entrée cette inscription: _Grotte des charades_! «Grotte des charades!
m'écriai-je.--Grotte des charades! répéta la comtesse; il ne faut pas
demander, ajouta-t-elle en riant de toutes ses forces, si monsieur le
comte est venu s'exercer ici l'automne dernier»; puis, d'un ton
majestueux, elle reprit: «_Grotte des charades_! Faublas, oseras-tu y
entrer?» Et son oeil plein de feu m'invitoit à réparer les torts de la
nuit dernière. J'eus l'audace de pénétrer avec elle dans ce lieu de
délices; un lit de mousse sembloit y avoir été préparé des mains de
Vénus, il reçut deux amans... Pendant quelques minutes nous n'entendîmes
plus ni les oiseaux, ni le zéphyr, ni l'onde... L'heureuse grotte venoit
de mériter son nom, que, peut-être, nous allions lui confirmer encore,
lorsque l'approche d'un profane nous força de suspendre nos transports.
C'étoit encore M. de Lignolle qui nous surprenoit par sa brusque
arrivée. «Ah! ah! dit-il, c'est que vous étiez en train de travailler
ici?--Oui, Monsieur, ne me l'avez-vous pas permis, de travailler?--Sans
doute.--En ce cas, le lieu doit vous être égal.--Parfaitement égal...
Mais, Madame, vous avez l'air embarrassée: est-ce que je serois venu mal
à propos?--Mal à propos... Non,... non, pas tout à fait... Nous nous
occupions de vous.--Quoi! en composant une charade?--Nous n'en faisons
jamais que vous n'y soyez pour quelque chose.--Comment cela?--Le
comment, je ne puis vous le dire. Au reste, soyez tranquille, il ne
s'agit que d'une bagatelle... qui devroit vous concerner un peu, mais
qui, dans le fait, ne vous concerne pas du tout.--Par ma foi, Madame,
ceci est trop obscur, je n'y comprends plus rien.--C'est ce qu'il faut.
Monsieur; mais vous saurez peut-être cela quelque jour... Laissons les
charades... Monsieur, vous êtes arrivé bien vite? vous avez bien
promptement terminé vos affaires?--Madame, je ne les ai pas faites. Je
compte m'en aller après-demain. Je suis venu parce que j'étois pressé...
de vous voir d'abord,... et puis de revoir cette terre, qui, depuis
nombre d'années, est assez mal gouvernée.--Assez mal! jamais vous ne la
gouvernerez mieux. Je ne prétends pas qu'elle le soit autrement.--Il y
aura pourtant quelques petites réformes à faire.--Aucune! je vous
déclare d'avance que je ne le souffrirai pas... Monsieur, ajouta-t-elle
en sortant de la grotte, vous avez peut-être une charade à composer?
Nous vous laissons.--Madame, mais que je ne vous chasse pas. Et la
vôtre?--La nôtre est faite; nous allions peut-être en commencer une
seconde; mais vous arrivez comme un jaloux!--Madame, je vous en prie!
c'est à moi de me retirer si la place vous fait plaisir.--Non, non,
restez, répondit-elle en riant, ce sera pour un autre moment. Nous n'y
perdrons rien, soyez tranquille.»
L'après-dîner, Mme de Lignolle me proposa de venir voir ses vassaux;
nous entrâmes dans le premier village chez un fermier de la comtesse;
elle lui dit: «Bastien, tu n'es pas venu souper avec moi, je viens te
demander à goûter. Pourquoi ne t'ai-je pas vu hier avec tes camarades?
Est-ce que tu ne m'aimes plus?» L'honnête homme baissa les yeux d'un air
embarrassé. Sa femme, moins timide, répondit: «Not' homme a dit comme ça
qu'il ne vouloit pas se faire l'honneur de donner à not' dame le plaisir
de l'aller voir, parce qu'il ne se soucioit pas un brin de lui fendre le
coeur de sa peine; et il assure qu'il est sûr qu'elle ne la sait
pas.--C'est justement parce que je ne la sais pas qu'il faut vite me la
dire. Voyons, Bastien, conte-moi-la ta peine; nous sommes de vieux amis,
mon enfant, viens t'asseoir là, et parle.»
Le bon fermier se fit un peu presser et s'expliqua: «J'ai renouvelé mon
bail, votre intendant m'a augmenté.--Augmenté! de combien?--De cent
pistoles.--Bastien, dis la vérité: qu'est-ce que tu gagnois avec
moi?--Deux mille francs.--Tu n'as donc plus que cent pistoles de
bénéfice?--Pas davantage.--Et tu es père de cinq enfans, je
crois?--Depuis que nous n'avons vu madame, Dieu m'a fait la grâce de
m'en donner un de plus.--Belle grâce pour un pauvre diable qui ne
gagneroit que mille francs!» Elle se tourna vers moi: «Le père, la mère,
six enfans! Et pour nourrir, loger, habiller tout cela, cent
malheureuses pistoles! Je sais qu'à la rigueur ce n'est pas, dans ce
pays-ci, la chose impossible; mais ne jamais recevoir un ami, n'avoir
jamais la poule au pot, s'interdire sans cesse la plus petite dépense
qui ne soit pas exactement nécessaire; et enfin, après des années de
travail et de parcimonie, rien pour établir les garçons, rien pour doter
les filles! Non, bonnes gens, non, cela ne sera pas... Tiens, Brumont,
fais-moi le plaisir de dire à La Fleur qu'il aille tout à l'heure
avertir mon homme d'affaires que je l'attends ici.»
Quand je rentrai, la comtesse disoit: «Sois tranquille, Bastien, prends
courage, et va me chercher de la crème, car Mlle de Brumont l'aime
beaucoup, et moi aussi.»
Il en apporta deux pleins saladiers. Je crois que la comtesse se fût
donné une indigestion, si l'espièglerie n'eût chez elle combattu la
friandise. Elle ne pouvoit se résoudre à avaler de suite trois
cuillerées du doux liquide; il falloit qu'à chaque instant elle en
barbouillât la figure de sa bonne amie, qui au reste le lui rendoit
bien. Nous nous amusions de nos enfantillages, au point d'en rire comme
deux écervelées, quand l'homme d'affaires arriva.
Aussitôt le visage de la comtesse redevint sérieux. «Je voudrois bien
savoir, Monsieur, pourquoi, sans me consulter, vous avez augmenté le
bail de cet honnête homme, en le renouvelant.--Madame, je connois les
intentions de monsieur le comte...--J'entends. Mais vous n'avez pas
songé que ce moyen de lui faire votre cour étoit celui de me déplaire
souverainement. Écoutez, je ne prétends pas discuter cette affaire avec
M. de Lignolle; vous avez fait la faute, c'est à vous de la réparer. Si
demain, avant midi, vous ne m'apportez un nouveau bail qui remette les
choses sur leur ancien pied, vous ne coucherez pas le soir au
château.--Madame...--Point de réplique; allez.»
Le mari, la femme et l'aînée des filles se jetèrent aux genoux de la
comtesse, et baignèrent ses mains de leurs pleurs; jugez de mon émotion
quand je vis Mme de Lignolle verser aussi de délicieuses larmes sur les
mains qui serroient les siennes! Emporté par le premier mouvement de mon
enthousiasme, je me précipitai dans ses bras, je la pressai sur mon
sein, je lui donnai plusieurs baisers; je m'écriois: «Adorable enfant,
tu vas me devenir chère!--Mes bons amis, dit-elle aux fermiers, c'en est
trop, relevez-vous, relevez-vous donc. Si la reconnoissance est une
dette, Brumont vient de l'acquitter pour vous. Toutes les richesses de
la terre ne sauroient payer le plaisir que je ressens.»
Ils se levèrent, nous partîmes; ce qui restoit encore de la crème fut
oublié.
Dût le passage trop rapide d'une scène très intéressante à une scène
très gaie vous étonner beaucoup, et même vous fâcher un petit moment, il
faut que je vous raconte le comique incident de la nuit suivante, car je
n'y puis tenir.
La comtesse n'ignoroit pas que M. de Lignolle venoit de prendre pour lui
l'appartement voisin du nôtre; mais l'étourdie n'avoit pas remarqué
qu'une simple cloison séparoit son lit du lit où son mari ne dormoit pas
encore. Or, devinez, aux questions qu'il fit à sa femme, devinez,
dis-je, la cause du bruit qu'il avoit entendu: «Vous êtes incommodée,
Madame?--Qui me parle?--Moi.--Que me demandez-vous?--Si vous êtes
incommodée.--Incommodée!... Point du tout.--Tout à l'heure je vous
entendois vous plaindre.--Me plaindre, moi!... Je ne me plaignois pas,
Monsieur, je vous assure; vous avez rêvé cela.--J'ai bien entendu; mais
vous-même vous rêviez peut-être... Au reste, j'ai tort de m'alarmer; si
vous aviez besoin de quelque chose, vos femmes ne sont pas loin.--Et
Mlle de Brumont est là, tout près de moi, Monsieur.--Oh! Mlle de Brumont
s'entendroit-elle à donner des soins à une femme qui...--Mieux que
toutes les femmes du monde...--Avez-vous eu occasion d'en essayer,
Madame?--Plusieurs fois, Monsieur.--Déjà!--Oui, et je vous certifie que
mes femmes et vous-même, Monsieur, vous aussi, vous m'eussiez laissée
mourir, faute de pouvoir me donner les secours qu'elle a eu le talent de
me prodiguer!--En ce cas, je puis dormir tranquille.--Oui, dormez,
dormez.--Je vous souhaite une bonne nuit, Madame.--Grand merci. Elle ne
commence pas trop mal.--Bonne nuit, Mademoiselle de Brumont.--Monsieur,
j'y tâche.»
Ceci, du moins, fut pour la vive comtesse un avertissement de gémir plus
bas, s'il lui arrivoit de gémir encore, et surtout de ne me pas donner
d'autre nom que mon nom de fille, soit qu'il lui plût de recevoir
quelques nouveaux secours, soit qu'elle crût n'avoir plus que des
remerciemens à me faire.
Le jour étoit grand lorsque nous nous réveillâmes. Mme de Lignolle me
proposa de monter en voiture et d'aller rejoindre son mari, dès le matin
parti pour la chasse. J'acceptai. Nous partîmes. A peu près à une
demi-lieue du château, nous mîmes pied à terre, parce que la comtesse
voulut gravir une colline avec moi. Déjà nous touchions à son sommet, et
les gens de Mme de Lignolle étoient assez loin derrière nous, quand nous
fûmes surpris de voir un cavalier, qui d'abord venoit au galop, arrêter
son cheval dès qu'il nous eut atteints, et nous examiner curieusement.
«Que veut cet homme? demanda la comtesse.--J'apporte une lettre à Mlle
de Brumont.--Donne.--Je dois la remettre à Mlle de Brumont
elle-même.--C'est moi.» Il lui répondit: «Non, ce n'est pas vous. C'est
_lui_, ajouta-t-il en me montrant.--Comment! _lui_!--Oui, _lui_.» Il me
jeta le billet et repartit aussi vite qu'il étoit venu.
Je décachetai, je lus. «Qu'est-ce donc, Faublas? s'écria-t-elle, tu
pâlis.--Rien, rien, mon amie.--Montre-moi ce billet.--Je ne puis. Non.»
Avant que j'eusse deviné son dessein, elle m'arracha le maudit papier et
le mit dans sa poche.
Nous redescendîmes la colline, nous reprîmes le chemin du château, et,
malgré mes vives instances, je ne pus obtenir que la lettre me fût
rendue. Rentrée dans son appartement, la comtesse s'y enferma avec moi;
puis, s'étant à l'improviste jetée dans un cabinet de toilette[6], dont
la porte se ferma sur elle, rien ne l'empêcha de lire l'épître fatale.
C'étoit un cartel ainsi conçu:
[6] Faites attention à ce cabinet de toilette, nous y reviendrons
quelque jour; nous y reviendrons plus d'une fois.
(_Note de l'Éditeur._)
_Tu fus longtemps Mlle Duportail, tu es maintenant Mlle de Brumont;
j'ai toujours vu dans ta physionomie que tu ferois toute ta vie métier
de tromper des maris et de séduire des femmes. Il ne tiendroit qu'à
moi d'intéresser un second dans ma querelle, en divulguant ton secret;
mais tu croirois que j'ai peur. Si tu n'es pas en effet devenu femme,
tu te rendras dans trois jours, le 10 du présent mois de mars, dans la
forêt de Compiègne, au milieu du second chemin de traverse à gauche.
J'y serai depuis cinq jusqu'à sept heures du soir, sans amis, sans
domestiques, et je n'aurai d'autre arme que mon épée._
_Signé_: LE MARQUIS DE B...
Il n'y avoit pas deux minutes que Mme de Lignolle avoit disparu, quand
elle revint se précipiter dans mes bras. «Il y faut aller, mon ami, me
dit-elle, il y faut aller. Je ne suis pas femme à te rien conseiller
contre l'honneur. Nous allons dîner et partir, n'est-il pas vrai?--Oui,
mon amie.--Le 10! C'est aujourd'hui le 9, tu as près de quarante lieues
à faire; il n'y a pas un moment à perdre. Dis?--Oui, mon amie.--Eh bien,
nous arriverons cette nuit à Paris. Tu seras demain sur les cinq heures
du soir à Compiègne, et avant la fin du jour tu tueras le marquis...
Hein?--Oui, mon amie.--Mais ne t'avise pas de le manquer; tue-le, au
moins, cela est très essentiel: tue-le, il a notre secret... Tu conçois
le danger? Tu conçois?--Oui, mon amie.--Cependant c'est une chose bien
cruelle que d'ôter la vie à quelqu'un!... que d'avoir la vie d'un homme
à se reprocher!... Non, Faublas, non, ne le tue pas; blesse-le
seulement, et tu lui feras donner sa parole d'honneur qu'il ne dira
rien... Entends-tu?--Oui, mon amie.--Et tu reviendras tout de suite
m'assurer que c'est une affaire finie... Je t'attendrai à Paris... Tu
reviendras tout de suite, n'est-il pas vrai?--Oui, mon amie.--Ou bien
j'irai avec toi, cela n'est pas impossible. Qu'en penses-tu?--Oui, mon
amie.--Eh! mais il dit toujours oui! il me répond sans m'entendre.»
Je l'entendois, mais je ne la comprenois pas. Effrayé des malheurs qui
me menaçoient, je songeois avec désespoir qu'un duel alloit une seconde
fois me priver de ma patrie, m'enlever à mes amis, à la marquise, à ma
soeur, à mon père,... hélas! à ma Sophie,... et, vous le dirai-je? à
cette petite Mme de Lignolle, que je trouvois chaque jour plus aimable
et plus intéressante.
«Faublas, continua-t-elle, dis-moi donc ce qui t'inquiète: est-ce parce
qu'il faut me quitter pendant quelques jours que tu t'affliges? Mon ami,
comme toi, j'en suis désolée; mais cette absence ne sera pas longue. Je
te reverrai après-demain matin, n'est-ce pas?... Parle donc.--Oui, mon
amie.--Ce oui, vous le prononcez encore du même ton, Monsieur! Vous ne
m'écoutez pas!... Faublas, tu n'écoutes pas ton Éléonore?--Oui, mon
amie.--Bon Dieu! dans quel accablement je le vois. Qui peut donc à ce
point...? Eh! mais... En effet!... s'il arrivoit un malheur! si c'étoit
au contraire M. de B... qui le...; mais non, cela ne se peut pas. Mon
amant est le plus adroit et le plus brave des hommes... Faublas! tu le
tueras, je te le dis, tu le tueras!... Réponds-moi donc.--Oui, mon
amie.--Encore ce oui!... qui m'impatiente!... qui me désespère!...
Monsieur! Monsieur!--Ah!... finissez, Éléonore, vous me faites
mal!--Parlez-moi donc, parlez-moi... Dis, mon ami, dis ce qui
t'inquiète!--Ce qui m'inquiète! tu le demandes!... Éléonore, un
duel!--Il a raison! grands dieux!... quitter la France... Mon ami, ne la
quitte pas, viens chez moi, tu seras mieux chez moi que dans
l'étranger... Et, si on alloit l'arrêter, l'emprisonner encore, nous
séparer à jamais!... Ah! Faublas, je t'en prie, ne souffre pas qu'on
t'arrête, ne te laisse pas conduire en prison; n'attends pas ceux qui
voudroient courir après toi. Reviens vite à Paris. Réfugie-toi chez ton
amie... Et, s'ils osent te poursuivre jusque dans ma maison... S'ils
l'osent! laisse-moi faire, ils auront affaire à moi et à toi, mon ami:
Faublas, je te défendrai, tu me défendras, nous serons deux.»
Mme de Lignolle me donna, dans son extrême agitation, mille autres
conseils à peu près semblables, dont il étoit difficile que je
profitasse. On vint enfin l'interrompre. «Je n'y suis pas,
cria-t-elle.--Madame, lui répondit-on, c'est monsieur le curé.--Monsieur
le curé? ne le renvoyez pas; qu'il entre.» Elle courut ouvrir la porte:
«Digne homme, vous venez bien à propos, j'allois envoyer vous prier de
passer ici. Je ne vous demande pas ce que vous avez fait des fonds qu'à
son dernier voyage ma tante vous a laissés; je n'ignore pas que votre
sagesse égale votre intégrité. D'ailleurs j'ai vu, depuis deux jours
seulement que je suis ici, j'ai vu l'aisance dans toutes les habitations
et la reconnoissance sur tous les visages: mon coeur est content... Ah!
pourtant, je ne vous dissimulerai pas que j'ai deux chagrins: vous savez
que madame la marquise n'a jamais souffert qu'il se trouvât dans son
domaine un seul homme obligé d'aller en journée pour vivre. J'apprends
que le pauvre Antoine est dans ce cas. On assure que c'est un brave
garçon, qui n'a jamais mérité les malheurs qui viennent de le réduire à
la triste condition de manouvrier.--On dit vrai, Madame la comtesse.--Eh
bien! achetons-lui quelques arpens de terre. Que l'honnête homme ait,
comme tous mes vassaux, son petit champ à cultiver. Ce qui me fait
encore de la peine, c'est qu'hier, en me promenant, j'ai remarqué dans
la rue Basse que la quatrième chaumière à main droite tomboit en ruines.
Elle appartient, si j'ai bonne mémoire, à Duval, le vigneron.--Vous
n'oubliez rien.--Voyez, le bon vieillard n'a peut-être pas de quoi la
faire rétablir! C'est l'antique domicile de ses pères: il y a vécu
content, je veux qu'il y meure tranquille: nous dépenserons quelques
louis pour cela. Quant à cette route de traverse qui conduit à la ville
prochaine, et dont ma tante a fait paver le commencement, je n'ai pu
l'aller voir; mais je ne crois pas qu'elle soit fort avancée?--Non,
Madame.--Hélas! tant pis. Ces pauvres enfans, obligés de voiturer leurs
denrées au marché quelque temps qu'il fasse, perdent quelquefois des
chevaux dans ce détestable chemin, et ont eux-mêmes de la boue jusqu'à
mi-jambe. Cela ruine leurs bourses et leurs santés... Douze cents francs
suffiroient-ils pour achever cette route?--Je le crois, Madame la
comtesse.--Allons, finissons-la cette année.»
Elle prit une plume, elle écrivit un moment, puis elle revint au
respectable ecclésiastique. «Tenez, Monsieur le curé, voilà un bon de
quatre mille francs sur mon homme d'affaires. Vous voudrez bien d'abord
prélever là-dessus les sommes dont nous venons d'arrêter l'emploi, et le
reste vous le distribuerez, suivant la circonstance, aux plus
nécessiteux. Je ne m'excuse point de vous laisser tant d'embarras, je
sais que mes enfans sont aussi les vôtres: croyez que j'aurois eu bien
du plaisir à partager les soins que vous prenez d'eux; mais une affaire
indispensable me rappelle à Paris.--Seroit-ce une affaire malheureuse?
s'écria le digne homme. Vous avez les yeux rouges, votre figure est
altérée... O mon Dieu, soyez juste! n'envoyez à cette généreuse femme
que des prospérités; le renversement de sa fortune replongeroit cent
familles dans l'indigence. O mon Dieu! pour qui garderiez-vous les
richesses, si vous les ôtiez à ceux qui en font le meilleur usage! Et
qui donc, sur la terre, pourroit prétendre au bonheur, si tant de vertus
ne l'obtenoient pas!»
Quelques heures après le départ du bon prêtre, M. de Lignolle revint de
la chasse. Il commença la longue histoire de tous les beaux coups qu'il
avoit faits, quand madame lui annonça que nous allions tout à l'heure
dîner et partir. Le comte reçut cette nouvelle avec étonnement, mais
avec plaisir. Il nous dit que, quoiqu'il se fût proposé de ne retourner
à Paris que le lendemain, il avanceroit très volontiers son départ d'un
jour pour avoir le plaisir de revenir avec nous. La comtesse, qui eût
mieux aimé ne voyager qu'avec moi, fit quelques tentatives pour que son
mari se montrât moins poli. Malheureusement il avoit déjà calculé que ce
retour commun épargneroit quelques frais de route, et madame,
apparemment, ne crut point que ce fût le cas de frapper un coup
d'autorité.
Il est vrai qu'une occasion plus utile de dire: _Je le veux_, ne tarda
pas à se présenter. Nous sortions de table lorsque l'homme d'affaires
vint, devant sa maîtresse, prier le comte de signer le nouveau bail de
Bastien. Monsieur refusa d'abord; madame aussitôt se fâcha. La
contestation fut courte, mais vive, et M. de Lignolle, en poussant de
profonds soupirs, signa.
Enfin, nous nous mîmes en route. L'air profondément rêveur de Mme de
Lignolle me disoit assez qu'elle s'occupoit des malheurs qui menaçoient
nos amours, et cependant je crois que j'étois encore plus inquiet, plus
triste qu'elle. Ce combat, réprouvé par de justes lois, commandé par le
tyrannique honneur, ce duel fatal où je courois me tourmentoit
horriblement. Je ne sais quel pressentiment doux et cruel m'avertissoit
aussi que je touchois au moment de ma vie le plus intéressant; que
quelques minutes alloient amener pour moi la situation la plus
embarrassante où puisse jamais se trouver un homme trop sensible, en
même temps combattu par les événemens et par ses passions.
Nous avions fait deux lieues. De loin je découvrois la ville de
_Nemours_, et près de nous le clocher de _Fromonville_. Alors Mme de
Lignolle se sentit incommodée. L'indisposition dont elle se plaignoit me
fit en même temps frémir d'inquiétude et de plaisir: c'étoit un grand
mal de coeur. Quelle joie et quelle douleur pour moi! mon Éléonore étoit
mère!... Elle l'étoit, sans doute!... Mais j'allois la quitter, j'allois
me battre! et dans trois jours peut-être je me voyois forcé d'abandonner
tout à la fois! tout! maîtresse, enfant, patrie!... Et mon père?... Et
ma Sophie?... Sophie que je n'adorois plus seule, mais que j'adorois
toujours!
Ainsi mon esprit recueilloit mille pensées diverses; ainsi mon âme
éprouvoit mille sentimens contraires; et ce n'étoit qu'un foible prélude
des terribles agitations que mon amante alloit partager avec moi.
Son mari, le premier, lui conseilla, et moi-même je la pressai de
laisser un moment sa berline et de prendre un peu d'exercice. Elle
connoissoit le pays, et nous dit qu'en effet elle se sentoit la force et
l'envie de gagner, en se promenant, le pont de _Montcour_, où elle
ordonna à son cocher d'aller nous attendre. Elle ne voulut pas souffrir
que ses femmes, qui suivoient dans une calèche, missent pied à terre
pour l'accompagner. Nous quittâmes la grande route, nous descendîmes à
travers le village de _Fromonville_, jusqu'à l'écluse de ce nom. La
comtesse venoit de refuser le bras de M. de Lignolle, et s'appuyoit sur
le mien. Nous marchions lentement sur la verte pelouse qui couvre en cet
endroit les bords du canal[7]. Toujours indisposée, ma chère Éléonore
penchoit de temps en temps sa tête, qui venoit reposer sur mon épaule,
et de temps en temps laissoit échapper, avec un soupir tendre, une douce
plainte. Son regard languissant, mais satisfait, sembloit, en
m'annonçant qu'elle connoissoit la cause de son mal et qu'elle la
chérissoit, sembloit, dis-je, solliciter mon amour plutôt que ma pitié.
Et moi, je l'avoue, moins effrayé pour le moment des dangers de son état
que ravi du bonheur d'être père, je contemplois avec plus de plaisir que
de crainte l'altération de ce joli visage, devenu plus joli par sa
pâleur intéressante. Tous deux entièrement occupés l'un de l'autre, nous
ne pouvions rien voir du charmant paysage que M. de Lignolle admiroit.
[7] Le canal de Briare, qui commence à la ville de ce nom, et traverse
vingt-deux lieues de pays, vient finir à Saint-Mamertz. Le pont de
Montcour est jeté sur le canal même, à six milles de son embouchure.
On voit le village de Fromonville un quart de lieue plus loin.
Tout à coup, un cri douloureux, un seul cri, parti d'une maison
bourgeoise que je n'avois pas même aperçue, frappe mon oreille et vient
jusqu'à mon coeur... Dieux!... quelle voix!... Soudain je m'élance.
J'aperçois à travers des barreaux qui me retiennent, j'aperçois à
l'autre extrémité d'un grand jardin, sous une allée couverte, une jeune
personne apparemment évanouie, que deux femmes emportent dans un
pavillon assez éloigné, dont la porte aussitôt retombe sur elles. Je
n'ai pu distinguer les traits de l'infortunée, mais j'ai vu ses longs
cheveux bruns qui tomboient jusqu'à terre! j'ai vu cette taille
enchanteresse qui ne peut appartenir qu'à elle! Ce cri de douleur
surtout, j'ai cru le reconnoître. Oui, j'ai cru pour la seconde fois
entendre ce gémissement du désespoir, ce lamentable accent qu'elle ne
put retenir, lorsqu'au couvent du faubourg Saint-Germain de barbares
satellites m'empêchèrent de mourir dans ses bras. Cramponné sur la
grille bien fermée que j'ébranle, que je voudrois renverser, je ne cesse
de crier: «Elle se trouve mal, elle se trouve mal!» et j'entends à peine
Mme de Lignolle qui me supplie de faire attention qu'elle se trouve mal
aussi.