«Éléonore, je m'en vais. Je te donne ma parole d'honneur qu'avant deux

heures je serai de retour.--Mademoiselle de Brumont, je te donne ma

parole que mon suisse ne te laissera pas sortir.--Quoi! sérieusement,

Madame?--Très sérieusement, Monsieur.--Comtesse, je n'essayerai point de

forcer le passage, parce qu'ajouter à votre imprudence une imprudence

encore, ce seroit visiblement vous compromettre; mais souvenez-vous de

la violence que vous me faites, songez que vous n'aurez pas toujours le

pouvoir de retenir votre amant chez vous malgré lui, et qu'une fois

libre, il pourra tarder longtemps à venir reprendre un joug que vous lui

aurez rendu pesant.--Ah! l'indigne! il menace de m'abandonner!...

Faublas, quand tu ne reviendras pas, je t'irai chercher... J'irai chez

toutes tes maîtresses les unes après les autres: chez cette Mme de

Montdésir, pour la souffleter; chez la marquise, pour te redemander à

son mari; jusque chez ta femme, s'il le faut, pour lui déclarer que je

suis ta femme aussi... Oui, ta femme. Ce M. de Lignolle ne s'est marié

qu'avec mon bien. C'est toi qui m'as vraiment épousée; c'est toi seul,

mon ami, tu le sais bien... Pourquoi veux-tu sortir et m'aller faire une

infidélité? Pendant que tu étois à la Bastille, je n'avois de

rendez-vous avec personne, moi. Je ne savois que t'appeler,

m'impatienter et gémir... Est-ce Mme de B... qui t'attend? Avoue-le, je

te le pardonne, si tu n'y vas pas... Quel avantage a-t-elle donc sur

moi, cette Mme de B... que tu me préfères? Est-elle belle? Je suis

jolie. A-t-elle des talens? Tu ne connois pas tous les miens: je chante

bien, je danse mieux, et je vais tout à l'heure, si tu le veux, te jouer

sur mon piano toutes les sonates d'Hedelman et de Clementi. A-t-elle de

l'esprit? Je n'en manque pas. Vous aime-t-elle beaucoup? Je vous aime

davantage, et je suis plus jeune, plus fraîche, plus aimable. Je te le

dis, moi, je le dis... Tu ris, Faublas? Eh bien, oui, ne sors pas, et

nous allons rire, causer, jouer ensemble, courir l'un après l'autre,

nous caresser, nous battre, nous amuser comme hier. Hier le temps a

passé si vite! Reste avec moi, mon bon ami, je te promets que cette

journée-ci ne nous paroîtra pas moins courte que celle d'hier.--Tout

cela, Madame, est inutile. Vous me retenez de force, mais prenez garde

que votre prisonnier ne vous échappe: car, en quittant sa chaîne, il la

brisera.--Vous osez répéter encore... Mettez mon courage à cette

horrible épreuve, et vous verrez,... perfide! Je vais partout à votre

poursuite; je vous surprends chez une rivale, je la tue, je vous tue, je

me tue, et, jusque dans mes derniers momens du moins, je vous prouve que

je vous adore, ingrat que vous êtes!... Grands dieux! où suis-je? Je ne

me connois plus... Faublas, mon ami, ne sois pas fâché, ne sors pas...

Tu ne dis mot, tu me repousses... Ah! je t'en prie, pardonne-moi. Tiens,

regarde, je pleure, je suis à genoux.»

Je fus attendri, je la relevai, je la consolai, nous entrâmes en

pourparler, nous capitulâmes. J'obtins qu'on iroit tout à l'heure lever

chez son suisse la défense qui me tenoit aux arrêts chez elle; mais elle

obtint que je ne sortirois pas.

Le lendemain cependant je me sentis plus inquiet, et, résolu de voir

Justine à quelque prix que ce fût, je parlai de ma soeur à la comtesse.

L'interminable dispute alloit s'échauffer, lorsqu'au coup de marteau du

maître, les portes de l'hôtel s'ouvrirent avec fracas. M. de Lignolle

accourut à l'appartement de sa femme, et, du plus loin qu'il nous vit,

il s'écria: «Félicitez-moi, Mesdames, je rapporte de Versailles le

brevet d'une pension de deux mille écus.--Pour qui? demanda la

comtesse.--Pour moi, répondit-il de l'air du monde le plus

satisfait.--Monsieur, j'en suis fort aise, puisque vous en paroissez

content; mais qu'est-ce pour vous qu'une pension de 6,000 livres?--Je

n'ai pas pu l'obtenir plus forte.--Vous m'entendez mal, reprit-elle d'un

ton froid qui contrastoit merveilleusement avec la joie de son mari.

Loin de me plaindre que la pension soit trop modique, je m'étonne que

vous l'ayez sollicitée; vous, Monsieur, qui possédez plus de douze cent

mille livres de biens-fonds, et à qui j'ai apporté près du double en

mariage.--Madame, on n'est jamais trop riche.--Eh! Monsieur, tant

d'honnêtes gens ne le sont pas assez! Pourquoi ne pas laisser les grâces

de la cour se répandre sur ceux qui en ont un véritable besoin?--Il est

vrai, dit le comte en se frottant les mains, qu'une foule d'amateurs

s'étoient mis sur les rangs; je n'ai pas été seul favorisé. Les brevetés

sont: d'Apremont, que vous connoissez...--Une seule de ses terres lui

rapporte vingt mille écus!--Et de Verseuil...--Il est lieutenant d'une

province!--Et d'Hérival, aussi.--Son oncle, ancien ministre, l'a chargé

de richesses qu'il dissipe et d'honneurs dont il est indigne.--Et

Flainville, encore.--Il a, par l'agiotage, quadruplé l'opulente

succession de ses pères!--Et puis un monsieur de Saint-Prée... Mais non,

je me trompe, celui-là n'a rien obtenu.--Ah! le brave homme!

m'écriai-je. Quel dommage!--Vous le connoissez? me dit la

comtesse.--Oui, Madame. Un vieux officier plein de mérite et de courage!

Vous ne verriez pas sans admiration les cicatrices dont il est couvert,

et le récit des malheurs qui ont renversé sa fortune vous intéresseroit

vivement.--Il est pauvre? s'écria-t-elle.--Très pauvre. On s'est montré

du moins assez juste pour recevoir l'aîné de ses garçons à l'École

militaire, et sa fille cadette à Saint-Cyr.--Il a beaucoup

d'enfans?--Trois autres demeurent encore à sa charge, et, comme lui,

languissent dans un village du Languedoc...--Là! dites-moi, n'est-ce pas

une chose affreuse que des courtisans qui nagent dans l'opulence

enlèvent à cette famille infortunée son honorable et dernière

ressource?...» Elle se tourna vers son mari: «N'en êtes-vous pas

honteux?--Honteux de quoi? répondit le comte: si ce monsieur est

malheureux, qu'il se plaigne; s'il est oublié, qu'il se montre. Que

fait-il dans sa province? qu'il vienne à Versailles; qu'il paroisse à

l'OEil-de-Boeuf. Est-ce à moi de l'aller chercher? Il a fait de

malheureuses campagnes: eh bien! dix mille officiers n'ont-ils pas été

blessés comme lui? N'est-il pas guéri comme eux? A la cour, ce ne sont

pas des cicatrices qu'il faut montrer. Il ne s'agit que d'avoir des

amis, de la patience et de l'importunité. Si rien de tout cela ne manque

à M. de Saint-Prée, son tour viendra.» La comtesse repartit avec

vivacité: «Mais, sans vous, peut-être son tour étoit venu.» M. de

Lignolle, affectant le ton de la supériorité, répliqua: «Que vous êtes

enfant! vous n'avez pas la moindre connoissance du monde. Supposons que,

pour faire place à ce monsieur, je me fusse bonnement retiré; d'autres,

moins délicats, l'auroient écarté. D'ailleurs, si dans la vie on étoit

arrêté par la foule des petites considérations particulières, on ne

songeroit jamais à soi.» Mme de Lignolle rougit, pâlit, frappa des

pieds. «Brumont, vous l'entendez! voilà de ces raisons qui me mettent

hors de moi. Cela me feroit sauter au ciel!... Monsieur, je ne connois,

comme vous le dites bien, ni le monde, ni le coeur humain, ni, Dieu

merci! l'art des beaux raisonnemens; mais j'écoute ma conscience: elle

me crie qu'aujourd'hui vous avez surpris les ministres, trompé le roi et

volé des malheureux.--Madame, l'expression...--Oui, Monsieur, volé!» Son

mari voulut sortir, elle le retint, et d'un ton qui paroissoit plus

calme elle continua: «Si vous ne trouvez pas moyen, sous quelques jours,

de vous démettre de votre pension en faveur de M. de Saint-Prée, je vous

déclare que je me chargerai du soin de lui faire passer tous les

ans deux mille écus par une voie indirecte et par forme de

restitution.--Comme il vous plaira, Madame; vous le pouvez sans vous

gêner beaucoup: ce sera tout au plus le tiers de la somme annuelle que

vous vous êtes réservée pour votre entretien.--Ne vous en flattez pas,

Monsieur, je ne toucherai point à cette portion de mon revenu. Quoique

je ne vous en doive aucun compte, je suis bien aise de vous répéter ce

que je vous ai déjà dit cent fois: je ne me consolerois pas de dépenser

follement vingt mille francs en bagatelles de toilette, lorsqu'il y a

dans nos terres des misérables qui manquent de pain. Je ferai de mes

économies un emploi selon mon coeur. Quant à la dette que vous venez de

contracter envers M. de Saint-Prée, vous l'acquitterez avec les biens

qui nous sont communs; si vous m'en laissez le soin, j'engagerai mes

diamans; et, quand je les aurai fait mettre au mont-de-piété pour vous,

nous verrons si vous ne les retirerez pas.--Non, Madame.--Non? je pense

que vous osez dire non! Moi, je vous répète que je le veux, et que cela

sera. Monsieur le comte, vivons en paix, croyez-moi, ne me poussez point

à bout; j'ai des parens, j'ai des amis, j'ai raison, ma séparation ne

seroit pas difficile à obtenir. Vous vous passerez bien de ma personne,

je le sais; mais la perte de mon bien pourroit vous laisser des regrets

amers... Tiens, Brumont, car je ne puis m'en taire, tu vois l'homme du

monde le plus insensible et le plus avare. Il faut que tous les jours je

me dispute avec lui pour empêcher des lésineries ou des injustices.

Depuis six mois que nous sommes ensemble, je n'ai pas eu la satisfaction

de le voir une fois, une seule fois, secourir un malheureux! Son unique

bonheur est de thésauriser. Il s'est fait un dieu de son or! Aujourd'hui

qu'il vient d'augmenter ses richesses, il ne vit que de l'espérance de

les augmenter demain! Et demandez-moi pour qui. Pour des collatéraux:

car des pauvres, il ne sait pas s'il en existe; et des enfans, il n'en

aura jamais,... à moins qu'une malheureuse charade...»

Depuis un quart d'heure la comtesse étoit fort en colère; tout à coup

elle se mit à rire comme une folle. Cependant, après un court moment de

réflexion, elle reprit:

«A moins qu'une malheureuse charade... ne lui tienne lieu d'un enfant

chéri... Au reste, il a raison de les aimer, car elles ne lui coûtent

rien à faire... A propos d'enfans, Monsieur, il me tarde de revoir les

miens. L'automne dernier, je désirois aller faire un tour dans le

Gâtinois, vous m'avez retenue par des visites de mariage; et j'ai su que

depuis vous avez fait à ma terre un voyage que vous vouliez que

j'ignorasse: maintenant que je vous connois, cette mystérieuse visite

m'alarme pour mes paysans. Monsieur, je prétends qu'on ne change rien à

leur condition; je prétends que les vassaux de la marquise d'Armincour

n'aient pas à se plaindre d'être devenus ceux de la comtesse de

Lignolle. Bonnes gens, ma bonne tante m'éleva parmi vous; elle fit de

vos honorables travaux mes premiers plaisirs, et de vos innocens

plaisirs mes plus charmantes occupations! Elle vous apprit à me chérir,

elle m'apprit à vous respecter, elle m'apprit à être heureuse de votre

bonheur, fière de votre amour et riche de vos prospérités. Souvent elle

me disoit, je m'en souviens avec délices, elle me disoit: «Éléonore, ne

trouves-tu pas bien doux d'avoir, à ton âge, autant d'enfans qu'il y a

d'habitans dans ce village?» Oui, ce sont mes enfans. Oui, bonnes gens,

je veux vous ramener votre mère. Elle ne vous paroîtra pas trop vieille

encore, et j'espère que maintenant, comme lorsqu'elle étoit plus petite,

vous la verrez avec attendrissement encourager vos travaux, ordonner vos

fêtes, ouvrir vos bals, présider à vos banquets, récompenser vos

laborieux garçons, et couronner vos jolies rosières.»

Tout à l'heure la comtesse rioit, maintenant je voyois ses yeux se

remplir de larmes.

«Monsieur, reprit-elle aussitôt avec beaucoup d'impétuosité, je pars

demain.--Demain! Madame, c'est trop tôt; la saison...--Pardonnez-moi,

Monsieur: le printemps, qui s'approche, ramène les beaux jours. Il fait

un temps superbe. Demain, je pars pour ma terre du Gâtinois, j'y reste

quelques jours, je reviens ensuite chercher ma tante, dont les affaires

seront finies, et je vais avec elle passer quelques semaines en

Franche-Comté. J'ai aussi des enfans dans ce pays-là.--Mais,

Madame...--Monsieur, demain je pars, c'est une chose décidée.

J'emmènerai Mlle de Brumont. Si vous êtes prêt, vous viendrez avec nous.

Avez-vous affaire? Ne vous gênez pas. Je n'ai besoin, ni pour mes

travaux, ni pour mes plaisirs, d'un homme également incapable de

contribuer au bonheur ou de compatir aux misères de personne.»

A l'instant même elle ordonna qu'on préparât ses malles et sa voiture de

campagne. M. de Lignolle s'en alla mécontent et soumis.

Cependant la comtesse versoit quelques larmes; je voyois l'intérêt le

plus tendre régner sur son visage, où le feu de la colère venoit de

s'éteindre: mon coeur se pénétroit du sentiment délicieux dont le sien

paroissoit vivement ému. La sensibilité, fille de la Providence et

quelquefois du malheur, soeur de la commisération et mère de la

bienfaisance, est, je crois, une de ces vertus qui, pour l'éternelle

propagation de notre espèce, nous fut accordée à nous autres hommes,

afin que nous pussions être aimés, et à vous, nos douces compagnes, pour

que vous eussiez à tout âge et en tout temps un sûr moyen de plaire. Au

moins, j'ai toujours vu qu'il n'y a point de si vieille figure que ne

puisse rajeunir son expression touchante; et tel est même son admirable

pouvoir qu'en embellissant la moins jolie, elle ajoute encore mille

agrémens à la plus belle. Jugez donc combien, en ce moment, Mme de

Lignolle me parut plus brillante de ses attraits piquans et de son

extrême jeunesse, et soyez moins étonné d'apprendre qu'une cause en soi

digne d'éloges ait produit, par l'occurrence, des effets condamnables.

Quelques minutes après son départ, M. de Lignolle revint à l'appartement

de madame. Heureusement j'avois mis les verrous. «Vous vous êtes

enfermées? cria-t-il.--Oui, Monsieur, répondit-elle.--Pourquoi

donc?--Parce que nous recommençons notre charade.--Est-ce une raison

pour que je n'entre pas?--Si c'est une raison! je le crois bien! Je vous

ai déjà dit, Monsieur, que je ne voulois pas être dérangée quand je

composois. Revenez dans un quart d'heure, la leçon sera peut-être

finie.»

Elle ne dura pas si longtemps, la leçon; mais, après l'avoir prise et

donnée, l'écolière et le disciple eurent une petite explication qu'il ne

falloit pas que tout le monde entendît.

«Éléonore, ma charmante amie, tout à l'heure je t'écoutois avec

transport prêcher à ton mari, qui ne les connoît pas, des vertus que

j'idolâtre. Tu m'es devenue plus chère, tu me parois plus jolie.--Eh

bien, me répondit-elle, c'est ce que ma tante m'a toujours dit, toujours

elle m'a répété qu'un air de bonté paroit une figure mieux que tous les

chapeaux de Mlle Bertin. Elle avoit donc raison, puisque mon amant s'en

aperçoit. Oh! que je suis contente! s'écria-t-elle en faisant un saut de

joie; que je suis contente d'être bonne, puisqu'en effet cela me rend

plus aimable à tes yeux! Tiens, Faublas, je le serai chaque jour

davantage; tiens, mon ami, j'ai mes défauts comme tout le monde. Je suis

vive, impérieuse, colère; on me croiroit méchante, et dans le fond il

n'y a pas de meilleure femme que moi. Je vaux de l'or. Tous les jours tu

me découvriras des qualités nouvelles, je te le dis. Tu verras, tu

verras!... Demain, je t'emmène à ma terre, en es-tu bien aise?--J'en

suis enchanté, ma petite amie.--Pourquoi petite? Pas tant, ce me semble:

ne trouves-tu pas que je suis grandie depuis quatre mois?--Au moins d'un

pouce.--Ah! je compte grandir encore. Je grandirai, sois-en sûr! Cela te

fera plaisir aussi, n'est-il pas vrai?--Grand plaisir, assurément. Pour

revenir à la question que tu me faisois tout à l'heure, je suis enchanté

d'aller à la campagne avec toi; mais, si tu veux que je parte demain, il

faut souffrir que j'aille aujourd'hui chez Adélaïde, et que j'y aille

seul.»

Ici recommença notre dispute, qui cette fois se termina tout à mon

avantage. J'eus même le bonheur de faire comprendre à la comtesse qu'il

ne falloit pas qu'elle me donnât son carrosse. On fit avancer un honnête

fiacre, à qui j'indiquai d'abord le couvent d'Adélaïde; mais, à quelques

pas de l'hôtel, je priai mon phaéton de me conduire _incognito_ chez

Justine.

La paresseuse étoit encore au lit, où M. de Valbrun causoit avec elle.

Tous deux pourtant, dès qu'on eut annoncé Mlle de Brumont, lui crièrent

d'entrer. Je fus reçu comme un ami commun. Je ne sais pas si le vicomte,

tout à fait exempt de jalousie, trouvoit, à me voir chez sa maîtresse,

autant de plaisir qu'il mit d'affectation à me l'assurer; mais je sais

bien que Mme de Montdésir faisoit des efforts malheureux pour que M. de

Valbrun ne vît pas qu'elle lui préféroit M. de Faublas. La pauvre

enfant, encore un peu neuve dans son métier, remplissoit difficilement

sa tâche. J'avoue que ce ne fut point pour l'aider à sortir d'embarras

que je lui parlai de mes affaires. Elle parut fâchée de m'apprendre

qu'elle n'avoit aucune nouvelle à me donner de la part de la marquise,

et elle se chargea volontiers de la faire avertir que je partois avec

Mme de Lignolle pour le château de ***. Le vicomte me promit, de son

côté, qu'il ne diroit point à la baronne en quel endroit il m'avoit

rencontré.

Du Palais-Royal j'allai rue Croix-des-Petits-Champs, au couvent de ma

soeur. Paroître devant elle dans mon nouveau travestissement, c'eût été

beaucoup affliger ma chère Adélaïde et commettre une imprudence inutile.

Je me contentai de griffonner dans ma voiture, et de faire remettre à la

tourière un petit billet, par lequel j'apprenois à Mlle de Faublas que

son frère alloit passer quelques jours à la campagne.

En effet, le lendemain de bonne heure nous partîmes, Mme de Lignolle et

moi. Le comte, retenu pour quelques affaires, nous faisoit espérer qu'il

lui seroit impossible d'aller nous rejoindre avant huit jours. Je

n'entreprendrai pas de vous peindre la folle joie que ressentit ma jeune

maîtresse, lorsqu'elle se vit en route avec moi. Je ne vous dirai pas

non plus jusqu'à quel point ce voyage m'amusoit; mais vous savez qu'on

ne s'ennuie pas de courir la poste avec une femme qu'on aime. Il étoit

près de cinq heures lorsque nous arrivâmes à son château, distant de

Paris de plus de vingt lieues. Nous n'avions pas dîné; je sentois un vif

désir de me mettre à table; mais la comtesse s'occupa d'abord d'un autre

soin qu'elle jugeoit plus essentiel. Nous commençâmes par aller visiter

l'appartement qu'on lui avoit préparé; elle fit dresser un second lit à

côté du sien. Il étoit désormais décidé que Mlle de Brumont coucheroit

partout où coucheroit Mme de Lignolle.

Cependant, la nouvelle de notre arrivée s'étant répandue dans les

villages dont la comtesse étoit seigneur, il y eut le soir même grand

concours au château. Mme de Lignolle ne reçut point la triste et

cérémonieuse visite d'un campagnard gentillâtre, fier de son antique

inutilité, ni de quelques bourgeois enrichis, plus vains encore de leurs

privilèges nouveaux: sa nombreuse cour se composa tout entière de ces

hommes presque partout dédaignés et partout respectables, à qui la

plupart de nos gens prétendus _comme il faut_ ont persuadé que le

premier des arts étoit un vil métier. Moins crédule et plus fortuné,

chacun des honnêtes laboureurs que je voyois paroissoit avoir la

conscience de ses talens en particulier, et en général le noble orgueil

de son état. Tous montroient devant Mme de Lignolle une modeste

assurance; tous étoient redevenus des hommes, depuis qu'une femme les

avoit protégés; tous, en se félicitant du retour de la comtesse,

s'affligeoient de ne pas revoir la marquise, et demandoient au Ciel

qu'il lui plût de rendre à la nièce les bienfaits dont la tante les

avoit comblés. Pressées autour de ma charmante maîtresse, les femmes

l'accabloient de remerciemens et d'éloges, les filles la couvroient de

fleurs, les enfans se disputoient sa robe pour la baiser. Digne de

l'amour qu'elle inspiroit, Mme de Lignolle avoit retenu tous les noms,

elle adressoit au vieux Thibaut un remerciement affectueux, à la bonne

Nicole une obligeante question, un compliment flatteur à la jeune Adèle,

une douce caresse au petit Lucas. Elle s'inquiétoit avec intérêt de la

situation des affaires communes; en vérité, vous eussiez dit une tendre

mère tout à l'heure revenue au sein de son heureuse famille.

«Éléonore, lui dis-je, ma chère Éléonore, vous méritez d'être l'objet de

l'allégresse générale, car vous paroissez la sentir vivement.--Très

vivement, mon ami, je t'assure, je suis touchée jusqu'aux larmes.

Jamais, cet hiver, la plus intéressante tragédie ne m'a si fort émue.

Dis-moi donc pourquoi tant de gens opulens, qui, dans leurs terres, ne

font de bien à personne, courent à Paris s'attendrir, au théâtre, sur

des maux factices?--Ils ne s'y attendrissent pas, mon amie; dans nos

salles, ce n'est que le _tiers état_ qui pleure. Les gens prétendus

_comme il faut_ ne savent pas même quand l'acteur est là; ils vont à la

comédie pour se lorgner dans les loges et se saluer dans les corridors.

Vous concevez qu'ils ne s'amusent pas; mais ils s'étourdissent, pendant

quelques heures, sur l'ennui qui les dévore.--Tu as raison, j'ai cru

moi-même m'en apercevoir quelquefois; aussi j'ai pris mon parti. Je

passerai la plus grande partie de l'année dans mes terres; et je veux

employer en bonnes oeuvres l'argent que me coûteroit une loge à chacun

des trois spectacles.--Ah! mon amie, que les journées alors te

paroîtront courtes! ah! si tu vas toujours au-devant des malheureux, tu

n'auras pas un moment à perdre. Du côté des plaisirs, tu y gagneras

beaucoup encore, je crois; les scènes intéressantes viendront te

chercher. Et comment ne serois-tu pas continuellement amusée et

attendrie, quand tu auras sans cesse des pleurs à essuyer et des

transports de joie à contenir?...--Eh bien! s'écria-t-elle, me voilà

décidée, je resterai dans mes terres,... pourvu que tu ne me quittes

pas, Faublas, pourvu que tu me sois fidèle...--Comment ne le serois-je

pas, ma charmante amie? Où trouverois-je, avec plus de vertus, tant...»

Je ne pus en dire davantage. O ma Sophie! un souvenir m'empêcha

d'achever.

«Tu m'aimeras donc toujours? reprit tout bas Mme de

Lignolle.--Toujours.--Tu ne t'occuperas jamais que de moi?--Que de

toi... Mais voyez donc, Madame la comtesse, comme ces paysannes sont

jolies.--Et comme ces jeunes gens ont bonne mine, me répondit-elle.

Vraiment je suis tentée de croire qu'il se fait ici beaucoup d'enfans,

et de beaux enfans, parce que les pères sont contens de leur sort.--Non,

n'en doutez pas, mon amie. Le commerce, si fatal à l'espèce humaine par

les dangereux travaux qu'il occasionne, par les voyages de long cours

qu'il commande, par les guerres fréquentes qu'il nécessite, le commerce

enlève tous les jours des bras à l'agriculture. Un fléau destructeur

qu'il amène avec lui, le luxe, vient encore, dans nos campagnes, décimer

les plus beaux hommes, qu'il précipite à jamais dans le vaste abîme des

capitales, où s'engloutissent les générations. Que reste-t-il pour

cultiver nos champs déserts? Quelques tristes esclaves condamnés à

l'oppression des heureux de la terre, qui, par la plus inique des

répartitions, ayant gardé pour eux l'oisiveté avec la considération, les

exemptions avec les richesses, laissent à leurs vassaux la misère et le

mépris, le travail et les impôts. Si la misère avilit l'âme, les

chagrins altèrent le corps. Les chagrins rongeurs gravent sur les

visages où ils s'attachent d'ineffaçables marques, plus hideuses que les

rides de la vieillesse et que les difformités de la laideur; des marques

de réprobation, qu'un père malheureux transmet à sa postérité, comme lui

vouée à toutes les ignominies. C'est ainsi que l'individu s'abâtardit en

même temps que l'espèce diminue. Partout où vous verrez le paysan peu

nombreux et bien laid, prononcez hardiment qu'il est bien misérable.»

Tandis que je m'attendrissois avec la comtesse, dans cet entretien qui

m'inspiroit pour elle beaucoup d'estime et beaucoup de respect, plus de

cent couverts avoient été mis sur une immense table circulairement

dressée dans un salon de verdure aussitôt illuminé. Les violons aussi

venoient d'arriver; une impatiente jeunesse autour de nous rangée

attendoit le signal. Mme de Lignolle prit la main d'un joli garçon; je

fis de même, et le bal commença.

L'heure du souper vint trop tôt pour les danseuses et pour leurs amans,

mais au grand contentement des mamans et des pères, qui sont toujours,

en pareil cas, plus pressés de se mettre à table que les enfans. Mme de

Lignolle voulut que je l'aidasse à faire les honneurs du festin; nous

nous retirâmes lorsque après que, tous les convives ayant porté

plusieurs santés à leur hôtesse et à sa tante chérie, les vieillards

entonnèrent des chansons à Bacchus et les jeunes gens des hymnes à

l'amour.

Je vous dirai confidemment qu'un peu fatigué de l'exercice des nuits

précédentes, je ne goûtai, durant tout le cours de celle-ci, d'autre

plaisir que celui de dormir tranquille auprès d'Éléonore étonnée. M. de

Lignolle à ma place n'eût fait ni plus ni moins: aussi, loin de m'en

glorifier, je m'en accuse. Mais rassurez-vous pour la comtesse et pour

moi; l'amour, toujours juste, avoit décidé que, dans la matinée du

lendemain, ma jeune maîtresse obtiendroit un dédommagement.

Il n'étoit pas midi; depuis plusieurs heures l'alerte comtesse me

faisoit courir dans son parc; un jardin anglois nous invitoit à goûter

quelque repos à l'ombre de ses bocages tortueux. Un frais zéphyr

balançoit mollement le feuillage du cèdre et du saule, de l'érable et du

mélèze, du platane et de l'acacia. Sur leurs branches mariées et

confondues mille oiseaux chantoient le printemps et ses plaisirs; un

ruisseau, tout à l'heure rapide, et maintenant ralenti dans son cours,

caressoit de son onde argentée les fleurs qui bordoient ses rives. Au

fond d'un bosquet sombre que formoient le lilas et le rosier, le

chèvrefeuille et l'aubépine ensemble entrelacés, étoit une grotte

mystérieuse, dernier asile de l'amour.

Les amours du chevalier de Faublas, tome 4/5 · 第 5 / 16 段