Ah! qui n'eût plaint cette enfant trop sensible? qui ne se fût ému de

ses douleurs? qui n'eût frémi de son danger? La marquise ne fit aucun

effort pour m'empêcher de descendre de cheval et de remonter dans la

voiture de la comtesse: je fus même extrêmement touché de voir Mme de

B... prodiguer ses soins à Mme de Lignolle. D'une main elle soutenoit la

tête de mon amante, de l'autre elle lui vidoit ses flacons sur le

visage; elle essuyoit avec un mouchoir la sueur froide qui couloit sur

son front. «Pauvre enfant! disoit-elle, regardez comme ils se sont

éteints, ces yeux qui brilloient tout à l'heure du plus vif éclat!

Quelle pâleur couvre ces joues que j'ai vues colorées d'un rose si

tendre! Pauvre enfant!--Mon Dieu! vous m'alarmez, mon amie! croyez-vous

qu'il y ait du danger?--Du danger?... peut-être. La comtesse est d'un

caractère violent et paroît vous aimer déjà beaucoup.--Oh! oui,

beaucoup. D'ailleurs, elle a depuis hier des indispositions légères,

mais fréquentes, des maux de coeur...--Elle seroit déjà enceinte! ah!

tant mieux!» s'écria Mme de B..., dans l'effusion d'une vive joie; puis

tout à coup elle réprima ce premier mouvement, et d'un ton de

commisération elle reprit: «Tant mieux... pour vous;... non pour

elle!... Pour elle, c'est un événement fâcheux qui l'expose de bien des

manières...--Qui l'expose!... Et moi, que je suis à plaindre aussi! Dans

quel embarras je me trouve! L'une est ici, qui se meurt de la seule

crainte que je ne la quitte! l'autre est là-bas, qui se désespère de ce

que je l'ai quittée. Dites-moi donc comment je vais faire. Apprenez-moi

quel parti...--Tout à l'heure, interrompit-elle, je vous engageois à

partir; j'avoue que maintenant, à votre place, je me trouverois moi-même

fort empêchée. Sans doute il faut consulter votre coeur; mais vous devez

aussi prendre conseil des circonstances.--Consulter mon coeur? je n'y

trouve que des irrésolutions, des combats! Prendre conseil des

circonstances? ne sont-elles pas, de l'une et de l'autre part, également

inquiétantes, pressantes, impérieuses? O mon amie, je vous en conjure,

prenez pitié de ma situation vraiment cruelle, finissez mes perplexités,

conseillez-moi.--Que pourrois-je vous dire? S'il ne s'agit que des lois

que le devoir vous impose, elles ne sont point équivoques... Il est vrai

pourtant qu'il paroît cruel d'abandonner la comtesse dans l'état où la

voilà... Elle est très vive,... vous la croyez enceinte,... et la pauvre

petite vous aime... comme il faut vous aimer: beaucoup trop!... Partir

dans ce moment-ci, c'est certainement la livrer à des agitations qui

peuvent lui coûter la vie... Il semble plus probable que Sophie, d'un

caractère beaucoup plus doux,... Sophie, accoutumée depuis longtemps à

l'absence,... à l'abandon peut-être,... supportera moins impatiemment...

Cependant, ce n'est pas une chose que je veuille garantir. Il est tout à

fait possible que votre épouse, ne vous voyant pas revenir et se croyant

pour toujours délaissée, en soit au désespoir.

--Au désespoir! oui, répéta d'une voix foible Mme de Lignolle qui

reprenoit enfin l'usage de ses sens, au désespoir!» Elle me reconnut;

elle me dit: «C'est vous, Faublas? vous ne m'avez pas quittée? vous avez

bien fait; restez là, je le veux, restez là.» Elle dit à la marquise:

«Et toi, farouche étranger, laisse-nous. Cruel! mes maux te trouvent

insensible! Tu n'as donc jamais eu besoin de la pitié de personne, toi?

tu n'as donc jamais aimé?--Si vous saviez à qui vous faites ces

reproches, répondit le vicomte en lui prenant la main; si vous saviez

que Mme de Lignolle, quoique bien malheureuse, est moins à plaindre que

l'infortunée qui lui parle! Et moi aussi, j'ai brûlé de cet amour qui

vous consume! Et moi aussi, j'ai connu ses passagers délices et ses

inconsolables regrets! Comtesse, infortunée comtesse, vous avez encore

beaucoup à souffrir, si vous devez souffrir autant que moi!»

Ici mes yeux rencontrèrent ceux de la marquise; ils étoient humides, les

siens, et leur regard fit palpiter mon coeur!

«Seroit-il vrai, continua-t-elle avec plus de véhémence, seroit-il vrai

qu'une divinité maligne présidât aux humaines destinées, et prît un

horrible plaisir à faire de ses dons précieux la plus inégale

distribution? seroit-il vrai que, par le raffinement d'un calcul

barbare, elle ne se montrât si prodigue envers un très petit nombre

d'êtres privilégiés que pour tourmenter plus sûrement la foule immense

des autres individus maltraités de son avarice? Quoi! jeune homme trop

favorisé, les grâces qui attirent, l'esprit qui séduit, les talens qu'on

envie, la beauté qu'on admire, la sensibilité qui plaît aux yeux et

charme l'âme; toutes ces qualités et mille autres dont l'assemblage n'a

peut-être jamais brillé qu'en toi; quoi donc! un impitoyable dieu ne te

les auroit données que pour le désespoir de tes rivaux et le supplice de

tes amantes? Et la constance, cette vertu qui seule manque à toutes tes

vertus, la constance, il ne te l'auroit refusée, ce dieu jaloux, qu'afin

qu'il n'y eût sur la terre, pour aucune femme, l'espoir d'une grande

félicité sans un grand mélange de peines, et dans aucun homme un modèle

absolu de perfection? Quoi! ceux de ton sexe qui, ne te connoissant pas

encore, oseront te disputer le prix de la valeur ou de la tendresse,

tous ceux que la nature aura le plus favorablement distingués,

doivent-ils nécessairement paroître n'avoir encouru que sa disgrâce,

quand le moment sera venu de te les comparer? Quoi! toutes les mortelles

qui t'auront vu seront-elles invinciblement contraintes au plus prompt

amour, hélas! et forcées au plus long repentir? O destinée!»

La comtesse avoit écouté la marquise avec une attention mêlée

d'étonnement. «Qui que vous soyez, lui dit-elle, il vous est bien connu.

Vous parlez de lui comme j'en pourrois parler moi-même. Me voilà un peu

réconciliée avec vous; mais permettez que nous nous quittions.

Allons-nous-en, Faublas, allons-nous-en... Eh bien! vous ne dites mot!

vous ne voulez pas?»

Toujours combattu de plusieurs craintes et de plusieurs désirs, je jetai

sur la marquise un regard qui lui annonçoit mes irrésolutions et le

besoin que j'avois d'être déterminé par ses avis. Le vicomte me comprit

et s'expliqua: «Vraiment! je ne balancerois plus, j'irois à

Fromonville...--A Fromonville! interrompit la comtesse.--Demain, reprit

l'autre; et ce soir je rentrerois dans Paris avec Mme de

Lignolle.--Voilà ce qu'on appelle un bon conseil, s'écria la comtesse;

j'en approuve fort la dernière partie; et toi, Faublas?--Moi aussi, mon

Éléonore.»

Dans le transport de sa joie, Mme de Lignolle embrassa Mme de B..., et,

je l'avoue, ce ne fut pas sans un vif plaisir que, pendant quelques

minutes, je sentis unies et pressées dans mes heureuses mains les mains

de ces deux charmantes femmes.

«Monsieur, reprit la comtesse en s'adressant au vicomte, nous allons

vous dire adieu; mais permettez auparavant une question que je vais vous

faire, parce que je suis jalouse. Je le suis, je n'en fais pas mystère.

Tout à l'heure vous pleuriez presque: vous êtes malheureux en amour, et

c'est la faute du chevalier. Rendez-moi le service de m'apprendre près

de qui le chevalier vous a supplanté... Monsieur, poursuivit Mme de

Lignolle, qui ne pouvoit deviner la véritable cause de l'embarras que la

marquise laissoit paroître, vous pardonnerez à son amie d'imaginer qu'en

effet il méritoit la préférence; mais au moins je crois, et je ne

cherche pas à vous faire un compliment, je crois que vous étiez fait

pour qu'on balançât quelque temps entre vous et lui... Monsieur,

reprit-elle encore, je vous supplie d'achever la confidence que je ne

vous demandois pas; ne craignez rien pour votre secret, vous avez le

mien.--Madame, répondit le vicomte enfin déterminé sur la réponse qu'il

devoit faire à l'embarrassante question, dans un moment de trouble on se

plaint de mille choses...--Ah! je vous en prie, dites-moi quelle

maîtresse Faublas vous a...--Madame, je suis, comme monsieur vous le

disoit tout à l'heure, parent de M. de B... J'adorois sa femme...--Sa

femme! ne m'en parlez pas, je la déteste!--Vous êtes donc une ingrate,

car elle vous aime.--Qui vous l'a dit?--Elle-même.--Elle me

connoît?--Elle a eu le plaisir de vous voir et de vous parler.--Où

cela?--Voilà ce que je ne puis vous dire.--Eh bien, oui, elle a tort de

m'aimer: car, je vous le répète, je la déteste.--Peut-on vous en

demander la raison?--La raison?... c'est une femme dangereuse...--Ses

ennemis l'assurent.--Intrigante...--Les courtisans le publient...--Pas

assez jolie pour faire tant de bruit.--Les femmes le disent.--Galante

d'ailleurs.--Elle ne manque ni d'attraits ni d'esprit... Comment ne lui

prêteroit-on pas quelques aventures?--Quelques! Elle en a eu

mille!--Désigne-t-on quelqu'un?--Je le crois! Moi qui ne vais pas dans

le monde, je lui en connois trois.--Voulez-vous les nommer?--Le comte de

Rosambert.--Il est bien fat; et elle l'a toujours nié.--La bonne

raison!... Faublas.--Oh! celui-là, je ne conteste pas. Le troisième?--M.

de ***.--M. de ***! répéta la marquise, que je vis dans le même moment

plusieurs fois rougir et pâlir.--Oui, M. de ***, le nouveau ministre, à

qui elle s'est donnée pour obtenir la liberté du chevalier... Ce que je

vous dis là vous fait de la peine?--M. de ***! répéta la marquise avec

moins de trouble et un étonnement plus marqué.--Cela vous fait de la

peine. Je vois que vous êtes encore bien épris.--M. de ***! voici une

accusation bien nouvelle.--C'est que l'intrigue n'est pas

ancienne.--Mais, au moins, a-t-on quelques preuves?--Comment voulez-vous

qu'on en ait? Ils n'ont pas appelé de témoins.--Cependant, Madame, vous

osez assurer cela?--Monsieur, parce que tout le monde l'assure.--Tout le

monde! Chevalier, vous le saviez donc?--Vicomte,... on me l'a dit, mais

je n'y crois pas.--Cela ne fait rien, me répliqua-t-il d'un air

mécontent, vous deviez m'en avertir.--Oui, dit la comtesse, c'est rendre

service à un galant homme que de l'éclairer sur la conduite d'une

coquette qui le trompe. Monsieur, je vous plains sincèrement d'être

tombé dans les filets de celle-là, vous paroissez mériter de rencontrer

mieux... Mais venons à ce qui me touche. Le chevalier ne vous donne plus

d'inquiétude?--Pardonnez-moi, Madame.--Voyez-vous, Monsieur? s'écria la

comtesse en me regardant. Il y va donc souvent, chez la marquise?

demanda-t-elle au vicomte.--Quelquefois.--Voyez-vous, Monsieur? vous y

allez quelquefois!... Il est donc amoureux d'elle encore?--Encore un

peu, je crois.--Voyez-vous, Monsieur? vous en êtes amoureux!--Cependant,

reprit la marquise, il ne faut pas tout à fait s'en rapporter à moi: j'y

suis intéressée, je vois peut-être mal.--Oh! vous voyez bien, Monsieur,

vous voyez trop bien!... Faublas, laissez-moi faire, je saurai vous

empêcher d'aller chez cette coquette et de l'aimer!... Nous vous

quittons, poursuivit-elle en s'adressant à Mme de B... Après la scène

dont vous venez d'être témoin, je ne vous demande pas le secret, et j'y

compte: car tout en vous, Monsieur, prévient favorablement... S'il y

avoit une troisième place dans mon cabriolet, je me ferois un vrai

plaisir de vous l'offrir... Je vous avoue que je serai charmée de

cultiver votre connoissance. Venez me voir à Paris. Le chevalier

m'obligera, s'il veut bien vous amener;... ou faites mieux, venez seul:

vous n'avez pas besoin d'être présenté par personne. Venez, et je vous

promets, si cela vous fait décidément trop de peine, je vous promets de

ne jamais vous dire de mal de la marquise, quoique ce soit une méchante

femme.»

Nous partîmes. Je donnai quelques louis au postillon, qui nous conduisit

à la Croix-Saint-Ouen, où la comtesse l'avoit pris, et qui promit de ne

rien dire de tout ce qu'il avoit vu. Mme de Lignolle aussi crut devoir

acheter la discrétion de son laquais La Fleur, qu'elle s'étoit vue

forcée de faire le compagnon de son voyage, et, par conséquent, le

confident de nos amours.

Ma jeune amie, cependant, m'accabloit de caresses que je lui rendois, de

reproches que je ne méritois plus, et de questions auxquelles il m'étoit

impossible de répondre. En vain je lui représentois qu'il devoit lui

suffire que son amant ne fût ni mort, ni blessé, ni forcé de la quitter

en quittant son pays: elle n'étoit pas contente du secret auquel

m'obligeoit cette parole d'honneur que je ne devois pas donner,

disoit-elle.

La conversation tomba naturellement sur le vicomte de Florville. «Il est

fort aimable, ce jeune homme, s'écria la comtesse, qui paroissoit

observer curieusement l'impression que ses discours faisoient sur

moi.--Fort aimable.--Il a des grâces!--Beaucoup.--De la

tournure!--Vraiment.--Une très jolie figure!--Très jolie.--Une voix

douce comme toi!--Oui.--La sienne est un peu trop claire cependant, il y

manque quelque chose.--C'est un enfant.--Sans doute; que peut-il avoir?

seize ans?--Tout au plus.--N'importe, reprit-elle avec affectation, il

est charmant!--Charmant.--Il paroît plein d'esprit et de

sensibilité!--Comme tu dis, mon amie.»

Ainsi, je ne parlois que par monosyllabes de peur de trop parler, et

j'affectois beaucoup d'indifférence afin d'éloigner toute espèce de

soupçon.

«Voulez-vous bien me répondre autrement? s'écria Mme de Lignolle.--Qu'y

a-t-il donc?--Il y a que votre sang-froid me désespère!--Mon

sang-froid?...--Oui, j'ai l'air d'avoir remarqué ce jeune homme, j'en

dis beaucoup de bien, tout cela ne vous émeut seulement pas!--Je ne vois

pas ce qui pourroit me fâcher...--C'est de quoi je me plains. Vous ne

témoignez point la moindre inquiétude!--C'est qu'en vérité, mon amie, je

n'en puis prendre aucune, lui répliquai-je en riant.--Pourquoi cela,

Monsieur? Pourquoi n'auriez-vous pas un peu de jalousie? J'en ai bien,

moi!--Éléonore, je te répète que le vicomte ne peut m'alarmer.--Ne riez

pas, Monsieur, je n'aime pas qu'on rie quand je parle raison. Dites-moi,

s'il vous plaît, pourquoi le vicomte...--Pourquoi?... Parce que c'est...

un enfant.--Et vous? ne diroit-on pas que vous êtes vieux?--Et puis, ma

sécurité se fonde sur l'estime que tu m'inspires.--L'estime!

l'estime!... Pas tant d'estime, Monsieur, et plus d'amour. Je l'ai

souvent entendu dire dans le temps que je n'y comprenois rien; et,

maintenant que je m'y connois, je sens que cela est trop vrai: on n'est

bien amoureux que lorsqu'on est bien jaloux. Devenez jaloux, si vous

voulez me plaire.--Soyez donc contente, Madame: je vous avoue que je

n'étois pas tranquille pendant que vous examiniez le vicomte avec une

attention...--Voilà, interrompit-elle en m'embrassant, voilà ce que

j'appelle parler! Voilà ce qu'il falloit dire tout de suite...

Cependant, Faublas, ne t'alarme pas! Va, je n'admirois le vicomte que

pour t'admirer davantage! Je me disois: «Il est bien, ce jeune homme,

fort bien! mais mon amant est mieux, beaucoup mieux: mon amant n'a pas

une figure moins charmante, et sa taille est plus belle! On remarque

dans son air, dans son maintien, dans toute sa personne, je ne sais quoi

de plus imposant, de plus fier, qui étonne sans effrayer...» Cela ne

m'effraye pas, moi! cela me fait plaisir... De l'esprit, de la

sensibilité! Pourroit-il en avoir autant que toi, le vicomte? Autant que

toi qui toute la journée me fais rire, et de temps en temps me fais

pleurer!... C'est alors que je suis bien contente: car tu ne te moques

pas, comme les autres hommes, qui rient de nos larmes; au contraire, mon

ami, tu me consoles, en te chagrinant avec moi: tu sais pleurer, toi, tu

sais pleurer!... Va, sois parfaitement tranquille. Je te reconnois aussi

supérieur à ce joli garçon que lui-même me paroît l'être à tous ceux que

j'ai vus... Dis-moi, ton père l'aime-t-il, le vicomte?--Beaucoup.--Eh

bien, il devroit marier ta soeur avec ce jeune homme-là. Cela feroit un

charmant couple.--Voilà une idée qui paroît toute simple, et que

pourtant je n'aurois pas eue!--Vraiment, je vois à cela quelque

obstacle: le vicomte est engoué de cette marquise. C'est bien dommage...

Tiens, sais-tu pourquoi je l'ai engagé à venir chez moi? Je vais te le

dire: car le moyen de te rien cacher! Il est jaloux de toi, puisqu'il

est amoureux de Mme de B...: il me dira si tu vas chez elle.--Fort bien

trouvé!--Certainement! je ne suis point la dupe de votre fausse gaieté;

ce n'est pas de bon coeur que vous riez. J'ai toujours eu le projet de

vous empêcher d'aller chez cette méchante femme, et le hasard vient de

m'en offrir un moyen que je ne me consolerois pas d'avoir négligé.»

Cependant nous avancions... du côté de Paris, il est vrai, ma Sophie!

mais console-toi, c'étoit aussi du côté de Fromonville. Sophie! j'allois

encore chercher dans la maison de ta rivale une de ces nuits que je

trouvois si courtes; mais pardonne! Va, je songeois moins aux plaisirs

de la nuit prochaine qu'aux délices du jour qui devoit lui succéder, de

ce jour où, dans les bras de ma femme, je pourrois goûter enfin le

suprême bonheur depuis si longtemps désiré. Réjouis-toi, ma Sophie: il

est vrai que, dans ce moment même, je reçois un baiser de Mme de

Lignolle; il est vrai que cette douce faveur est la récompense d'un

soupir qu'Éléonore vient de surprendre; mais, ô ma Sophie! réjouis-toi;

ce soupir si tendre, il ne m'étoit pas échappé pour elle.

Nous quittâmes la poste au Bourget, à ce même village où j'avois renvoyé

Jasmin: les chevaux de la comtesse y étoient restés dans une auberge;

nous les reprîmes; ils nous eurent bientôt ramenés dans Paris. On

conçoit que Faublas, maintenant vêtu comme il lui convenoit de l'être

toujours, ne pouvoit, sans avoir auparavant changé d'habits, aller chez

Mme de Lignolle représenter Mlle de Brumont: ce fut donc chez Mme de

Fonrose que nous prîmes le parti de descendre.

«Cruels enfans, dit la baronne, d'où venez-vous donc?--Nous mourons de

faim, répondit la comtesse; faites-nous donner à souper.»

Pendant que nous commencions à dépecer la poularde qu'on venoit

d'apporter, Mme de Fonrose disoit à Mme de Lignolle: «Je me suis rendue

chez vous à l'heure du dîner. On m'a beaucoup inquiétée en m'apprenant

que, désespérée de la fuite de Mlle de Brumont, vous veniez de sortir

pour l'aller chercher. Il y avoit déjà quelques heures, poursuivit-elle

en s'adressant à moi, que M. de Belcour, accompagné de Mlle de Faublas,

étoit venu me faire une courte visite. Tous deux partoient pour

Fromonville, persuadés que vous étiez allé vous battre. Ils

n'imaginoient pas qu'un intérêt moins cher que celui de l'honneur pût

vous empêcher de courir avec eux vous jeter aux pieds de votre épouse.

Tous deux tremblent pour vous; tous deux, je ne puis vous le dissimuler,

seront en proie aux plus mortelles inquiétudes, si vous ne les avez pas

rejoints avant le milieu du jour, qui va bientôt paroître.»

Déjà la comtesse ne songeoit plus à son repas à peine commencé. Elle

interrompit la baronne pour lui déclarer qu'elle ne souffriroit pas que

je la quittasse, et elle ajouta qu'il lui paroissoit très étonnant que

Mme de Fonrose, qui se prétendoit son amie, se permît de donner, en sa

présence même, de tels conseils à son amant. La baronne ne fut point

embarrassée de se justifier. «Si vous adorez le fils, dit-elle, j'aime

le père; M. de Belcour ne me pardonneroit pas d'avoir contribué, dans

une circonstance aussi grave, à tenir son fils éloigné de lui.

D'ailleurs, ma chère enfant, qu'exigez-vous du chevalier? qu'il viole

inutilement toutes les bienséances. Je suis loin de lui conseiller une

infamie; je ne lui dis pas de vous abandonner, mais d'aller trouver

Sophie, de la ramener, et de faire ensuite comme les gens du monde,

comme les meilleurs maris, qui savent concilier l'amour qu'ils ont pour

leurs maîtresses et les bons procédés qu'ils doivent à leurs femmes. Se

conduire autrement, ce seroit vous perdre. Je vous demande, par exemple,

si le chevalier peut continuer à demeurer chez sa maîtresse, lorsque sa

femme n'est plus absente? s'il doit ainsi publiquement afficher le

désespoir de l'une et les bontés de l'autre? En supposant que vous

fussiez assez aveuglée par votre passion pour attendre de lui cette

extravagance, et qu'il fût assez foible pour ne vous la point refuser,

je demande si tout le monde ne sauroit pas bientôt que M. de Faublas

s'est fait demoiselle chez vous parce qu'il s'ennuyoit d'être homme chez

lui? Je ne parle pas de M. de Lignolle: espérons que le dieu protecteur

des amans fera pour ce mari-là ce qu'il fait communément pour les

autres; espérons que ce digne époux sera le dernier de Paris qui

apprendra que vous l'en avez rendu la fable; mais sa famille

verra-t-elle tranquillement l'ineffaçable ridicule dont chaque jour le

couvrira?

--Sa famille! que m'importe sa famille? répondit la comtesse, qui

n'avoit opposé jusqu'alors aux prudens avis de la baronne que des cris,

des pleurs, et mille exclamations déraisonnables.--Que vous importe?

répliqua Mme de Fonrose. Eh mais, comptez-vous retenir le chevalier

malgré les gémissemens de sa veuve, qui ne manquera pas de le réclamer

en criant au scandale; malgré l'intarissable bavardage de votre

sempiternelle tante, qui viendra chaque matin vous radoter ses gothiques

principes; malgré le fameux capitaine Lignolle, capable de laisser ses

flibustiers pour accourir en poste vous épouvanter de sa large moustache

et de sa longue épée; malgré le public aussi, le public jaloux,

inconséquent, indiscret, qui va sans cesse ébruitant les folies qu'il

devroit taire, et ressuscitant les scandales qu'il faudroit ensevelir;

le public qui, ne respectant personne et ne se respectant pas lui-même,

ridiculise les maris qu'il plaint, protège les femmes qu'il blâme, et

condamne sévèrement les fautes dont pourtant il amuse journellement et

nourrit sa malignité; enfin, malgré le baron qui...?--Malgré tout

l'univers, Madame.--Quelle réponse! Avez-vous perdu l'esprit, ou

croyez-vous que j'exagère? M. de Belcour, dont j'allois vous parler,

vous ne le connoissez pas! Il est homme, si vous le poussez un peu, à

venir reprendre son fils jusque dans votre chambre à coucher!--Et moi,

si l'on ne craint pas non plus de me porter aux dernières

extrémités...--Que ferez-vous?--Je me tuerai.--La belle ressource! Je

vous plains... Je vous plains, puisque vous ne sentez pas qu'il vaut

mieux faire un moment le sacrifice d'un bien précieux, pour le retrouver

ensuite et le posséder sans obstacle, que de s'exposer, en le gardant

quelques jours de trop, à mourir de regret de sa perte.»

Mme de Fonrose parloit encore et parloit vainement, quand nous

entendîmes un carrosse entrer dans sa cour. Ce ne pouvoit être que celui

de M. de Lignolle. J'eus le temps d'embrasser mon amie, de saisir un

membre de la volaille et de me sauver dans le cabinet de toilette de la

baronne.

Un moment après, j'entendis le comte souhaiter le bonsoir à ces dames.

Étonné de ce que sa femme, qui mangeoit rarement en ville, n'étoit pas

de retour à trois heures du matin, il avoit deviné qu'elle soupoit chez

la baronne, et qu'elle s'y trouvoit indisposée. Il lui demanda si elle

avoit pu rejoindre Mlle de Brumont dans la journée. «Oui, Monsieur,

répondit la comtesse, et j'espère qu'elle reviendra chez moi...--Elle y

reviendra certainement! interrompit-il, parce que je l'ai fait promettre

à monsieur son père. En attendant, Comtesse, songez qu'il est tard,

acceptez une place dans ma voiture, et venez...--Bien obligée,

répliqua-t-elle sèchement, je ne compte pas rentrer avant le jour.»

J'aurois pu facilement écouter la fin de cette conversation qui me

touchoit d'assez près... Sophie, des intérêts plus chers occupent ma

pensée. Un moment la séduction toute-puissante de l'objet présent cesse

d'agir immédiatement sur moi; et ce moment décisif peut fixer en ta

faveur la victoire trop longtemps incertaine. Ta rivale n'est plus à mes

côtés pour me faire oublier tes tourmens par ses peines et ton amour par

ses tendresses; sa voix seulement frappe mon oreille et ne va pas

jusqu'à mon coeur, plein de ton souvenir! Sophie, je viens de te revoir

évanouie, mourante! J'ai contemplé tes charmes et me suis pénétré de ton

désespoir! J'ai frémi des maux que tu souffres; l'idée du bonheur qui

nous attend m'a fait tressaillir.

Quiconque me lit avec quelque attention doit se souvenir qu'il y a peu

de temps une jolie femme de chambre m'a coiffé précisément dans ce

cabinet où je me trouve; il doit se souvenir que, pressé ce jour-là du

désir de revoir la comtesse et d'échapper au baron, je me suis fait

conduire, par un escalier secret, dans la cour de Mme de Fonrose.

Maintenant, au contraire, pour rejoindre mon père et fuir ma maîtresse,

je cherche à tâtons le même chemin, dans cette partie de la maison dont

je connois un peu les êtres. Me voilà sur l'escalier dérobé, puis dans

la cour, et bientôt dans la rue.

* * * * *

Plein d'une tendre sollicitude, M. de Belcour avoit deviné ce que tout

autre qu'un père n'eût pu prévoir. Comme il n'étoit pas impossible,

avoit-il dit en partant, que des raisons particulières me forçassent à

repasser par la capitale, le suisse devoit veiller toute la nuit pour

m'attendre, et mon domestique me tenir une chaise de poste toute prête.

On aimoit trop le baron et son fils pour oublier les ordres de l'un et

les intérêts de l'autre. En arrivant à l'hôtel, je n'eus qu'à monter en

voiture, et mon fidèle Jasmin voulut absolument courir devant moi. Aussi

je trouvois à chaque poste des chevaux tout préparés; les postillons,

grâce à mes prodigalités, ne se plaignoient pas d'avoir été réveillés

trop tôt; ils m'appeloient monseigneur, et nous allions comme si nous

eussions eu des ailes.

Les amours du chevalier de Faublas, tome 4/5 · 第 9 / 16 段