«Venez, mon père, courons! volons...--Votre soeur, me dit-il, est-elle

en état de nous suivre, et puis-je laisser dans une auberge ma fille

seule et malade?--Vous avez raison... Que je suis moi-même fâché de la

quitter!... Cependant, mon père, un intérêt si pressant m'appelle!...

permettez-moi de partir sur-le-champ,... que mon domestique seulement

m'accompagne... Vous avez mes pistolets et mon épée; donnez-les à

Jasmin, défendez-lui de me les confier. Vos ordres seront respectés...

Croyez pourtant que cette précaution est bien inutile; rendez-moi mes

armes et soyez tranquille: je ne m'en servirai ni contre moi ni contre

le père de Sophie. Ne craignez rien de ma vivacité, si je le rencontre;

si je ne le rencontre pas, ne craignez rien de mon désespoir... L'époux

de Sophie ne l'obtiendra de Duportail que par une prompte justification,

par des prières; s'il le faut, par des larmes!... Je renonce à tout

autre moyen... Votre fils, soit qu'il ne puisse rejoindre son beau-père,

soit qu'il le trouve toujours injuste, toujours inflexible; votre fils,

dût-il être à jamais le plus malheureux des amans, vivra du moins pour

sa soeur et pour vous, Monsieur le baron. Faublas le promet à son père!

le chevalier le jure foi de gentilhomme!»

M. de Belcour, combattu de plusieurs inquiétudes, ne put aussi

promptement que je l'aurois désiré se résoudre à prendre un parti.

Peut-être il étoit effrayé du danger de livrer à lui-même un jeune homme

impétueux, que de nouvelles adversités sembloient devoir éprouver

encore; mais sans doute il fut enfin déterminé par la crainte plus

grande des excès auxquels pouvoit me porter ma douloureuse impatience,

s'il s'obstinoit à me retenir près de lui. Il ne m'accorda néanmoins la

permission si vivement sollicitée qu'après m'avoir fait répéter

plusieurs fois que, si j'avois le bonheur de faire quelque découverte,

je l'en instruirois aussitôt; qu'au contraire je me hâterois de revenir

près de lui dès qu'il deviendroit probable que de plus longues

recherches seroient inutiles; et qu'enfin, dans tous les cas, je ne

laisserois point passer un seul jour sans lui donner de mes nouvelles.

«Adieu, ma soeur, ma chère Adélaïde, adieu. Va! je suis désolé de te

laisser dans l'état où je te vois... Mon père, vous aurez la bonté de

m'envoyer son bulletin jour par jour, n'est-il pas vrai?»

Lorsque ainsi je m'inquiétois de la santé d'Adélaïde, la mienne n'étoit

guère meilleure. Deux journées remplies par de pénibles exercices, près

de quatre-vingts lieues faites en moins de trente-six heures; de deux

nuits, l'une entièrement perdue dans le travail d'un voyage, l'autre

trop bien employée dans les jeux de l'amour; enfin les agitations du

coeur, plus accablantes cent fois que les fatigues du corps, tout cela

devoit avoir épuisé mes forces: aussi je n'en trouvois plus que dans mon

courage et dans mes espérances.

Quelque diligence que nous eussions faite, nous n'arrivâmes qu'à sept

heures du soir à Montargis, où nous ne trouvâmes pas un cheval dans les

écuries de la poste. Le même malheur venoit de m'arriver à Puy-la-Laude;

mais j'avois forcé le postillon de Fontenay à pousser plus loin. Ici,

malgré mes offres, mes prières, mes menaces, le paresseux mille fois

maudit refusa d'avancer, et, l'_ordonnance_ à la main, il me fit voir

que je ne pouvois en aucun cas l'obliger à passer deux relais de suite.

Pendant que mon domestique appeloit tout l'enfer à mon secours, je

prenois des informations: le maître de poste me disoit bien qu'en effet

un homme d'un âge mûr, une très jeune fille et deux femmes étrangères

étoient venus lui demander des chevaux au milieu de l'avant-dernière

nuit; mais il ajoutoit qu'ils ne s'étoient fait conduire qu'à une

demi-lieue de là, dans un chemin de traverse, où ils avoient mis pied à

terre. J'interrogeois le postillon qui les avoit menés: cet homme, ne

pouvant m'apprendre ce qu'ils étoient devenus, offrit du moins de me

conduire précisément à l'endroit où il les avoit laissés. Il y falloit

aller à pied: je m'y déterminai, quoique excédé de fatigue... Hélas! et

je pris une inutile peine. Personne n'avoit vu ma Sophie!

Triste et désolé, mais ne pouvant renoncer à mon dernier espoir, je

m'efforçai de me persuader que, dans la crainte d'être poursuivi,

Duportail, au moyen de quelques relais disposés exprès, avoit pu faire

un long détour pour aller reprendre la poste quelques lieues plus loin,

sur la même route. J'envoyai donc Jasmin chercher des chevaux à la poste

prochaine, et lui recommandai de les amener le plus promptement possible

à telle auberge de Montargis que lui indiqua le postillon qui seul

alloit m'y conduire.

«Monsieur, me dit la fille de l'hôtellerie, voulez-vous souper?--J'en

aurois grand besoin, je n'en ai pas la moindre envie. Je veux une

chambre, de la lumière,... et qu'on me laisse tranquille.»

Tranquille! quand l'amour élevoit dans mon sein les plus furieuses

tempêtes! quand la fièvre me faisoit déjà transir et brûler! Tranquille!

Où l'irai-je chercher?... Le moment approche qui va détruire ma dernière

espérance... Duportail a trente-six heures d'avance sur moi; il paroît

n'avoir rien négligé pour échapper à mes poursuites... Je ne la

retrouverai pas.

Ils semblent qu'ils se soient tous réunis pour conjurer ma perte... Cet

impertinent maître de poste n'avoit pas un cheval dans ses écuries!...

Et cet insolent valet qui refuse de crever à mon service quatre

détestables rosses que j'offre de lui payer dix fois plus qu'elles ne

valent! Mais Jasmin, Jasmin me désespère plus qu'eux tous! le maraud ne

reviendra point,... les heures précieuses s'envolent... Je ne la

retrouverai pas.

Les événemens aussi combattent contre moi. Il faut que Mme de B... se

fasse une fâcheuse affaire justement quand j'ai le plus grand besoin de

ses secours tout-puissans. Il faut que ma soeur tombe malade au moment

où le baron demeuroit mon unique appui. C'en est fait, l'étoile qui

veilloit sur mes entreprises m'a retiré son influence. Il est à jamais

passé, le temps des succès. La fortune jadis prévenoit mes moindres

désirs; maintenant elle se plaît à contrarier mes plus importans

desseins: moi, dont chacun eût envié le sort, il n'y a pas un an, je

vais devenir incessamment l'objet de la pitié générale.

De la pitié générale! Oui, je suis en effet le plus infortuné des

hommes... Je ne la verrai plus... Non content de me l'enlever, il

travaille, dit-il, à sa guérison; et c'est en m'imputant mille

atrocités... Pourroit-elle un moment penser que j'en fusse capable?

croiroit-elle me devoir ses ressentimens,... ou son mépris, pire que sa

haine?... Son mépris! le mépris de Sophie! Cette idée me révolte et

m'accable.

Quelqu'un eut-il jamais de plus malheureuses amours? Il suffit qu'une

femme me distingue et m'intéresse pour qu'aussitôt les hommes, le hasard

et le sort lui déclarent une guerre cruelle... Mme de B..., qu'ils

accusent tous, Mme de B..., que poursuit leur implacable inimitié,

qu'a-t-elle fait de si répréhensible?... Elle m'a trop aimé. Voilà le

crime qu'ils ne lui pardonneront pas; et cette femme déjà trop punie, on

m'impose la loi de ne la plus voir! on prétend me forcer à la détester!

Ce n'est pas assez que j'aie déshonoré sa jeunesse, flétri ses beaux

jours, peut-être avancé leur terme, on veut que je m'en applaudisse! on

veut que je lui souhaite une mort prématurée! Quelle barbarie!... Leur

jalouse rage attaquera bientôt aussi la comtesse: car elle m'adore et je

la chéris... La comtesse! elle est enceinte, la comtesse! O mon

enfant!... Mon enfant? Hélas!... non, jamais. Jamais mon père ne

l'appellera son fils; ma Sophie ne l'élèvera point, Adélaïde lui

refusera ses caresses, il ne portera pas le nom de Faublas!... et sa

naissance coûtera peut-être à sa mère l'honneur et la vie!... Mais

celle-ci, dieux cruels, dieux persécuteurs, celle-ci, du moins,

respectez-la! c'est mon amante légitime! c'est mon épouse idolâtrée!

c'est ma Sophie!... En vain je les implore. Contre elle ils arment déjà

son propre père, ils ordonnent le parricide!... Je vois l'absence et la

calomnie creuser une tombe!... Je vois ma femme y descendre à quinze

ans,... et je reconnois mes destins: la plus chère victime devoit être

immolée la première!

Ainsi l'amour, qui m'avoit donné les plaisirs et promis le bonheur,

l'amour ne me laissera que des regrets amers, des chagrins

inconcevables; et, pour comble d'horreur, j'aurai coûté la vie à toutes

celles qui m'auront aimé!... Malheureux! vengeons leurs premières

douleurs, et prévenons leurs derniers tourmens. Prévenons leur trépas

par le mien,... par un suicide!... Oui, ce sera le crime du sort...

Immolons Faublas pour sauver ses trois amantes: sauvons-les, en séparant

leurs destinées de la mienne!... Du moins je ne périrai pas tout entier.

Elles pourront m'oublier et vivre... M'oublier! jamais. Ni Sophie, ni la

comtesse, ni la marquise, ni personne! Il restera de moi, pour tout le

monde, le souvenir de mon dévouement... Cependant les époux, joyeux du

deuil de leurs moitiés, vont s'applaudir de ce que je n'ai pas vécu plus

d'un jour. Les pères, effrayés pour leurs fils, ne manqueront pas

d'exagérer les fautes de ma vie et les horreurs de ma mort; ils se

plairont à remarquer surtout qu'à peine j'ai paru sur la terre. Mais que

m'importent le triomphe et la cruelle joie de ceux-là, les terreurs et

la fausse pitié de ceux-ci! Que m'importe?... Ah! qu'une fois, une fois

seulement, deux amans, dignes de l'être, deux vrais amans, devant ma

tombe un instant arrêtés, se rappellent, avec mes courtes erreurs, le

trépas glorieux qui les aura toutes expiées; qu'ils m'accordent une

plainte, qu'ils me donnent une larme; que, dans le premier mouvement de

leur commisération, ils se disent: «Ce généreux jeune homme, il mourut

pour plusieurs! N'eût-il pas mérité de pouvoir n'en aimer qu'une et de

vivre pour son bonheur?» Que deux amans le disent, qu'Éléonore et Sophie

le répètent, mes mânes seront consolés.

Mais mon père, qui le consolera?... Mon père! pourquoi me laisse-t-il à

moi-même dans ces momens affreux?... Pourquoi souffre-t-il qu'on

m'arrache Sophie?... Duportail, tu me la rendras!... tu me la rendras,

ou ton sang... Insensé! tu parles de le soumettre, et tu ne peux pas

même le rejoindre! et de sa retraite, qu'il dit impénétrable, Lovzinski

brave tes menaces, impuissantes comme tes recherches!... C'est à toi de

mourir!

Poignans regrets d'un bien perdu sans ressource, cruel désir d'une

vengeance impossible, que vous m'êtes insupportables! Comme vous

déchirez un coeur fait pour les passions douces!... Vainement je

voudrois me dérober à vos fureurs... Poursuivi d'affreuses pensées,...

environné de spectres horribles... Sont-ce les remords?... Sont-ce les

furies?... Quels transports m'agitent!... Je me sens des forces

extraordinaires! Je me sens une rage égale à mes forces! Cet enfer

qu'ils appellent le monde, je puis l'anéantir!... Je puis m'ensevelir

sous ses débris! Je le puis! je le veux!... Malheureux! que vas-tu

faire?... Arrête!... Éléonore, que tu vas immoler!... et Sophie! Sophie!

ton amante, ton enfant, ta femme, la marquise aussi, te supplient de les

épargner,... ton père et ta soeur embrassent tes genoux,... ma main

tremble, mes forces m'abandonnent... Asseyons-nous... Que j'ai chaud!

que j'ai soif! ah! mon Dieu!

La voilà, cette lettre où mon injuste beau-père lui-même annonce ma

tragique fin. Je retombe sur le sinistre passage: _Il doit, s'il

n'attente pas lui-même à ses jours, tomber par le fer ennemi; il doit

périr avant le temps!_ Barbare, tes prédictions sont des ordres, des

ordres que je vais accomplir! Mais toi-même, tyran farouche, tu ne

pourras me refuser quelque pitié, quand tu verras qu'avant d'exécuter

l'arrêt fatal, je l'ai presque effacé par mes pleurs.

Qu'il est triste, ce calme qui règne autour de moi! qu'il est effrayant,

ce profond silence!... Un désespoir concentré,... l'image du trépas...

Pourquoi suis-je seul ici?... Où donc est ma soeur? Qui peut retenir mon

père? Que fait la marquise? Mon Éléonore, qu'est-elle devenue?...

Comment ne sont-ils pas réunis pour empêcher qu'il ne me l'arrache

encore,... ou pour le forcer à me la rendre?... Mais tous en même temps

me délaissent,... toutes les consolations me manquent à la fois... Je

n'ai plus de parens, plus d'amantes. Ceux de mes amis qui songent à moi

m'évitent; ceux qui ne me fuient pas m'oublient. Me voilà seul,

absolument seul dans l'univers!... Eh bien, la mort me reste! La mort

est moins affreuse que l'état où je suis.

* * * * *

O mon père! j'oubliois ainsi mes promesses; un des pistolets que vous

m'avez rendus venoit d'être posé sur une même table, à côté de la lettre

de Duportail. Je trouvois je ne sais quel affreux plaisir à contempler,

l'un auprès de l'autre, l'arrêt et l'instrument de ma mort. Plongé dans

le dernier accablement du désespoir, je n'éprouvois plus ni combats, ni

remords, ni terreur: mon heure, peut-être, étoit venue!

Tout à coup la porte s'ouvre; et qu'on devine qui se précipite vers moi,

qu'on devine qui je presse sur mon sein, qui me prodigue ses caresses,

qui j'accable de mes remerciemens! «Regarde, me dit-elle, tu me donnes

volontairement les plus grands chagrins, et j'accours pour consoler tous

les tiens: dès que tu le peux, tu m'échappes, et je ne me lasse pas de

venir à toi la première!»

Un moment, peut-être, vous avez espéré que j'embrassois la plus chérie

des trois. Hélas! non: Sophie ne m'étoit pas rendue. Mais je retrouvois

cette femme presque autant que la mienne jeune, jolie, sensible et

malheureuse: je retrouvois Mme de Lignolle!

Vous connoissez mes impatiences et mon étourderie, ma prompte ardeur et

ses vivacités. Doucement serré dans ses bras, pouvois-je encore songer à

m'endormir d'un éternel sommeil? Une autre envie que celle de la

destruction faisoit déjà bouillonner mon sang, et la fièvre du désespoir

tournoit tout entière au profit de l'amour.

Tout le monde sait en quel mauvais état se trouve ordinairement le

meuble principal qui garnit toujours la chambre d'une auberge. Or, qui

se chargera d'excuser la comtesse et le chevalier qu'un même désir

entraîna sur le grabat le plus misérable? Je pourrois, pour leur

justification commune, observer que les lits les plus chers à Morphée ne

sont pas les plus agréables à Vénus; mais cette fois je passe

condamnation sur un fait que je tiendrois secret si le fil des événemens

ne me forçoit à le raconter. Je dirai donc qu'il y eut ici, de la part

du ministre et de la victime, une précipitation également condamnable.

J'avouerai que celle-ci fut, avec trop d'irrévérence, immolée au pied

d'un autel qui n'avoit pas même de rideaux. J'avouerai surtout qu'avant

de commencer le sacrifice, Faublas devoit du moins fermer l'entrée du

temple aux profanes.

Nous mourions pour la divinité dont tous les feux nous embrasoient,

quand on vint nous troubler dans son culte. La porte de la chambre

s'ouvrit tout à coup, quelqu'un entra brusquement. Une voix qui me parut

avoir le double accent de la surprise et de la douleur, une voix que je

crus reconnoître, laissa d'abord échapper cette exclamation toute

simple: «Bon Dieu! que vois-je?» Hélas! moi, je ne voyois déjà plus

rien; je n'avois pas même la force de faire un mouvement pour essayer de

regarder celle qui venoit ainsi déranger deux amans. Soit que les

plaintifs accens de cette voix, toujours chère, eussent produit dans

tout mon être une trop prompte révolution, ou plutôt, soit que la

nature, enfin épuisée par tant de fatigues extraordinaires en si peu de

jours accumulées, demeurât trop foible pour supporter le dernier effort

de l'amour, je tombai sans connoissance dans les bras de la comtesse,

qui, pour le moment plongée dans un évanouissement d'une espèce plus

désirable, se trouvoit hors d'état de me secourir.

Le bruit d'une berline et ses cahots rappelèrent mes esprits. Un clair

de lune favorable me permit de voir dans tous ses détails la situation

où j'étois: je la trouvois, en vérité, plus douce que ma maladie ne me

sembloit douloureuse. On m'avoit ôté les habits de mon sexe, on m'avoit

rendu mes habits de femme. J'étois presque couché dans la voiture, sur

le siège du fond. Du même côté, dans l'encoignure à droite, Mme de

Lignolle, étroitement resserrée, supportoit la plus grande partie de mon

corps, devenu vraiment un fardeau. Ma tête appesantie reposoit sur son

sein; ses deux mains couvroient mon front glacé; mon visage, que

réchauffoit le sien, recevoit des baisers et des pleurs; le souffle

vivifiant d'une amante ranimoit le souffle incertain de ma vie presque

éteinte.

En face d'elle et de moi, sur le siège de devant, presque dans le coin

de la gauche, un jeune homme, dont la charmante figure offroit des

signes certains d'une grande altération, soutenoit mes jambes sur ses

genoux, et, se tenant à demi courbé, s'appuyoit légèrement sur les

miens. Il essayoit de faire passer la douce chaleur de ses mains dans

mes mains arrosées de ses larmes. La plus fatigante des attitudes

sembloit ne rien coûter à son courage. Il attendoit avec inquiétude,

mais sans impatience, que son ami, rouvrant enfin ses yeux, payât tous

ses soins d'un regard.

«Bonsoir, mon Éléonore!... et vous, ma... (je me repris) mon ami, cher

vicomte, généreux Florville, bonsoir.»

Toutes deux me répondirent par leurs caresses, par leurs sanglots, par

l'expression touchante de leurs alarmes et de leurs espérances.

«Vicomte, je ne m'étois donc pas trompé? c'étoit vous qui nous

surpreniez?...--C'étoit moi, interrompit-il avec un profond

soupir.--Vraiment, j'en suis encore toute honteuse, dit Mme de

Lignolle... Heureusement que monsieur savoit à peu près... Mais

n'importe. Quelle différence!... Monsieur, je vous conjure encore de

n'en rien dire à personne, à la marquise de B... surtout; je vous en

conjure: car vous me feriez mourir de chagrin.» Il répondit d'un ton

pénétré: «Madame la comtesse peut compter sur la plus inviolable

discrétion.--C'est monsieur qui d'abord vous a secouru, reprit Mme de

Lignolle; c'est aussi monsieur qui a bien voulu prendre la peine de vous

habiller: car, enfin, la décence ne me permettoit pas...--Le voilà qui

rit! interrompit le vicomte.--Ah! tant mieux! dit la comtesse avec un

cri de joie; sans doute il souffre moins... Vraiment je l'admire! sa

gaieté ne l'abandonne jamais! Faublas rit toujours,... mais quelquefois

il pleure aussi! Mon amant sait pleurer!» Le vicomte se contenta de

répondre: «A qui dites-vous cela?» Mme de Lignolle, après un moment de

réflexion, m'embrassa tendrement. «Monsieur, me dit-elle, vous riez de

ce que votre amante, surprise dans vos bras, parle de décence; mais

pourtant j'ai raison. Une femme, d'ailleurs encore toute confuse,

pouvoit-elle vous habiller dans une auberge, et devant une foule de gens

accourus au bruit de votre accident? Le vicomte, en se chargeant de ce

soin-là, m'a rendu le plus grand service; il nous a tous deux secourus

en même temps. Grâce à lui, des étrangers n'ont pas vu mon désordre, les

importuns se sont promptement retirés; en un clin d'oeil vous avez été

de la tête aux pieds revêtu. On ne sauroit trouver un ami plus empressé,

plus compatissant, une femme de chambre plus entendue, plus alerte...

Vraiment, Monsieur le vicomte, vous possédez au suprême degré l'art de

secourir et d'habiller des femmes... Mais admire, mon ami, jusqu'où va

sa prévoyance! Dans l'espoir de nous rencontrer ensemble, il s'étoit

muni des habits que maintenant tu portes.»

J'écoutois avec un plaisir secret la comtesse faisant l'éloge

de la marquise. «Cher vicomte, vous êtes en effet le plus

généreux, le plus délicat des amis. Comment vous exprimer ma

reconnoissance?--Ménagez-vous, répondit-il, ne parlez pas, craignez

toute espèce d'agitation.--Mon domestique vous a-t-il rejoint dans cette

auberge?--Non.--Quoi! mon père et ma soeur, sans y avoir été préparés,

vont me voir arriver!...--Taisez-vous; je sais qu'ils sont à Nemours:

nous les ferons avertir demain dès le matin.--Demain!... Où me

conduisez-vous donc?»

J'ignore ce qui me fut répondu: je retombai dans ma léthargie.

Celle-ci, troublée par des rêves affreux, dura plus longtemps que la

première; il faisoit grand jour et j'étois bien foible quand je me

réveillai.

Je reconnus le château du Gâtinois, l'appartement de Mme de Lignolle,

son lit, l'heureux lit où l'amant d'Éléonore avoit dernièrement passé

deux nuits avec elle. C'étoit là que maintenant Mlle de Brumont

languissoit accablée des peines du coeur et des douleurs du corps! A

genoux dans la ruelle, un mouchoir sur les yeux, les bras étendus vers

moi, la tête penchée sur l'extrémité de mon traversin, Florville, au

désespoir, gémissoit à ma droite. Je vis à ma gauche un objet non moins

digne de pitié: c'étoit mon Éléonore, les cheveux épars, la pâleur sur

le front, les yeux levés au ciel, la mort dans les yeux. C'étoit mon

Éléonore, qui, plutôt étendue qu'assise sur le bord du lit, disoit en

sanglotant: «Le cruel! si du moins il ne parloit que de son épouse! mais

il désire ma rivale la plus détestée! mais sans cesse il appelle cette

Mme de B... dont je ne puis entendre le nom! il l'appelle presque aussi

souvent que son Éléonore! Hélas! je croyois n'avoir à combattre que

l'amour de Sophie: je n'imaginois pas qu'il eût pour la marquise un

véritable attachement!... Mais comment fait-il donc pour aimer ainsi

tout le monde? Moi, je ne puis adorer qu'un homme, je ne puis idolâtrer

que lui! Quelle femme aurois-je à redouter si l'ingrat vouloit payer mon

amour d'un amour égal!--Eh! Madame, il est chez vous, interrompit le

vicomte, tout à coup sorti du profond accablement où je l'avois vu

plongé. Déjà vous avez sur celles que vous appelez vos rivales

l'avantage d'être mère; bientôt vous aurez l'avantage plus grand d'avoir

sauvé ses jours. Il est chez vous; n'êtes-vous pas trop heureuse?

--Oui, s'écria-t-elle avec transport, ses jours que sa femme avoit

compromis, que la marquise auroit abrégés, je les sauverai, moi! j'aurai

le bonheur de les prolonger peut-être, et de les embellir. C'est à moi

qu'ils seront consacrés, car c'est à moi qu'ils appartiendront... Oui!

sauvons-les. Employons ce nouveau moyen d'être aimée, puisque tous les

autres ne suffisent pas; serrons de ce nouveau noeud les liens qui nous

unissent; que, dans le coeur de mon ami, la reconnoissance se joigne à

l'amour pour m'assurer une préférence d'ailleurs méritée. Sauvons-les...

Mais le pourrai-je?... Si le mal fait toujours de nouveaux progrès! si

cette fièvre a des redoublemens! si, comme tout à l'heure, dans l'accès

d'un transport furieux, il veut quitter son lit, sortir de cet

appartement, courir à Sophie, qu'il croit voir, à Mme de B..., qu'il

croit entendre? Le moyen de le calmer quand il me met au désespoir! Le

moyen de le retenir, quand je suis si foible!... Une soirée si pénible!

une nuit passée dans les plus vives alarmes! je me sens tout à fait

épuisée!... Vous, Monsieur le vicomte, vous avez plus de force et de

présence d'esprit que moi; cependant vous paroissez aussi bien abattu,

bien accablé... Hélas! son ami, comme son amante, n'auroit-il plus que

du courage!... O mon Dieu! donne-nous des forces!... Mais je vous

implore pour une passion que vous condamnez! Que vous condamnez? ah!

vous n'êtes pas injuste! Voyez mon coeur, et jugez. Jugez! prenez pitié

d'une foible mortelle!... Si pourtant mes voeux ne sont pas entendus? si

Faublas succombe? S'il succombe, du moins je n'aurai pas sa mort à me

reprocher; ce sera sa femme;... non, son indigne maîtresse, la marquise

de B...! Le souvenir de Sophie lui cause, en effet, de vives agitations;

mais c'est, je le vois bien, celui de Mme de B... qui le poursuit, qui

le tourmente, qui l'enflamme! C'est celui-là qui brûle son sang! c'est

celui-là qui le tue!... Si Faublas succombe, je joindrai cette méchante

femme. «Ta passion désordonnée, lui dirai-je, a détruit ce que le Ciel

avoit créé de plus parfait. Ton artificieuse rage vient de me priver du

mortel que j'idolâtrois. Tiens, reçois le digne prix de tes

scélératesses!» Dès que j'aurai dit, je la tuerai; et puis j'irai sur le

tombeau de mon amant... J'irai, je ne pleurerai plus! je me

poignarderai!»

Ainsi, dans sa douleur, Mme de Lignolle m'éclairoit sur le danger de mon

état: ce que je prenois pour une léthargie, c'étoit l'assoupissement de

la fièvre; ce que j'appelois mes rêves, c'étoit un véritable délire.

Les amours du chevalier de Faublas, tome 4/5 · 第 11 / 16 段