qu'elle est malade.--Qui?--C'te demoiselle.--Son nom?--Je vous l'dirions
ben, Mamselle; mais je ne le savons pas.--Ces femmes, qui
sont-elles?--Ah! oui, devine. Jugez donc, Mamselle, qu'elles ne parlent
pas comme nous autres, ces femmes.--Comment?--Comment? Dame! je ne le
savons pas, comment. Pis que not' curé, qui savont le latin tout comme
son livre de messe, n'y comprend' itou ni pu ni moins que ma poche: ça
vous dégoise un baragouin que l'diable j'n'y entendrois goutte.--Y
a-t-il des hommes dans la maison?--Par-ci, par-là, Mamselle. Quelquefois
j'en voyons un qui a l'air du père à tous.--Il est vieux?--Pas vieux, si
vous voulez; mais, dame! c'est mûr.--Parle-t-il françois?--Celui-là? Oh!
c'est bien pis. Il ne parlont pas du tout. C'est, sous votre respect, un
ours, Mamselle. Quand j'approchons de sa _tanière_, il avont l'air de
vouloir nous avaler, et pis y a un domestique aussi, qui n'étiont pas
jeune itou, et qui jargonnont l'iroquois comme les autres.--Depuis quand
tout ce monde-là demeure-t-il ici?--Dame! y a ben queuque part comme ça
trois ou quatre...»
Mme de Lignolle, hors d'elle-même, ne la laissa point achever.
«Taisez-vous, bavarde, passez votre chemin...; et vous, Mademoiselle,
comptez-vous rester là jusqu'au soir?... Jusqu'à ce que nous nous soyons
perdus!» Le comte, qui très heureusement ne comprend pas le véritable
sens de ces paroles équivoques: _Jusqu'à ce que nous nous soyons
perdus_, lui dit en vain, pour la rassurer, qu'il seroit impossible que
nous nous perdissions, même pendant la nuit, par un chemin frayé. Il le
lui dit en vain; elle s'inquiète, elle se lamente, elle s'écrie: «Mon
ami, ne m'entendez-vous pas?... Cruel, pourriez-vous ainsi m'abandonner?
Dans l'état où je suis, sera-ce la pitié des passans qu'il faudra que
j'implore?»
Je regardai Mme de Lignolle, et je frémis. Ce n'étoit plus cette
intéressante figure où le vif plaisir combattoit la foible douleur;
chacun de ses traits sembloit renversé. La brûlante colère brilloit dans
ses yeux; la pâle terreur décoloroit son front; ses genoux chancelans ne
la portoient qu'à peine; elle frémissoit de tous ses membres.
Ce qu'elle vient de me dire et l'état où je la vois rappellent enfin ma
raison égarée. Je suis à l'instant frappé de la foule des dangers qui
nous environnent dans ce lieu redoutable où je m'obstine à rester. Si
mon oreille ne m'a pas trompé, si l'émotion de mon coeur ne m'abuse pas,
c'est ma Sophie que tout à l'heure j'ai entendue gémir, c'est elle que
je viens de voir mourante. Sans doute elle n'a poussé ce cri de
désespoir qu'en reconnoissant, sous des habits perfides, son infidèle
époux. Puisque ma femme est dans cette maison, Duportail l'habite avec
elle. L'amant déguisé de Mme de Lignolle n'échappera point au premier
regard de celui qui vit si souvent les métamorphoses de l'amant de Mme
de B...; et mon inflexible beau-père, s'il m'aperçoit, dès demain va
changer de retraite et m'enlever encore mon épouse adorée,... adorée!
quoique trahie. M. de Lignolle enfin, qui déjà me demande quel intérêt
je prends à ces femmes, qui parle de s'informer quels sont ces
étrangers, d'entrer dans cette maison, M. de Lignolle peut, au premier
mot d'une explication facile autant que funeste, découvrir le double
mystère de mon sexe et de mon nom.
La foule de ces considérations terribles vient à la fois m'épouvanter;
et, dans mon subit effroi, je fais, pour m'élancer loin de la grille, un
aussi brusque mouvement que celui par lequel je me suis, il n'y a qu'un
moment, précipité dessus.
Je presse dans mon bras gauche le bras droit de la comtesse; de la main
droite je saisis la main gauche de son curieux mari; et, sans examiner
si l'un veut me suivre et si l'autre en a la force, je les entraîne tous
deux, d'une haleine, à plus de deux cents pas de la périlleuse maison.
Là, je m'arrête. Incertain, je me retourne, et mon triste regard se
porte aux lieux que je fuis... Hélas! une forêt de peupliers, peut-être
favorable, me cache les murs où je laisse au désespoir ce que j'ai de
plus cher au monde! Mon coeur alors se serre, je n'ai plus besoin de
cacher mes larmes, car je ne peux plus en verser.
Cependant la comtesse, qui prétend qu'une marche rapide lui fait du
bien, me presse de l'aider à reprendre sa course. Il me faut en même
temps soutenir ma malheureuse amie, à chaque instant prête à tomber,
dissimuler mon trouble extrême, et répondre, d'une manière
satisfaisante, à M. de Lignolle, qui se traîne sur nos pas en me
questionnant.
Nous arrivons à Montcour. La comtesse, excédée de fatigue, se jette dans
son carrosse, et n'ouvre la bouche que pour recommander à son cocher de
faire la plus grande diligence jusqu'à Fontainebleau, où nous devons
prendre des chevaux de poste. M. de Lignolle, essoufflé, haletant, pour
mieux goûter le repos, garde quelque temps le silence. Je puis enfin
librement sonder les plaies de mon coeur et me livrer à mes réflexions
déchirantes.
Faublas, où t'emporte cette voiture rapide? Cruel, où vas-tu si vite?
Qui laisses-tu derrière toi?... Depuis quatre mois, séparée de celui
qu'elle idolâtre, elle l'appeloit tous les jours en pleurant; mais du
moins les tourmens de l'absence pouvoient être adoucis par cette
consolante idée qu'un fidèle époux en gémissoit comme elle. Maintenant,
beaucoup plus malheureuse, elle est obligée de se dire que l'ingrat la
délaisse et la fuit. Ce matin, sans doute, elle chérissoit l'auteur de
ses maux; ce soir, elle doit le haïr... O Sophie! Sophie! quand tu liras
dans mon coeur, tu ne pourras que me plaindre, me pardonner et m'adorer
encore... Il est vrai que ta rivale est auprès de moi; mais vois la
douleur que lui cause l'amour que je t'ai promis, l'amour que je te
porte. Elle est auprès de moi; mais dans quel état, grands dieux! Tout à
l'heure elle fondoit en larmes! Tout à l'heure, de peur d'éclater en
reproches, elle se faisoit cette horrible violence de ne pas m'adresser
un mot, un seul mot de plainte... Ses paupières enflammées se sont
appesanties, un cruel assoupissement l'accable, l'immobilité de la mort
l'a frappée!... Ma chère Éléonore, que je te plains!... que je
t'aime!... Qu'ai-je dit? O Sophie, rassurez-vous. Quand le moment sera
venu, vous verrez si je balance entre ma femme et ma maîtresse...
Éléonore, tu ne pourrois me faire un crime de te quitter pour elle. Plus
belle que toi, ma Sophie n'est pas moins jolie... Elle a tes vertus,
elle a mes sermens... Éléonore, ne crains pas cependant que ton cruel
ami puisse t'abandonner tout à fait. Ton amant seroit-il assez dénaturé
pour oublier qu'il t'a faite mère? Non, mon amie, non. Quelquefois je
viendrai secrètement pleurer avec toi tes malheurs. Nous ne passerons
plus des jours entiers sous le même toit; mais... Quels projets! Oh! qui
prendra pitié de ma situation?... qui fixera mes irrésolutions sans
cesse renaissantes? Oh! qui empêchera que ma fatale sensibilité ne fasse
le perpétuel malheur de deux objets presque également adorables?... Mais
où m'égaré-je encore? Malheureux! il ne s'agit pas de me partager entre
elles. Je dois les perdre toutes deux. Je ne fais que passer à Paris.
Jamais peut-être je ne reverrai Fromonville. L'honneur m'appelle à
Compiègne, à Compiègne où je cours chercher... non pas la mort,... je
verrois sans terreur le comte et le marquis contre moi réunis pour leur
semblable querelle,... non pas la mort, mais l'exil, en ce moment plus
affreux qu'elle... Exécrable pouvoir de l'opinion! c'est pour immoler un
ennemi justement irrité que je quitte en même temps deux femmes chéries;
c'est l'inflexible honneur qui me commande cet odieux sacrifice. La vue
des supplices tout prêts n'auroit pu m'y déterminer; un barbare préjugé
m'y force!
«Mademoiselle, s'écria tout d'un coup M. de Lignolle, voyons si vous
devinerez celle-ci.» Je répondis tout bas: «Que le Ciel extermine la
race entière des charades!» et tout haut: «Vous prenez mal votre temps,
Monsieur, je suis d'une bêtise amère.--Voilà les femmes! répliqua le
comte, je les reconnois. Elles sont poltronnes comme des lièvres. A la
moindre égratignure, elles croient voir la mort. Tenez, la comtesse est
plus tourmentée de la peur de son mal que de son mal même: car ce n'est
pas une maladie qu'elle a, ce n'est au fond qu'une indisposition; effet
assez ordinaire de la campagne, du printemps, et, que sait-on? d'un
exercice un peu forcé... C'est qu'aussi, Mademoiselle, vous allez avec
un train... Ma foi! vous lui ferez mal, je vous en avertis... Peut-être
pourtant n'est-ce chez la comtesse qu'un excès de santé, une apoplexie
d'humeurs,... d'humeurs propices,... bénignes,... de bonne humeur...
Enfin cela devient clair. Vous voyez bien que l'état de ma femme n'est
pas alarmant. Cependant elle s'afflige. Pourquoi? parce que c'est son
âme qui s'affecte; et son âme s'affecte parce que les âmes des femmes
sont comme ça. Or, qui dit femme dit fille; et, comme vous aimez la
comtesse, du moins je le crois, et sans vanité je m'y connois, comme
vous l'aimez, vous vous chagrinez de son chagrin, au point d'en devenir
bête,... à ce que vous dites; mais j'imagine bien qu'il ne faut pas
prendre la chose au pied de la lettre. Toujours est-il vrai que vous ne
pouvez pas deviner ma charade, parce que votre âme aussi s'affecte; et
c'est ainsi que les plus grandes opérations de l'esprit dépendent des
plus petites affections de l'âme.--Cela peut être, Monsieur; mais je
vous supplie de me laisser à mes rêveries.»
Plus d'une fois je lui répétai la même prière avant que nous fussions à
Paris, où nous n'arrivâmes qu'à trois heures du matin. La comtesse,
ayant à peine permis à son mari d'entrer dans son appartement, se hâta
de renvoyer aussi ses femmes, et, restée seule avec moi, vint tomber
dans mes bras. «Faublas, ne mentez pas. N'est-ce pas elle que vous avez
retrouvée?--Oui, mon amie, c'est elle.--Que je suis malheureuse!...
Répondez: se pourroit-il que vous eussiez le dessein de
m'abandonner?--T'abandonner, mon Éléonore? Eh! le moyen de le pouvoir,
le moyen d'être aimé de toi sans t'adorer, sans brûler du désir de te
revoir!--N'est-il pas vrai, Faublas? C'est précisément ce que je me dis
quand je pense à toi; et j'y pense sans cesse... Ainsi, mon bon ami, tu
comptes revenir de Compiègne ici, sans t'arrêter nulle part, sans aller
ailleurs?--Sans aller ailleurs! et ma femme?--Eh bien, votre femme?--Ma
femme, qui depuis si longtemps...!--Il veut l'aller rejoindre!--Ma
femme...--Qu'elle est heureuse d'être sa femme, d'avoir des droits
légitimes parce qu'elle a dit _oui_ dans une église! car voilà toute la
différence. Comme elle, vous m'avez trompée, vous m'avez séduite; j'en
suis contente, et je vous idolâtre comme elle... Et ce mal de coeur,
croyez-vous que ce ne soit rien? C'est un enfant, un enfant que vous
m'avez fait, Monsieur... Je ne m'en plains pas! je ne dis pas que j'en
suis fâchée! au contraire... Ma grossesse va me compromettre, m'exposer,
me perdre peut-être; je le sais. Mais qu'ils m'enlèvent mon rang et mes
richesses, j'y consens de tout mon coeur, pourvu qu'ils me laissent avec
ma liberté mon amant... Oui, toute réflexion faite, je suis enchantée
d'être mère, c'est un avantage que j'ai sur ta Sophie, d'abord, et puis
tu dois me mieux aimer, car je te chéris davantage. Cependant, ingrat
que vous êtes! vous osez penser à me quitter dans l'état où je
suis!--Mais, mon amie, songez donc que j'ignore moi-même ce que je vais
devenir ce soir. Sans doute il ne sera pas question de revenir à Paris,
mais de quitter la France...--Vous essayez en vain de me donner le
change: c'est à Fromonville que vous espérez trouver un asile!...
Monsieur, je vous déclare que, si vous y allez, vous m'y traînerez à
votre suite. Je vous déclare que je pars avec vous pour Compiègne, que
je vous suis partout, que je m'attache à vos pas comme votre ombre.
Perfide! vous n'aurez, je vous le jure, d'autre moyen de vous
débarrasser de moi que de m'immoler à côté de votre ennemi.--De grâce,
calmez-vous, écoutez...--Je n'écoute rien. Vous voulez m'abandonner, je
vous conserverai malgré vous; oui, j'emploierai jusqu'à la violence.
Nous allons ensemble à Compiègne, c'est une chose résolue; et, quant à
Fromonville, si je ne puis vous empêcher d'y retourner, j'espère que
vous ne pourrez pas non plus m'empêcher de vous y suivre. Au reste, vous
n'y êtes pas encore! Un bon coup d'épée pourra bien ne pas vous
permettre d'y courir si vite, à Fromonville!... Grands dieux! qu'ai-je
dit? Non, Faublas, non. Tiens; j'aime encore mieux que tu ne sois pas
tué. Mon ami, défends-toi bien, nous verrons après qui de Sophie ou de
moi l'emportera; défends-toi de toutes tes forces, ne te laisse pas
blesser comme dans ton premier combat. Tue-le plutôt; oh! je t'en prie,
tue-le... Mon ami, je serai là, je t'aiderai de mes conseils; je
t'encouragerai par mes cris, tu combattras sous mes yeux, devant moi,
devant la mère de ton enfant: tu seras invincible... Hein?...
réponds-moi, parle-moi donc.--Que voulez-vous que je réponde, quand vous
n'écoutez qu'un aveugle emportement, quand vous formez les projets les
plus insensés?... Éléonore, ma chère Éléonore, est-il possible, dis-moi,
que tu viennes à Compiègne te donner en spectacle?...--Cela est
possible, car cela sera.--Mon amie, soyez donc raisonnable. Supposons
que tu supportes les fatigues de ce second voyage, et que, par un
bonheur inconcevable, personne ne reconnoisse Mme de Lignolle courant la
poste avec le chevalier de Faublas, puis-je, je te le demande à
toi-même, puis-je souffrir que tu sois témoin d'une scène sanglante
quand ton état si critique exige tant de ménagemens?--Tant de
ménagemens! Sans doute! c'est pour cela que je dois vous suivre à
Compiègne, et que vous ne devez point aller à Fromonville. Que
deviendrai-je, quand je vous saurai parti pour joindre votre
adversaire,... et peut-être mon ennemie? A chaque instant du jour,
tourmentée des plus affreuses inquiétudes, je verrai mon amant infidèle
ou mourant. Eh! de quelque manière qu'on me le ravisse, si je le perds,
que m'importe la vie? Faublas, je t'en supplie, prends pitié de moi, de
ton enfant, de toi-même; crains mes fureurs, ne me livre pas à mon
désespoir... Faublas, je t'en conjure, promets que demain tu ne verras
pas Sophie; promets que ce soir je verrai le marquis avec toi.»
Elle étoit à mes genoux, qu'elle embrassoit, qu'elle inondoit de ses
larmes. Le plus insensible des hommes n'eût pu lui résister. Je promis
tout ce qu'elle voulut.
Quoique nous dussions partir avec l'aurore, nous ne pûmes nous décider à
rester debout jusqu'à son lever. Mme de Lignolle avoit besoin de
consolations autant que de repos. Nous nous couchâmes: je fis
heureusement succéder, aux pénibles agitations d'une journée très
longue, les agitations douces d'une trop courte nuit; et la comtesse,
exténuée de tant de fatigues, finit par s'endormir profondément. C'étoit
là tout ce qu'attendoit son malheureux amant, à qui la tendre pitié
venoit d'arracher un mensonge, et que l'impérieuse nécessité forçoit à
la perfidie.
Enfin, le jour fatal va luire. A la foible clarté de son premier rayon,
je soulève avec précaution le drap qui m'enveloppe; par des mouvemens
égaux et mesurés je me glisse jusqu'au bord du lit, qui reste muet; déjà
mes pieds touchent le parquet, ou plutôt l'effleurent à peine; la
couverture doucement retombe, et sur cette couche, où l'amour heureux
soupiroit tout à l'heure et maintenant repose encore, l'amour abandonné
va bientôt gémir.
Je me suis habillé lentement, parce qu'il a fallu m'habiller sans bruit.
Cependant me voilà déjà prêt, je vais partir... Quel frisson mortel me
saisit!... J'entre dans la chambre à coucher de Mlle de Brumont, dans
cette chambre qui conduit au petit escalier; j'y entre, et je sens mon
coeur défaillir. Irrésolu, je m'arrête; inquiet, je me retourne, et je
m'éloigne, je reviens, et je veux fuir, et je m'approche... Grands
dieux! me suis-je trompé? n'a-t-elle pas dit quelques mots? Ne
m'a-t-elle pas nommé?... Écoutons!... Oui, cette fois je l'ai bien
entendue. C'est Faublas, c'est son ami que, d'une voix étouffée,
douloureusement, elle appelle... Aimable et chère enfant!... Pauvre
petite!... un songe l'avertit de mon évasion, un songe affreux l'agite
et n'est pas trompeur!... Attendri, désolé, je me penche sur elle; ma
bouche lui murmure un adieu; mes lèvres ont presque pressé les siennes;
j'ai laissé tomber une larme sur son sein découvert... Hélas! et me
voici sur l'escalier dérobé.
Mon malheureux sort voulut que je rencontrasse dans la cour M. de
Lignolle, qui déjà montoit en carrosse. «Ah! ah! si matin? me
dit-il.--Oui, Monsieur,... je... sors...--Quoi! sans la comtesse?--Elle
est fatiguée, elle dort; elle sait que j'ai affaire pour vingt-quatre
heures.--Seule, à pied?--Je vais prendre un fiacre.--Non, Mademoiselle,
je vous conduirai où vous avez affaire.--Mais, Monsieur, cela va vous
déranger; vous êtes pressé.--Qu'importe? Permettez-moi...--Je ne le
souffrirai pas.»
Pendant que je conteste avec M. de Lignolle pour échapper à ses cruelles
politesses, la comtesse peut se réveiller et faire un éclat terrible:
cette réflexion me détermine. Je me jette dans la maudite voiture, M. de
Lignolle y monte, et me prie de dire à son cocher où je veux qu'on me
mène. Ma première pensée fut pour le couvent de ma soeur; mais, tout
bien examiné, je crus qu'il valoit mieux me faire conduire chez Mme de
Fonrose.
* * * * *
[Illustration: LE DUEL]
Nous arrivons à la porte de la baronne, je descends de voiture; et,
comme j'allois entrer dans l'hôtel, M. de Belcour en sortoit
_incognito_.
Il me reconnoît, il s'écrie: «Enfin, vous voilà donc? Il faut donc que
ce soit le hasard...» Tremblant, je l'interromps: «Mon père, monsieur
que vous voyez dans son carrosse, j'ai l'honneur de vous le présenter:
c'est le comte de Lignolle, le mari de cette jeune dame chez qui...» Le
comte, qui nous a entendus, descend à la hâte, se jette au col de mon
père, et le félicite d'avoir une fille pleine d'esprit, à qui l'on ne
peut donner une charade qu'elle ne devine. Il ajoute: «Nous vous la
rendons pour vingt-quatre heures; mais nous espérons que demain vous
nous ferez le plaisir de nous la ramener vous-même.» M. de Belcour s'en
défend; M. de Lignolle insiste. «Il faut, dit-il, que Mlle de Brumont
revienne, car ma femme est malade...» Le baron, qui déjà s'impatiente,
répond: «J'en suis fâché, mais...--Mais, reprend l'autre, il ne faut pas
que cela vous alarme. Ce n'est rien: une indisposition, un mal de coeur;
cela vient, je crois, de ce qu'elle a fait tous ces jours-ci trop
d'exercice... avec mademoiselle votre fille, tenez, qui est forte,
alerte, vigoureusement constituée... La comtesse n'a pas encore le
tempérament si formé. Au reste, comme je vous le dis, ce n'est rien.
Pourtant, cela deviendroit sérieux si Mlle de Brumont ne revenoit pas,
parce que ma femme, qui l'aime à la folie, en prendroit du chagrin: son
âme s'affecteroit, Monsieur; et, quand l'âme d'une femme s'affecte,
votre serviteur, il n'y a plus personne.--Monsieur, je vous répète que
je ne puis rien promettre.--Je ne vous quitte pas que vous ne m'ayez
donné votre parole.--Mais, de grâce!...--Ah! je vous en supplie,
Monsieur de Brumont.»
Le baron, emporté par sa vivacité, s'écria: «Eh! Monsieur! laissez-moi
en repos.» Puis il me jeta un regard terrible, et me dit: «N'est-il pas
bien affreux que je sois sans cesse compromis?...» Je frémis, je me
précipitai dans ses bras: «O mon père! souvenez-vous de la
Porte-Maillot.»
Ces mots lui rendirent assez de sang-froid pour qu'aussitôt il
s'empressât de faire beaucoup d'excuses et de remerciemens à M. de
Lignolle. Cependant celui-ci demeuroit toujours fort étonné de la colère
que le prétendu M. de Brumont venoit de laisser paroître. Pour dissiper
tous ses soupçons à cet égard, je me crus obligé de lui faire tout bas,
et d'un ton très mystérieux, cette insidieuse confidence: «Mme de
Fonrose vous a dit que certaines affaires de famille forçoient mon père
à vivre inconnu dans ce pays-ci; et vous voulez qu'il vienne vous voir!
et vous vous avisez de l'appeler tout haut par son nom!--Ah! que je suis
fâché de mon étourderie! dit aussitôt le comte au baron.--Et moi, de ma
vivacité, répondit celui-ci.--Vous vous moquez, reprit M. de Lignolle,
c'est moi qui ai tort... Mais aussi pourquoi refuser de rendre
mademoiselle votre fille à ma femme? Allons, puisque vous ne pouvez pas
la ramener vous-même, promettez du moins de nous la renvoyer.--Je
promets, répliqua M. de Belcour, de faire en sorte que vous n'ayez pas à
vous repentir des honnêtetés dont vous me comblez.--Voilà qui est dit.
Je pars content... Mais vous n'avez pas de voiture. Voulez-vous que je
vous reconduise chez vous?» Ce fut moi qui pris la parole: «Bien obligé;
il faut que je parle à la baronne, j'espère que mon père voudra bien
rentrer chez elle avec moi; nous avons quelque chose de particulier à
lui dire.»
Il partit. Quand sa voiture fut un peu loin, nous nous jetâmes dans un
fiacre, qui, nous conduisant de l'extrémité du faubourg Saint-Germain à
la place Vendôme, me laissa tout le temps de retomber dans mes rêveries.
Uniquement occupé du désespoir où devoit être ma femme hier délaissée,
où seroit bientôt ma maîtresse ce matin trahie, j'avois l'air d'écouter
attentivement les sages représentations que M. de Belcour en ce moment
perdoit. De vains sons frappoient mon oreille; je ne fus tiré de ma
léthargie que par ces derniers mots de la longue réprimande: _Le malheur
de Sophie, que vous oubliez_. «Non, je ne l'oublie pas, non... Quant à
son malheur, il est grand sans doute; mais il ne durera pas longtemps...
Demain, oui, demain... Et vous, mon père, dès aujourd'hui... Ah! pardon.
Je ne sais ce que je dis... Mon père, vous descendez ici, vous allez
voir Adélaïde?--Oui, Monsieur.--Moi, je ne me présenterai point au
parloir dans le costume où je suis. Je vais rentrer à l'hôtel, changer
d'habits, et puis,... adieu, mon père. O vous que j'aime autant qu'elle,
adieu!--Comment, mon ami! ne vas-tu pas venir me rejoindre?--Vous
rejoindre?... Ah! oui, vous rejoindre!... Mon père, embrassez-moi donc,
pardonnez-moi tous les chagrins que je vous donne.--De tout mon coeur,
mon ami; mais je t'en prie...--En vérité, je désirerois devenir sage,
mais je suis entraîné... Vous voulez bien embrasser ma soeur pour moi,
n'est-il pas vrai?--Tout à l'heure tu feras ta commission
toi-même.--Oui, mon père,... à demain.--Que me dit-il! Deviens-tu
fou?--Il est vrai que je parle sans réflexion... Adieu, je suis fâché de
vous quitter, adieu!... Dans une heure vous aurez de mes nouvelles.»
J'arrivai à l'hôtel. Jasmin faisoit sentinelle à la porte; le faquin
sourit de me voir demoiselle, et me dit que Mme de Montdésir a déjà
envoyé deux fois ce matin pour s'informer si j'étois revenu de la
campagne, et pour recommander qu'on me priât, dès que j'arriverois, de
courir chez elle. «Bon! cela s'arrange avec mes projets. Vite, Jasmin,
un coup de peigne.--En homme, Mademoiselle?--Oui.»
Ce ne fut pas long.
«Jasmin, une plume, de l'encre, du papier. Promptement!... Bien! Pendant
que j'écris, dépêche-toi d'apprêter tout ce qu'il me faut pour
m'habiller de la tête aux pieds.--En homme, Mademoiselle?--Eh!
sans doute. Ensuite tu prépareras mon cheval de selle et le
tien.--J'accompagnerai monsieur?--Oui.--Tant mieux. Je m'en vais me
divertir.--Jasmin, tu me donneras mon épée.--Ah! tant pis. Tant pis, si
c'est pour nous battre, car nous tuerons quelqu'un. Ce pauvre petit
marquis, je crois toujours le voir... là... pan... tomber par terre...
Aussi c'est bien sa faute, car nous le ménagions; ça faisoit
trembler!... Puisque celui-là n'est pas mort, il falloit qu'il eût l'âme
chevillée dans le ventre.--Jasmin, que diable! allez donc! allez donc!
nous n'avons pas un moment à perdre... Et surtout ne t'avise pas de
jaser.--J'aimerois mieux être pendu, Monsieur, que de vous trahir.»
Cependant j'écrivois à mon père. Je lui donnois, sur la retraite de
Sophie, tous les renseignemens nécessaires, et ma lettre finissoit
ainsi:
_Partez, mon père; ah! je vous en supplie, partez à l'instant pour
Fromonville. Que Duportail ne vous échappe pas encore une fois. Quels
que soient ses motifs, voyez mon beau-père, parlez-lui, fléchissez-le:
qu'il nous rende son adorable fille, emmenez ma chère Adélaïde avec
vous; de grâce, emmenez-la. Les deux bonnes amies seront si contentes
de se revoir! Que la présence d'Adélaïde annonce à Sophie le retour de
Faublas! que les tendres caresses de la soeur la préparent aux
transports du frère, du frère qu'elle adore, et dont elle est
idolâtrée! On ne sauroit trop ménager l'extrême sensibilité de Sophie.
Mon père, daignez ne rien épargner pour qu'elle apprenne sans danger
la nouvelle de notre réunion prochaine. Elle est maintenant au
désespoir; sa joie la tueroit! Mon père, je remets en vos mains mes
plus chers intérêts: je vous recommande ce qu'il y a de plus
respectable, de plus beau, de meilleur dans le monde; je vous
recommande ma bien-aimée._