_Que ne puis-je aussi tout à l'heure voler à Fromonville! Hélas! je

vais ailleurs. Ai-je besoin de vous dire qu'une affaire indispensable

m'en fait la loi? Cependant ne vous alarmez pas. Demain, avant midi,

je serai près de mon père et près de ma femme; je le jure, par elle et

par vous._

Je m'habillai, je cachetai ma lettre; un homme fut chargé de la porter

au couvent d'Adélaïde, et de la remettre à M. de Belcour. Jasmin reçut

l'ordre d'aller m'attendre à la porte Saint-Martin, et je courus chez

Mme de Montdésir.

Je trouvai, non pas Mme de B..., mais le vicomte de Florville. «Enfin,

dit-il, le voilà.» Je m'excusai de l'avoir fait attendre, et je

remerciai la marquise de m'avoir envoyé chercher au moment même où je

m'inquiétois de savoir comment je me procurerois le bonheur de

l'entretenir seulement pendant quelques minutes. J'ajoutai que je

rapportois de la campagne une grande nouvelle. «Quoi donc?--J'ai vu

Sophie.» Elle pâlit, elle s'écria: «Il n'est pas possible!»

En deux mots je lui appris quelle retraite Duportail s'étoit choisie, et

comment un heureux hasard me l'avoit fait découvrir. La marquise

m'écoutoit d'un air interdit; je la suppliai de vouloir bien envoyer

tout à l'heure à Fromonville des gens chargés de veiller sur Duportail,

et de le suivre partout: car je tremblois que mon beau-père n'eût encore

l'intention et ne trouvât le moyen d'échapper à M. de Belcour. «Comment!

me demanda-t-elle d'une voix altérée, n'y allez-vous pas vous-même?--Je

ne le puis, une affaire importante m'appelle ailleurs.» Elle reprit d'un

air plus calme et d'un ton plus ferme: «Quoi! Mme de Lignolle a-t-elle

déjà tant d'empire?--Ce n'est pas Mme de Lignolle qui m'arrache à

Sophie. Un devoir indispensable...--Achevez... Ne puis-je

savoir...?--Croyez, ma chère maman, que je ne me console pas d'avoir un

secret pour vous.--Chevalier, c'est assez me dire qu'il y auroit de

l'indiscrétion de ma part à pousser les questions plus loin. Je veux

bien penser que je n'ai point à me plaindre de tant de réserve. Je vais

donner les ordres les plus pressans pour que Duportail soit gardé à vue

dès ce soir et ne puisse faire un pas dont je ne sois instruite

sur-le-champ; moi,... ou la petite Montdésir en mon absence,

ajouta-t-elle avec un profond soupir.--En votre absence, maman! Vous

quittez Paris?--Tout à l'heure, mon ami.--Quel malheur pour moi! que je

suis fâché de vous perdre, dans ce moment surtout où vos conseils

eussent été si nécessaires! Où donc allez-vous?--A Versailles,

d'abord.--A Versailles, avec cet habit!... Maman, c'est, ce me semble,

le frac anglois du charmant vicomte qui m'adonne son nom; ce frac que

vous embellissiez le jour que nous fûmes ensemble à Saint-Cloud?--Cela

se peut, dit-elle en affectant de n'en être pas sûre. Oui,... je crois

qu'oui.--Et de Versailles, vous partez pour...?--Chevalier, je me vois à

regret forcée de répéter vos propres expressions: _Croyez que je ne me

console pas d'être obligée d'avoir un secret pour vous._--Mais encore,

ce voyage doit-il être bien long?--Peut-être, mon ami, peut-être,

dit-elle d'une voix tremblante; et c'est pour cela qu'avant de

l'entreprendre j'ai vivement souhaité de vous faire mes adieux.--Vos

adieux! Maman, ma chère maman, vous m'inquiétez: vous paroissez

triste... De grâce, confiez-moi...» Elle m'interrompit: «Respectez mon

secret: je n'ai point tâché de surprendre le vôtre; je ne veux pas même

le deviner, je ne le veux pas. Allez, Faublas, et revenez content, s'il

est possible... Je ne puis m'expliquer, je ne puis dire quel événement

se prépare,... quelles craintes m'agitent,... quels voeux j'ose

former... Mais, mon ami, mon aimable ami, qu'il seroit cruel de ne se

plus voir!--Grands dieux! vous gémissez, vous avez les larmes aux

yeux!--Adieu, Faublas. Trop cher enfant, adieu. Je ne vous quitte

qu'avec douleur; souvenez-vous-en, si quelque grand malheur arrive.

N'oubliez pas que la marquise de B... vous perdit par une trahison, et

devint elle-même la victime d'un lâche qui se disoit votre ami.

N'oubliez pas surtout qu'elle ne cessa de vous conserver l'am...

l'amitié la plus tendre,... la plus tendre», répéta-t-elle en me serrant

la main.

Elle me donna un baiser, et m'échappa.

Je demeurai confondu de ce que je venois d'entendre; et, dans le premier

moment de ma surprise, je répétai quelques-unes des expressions qui

venoient d'échapper à Mme de B...: _Allez, et revenez content... Je ne

puis dire quels voeux j'ose former... Qu'il seroit cruel de ne se plus

voir!_ Il n'est plus douteux que Mme de B... sait que je vais me battre,

et connoît mon ennemi... _Quels voeux j'ose former!_ Ces voeux, elle ne

pourroit, sans crime, les expliquer clairement. Mais peut-être suis-je

excusable, moi, de chercher à pénétrer le secret de son coeur, sa pensée

la plus cachée... _Qu'il seroit cruel de ne se plus voir!_ Vous me

reverrez, Madame de B..., vous me reverrez, n'en doutez pas. Je sortirai

vainqueur d'un combat dont vous êtes le prix[8].

[8]

_Sors vainqueur d'un combat dont Chimène est le prix._

Corneille, LE CID.

Imprudent marquis, quelle audace est la vôtre d'appeler Faublas au champ

de l'honneur! Quelle témérité d'attaquer des jours si bien défendus! Les

destinées de trois femmes charmantes tiennent à mes destinées.

Justine, qui survint, avoit peut-être aussi l'intention de me donner, à

sa manière, quelque _encouragement_; mais il étoit déjà si tard que je

n'aurois pu l'entendre quand même j'en aurois eu la fantaisie.

A la porte Saint-Martin, je trouvai mon domestique, qui me suivit

jusqu'au Bourget; là, je lui ordonnai de ramener mon cheval à Paris, et

je pris la poste.

Avant cinq heures du soir je me trouvai dans la forêt de Compiègne, au

lieu désigné. Je m'y promenois depuis quelques minutes, lorsque deux

hommes tout à coup m'abordèrent et me mirent le pistolet sur la gorge.

Ils me demandèrent si j'étois gentilhomme. Je ne balançai point à

répondre oui. «En ce cas, me dirent-ils, veuillez, Monsieur, mettre ce

masque sur votre visage et demeurer témoin d'un combat que vont se

livrer tout à l'heure ici deux personnes de grande qualité. Donnez votre

parole de ne pas vous permettre un seul geste, un seul mot pendant

l'action, et, quel que soit l'événement, d'en garder un profond

secret.--Je ne me vante pas, Monsieur, d'être un homme de grande

qualité; mais il est vrai que je possède, avec quelques richesses, un

ancien nom. J'ai moi-même rendez-vous ici pour me battre. Peut-être vous

trompez-vous, peut-être serai-je l'un des deux acteurs de la

scène malheureuse dont vous exigez que je reste spectateur

tranquille.--Monsieur, nous saurons bientôt si cela doit être; en

attendant, mettez ce masque, et donnez votre parole d'honneur.»

On conçoit que je fis et que je promis tout ce qu'ils voulurent.

Près d'une heure s'étoit passée depuis que je me trouvois dans cette

situation, qui commençoit à me paroître inquiétante, quand je crus

entendre quelque bruit vers l'extrémité de l'allée qui aboutissoit à la

grande route. Un moment après, je vis entrer du même côté, dans le

chemin de traverse où j'étois, une chaise de poste environnée de

plusieurs hommes armés et masqués. Il me parut que cette troupe, que je

crus d'abord toute composée d'assassins, venoit de s'assurer du laquais

et du postillon, et forçoit le maître à mettre pied à terre. Tremblant

qu'il ne fût massacré devant moi, je voulus, dans le premier mouvement

d'un zèle téméraire, m'élancer à son secours: les deux hommes qui

veilloient sur moi se contentèrent de me retenir en me disant: «Voici le

moment critique, songez à ce que vous avez promis.»

Cependant l'inconnu, toujours entouré, avançoit vers nous d'un pas ferme

et d'un air délibéré. Plus il approchoit, plus je croyois reconnoître

les traits d'un jeune homme que je n'avois pas vu depuis longtemps.

Lorsqu'il fut à très peu de distance, l'un de mes gardiens alla droit à

lui, le pria de s'arrêter, et lui dit: «Un homme d'honneur se plaint que

vous lui avez fait une mortelle injure, et prétend tout à l'heure en

obtenir la réparation. S'il tombe sous vos coups, il promet qu'aucun

détail de ce combat ne sera jamais su de personne; s'il ne meurt pas de

ses blessures, il s'engage à revenir dans le même lieu, aussitôt qu'il

sera guéri, pour y soutenir encore sa querelle qui ne peut être

complètement vidée que par la mort de l'un des deux champions. Prenez

les mêmes engagemens, Monsieur le comte, et jurez sur votre honneur de

les remplir.--Quoi! répondit le jeune homme, milord Barrington se fâche

de ce que j'ai quitté l'Angleterre sans faire mes adieux à son auguste

épouse? Il faut convenir que ces maris sont partout un singulier peuple!

Cet époux d'outre-mer, surtout, me paroît d'une bonne force: vouloit-il

que je brûlasse d'une éternelle flamme pour sa langoureuse moitié?

D'ailleurs, s'il me gardoit rancune, que ne me l'a-t-il dit dans son

pays? Que ne s'est-il ensuite rendu à Bruxelles, où je me suis arrêté

longtemps parce qu'on m'a dit qu'il me cherchoit? Pourquoi venir, après

six semaines, avec cet épouvantable attirail, m'attaquer dans ma patrie,

au moment où j'y rentre... Ah çà! mais j'espère que ce n'est pas à coups

de poing que nous nous battrons?»

A sa voix comme à sa figure, à la gaieté de ses discours comme à son

sourire moqueur, il ne me fut plus permis de méconnoître Rosambert.

Alors seulement je commençai à soupçonner l'étrange vérité. O Madame de

B..., ce fut pour vous que mon coeur tressaillit! mais je me gardai bien

de montrer par quelques gestes ou d'exprimer par quelques mots ma

surprise extrême et ma terreur profonde: j'étois lié par mes sermens.

Déjà pourtant on présentoit à Rosambert un cheval qu'on l'invitoit à

monter, et un pistolet qu'on le prioit de charger lui-même. Le comte,

aussitôt à cheval, tout en chargeant son arme, dit à ceux qui

l'environnoient: «Oui, vous avez raison, voici le combat si cher à

messieurs d'Albion... Au pistolet près, je dois de grands remerciemens

au magnifique lord; il me rajeunit de plus de mille ans. En vérité,

Messieurs de la Table ronde, l'héroïque parade que le prud'homme nous

fait jouer ici ressemble tout à fait à une aventure du roi Artus. Comme

les preux de son temps, vous arrêtez les passans sur les grands chemins

pour les forcer gracieusement à rompre des lances avec vous.» En jetant

les yeux sur moi, Rosambert continua: «Ce cavalier si joliment tourné,

qui fait bande à part, qui ne dit mot, qui ne se mêle en rien de vos

forfanteries, est-ce un gentil damoiseau qu'il faut que je délivre ou

quelque grande princesse en homme travestie? Je l'aimerois mieux, moi;

et le géant que je dois pourfendre, le fameux géant, où donc est-il?»

L'étranger qui avoit jusqu'alors porté la parole dit à Rosambert:

«Monsieur le comte, jurez de remplir les conditions prescrites.--Foi de

gentilhomme, Messieurs», s'écria-t-il.

L'un de nos gardiens donna le signal par un coup de feu. Nous vîmes

aussitôt un cavalier accourir à toute bride, de l'autre extrémité de

l'allée. Rosambert l'attendit sans s'ébranler; mais, soit qu'il présumât

beaucoup de lui-même, soit qu'il ne conservât pas tout le sang-froid

nécessaire en ces occasions, il fît feu de trop loin sur son ennemi,

qu'il manqua. L'autre, au contraire, montrant et plus d'adresse et plus

d'intrépidité, tira presque aussitôt, mais enfin tira le dernier. La

balle siffla aux oreilles de Rosambert, emporta une boucle de ses

cheveux, et frappa son chapeau de manière qu'elle le fit sauter. Le

comte, en le reprenant, s'écria: «Ceci devient sérieux, c'est à ma

cervelle qu'il en veut, le beau masque!»

Son adversaire, en effet, s'étoit, comme moi, couvert le visage d'un

mince carton; mais je ne pus m'empêcher de frémir en reconnoissant le

frac anglois sous lequel, ce matin même, la marquise avoit paru devant

moi chez Justine!

Le vicomte de Florville, car je ne doutois plus que ce ne fût lui,

venoit de retourner son cheval, et regagnoit au galop le bout de l'allée

d'où tout à l'heure il étoit venu. Rosambert, qui le suivoit des yeux,

reprit: «Voilà bien le frac national de milord; mais, de par saint

Georges, ce n'est pas là son épaisse encolure. Messieurs, ajouta-t-il

d'un ton où perçoient le dépit et l'audace, je n'aurois point osé faire

à la nation angloise cette injure de croire que ses braves fussent dans

l'usage de se battre par mascarade et par procuration. Au reste, je vais

tâcher, m'eût-on prudemment détaché le plus habile arquebusier des trois

royaumes, je vais tâcher de faire en sorte qu'un étranger, fût-il le

diable, n'ait pas à se glorifier d'avoir remporté sur un François une

victoire sans danger... O toi qui ne manquas jamais une hirondelle au

vol, mon cher Faublas, où es-tu? Que n'ai-je, pour le châtiment d'un

traître et pour l'honneur de la France, que n'ai-je en ce moment ton

coup d'oeil si prompt et ta main toujours sûre!»

Le comte ayant rechargé son arme, un nouveau signal fut donné.

Rosambert, cette fois, ne demeura pas immobile, il poussa vigoureusement

son cheval, et les deux adversaires, s'étant rencontrés à peu près au

milieu de la lice, se tirèrent à la distance de cinq ou six pas. Le

comte ne perça que le collet de l'habit de son ennemi, qui, plus

heureux, lui fracassa l'épaule droite et le jeta par terre.

Le vainqueur aussitôt, se démasquant, fit voir au vaincu stupéfait le

visage de Mme de B... «Tiens, lâche, dit la marquise, regarde,

reconnois-moi, meurs de honte. C'est une femme qui t'immole! Tu n'as eu

du courage et de l'adresse que pour l'insulter.»

Rosambert parut un moment accablé de la douleur de sa blessure et de

l'ignominie de sa défaite; un moment il fixa sur la marquise des yeux

égarés. Mais bientôt, reprenant son caractère, il lui adressa, d'une

voix éteinte, ces mots entrecoupés: «Quoi! belle dame,... c'est vous...

que j'ai... le bonheur de revoir!... Que les temps... sont changés!

Cependant... notre dernière... entre...vue... m'amu...sa davantage,...

et vous... aussi, friponne,... quoi que... vous en puissiez... dire.

Ingrate! est-ce ici, est-ce ainsi... que vous deviez mettre... hors de

combat... un bon jeune homme jadis venu... tout exprès de Paris à

Lu... à Luxembourg... pour vous procurer... un... doux...

passe-temps?--Rosambert, lui répliqua la marquise, tu voudrois en vain

dissimuler ta rage et tes douleurs. Le Ciel est juste; je puis

m'applaudir d'une double vengeance: ton châtiment, qui déjà commence,

n'est pas prêt à s'achever. Souviens-toi de nos conditions; souviens-toi

que mon ennemi doit garder mon secret partout et me ramener ici ma

victime.»

Le comte, soulevant sa tête avec effort, la tourna de mon côté: «Ce

jeune homme, dit-il, c'est sûre...ment le chevalier de Faublas!...

Fau...blas!» J'ôtai mon masque, je fus à lui. «Embrassons-nous d'abord,

continua-t-il. Elle m'a... vaincu, mon ami,... n'en soyez point

étonné:... ce n'est pas la première fois qu'elle... m'abat. Et vous,

pendant que j'invoquois... bonnement votre nom, vous étiez là qui...

faisiez des voeux... contre moi;... mais je vous le pardonne... Elle est

si... aimable! Venez... me voir... à Paris, si je n'y arrive pas...

justement pour... m'y faire... enterrer.»

La marquise alors me prit à l'écart et me dit: «Chevalier, pardonnez-moi

le mystère que je vous ai fait du péril où j'allois m'exposer, et la

ruse dont je me suis servie pour vous en rendre le témoin. Mon amant,

hélas!... avoit vu l'outrage; mon ami devoit être présent à la

réparation. Faublas, je le sais bien, me gardoit encore tant

d'attachement qu'il se fût chargé volontiers d'épouser ma querelle; mais

il ne m'eût peut-être point assez estimée pour me juger digne de la

soutenir moi-même.

«Cependant, ajouta-t-elle avec une joie mêlée de fierté, je viens de

prouver qu'il y a six mois je ne prenois point un engagement au-dessus

de mes forces, lorsque, réduite à l'affreuse nécessité de vivre

seulement pour ma vengeance, je jurois de vous étonner en

l'accomplissant. Maintenant, Faublas, tout ce qu'il y avoit d'équivoque

ou d'obscur pour vous dans mes discours de ce matin s'explique de

soi-même. Vous sentez de quelle crainte je ne pouvois me défendre quand,

les larmes aux yeux, je demandois à mon ami s'il ne seroit pas cruel de

ne se voir plus. Vous concevez de quelle espèce d'inquiétude j'ai dû

sentir l'atteinte quand l'amant de Sophie m'annonça qu'il venoit de la

retrouver. Ah! croyez-moi, j'ai d'abord compris que Duportail avoit pu

vous reconnoître sur la route de Montcour, et je serois vraiment désolée

que ce voyage de Compiègne eût laissé le temps à votre beau-père de vous

enlever encore votre épouse. Faublas, si ce malheur étoit arrivé, n'ayez

pas l'injustice d'en accuser votre amie. Dites-vous, pour ma

justification, qu'au moment où je vous fis remettre, sous le nom de M.

de B..., ce prétendu cartel, rien ne pouvoit me donner à deviner qu'en

revenant avec Mme de Lignolle vous retrouveriez Sophie; dites-vous qu'il

n'étoit plus, ce matin, nécessaire de vous renvoyer à Fromonville,

puisqu'il ne vous eût jamais été possible, quelque diligence que vous

eussiez faite, d'y arriver avant les émissaires fidèles qu'aussitôt j'y

ai dépêchés avec l'ordre exprès de veiller sur les démarches de

Duportail, s'il habitoit encore sa retraite, ou de le poursuivre, s'il

l'avoit déjà quittée. Maintenant que rien ne vous retient plus, allez

et...»

Mme de B... fut interrompue par des cris perçans qui sembloient partir

de la chaise de poste de Rosambert, restée dans le chemin de traverse,

du côté, mais à quelque distance de la grande route. Nous courûmes tous

au bruit; il ne resta près du blessé que le chirurgien qui bandoit sa

plaie. En approchant, nous vîmes derrière la voiture du comte un

cabriolet dans lequel se débattoit une femme, retenue par les mêmes

hommes qui s'étoient assurés du laquais et du postillon de Rosambert.

«Grands dieux! s'écrioit-elle, des gens masqués! C'en est donc fait! Ils

n'auroient pu le vaincre, ils l'ont assassiné!... Ah! dit-elle, en

poussant un cri de joie, le voilà! le voilà!» Puis, d'un ton douloureux:

«Perfide! il est donc vrai que vous avez eu l'inhumanité de profiter de

mon sommeil?...»

La marquise me demanda tout bas si ce n'étoit pas la petite comtesse. Je

répondis oui, et je m'élançai dans les bras de ma maîtresse.

«Est-ce fini? me demanda-t-elle. J'ai entendu tirer plusieurs coups.

Quels sont ces gens qui m'ont arrêtée? C'étoit à l'épée que vous deviez

vous battre! Je suis tremblante,... saisie d'effroi. Ton ennemi, où

est-il? Es-tu vainqueur? Il ne devoit amener personne. Pourquoi tout ce

monde? ces armes? ces masques?... Mon ami, que je suis contente de te

voir!... que j'ai peur!... Cruel!... que je vous en veux de m'avoir

lâchement abandonnée!»

Ainsi, Mme de Lignolle annonçoit, par le désordre de ses questions, le

désordre de ses idées; il me sera plus difficile de peindre celui de sa

personne. Dans son regard, tout à l'heure attendri, maintenant terne et

bientôt étincelant, vous eussiez vu tour à tour, et presque en même

temps, les douces erreurs de l'espérance, les mortelles rêveries de la

crainte, l'ivresse de l'amour heureux, les fureurs de l'amour trahi.

Vous eussiez vu sur son visage, dont l'étonnante mobilité m'effrayoit,

toutes les passions impétueuses se livrer de rapides combats. Chaque

muscle sembloit tourmenté d'un mouvement convulsif; l'expression de

chaque sentiment passoit comme un éclair.

«Le croirois-tu, continua-t-elle, j'ai pu dormir quand tu n'étois plus

là! j'ai pu dormir jusqu'à midi, mais de quel sommeil! grands dieux!

quels horribles songes le troubloient! tu m'échappois à chaque instant,

et je ne voyois plus auprès de moi que des objets affreux: le marquis,

la marquise, ta femme!... Ta femme! c'est moi qui suis ta femme!

n'est-il pas vrai, mon ami?... Ne l'oubliez jamais, Monsieur! Et le

marquis, l'as-tu tué?--Non, mon amie.--Allons, dit Mme de B... que cet

entretien sans doute inquiétoit, allons, Florville! à cheval, à cheval!

vous n'avez pas de temps à perdre.--Qu'appelez-vous du temps à perdre?

s'écria la comtesse en lançant un regard terrible au vicomte de

Florville, est-ce qu'il perd son temps quand il est avec moi? Quel est

cet impertinent jeune homme? me demanda-t-elle.--Un parent de M. de

B...--Tiens, mon ami, tous ces gens-là me font peur... Oh! que je

souffre depuis hier! Trembler sans cesse pour moi! pour lui! quel

supplice! Perpétuellement m'occuper de cette rivale qui veut me

l'enlever! de cet ennemi qui menace ses jours! Tu l'as blessé?--Non, mon

amie.--Vous ne l'avez pas blessé, Monsieur?... Regardez! je le lui avois

tant recommandé! Mais, comment!... il n'est donc pas encore arrivé, le

marquis?--Florville, reprit Mme de B..., les heures s'envolent, la nuit

s'approche.--Eh! de quoi se mêle donc cet étranger? répliqua la

comtesse... Faublas, ne l'écoute pas, reste là... Que je souffre depuis

hier! que l'amour devient fatal, dès qu'il cesse d'être heureux! que ses

tourmens paroissent insupportables, quand ils ne sont pas partagés!--Que

dis-tu, mon Éléonore! mon coeur est navré de tes peines.--Oui? Eh bien,

si cela est, me voilà consolée. Je suis contente, allons-nous-en.» Je

répétai avec elle: «Allons-nous-en.

--Chevalier, s'écria la marquise, oubliez-vous qu'un devoir pressant

vous appelle?--Hélas!--Ce n'est point à Paris que vous êtes attendu.»

Je me dégageai des bras de la comtesse, et du brancard de son cabriolet

je sautai sur le cheval que me présentoit la marquise. «Il va se battre,

dit Mme de Lignolle. Je veux le suivre! je veux être présente à ce

combat!» Le vicomte, prompt à la rassurer, lui répondit: «Calmez-vous,

il n'y a pas de danger pour lui; ce combat est fini.--Fini!

répéta-t-elle douloureusement, fini!... C'est donc à Fromonville?...

L'ingrat m'abandonne encore! le barbare me sacrifie!»

Elle voulut s'élancer après moi. Les gens du vicomte la retinrent. Elle

poussa des cris d'inquiétude et de fureur; elle tomba sans connoissance

au fond de son cabriolet.

Les amours du chevalier de Faublas, tome 4/5 · 第 8 / 16 段