesse?

LA COMTESSE.

Point du tout.

LA BARONNE, _à Faublas_.

Eh bien! cette chère enfant, comment va-t-elle?

LE COMTE.

Ce n'est rien, je vous dis! un peu de fièvre...

FAUBLAS.

J'ai osé me flatter que mon père...

LE COMTE.

Monsieur votre père est un homme fort étrange, Mademoiselle.

FAUBLAS.

Vous dites, Monsieur?

LE COMTE.

Les amours du chevalier de Faublas, tome 4/5 · 第 12 / 16 段