péniblement parcourue la surveille, dans un sens contraire. Quel heureux
changement trente-six heures ont apporté dans ma situation! Je ne vais
point, sous un ciel étranger, regretter ma patrie; je n'emporte pas le
remords d'avoir immolé tel ennemi qui me poursuivoit de sa juste
vengeance. C'est à Fromonville que mon père, tout à l'heure rassuré, me
pressera sur son sein! C'est là que tout à l'heure ma femme consolée...
Nous n'arriverons jamais! Va donc, postillon!... Tout à l'heure je la
couvrirai de mes baisers, j'embrasserai ses genoux, je solliciterai le
prix de ma tendresse extrême... Il est vrai qu'Adélaïde sera là... Ne
pourrons-nous pas la renvoyer, Adélaïde? Quoi! faudroit-il différer
jusqu'à la nuit?... Un siècle d'attente!... Mais la nuit! la nuit!
Jamais je n'en aurai passé de plus délicieuse!... Que ces rosses me
traînent lentement! Postillon, va donc!... Et demain, demain, je serai
sur cette route encore! Mais j'aurai Sophie près de moi! je ramènerai ma
femme à Paris! je l'établirai dans la maison paternelle! dans la
_chambre de l'hymen_, à côté de celle du _célibat_, qui sera déserte! à
jamais déserte! Je ne sortirai plus de l'appartement de ma femme! j'y
passerai mes journées, ma vie! je l'entendrai me faire et me répéter le
long récit des maux qui l'ont accablée pendant l'absence! et moi, moi,
je lui raconterai cent fois tout ce que j'ai souffert, tous les malheurs
qui me sont arrivés... Tous? non. Je ne lui dirai pas combien la
marquise est à plaindre, quelle tendre commisération je lui garde:
Sophie, naturellement soupçonneuse, pourroit s'inquiéter; et je veux non
seulement lui conserver la plus exacte fidélité, mais encore lui
épargner les tourmens de la jalousie... Je ne lui parlerai pas non plus
de la comtesse... La comtesse! elle est maintenant bien seule, bien
étonnée, bien triste! elle pleure, elle se désespère, elle m'accuse de
barbarie!... Vraiment, je devois au moins lui dire quelques mots, la
prévenir, la préparer... Quel train cet homme me mène! Postillon, tu vas
comme le vent! Un moment donc, un moment! Où me conduis-tu si vite? «A
Villeneuve-Saint-Georges, mon beau seigneur, répondit-il en retenant ses
chevaux, route de Fontainebleau, route de Fromonville.--De Fromonville!
bon! Eh bien! quel démon t'arrête?--Dame! n'est-ce pas vous?--Regarde,
que de temps perdu! allons, des coups de fouet et va plus vite!--Va plus
doucement! va plus vite! accordez-vous. Jusqu'à présent je n'avois pas
quitté le grand galop, je ne puis faire mieux.--Tu as raison, mon ami,
tu as raison; mais je t'en prie, va plus vite.»
La voiture mille fois maudite roule encore pendant sept mortelles
heures. Enfin je vois le pont de Montcour, et, sur la route de
Fromonville, deux personnes chéries. Bientôt je reçois leurs
embrassemens et je partage leur joie. L'une me demande si je n'ai pas
reçu de coups dangereux; l'autre, s'il faut encore sortir de France.
«Non, ma chère Adélaïde, je ne suis pas blessé! Non, mon père, nous ne
quitterons pas notre patrie... Mais courons, je vous prie. Que je vous
dois de remerciemens! vous avez pu la quitter pour aller au-devant de
moi... Venez, volons, présentez-lui son époux, soyez témoins... Quoi!
mon père, vous baissez les yeux d'un air consterné! Quoi! ma soeur, vous
pleurez!... C'en est fait!... Sophie!... l'absence! l'abandon! Elle n'a
pu résister, elle n'est plus!--Elle respire, s'écria le baron,
mais...--Elle vous aime, interrompt ma soeur, mais...--Je vous entends!
c'est donc pour la troisième fois que son tyran me la ravit!»
Tous deux ne me répondent que par leur silence. Tous deux, attentifs à
prévenir l'effet d'un premier mouvement, empêchent que mon désespoir ne
me coûte la vie. M. de Belcour se saisit de mes pistolets et de mon
épée; Adélaïde avance un bras tremblant pour soutenir son frère qu'elle
voit pâlir et chanceler. Ma chère amie, tu n'es pas assez forte! Faublas
vient de tomber presque mourant sur ce même gazon que, la surveille, il
effleuroit à peine quand, poursuivre une maîtresse abandonnée
maintenant, il fuyoit d'un pas rapide sa femme, aujourd'hui vainement
regrettée!
«Adélaïde! ah! je t'en conjure, prends pitié de ton frère!... Mon père!
laissez-moi, laissez-moi mourir!... Elle m'est enlevée! elle me croit
coupable! Sophie ne sait pas qui j'abandonne pour elle. Sophie ne sait
pas que je donnerois la moitié de ma vie pour qu'il me fût permis de lui
consacrer l'autre moitié... Elle m'est enlevée! elle me croit coupable!
laissez-moi, laissez-moi mourir!»
Adélaïde cependant me tenoit dans ses bras et me prodiguoit les plus
tendres caresses: les larmes que je lui voyois répandre adoucissoient
l'amertume de celles que je versois, et mon père calmoit nos douleurs en
les partageant. «Enfant trop cher et trop malheureux, disoit-il, les
plus ardentes passions ne cesseront-elles point de tourmenter ta
jeunesse orageuse, et l'adversité, qui depuis quelque temps s'est
chargée du soin de te donner elle-même de cruelles leçons, l'adversité
ne veut-elle plus me laisser désormais que le devoir rigoureux de
t'offrir des consolations ou trop foibles ou tout à fait impuissantes? O
mon fils! je te plains; mais tu me dois aussi quelque pitié.--Mon père,
sait-on au moins ce qu'elle est devenue? sait-on sur quelle route son
ravisseur la traîne?... Vous ne répondez rien! Il est donc vrai que je
l'ai tout à fait perdue, qu'aucun espoir ne me reste!... Maintenant un
long intervalle nous sépare; avant-hier, je l'ai vue là-bas!... là-bas,
ma soeur... Tiens, regarde, ma chère Adélaïde, regarde, et tes sanglots
vont redoubler... D'ici tu peux la voir, cette grille que j'ébranlai
d'une main trop foible, cette grille que j'aurois dû briser... Ta bonne
amie étoit là! elle étoit là, ma bien-aimée!... Maintenant un long
intervalle nous sépare!... Sophie! Sophie! un Dieu persécuteur préside à
nos amours. On diroit qu'il te montre quelquefois ton époux, seulement
pour te faire plus vivement sentir l'ennui de son absence; on diroit
qu'il me permet quelquefois de t'apercevoir, seulement pour réveiller
dans mon coeur le désespoir de ta perte: oui, le cruel de temps en temps
ne nous rapproche qu'afin de se donner l'affreux plaisir de nous séparer
aussitôt... Je fuis à Luxembourg, mon amante m'y suit; peu d'heures
après, elle retrouve un père qui, le lendemain, l'arrache à son époux! A
travers mille périls je pénètre jusqu'au couvent qui la renferme: il ne
m'est permis de l'admirer qu'un moment! Enfin le hasard me conduit près
de sa prison nouvelle; un cri douloureux m'avertit que ma femme est là,
qu'elle me reconnoît; moi-même je l'entrevois, je l'entrevois mourante,
et cependant l'honneur... L'honneur? du moins, je le croyois. Fatale
marquise! ce n'est pas la première fois que tu fais tous nos
malheurs!... L'honneur impérieux m'entraîne; et, quand je reviens, j'ai
tout perdu! le ravisseur de Sophie... Est-il possible qu'un père soit à
ce point dénaturé? Le barbare! que reproche-t-il encore à son adorable
et malheureuse fille? De quelle faute m'accuse-t-il que n'ait réparée
mon hymen? de quel crime que mes revers n'aient expié? Pourquoi veut-il
que deux époux amans périssent consumés de leurs vains désirs? Pourquoi
veut-il précipiter ses deux enfans dans le même tombeau? O mon père! mon
père!
--Cette fois, dit-il, Duportail ne s'est point éloigné de nous sans
m'instruire de ses motifs et de ses résolutions. Une lettre qu'il a
laissée pour moi...--Une lettre! Voyons, voyons donc.--Mon ami,
commençons par gagner le prochain village.»
Nous entrâmes dans une auberge de Montcour. Le baron vouloit lire
lui-même la lettre de mon beau-père; mais, obligé de céder à mes
instances, il me la confia.
_Puisque votre fils vient de découvrir encore ma retraite, puisqu'il
s'obstine à poursuivre partout ses victimes, il faut, Monsieur le
baron, que je vous instruise enfin de tous les malheurs de ma fille;
il faut que je vous apprenne des horreurs._
_Vous savez dans quel piège, presque inévitable, Sophie fut attirée;
vous n'oublierez jamais en quels lieux et comment l'infortuné
Lovzinski retrouva sa Dorliska si désirée, sa Dorliska moins digne de
blâme que de pitié, même au sein du crime. Baron, l'enlèvement de
cette enfant malheureuse autant que respectable n'étoit pas le plus
grand des forfaits de votre indigne fils..._
«Le plus grand des forfaits de votre indigne fils! quelles expressions!
quel horrible mensonge! vous-même, mon père, vous-même frémissez de
cette injure!... Monsieur le baron, je vous proteste qu'elle sera lavée
dans le sang du calomniateur... Mais, que dis-je? il est votre ami, il
est le père de Sophie... Rassure-toi, ma soeur; mon père, rassurez-vous,
excusez le premier transport de la surprise et de la colère.
Excusez...--Donnez, me dit le baron, donnez, que je finisse cette
lecture.--Oh! non, permettez,... je vous en supplie!»
_... Le jour que je lui donnais son amante, à l'instant même où tout
se préparoit pour leur réunion, j'entends dans la principale rue de
Luxembourg un étranger demander le chevalier de Faublas; et, malgré
son travestissement nouveau, je reconnois celle qui la première forma
votre fils dans l'art détestable de corrompre des femmes et de tromper
des maris. Elle accouroit, comme ils en étoient sans doute convenus
ensemble, rejoindre au lieu de son exil le meurtrier de son mari..._
«Grands dieux!... Mon père, je vous jure qu'il n'en est rien; j'ignorois
que la marquise dût me suivre à Luxembourg; j'ignorois...--J'aime à le
penser, mon ami. Je ne puis vous croire capable des noirceurs que
Duportail a si promptement supposées. Mais il est père, et père
malheureux: nous devons l'excuser, le plaindre, nous efforcer de le
retrouver et de le fléchir. Continuez.»
_... A cette apparition fatale, je pressens tous les malheurs qui
menacent ma Dorliska; je ne vois qu'un moyen de l'arracher au pressant
danger d'un opprobre et d'un abandon publics; et cependant j'arrive au
temple ne sachant encore si je dois me hâter de prendre un parti qui
me semble extrême. Une audacieuse rivale qui ne respecte rien, que
rien n'étonne, paroît presque en même temps que nous à l'autel de
l'hyménée. La sacrilège qu'elle est! c'est à la face du Dieu qui
reçoit les sermens des époux qu'elle vient sommer celui-ci de violer
tous les siens!_
_Cependant qu'espéroit-il, votre cruel fils, le digne élève d'une
femme sans pudeur, le lâche suborneur d'une fille sans défense;
qu'espéroit-il, quand il arrachoit l'une à la respectable retraite que
ses vertus embellissoient, quand il obtenoit de l'autre l'éclatant
sacrifice d'un monde corrompu dont elle étoit l'idole? Ce qu'il
espéroit! se donner en spectacle à toute l'Europe; s'enivrer de la
gloire de traîner, enchaînées au même char, une fille séduite, une
femme adultère; associer ses deux maîtresses à de semblables plaisirs,
à une ignominie pareille; promener de contrée en contrée Mlle de
Pontis, partageant un amant banal et le mépris public avec la marquise
de B...!_
«Mlle de Pontis partageant le mépris public avec la marquise de B...!
Ah! mon père, quelle imposture! ah! ma soeur, quel blasphème!...»
_... Tels étoient ses desseins, que j'ai prévenus, que j'ai renversés.
Grâce à ma vigilance, Dorliska fut sauvée; mais les événemens ont
d'ailleurs justifié tous mes soupçons. Jamais on n'a su bien
précisément ce que la marquise étoit devenue pendant les six semaines
que votre fils a passées dans les environs de Luxembourg: sans doute
ils y vivoient ensemble..._
«Est-ce vrai cela? me dit Adélaïde.--Ma soeur, il est vrai que Mmme de
B... venoit me voir de temps en temps; mais je ne savois pas que c'étoit
elle qui me rendoit visite.--Comment ne le saviez-vous pas, mon
frère?--Mon amie,... voilà ce que je ne puis t'expliquer; ce seroit trop
long.--Je ne suis pas contente de cette réponse, répliqua-t-elle, je la
trouve obscure; ce qui me fâche davantage, c'est que M. Duportail ait
quelquefois raison quand il vous fait de tels reproches. Cela prouve que
vous avez réellement de grands torts avec ma bonne amie. Je vous
impatiente, mon frère? eh bien, voyons, finissez.»
_... Chacun la vit effrontément reparoître à la cour quelques jours
après le retour de son amant dans la capitale; et, si toutes ses
intrigues ne purent empêcher que le chevalier ne fût mis en prison,
personne du moins n'ignore que c'est en se prostituant qu'elle vient
de l'en faire sortir..._
«En se prostituant!... Non, mon père, non, je ne puis me le persuader.
Il me seroit trop douloureux de le croire!--Insensé! me répondit-il. Que
m'importe, je vous prie, la douleur que vous en pourriez ressentir?
Lisez, lisez donc.»
_... Quel usage a-t-il fait de la liberté? Sophie ne revenant pas, il
a fallu qu'une autre prît sa place. Le chevalier de Faublas n'est pas
homme à se contenter d'une seule conquête: deux victimes à la fois,
deux victimes au moins lui sont nécessaires. Ce que je ne comprends
pas, c'est qu'après avoir tout récemment découvert ma retraite, il ait
jugé convenable d'y venir montrer à Sophie la nouvelle rivale qu'il
lui préfère._
«Que je lui préfère! tandis que c'est pour Sophie que j'abandonne la
comtesse! la comtesse, qui maintenant m'appelle et gémit!... la
comtesse! Ah! mon père, si vous saviez combien je lui suis cher! comme
elle est sensible! comme elle est aimable! comme...» Le baron
m'interrompit: «Monsieur, pensez-vous à ce que vous me dites?--J'ai
tort, mon père, j'ai tort... Mais c'est qu'aussi je me trouve dans la
position la plus embarrassante... Pardon, cent fois pardon.»
_... Cette inconcevable démarche, dont je ne devine point les motifs,
renferme apparemment quelque autre mystère d'iniquité que l'avenir
découvrira. Quelle est cette jeune personne près de laquelle j'ai
reconnu votre fils sous des habits trompeurs? une fille simple que son
innocence ne pourra sauver, ou une femme sans expérience dont il va
corrompre les vertus naissantes. Quel est cet homme d'un âge mûr qui
les accompagnoit? un époux malheureux qu'il couvrira de ridicule et
d'opprobre, ou un père confiant dont il trahira l'amitié._
_Baron, vous êtes père aussi; mais vous paroissez ne vouloir jamais
vous en souvenir. Je ne garderai point avec vous de vains ménagemens,
je vous parlerai sans détour: votre indulgence est inexcusable. Mon
ami, craignez d'être bientôt réduit à la pleurer en larmes de sang.
Craignez que le Ciel, enfin lassé, ne punisse en même temps les
désordres du fils et l'excessive foiblesse du père. Craignez qu'un
jour, dans sa colère, il n'envoie un vengeur à ma fille, et à la vôtre
un séducteur!..._
«Un vengeur à sa fille!... Duportail, je le verrai, ce vengeur que vous
m'annoncez! Duportail, s'il tarde trop à venir, Faublas l'ira
chercher!--Calmez-vous, s'écria le baron; tout à l'heure vous
promettiez...--Quoi! Monsieur, non content de me menacer indirectement,
il ose encore insulter ma soeur!... Un séducteur à ma chère
Adélaïde!--Voyez, mon ami, combien les passions peuvent nous rendre
inconséquens et cruels: la seule idée qu'Adélaïde puisse être séduite
met son frère en fureur! il ne la pardonne point à celui dont la fille,
pleine d'amour pour la vertu, fut entraînée cependant aux plus
condamnables excès d'un amour criminel! Faublas, pour un soupçon qu'il
trouve injurieux, parle de s'armer contre son beau-père; et pourtant, à
Luxembourg, Lovzinski ne songea point à venger sur un étranger ravisseur
les égaremens de sa Dorliska!--Permettez, mon père!... que je sache
enfin ses résolutions.»
_Que mon exemple au moins vous soit un avertissement utile; je
contribuai moi-même aux égaremens du chevalier, et, quoique j'en eusse
été le complice involontaire, je ne tardai pas à m'en voir puni. Tous
les maux qui m'accablent me sont venus de cet ingrat jeune homme et de
sa fatale maîtresse, dont je vis tranquillement les criminels amours.
Bientôt, engagé dans une injuste querelle, j'eus la douleur
d'enfreindre la plus sage loi d'un État hospitalier qui m'avoit rendu
des amis et presque une patrie: mes mains, souillées du sang de
l'innocent, firent triompher la mauvaise cause[9]; moi-même enfin,
j'escortai ma fille qu'on enlevoit, j'aidai son ravisseur à la
déshonorer._
[9] Rappelez-vous qu'à la Porte-Maillot, où je blessai le marquis,
Duportail tua son adversaire.
_Ah! combien elle est moins à plaindre que moi, l'épouse adorée dont,
il y a douze ans, je déplorois la fin tragique! Tranquille, elle
repose dans les forêts de la Sula. Une mort prématurée l'a soustraite
aux plus cruelles infortunes de sa fille et de son ami._
_Grâces cependant te soient rendues, Providence éternelle, dont il
faut toujours bénir les décrets! grâces te soient rendues, Divinité
miséricordieuse jusque dans tes rigueurs! Tu voulus que Lovzinski
survécût à Lodoïska pour offrir un jour à sa fille abusée des
secours,... hélas! bien tardifs, pour empêcher du moins sa honte
complète, son avilissement prochain, pour sauver à Dorliska les
dernières humiliations que lui gardoit son séducteur impitoyable._
_Oui, ma fille déshonorée ne fut point avilie. Ma fille peut faire
encore la consolation, la joie, l'orgueil de son père..._
Ici mes sanglots m'interrompirent un moment. «Oui, m'écriai-je ensuite,
l'orgueil de son père, et de sa famille et de son époux!» Puis, en
passant un mot qu'un père n'auroit dû jamais écrire, qu'un époux ne
devoit pas répéter, je relus cette phrase qui calmoit un peu mes
ressentimens et ma douleur, cette phrase en faveur de laquelle l'amant
de Sophie pardonnoit à Duportail les horreurs imputées au fils du baron
de Faublas. Je relus:
_Oui, ma fille ne fut point avilie. Ma fille peut faire encore la
consolation, la joie, l'orgueil de son père. Adorable enfant! Son
excuse est dans les vertus qui lui restent, dans les regrets qu'elle
donne aux vertus qu'elle n'a plus..._
«Les regrets qu'elle donne!... quoi! Sophie, se pourroit-il...? des
regrets! Hélas! j'aurois cru que l'absence devoit seule les exciter!
voici le coup le plus sensible à mon coeur.»
Mes larmes recommencèrent à couler avec plus d'abondance. Adélaïde
pleuroit aussi; mais, le baron paroissant vouloir reprendre l'épître
fatale, je me fis violence pour achever sa pénible lecture; et, comme
tout à l'heure, en répétant une phrase consolatrice, j'eus soin d'en
omettre quelques mots qui, selon moi, n'auroient pas dû s'y trouver.
_... Son excuse est dans les vertus qui lui restent, dans les..., et
le dirai-je? dans la foule des avantages inappréciables dont la nature
fut prodigue envers son séducteur, envers cet étonnant jeune homme que
nous eussions tous admiré s'il eût tenté pour le bien la moitié des
efforts que le mal a dû lui coûter, s'il eût voulu convenablement
appliquer à l'exercice de la vertu les rares qualités dont il abusa
pour le crime._
_Baron, je vous ai rendu compte de mes trop justes motifs, il ne me
reste plus qu'à vous apprendre mes résolutions irrévocables._
_De l'impénétrable retraite où je me réfugie, j'aurai toujours les
yeux ouverts sur mon persécuteur... Ma Dorliska m'est infiniment
chère; j'adore en elle la vivante image d'une épouse tous les jours
regrettée... Jugez si je ne souhaite pas ardemment son plus grand
bonheur... Ah! qu'avec transport j'immolerois à ses plus chers désirs
le ressentiment de mes propres injures! Mais celui qui séduisit son
amante n'obtiendra sa femme qu'après l'avoir méritée; et quiconque
abusa de la jeunesse de Sophie ne trompera pas mon expérience. Que le
chevalier n'essaye donc pas de me donner le change. J'ai trop appris à
le connaître, j'ai trop appris à redouter son artificieuse maîtresse,
pour m'arrêter jamais aux simples apparences. En vain prendroit-il
maintenant la peine d'afficher les bonnes moeurs, je ne verrai dans sa
conduite que de l'hypocrisie tant que la marquise vivra dans le monde.
Baron, je vous en donne ma parole d'honneur, Faublas, parût-il
entièrement revenu de ses égaremens, ne reverra Sophie qu'après que le
Ciel aura, dans sa justice, ordonné l'emprisonnement ou la mort de Mme
de B..._
_Mais je m'arrête à des suppositions qui me flattent sans m'aveugler.
Je parle d'un amendement que je n'espère pas. Sans doute un Dieu, trop
équitable pour encourager les grands désordres par l'impunité, garde à
la marquise une éclatante catastrophe. Mais l'exemple de son
châtiment, vînt-il en ce jour même épouvanter toutes celles qui lui
ressemblent, seroit donné trop tard pour votre fils. Votre fils,
d'abord corrompu, devint aussitôt corrupteur. Il se pervertira de plus
en plus dans la société de ses dignes amis, libertins par principes.
On le verra méditer froidement avec eux ces basses noirceurs qu'ils
ont appelées des _roueries_. Au défaut des époux et des pères, qui
savent rarement venger leurs affronts, l'ennui, les infirmités, les
chagrins, attaqueront bientôt son adolescence épuisée. Jeune, il doit
vieillir; il doit, s'il n'attente pas lui-même à ses jours, tomber par
le fer ennemi; il doit périr avant le temps._
_Moi, cependant, j'aurai travaillé sans relâche à guérir ma fille de
sa fatale passion. Le même Dieu qui poursuit les méchans veille sur
les justes. Sophie, lorsque son persécuteur descendra, déchiré de
remords, dans la nuit du tombeau, Sophie, à ses propres yeux
réhabilitée, ressuscitera pour une vie nouvelle. Mes soins aussi
contribueront à fermer les plaies de son coeur. Après d'affreux orages
je verrai de beaux jours renaître pour elle; ma Dorliska reportera sur
moi toutes ses affections, moins vives et plus douces. Le moment
heureux viendra où sa raison pourra lui confirmer ce que déjà lui dit
son excellent naturel: une fille comme elle n'a rien à regretter quand
il lui reste un père tel que moi._
_Je suis, avec une estime que les torts de votre fils n'ont point
altérée, Monsieur le baron, votre ami,_
_Le comte_ LOVZINSKI.
L'étonnement, l'inquiétude, le désespoir même, m'avoient soutenu pendant
cette longue et cruelle lecture. Après l'avoir achevée, je recueillis
toutes mes forces pour demander à M. de Belcour jusqu'où ma femme avoit
été suivie, et, dès qu'il m'eut appris qu'on avoit perdu ses traces à
_la Croisière_[10], je me trouvai mal.
[10] La Croisière est à quatre lieues au-dessous de Montargis.
Cet évanouissement dura peu. Je me ranimai par les soins de ma soeur; je
repris courage à la voix de mon père. Mon père, me flattant d'une
espérance que peut-être il n'avoit pas, me pressoit de commencer
moi-même, avec ma soeur et lui, des recherches qui seroient, disoit-il,
plus heureuses. Tandis qu'il me parloit, un papier tombé presque sous
mes pieds, à côté de ma chaise, s'attiroit toute mon attention. C'étoit
la lettre de mon beau-père, que le baron, tout occupé de mon état, avoit
oublié de prendre. Je songeois à m'en emparer sans qu'il en vît rien:
j'y réussis avec assez de bonheur, et je me sentis plus content que si
j'eusse acquis le plus rare trésor. Elle étoit affreuse, cette lettre,
mais elle étoit injuste: je m'y trouvois bien maltraité, mais à chaque
ligne on me parloit de Sophie. Cet écrit si cruel et si cher, je le
repris donc. Ah! Faublas! ah! malheureux! où devois-tu le perdre et le
retrouver!
Cependant un incident imprévu menaçoit de nous retenir à Montcour. Comme
nous venions de monter tous trois en voiture, pour aller du moins
jusqu'à ce village de la Croisière, Adélaïde, trop délicate pour
supporter en même temps et les fatigues d'une longue route, et les
chagrins de son frère, et ses propres agitations, ma chère Adélaïde se
sentit fort indisposée.
«Mon père, ces clochers que vous voyez d'ici, je les reconnois, ce sont
les clochers de Nemours. Il nous faut tout au plus vingt minutes pour
arriver dans cette ville, où nous trouverons tous les secours dont ma
soeur peut avoir besoin.»
Nous allâmes y descendre dans une auberge: il y avoit à peine un quart
d'heure que nous y donnions nos soins à notre chère Adélaïde, qui
paroissoit très incommodée, lorsqu'un courrier vint me demander. Il me
remit un billet écrit d'une main inconnue, et conçu en ces termes:
_Monsieur le chevalier est averti, de la part du vicomte de Florville,
que M. Duportail, qui, sur le soir d'avant-hier, avoit quitté la poste
à _la Croisière_, l'a cependant reprise à _Montargis_, au milieu de la
nuit suivante._