comte d'un air de triomphe. Voyez comme elles nous ont tous mis de bonne
humeur, comme la paix s'est faite aussitôt que...» La comtesse
l'interrompit: «A propos de charade, Mademoiselle de Brumont, savez-vous
bien que monsieur n'a pas encore pu deviner la nôtre?--Bon! c'est
qu'elle n'est pas exacte, répondit-il.--Voilà une bonne raison! s'écria
Mme de Fonrose. Comment! Mademoiselle, votre charade n'est pas exacte?»
Je lui répliquai en montrant la comtesse: «C'est madame qui l'a
faite.--Oui, répondit celle-ci; mais c'est vous qui me l'avez fait
faire.--N'importe, reprit la baronne, si elle n'est pas exacte, il faut
la recommencer.» La comtesse repartit: «C'est notre intention,
Madame.--Sans doute, dit M. de Lignolle, il faut la recommencer.--Cela
vous fera donc plaisir? lui demanda sa femme.--Assurément, Madame, et
beaucoup; je voudrois même pouvoir vous y aider; je voudrois pouvoir
vous enseigner...--Je vous rends mille grâces, interrompit-elle; je ne
veux plus désormais d'autre précepteur que Mlle de Brumont. D'ailleurs,
Monsieur, ce seroit peut-être bien inutilement que vous essayeriez de
devenir le mien.--Sans doute! j'ai fait dans ma vie, tant en énigmes
qu'en charades, plus de cinq cents poèmes: ce seroit un vrai travail
pour moi de me remettre aux premiers élémens.--Cependant, Monsieur, lui
dis-je, je prendrai la liberté de vous observer que madame la comtesse
est jeune, curieuse et pressée d'apprendre.--Eh bien! Mademoiselle, vous
n'avez pas besoin d'un second pour lui montrer tout ce qu'il lui importe
de connoître; vous êtes, j'en suis sûr, très en état de donner
d'excellens principes à votre écolière; et, par exemple, quand une fois
vous l'aurez commencée, je m'engage volontiers à la finir.--Non pas,
s'il vous plaît: je prétends n'en céder à personne la gloire et le
plaisir.--Eh bien, comme vous voudrez; cela ne m'empêchera pas de
m'intéresser vivement aux progrès de votre écolière.--Monsieur, ce que
vous avez la bonté de me dire est très propre à m'encourager. Je
donnerai de bonnes leçons à madame la comtesse, je vous le
promets.--Donnez, Mademoiselle, donnez.--Je ferai plus d'une charade
avec elle, je vous en réponds!--Faites, Mademoiselle, faites!--Ainsi,
Monsieur, dit Mme de Lignolle, je puis donc, sans risquer de vous
déplaire, m'occuper de ce petit travail-là.--Eh! bon Dieu, Madame, toute
la journée, si cela vous amuse.--Bon! reprit-elle, je suis contente. Je
m'en faisois quelque scrupule, parce que je craignois de m'arroger un
droit que je n'eusse pas; mais, à présent que vous m'en avez donné la
permission, me voilà tout à fait à mon aise.--A la bonne heure; mais je
vous engage à recommencer celle que vous avez seulement ébauchée
ensemble: car sûrement je l'aurois devinée, si elle avoit été bien
faite... Allons, Mademoiselle, point de paresse, point de mauvaise
honte; recommencez cela, faites-le mieux.--J'y tâcherai, Monsieur.--De
votre mieux et le plus tôt possible.--Ah! tout à l'heure, si madame le
veut.--Non, interrompit la baronne, dînons, dînons, aussi bien vous
aurez le temps. Je compte vous laisser passer ici la quinzaine.» Je crus
avoir mal entendu. «Quoi! la quinzaine? lui dis-je.--Vraiment,
répondit-elle. Le terme vous paroît court! je le conçois; mais je n'ai
pu obtenir qu'il fût plus long.--Obtenir!...--J'ai tenté l'impossible,
Mademoiselle: car je savois combien vous désiriez prolonger votre séjour
chez la comtesse.--Certainement,... mais...--Mais vos parens sont
demeurés inflexibles.--Vous dites, Madame, que mes parens...?--Ils ne
vous ont accordé que quinze jours.--Vous dites que mes parens m'ont
accordé...--Oui, seulement quinze jours. Rien n'a pu les déterminer à se
priver, pour un temps plus long, du bonheur de vous posséder chez
eux.--Quinze jours, Madame la baronne! Vous êtes sûre?...--Je suis sûre,
Mademoiselle, qu'ils ne vous permettront pas de rester plus longtemps;
arrangez-vous d'après cela, dans quinze jours je vous remmène, c'est une
chose convenue.--Convenue!--Oui, Mademoiselle, décidée.--Décidée,
Madame!--Irrévocablement décidée, Mademoiselle.--Ah! ah!--En attendant,
je viendrai vous voir presque tous les jours, comme vous pensez
bien.--Oui, Madame.--Et presque tous les jours aussi je les verrai, vos
parens.--Oui, Madame.--Ainsi vous aurez perpétuellement de leurs
nouvelles.--Oui, Madame.--Et ils recevront continuellement des
vôtres.--Oui, Madame.--Tenez, ce soir je soupe avec l'un d'entre
eux.--Je le sais; c'est même un de mes grands-parens, celui-là, je
crois?--Justement, Mademoiselle, je lui parlerai de vous, de votre
absence.--Ah! je vous en serai bien obligée.--Je ne doute pas que
d'abord cette séparation de quinze jours ne l'effraye, comme les autres;
mais je lui ferai entendre raison là-dessus.--Vous me rendrez un vrai
service.--Je vous réponds qu'il ne sera pas fâché.--Madame, je m'en
rapporte à vous.»
On conçoit que je demeurai très surpris de la manière artificieuse et
hardie dont la baronne venoit de m'établir, pour ainsi dire malgré moi,
chez la comtesse. Cependant je n'oserois pas dire que j'en fus bien
fâché, car peu de gens me croiroient; mais du moins, ô ma Sophie!
j'assurerai qu'à l'instant même je pris intérieurement la ferme
résolution de conserver mes relations avec Mme de B..., pour être, en
cas de besoin, promptement informé de ses découvertes et pour me
conduire en conséquence.
Le comte, qui n'avoit rien perdu de mon dialogue avec Mme de Fonrose,
demanda si mes parens demeuroient maintenant à Paris; la baronne
répondit qu'ils y étoient _incognito_ pour des raisons qu'elle savoit,
mais qu'elle ne pouvoit dire.
Nous allons nous mettre à table: je fus placé entre le mari et la femme;
de temps en temps, la comtesse passoit adroitement sous la nappe une
main qui rencontroit toujours la mienne, et mon genou touchoit le sien.
Aussi M. de Lignolle se fût-il étonné de nos fréquentes distractions, si
Mme de Fonrose, toujours attentive et toujours complaisante, n'eût vingt
fois relevé la conversation prête à tomber, et vingt fois ne nous eût
très habilement avertis de nos imprudences ou tirés de nos rêveries. Au
dessert, cependant, il fallut payer de ma personne. La baronne, soit
qu'elle voulût me distraire de l'objet dont elle me voyoit trop occupé,
soit qu'elle prît quelque plaisir à me tourmenter un peu, la baronne
s'avisa de me porter un coup plus difficile à parer que tous les autres.
«A propos, dit-elle, vous savez sans doute la grande nouvelle? Le
chevalier de Faublas est sorti de la Bastille.--Qui, le chevalier de
Faublas? demanda le comte.--Ne vous rappelez-vous pas l'histoire de ce
joli garçon qui, sous des habits de femme...--S'est introduit chez le
marquis de B...?--Oui, oui.--Et l'on a remis en liberté ce mauvais
sujet? Et ce petit garnement ne sera pas claquemuré pour le reste de sa
vie?--Comte, vous êtes bien sévère. On dit que c'est un très aimable
enfant.--Un fieffé libertin, qu'on auroit dû fouetter en place
publique!» La baronne alors m'adressa la parole: «Mlle de Brumont ne dit
mot; est-elle de l'avis de monsieur?--Non, Madame, pas tout à fait,
non... Ce chevalier de Faublas dont vous parlez, je le juge excusable;
il est bien jeune encore: à moins qu'il n'ait commis de ces
fautes...--Il a fait des horreurs, s'écria M. de Lignolle. Vous ne savez
donc pas son histoire, Mademoiselle? Je vais vous la conter. D'abord, il
a quitté les habits de son sexe, et, se donnant pour femme, il est entré
dans le lit de la marquise de B..., presque sous les yeux de son mari.
N'est-ce pas affreux?--Permettez que je vous arrête, Monsieur; ceci ne
me paroît pas vraisemblable. Est-il possible qu'un homme ressemble à une
femme si bien qu'on s'y méprenne?--Cela n'est pas ordinaire, mais cela
s'est vu.--Si vous ne me l'assuriez, je ne le croirois pas, dit la
comtesse.--Il faut le croire, répondit-il, car c'est un fait. Au reste,
ce marquis de B... n'en est pas moins un imbécile avec ses connoissances
physionomiques. C'est la science du coeur humain qu'il faut posséder.»
Je l'interrompis: «Il me paroît que, si vous aviez été à la place du
malheureux marquis, ce M. de Faublas ne vous eût pas fait sa dupe.--Oh!
soyez-en sûre. Je n'ai peut-être pas plus d'esprit qu'un autre; mais je
suis observateur, je connois le coeur de l'homme, et _nulle affection de
l'âme ne m'échappe_.--Nous savons cela, dit la baronne; mais, pour
revenir à notre mauvais sujet, je vais un peu vous étonner en vous
apprenant qu'il a l'obligation de sa liberté à la marquise.--A Mme de
B...? s'écria le comte.--A Mme de B...! s'écria la comtesse avec
beaucoup de vivacité.--A Mme de B...! m'écriai-je moi-même, en jouant
l'étonnement.--A Mme de B..., répéta froidement la baronne. Tout le
monde l'assure.» La comtesse se leva brusquement et m'adressa la parole:
«Quoi! c'est la marquise?...»
Elle parloit si haut et si vite, elle paroissoit tellement surprise,
inquiète et fâchée, que, tremblant de l'entendre me faire ou quelque
imprudent reproche ou quelque dangereuse question, je me hâtai de
l'interrompre: «Adressez-vous à madame la baronne. Qu'allez-vous me
demander, à moi qui ne sais pas un mot de toute cette fable?» M. de
Lignolle daigna me seconder. «Une fable, comme dit fort bien
mademoiselle. En effet, comment imaginer que la marquise ait osé...--Il
n'y a rien que de vrai dans ce que j'avance, reprit la baronne. Qu'une
fille toute neuve, une vierge pure, sans malice, sans passions et sans
reproche, trouve fort scandaleux l'événement que j'annonce, et que, dans
l'innocence de son coeur, elle refuse d'y croire, cela me paroît fort
naturel. Je ne puis même, en passant, m'empêcher de blâmer la comtesse,
qui a déjà quelque usage du monde, d'avoir été tout à l'heure tentée de
questionner, sur certaine matière, une personne aussi inexpérimentée que
l'est sa demoiselle de compagnie. Mais que M. de Lignolle, homme
d'esprit, homme de tête, M. de Lignolle, qui a l'expérience du monde, de
la cour, et des femmes surtout, que M. de Lignolle, observateur profond,
excellent juge, M. de Lignolle, enfin, appelle fable un fait peu commun
sans doute, mais qui n'est pas sans exemple et paroîtra même
vraisemblable à quiconque connoît les moeurs de ce siècle de corruption,
voilà ce que je ne conçois pas.--Encore, répondit le comte, faudroit-il
que j'eusse particulièrement étudié le caractère de Mme de B... Je ne la
connois que pour avoir entendu quelquefois parler d'elle.--Et moi,
malheureusement, pour l'avoir souvent rencontrée dans mon chemin. Je
pourrois lui contester les dons naturels et les dons acquis; mais la
plupart des jeunes gens de la cour disent qu'elle est belle, et ils le
savent bien; mais les vieux courtisans assurent qu'elle est plus qu'eux
tous adroite, insinuante, artificieuse et dissimulée: il faut les
croire. Ceux-ci lui accordent beaucoup d'esprit, ceux-là lui
reconnoissent de grands talens; tous généralement conviennent qu'elle
est née pour l'intrigue. Les uns s'étonnent que l'ambition puisse régner
avec tant d'empire dans un coeur qu'ils croient fait pour des passions
plus douces; les autres, la voyant sans cesse occupée de plus grands
intérêts, ne conçoivent pas par quel miracle il lui reste un moment pour
l'amour. Ce que chacun ne peut se lasser d'admirer en elle, c'est un
continuel mélange de l'audace qui distingue les forts, et de l'astuce
qui semble n'appartenir qu'aux foibles. Quelquefois elle étonne ses
ennemis et ses rivales par les coups hardis qu'elle frappe; souvent elle
les fatigue de sa tranquille patience et de sa persévérance éternelle.
Tantôt c'est le tigre irrité qui s'élance sur le chasseur et le
terrasse, et tantôt le chat sournois qu'on voit des heures entières tapi
près de la retraite de la proie qu'il attend. Tenez, je ne veux pour
preuve de sa rare capacité que la manière dont elle s'est relevée plus
puissante après sa terrible chute. Quand son affaire avec le chevalier
de Faublas fit tant de bruit, nous la crûmes perdue, elle seule eut le
courage de ne pas désespérer de sa fortune. Vous dire comment elle
persuada à son mari coiffé, battu et mécontent, qu'il n'étoit pas un
sot, je ne le saurois: ce qu'il y a de certain, c'est qu'aujourd'hui
nous voyons qu'ils vivent très bien ensemble. Au reste, c'est là le
moindre des succès qu'elle s'étoit promis: dès qu'elle eut enchanté le
bon époux, elle songea à délivrer l'ami charmant. Pour cela, que
fait-elle? M. de ***, qui avoit beaucoup de partisans parce qu'il
jouissoit d'un léger mérite et d'une fortune considérable, M. de ***,
depuis longtemps, étoit vainement amoureux d'elle, et vainement visoit
au ministère. La marquise entre dans le parti nombreux qui le porte aux
premières places; après quatre mois d'efforts elle culbute le ministre,
effraye un des concurrens, trompe l'autre, et l'heureux compétiteur
qu'elle sert se voit enfin nanti du fameux portefeuille. Alors sa
bienfaitrice ne dédaigne pas de devenir son amante... Vous paraissez
étonnée, Mademoiselle de Brumont?... Hélas! oui, la belle victime s'est
immolée... Elle a généreusement consommé le grand sacrifice. Ainsi Mme
de B... retrouve son premier crédit, qu'elle augmente encore. Ainsi le
chevalier de Faublas est rendu à la société, pour y faire, si nous n'y
prenons garde, quelque nouvelle incartade.»
Enfin, Mme de Fonrose se tut, et, puisqu'elle ne vouloit que
m'embarrasser, elle eut lieu de s'applaudir de la nouvelle fatale;
fatale! car je m'en affligeai beaucoup. En ne m'examinant qu'un peu, je
ne trouvois guère probable que l'adorateur de Sophie et l'amant de la
comtesse fût encore amoureux de Mme de B...; cependant j'entendois
s'élever du fond de mon coeur une voix secrète qui me crioit que la
marquise auroit dû me laisser en prison. Oui, dans mon déplaisir
extrême, j'osois accuser mon amie d'avoir trop fait pour moi. Ils
auroient donc raison, les consolans moralistes qui tous les jours
impriment que l'homme est naturellement ingrat?
Mme de Lignolle, mécontente de mon chagrin, qu'il n'étoit pas malaisé
d'apercevoir, fit tout haut cette remarque: «Vous avez l'air bien
sérieux, Mademoiselle?--Vraiment oui», dit le comte. Je ne répondis rien
à la comtesse parce que la baronne, habile à deviner et prompte à
prévenir les imprudences de son amie, déjà s'étoit emparée d'elle, et
tout bas lui disoit sans doute ce qu'elle croyoit propre à la retenir et
à la calmer; mais je saisis ce moment pour m'approcher de M. de Lignolle
et lui confier un grand secret: «Monsieur, si j'ai bonne mémoire, vous
m'avez autrefois témoigné le désir qu'il ne fût jamais question
d'amourette et de galanterie devant votre jeune épouse.» Il me répondit:
«Cela est vrai, mais il est question de ce libertin, je prends de
l'humeur, je me laisse entraîner, et j'oublie mes résolutions. Au reste,
je vous remercie de l'avis que vous voulez bien me donner, j'en vais
profiter, nous allons nous entretenir d'autre chose.» Il me tint
cruellement parole; je fus, toute la soirée, obligé de deviner des
charades, d'entendre de longues dissertations sur les affaires de l'âme.
A dix heures, la baronne se retira pour aller souper avec celui qu'elle
appeloit mon grand-parent. A minuit, M. de Lignolle souhaite à la
comtesse une bonne nuit, et un bon sommeil à Mlle de Brumont. De ces
deux souhaits si contraires, un seul pouvoit être exaucé: la comtesse
eut une bonne nuit, justement parce que Mlle de Brumont dormit peu.
Ne vous en étonnez pas, vous qui vous souvenez qu'hier au soir, et ce
matin, Justine m'a passablement occupé. Songez à ma détention trop
longue, songez que l'économique régime du célibat, rigoureusement gardé
pendant cent vingt mortels jours, a dû convenablement me préparer aux
excès dispendieux de plusieurs nuits heureuses.
Et vous aussi, malheureux amans, qui, pour avoir rencontré la satiété
dans les bras de l'amour, ne concevez plus un bonheur trop au-dessus de
vos forces, recevez avec mes preuves un avis salutaire, et prenez
courage: faites-vous mettre à la Bastille, restez-y quatre mois
seulement, et, quand vous en sortirez, vous verrez de quoi vous serez
capables, avec quel empressement vous volerez aux genoux de vos
maîtresses! Ah! que de fois vous leur direz: «Je vous aime», si elles
vous le disent une fois! Ah! que vous les retrouverez jolies, si vous
les retrouvez fidèles!
La mienne l'étoit, et jura de l'être toujours. De mon côté, je la
rassurai si bien que le lendemain matin son coeur ne conservoit aucun
soupçon jaloux. Nous fîmes ensemble un déjeuner charmant, car nous ne
fûmes pas gênés par la présence d'un tiers. M. de Lignolle, en partant
pour Versailles, où il alloit passer plusieurs jours, m'avoit recommandé
de tenir fidèle compagnie à sa femme et d'avoir bien soin d'elle.
Ce fut elle qui prit soin de moi. Ses petites mains arrangèrent mes
cheveux, ses petites mains m'habillèrent. Il est vrai que je n'en fus ni
mieux coiffé ni mieux vêtu. Il est vrai que, plein de reconnoissance, je
lui rendis, maladroitement si l'on veut, mais pourtant fort bien, à ce
qu'elle disoit, tous les services que j'avois reçus d'elle. La matinée
tout entière, comme un instant, s'écoula dans ces occupations si douces.
Nombrez, s'il se peut, les distractions qui prolongèrent nos travaux et
les folies qui les interrompirent. Mme de Lignolle, naturellement si
vive, est devenue plus étourdie de moitié; Faublas, que vous connoissez,
seroit-il plus raisonnable qu'elle? Figurez-vous notre enfantine joie,
nos comiques tendresses, nos bruyans transports. Imaginez jusqu'à quel
point nos caprices peuvent être amusans, et nos espiègleries piquantes.
Devinez le babil de nos querelles et le silence de nos combats.
Représentez-vous ce que nos bouderies ont de plus intéressant, et nos
raccommodemens de plus voluptueux: fille de compagnie peu respectueuse,
je viens de faire à ma maîtresse une malice presque impertinente, et,
pour m'attirer plus sûrement le châtiment que je mérite, j'ai l'air de
vouloir m'y dérober. La comtesse, qui me voit fuir, vole sur mes pas, et
sur mes pas se précipite dans la sombre alcôve où je parois chercher à
me cacher. Un cri qu'elle pousse annonce que je suis découverte et
saisie; mais le vainqueur, tout à coup vaincu, reconnoît trop tard le
piège qu'on lui tendoit, il tombe et demande grâce; je reste inexorable,
et je donne un baiser. O vous, qui que vous soyez, que ces jeux
effarouchent, si dans vos sévérités vous voulez du moins vous montrer
équitables, ne nous jugez point selon les rigoureuses lois qui
gouvernent les hommes! Je n'ai pas dix-huit ans encore, la comtesse en
compte à peine seize; nous sommes deux enfans.
Mme de Lignolle n'avoit pas fait défendre sa porte pour tout le monde.
Nous reçûmes, dans l'après-dîner, la visite de Mme de Fonrose, qui
m'apporta des nouvelles de mon père, et celle de la marquise
d'Armincour, à qui sa nièce avoit mandé le retour de Mlle de Brumont. La
bonne tante, enchantée de me revoir, me prodigua les complimens.
Pénétrée pour moi de la plus profonde estime, elle n'avoit point oublié
que je réunissois, à l'avantage assez commun de tout connoître, le rare
talent de tout expliquer, et que, dans une circonstance embarrassante,
je l'avois puissamment aidée à donner à son Éléonore[5] des instructions
de première nécessité. La vieille marquise m'aimoit tant et me faisoit
tant de caresses que je ne pouvois, sans manquer à la reconnoissance,
trouver sa visite trop longue. Sur quoi j'observerai que la baronne, qui
apparemment me jugeoit ingrat, s'efforça, par toutes sortes de moyens,
d'amener la bonne tante souper chez elle. Quand elle vit qu'il étoit
impossible de l'y décider, elle prit elle-même le parti de rester avec
nous. A minuit, nos deux convives se retirèrent; la même jolie femme de
chambre qui m'avoit habillée s'empressa de détruire son ouvrage, et
l'amie de la comtesse redevint son amant.
[5] Rappelez-vous que c'étoit le nom de baptême de la comtesse; nous
en aurons besoin.
Je dis l'amie de la comtesse, et je dis bien. On savoit chez elle que je
n'étois plus sa demoiselle de compagnie. Au reste, je crois que, dans
l'occasion, tout bon gentilhomme pourroit, sans déroger, se mettre en
condition comme j'y eusse été. Vraiment! le matin présider à la toilette
de madame, causer l'après-dîner dans son boudoir, et le soir entrer dans
son lit, je ne vois rien là qu'un jeune homme bien né doive trouver
pénible et ne puisse faire honorablement. Quant à moi, je sais bien que
je remplissois les différens devoirs de ma place avec grand plaisir et
sans craindre de compromettre ma noblesse. De toutes manières, je me
trouvois chez Mme de Lignolle aussi bien que chez moi.
Aussi bien que chez moi!... de temps en temps, mais pas toujours. Non,
mon père, non. Quoique deux journées seulement se fussent écoulées
depuis notre séparation, je sentois le besoin de vous revoir. O ma
Sophie! je brûlois du désir d'aller chez Justine savoir si Mme de B...
n'avoit rien appris de ton sort, et l'idée de tes infortunes
empoisonnoit mon coupable bonheur.
Ce fut pour l'amour de ma femme que j'eus avec ma maîtresse un démêlé
sérieux dès que le jour parut. «Je crois que tu pleures, s'écria la
comtesse étonnée; qu'as-tu donc?» Lui avouer que je donnois ces larmes à
l'absence de Sophie, c'eût été vraiment une cruauté; j'aimai mieux me
permettre un officieux mensonge. «Je m'afflige parce qu'il faut, mon
Éléonore, que je vous quitte pour quelques heures.--Me quitter! pourquoi
faire?--Une visite...--A qui?--Pas à mon père, car il me retiendroit, et
je veux revenir; mais à ma soeur.--A ta soeur! mon bon ami, rien ne
presse.--Je ne puis m'en dispenser aujourd'hui.--Tu ne le
peux?--Non.--Absolument?--Absolument.--Eh bien, j'irai avec toi.--Quelle
idée! Nous montrer ensemble dans les rues de Paris! On n'a qu'à me
reconnoître.--Nous baisserons les stores.--Oui! ne faut-il pas toujours
descendre de voiture et y remonter? Et puis est-il possible que je te
mène à ce couvent? à quoi cela ressembleroit-il?--Je t'attendrai à la
porte.--Eh! non, non.--Vous ne voulez pas?--Je le voudrois de tout mon
coeur; mais...--Vous me trompez.--Ma jolie petite amie, peux-tu le
croire?--Je le crois: vous méditez une infidélité.--Éléonore!...--Ce
n'est pas chez votre soeur que vous allez, mais chez cette indigne
marquise, ou peut-être chez cette petite sotte de Montdésir.--Ma chère
Éléonore!...--Mais, si vous avez des rendez-vous, vous les manquerez:
car je vous défends de sortir.--Vous me le défendez?--Oui, je vous le
défends.--Madame, prenez ce ton avec M. de Lignolle, tant qu'il voudra
bien le permettre; quant à moi, je vous déclare que je ne le souffrirai
pas, et que je veux sortir tout à l'heure.--Et moi, Monsieur, je vous
déclare que vous ne sortirez pas.--Je ne sortirai pas?--Non.--Ah! nous
allons voir.»
Je fis un mouvement pour me précipiter hors du lit; de la main droite,
elle me retint par les cheveux, et, de la gauche, elle tira le cordon de
sa sonnette avec tant de violence qu'elle le cassa. Ses femmes effrayées
accoururent à sa porte. Elle leur cria: «Qu'on dise au suisse qu'il
tienne l'hôtel exactement fermé et qu'il ne laisse sortir aucune des
femmes de ma maison.»
Cette manière de garder un amant me parut si neuve que je fus obligé
d'en rire: ma gaieté plut à la comtesse, qui se mit à rire aussi.
Quelques minutes se passèrent dans le délire de cette joie; nous nous
levâmes ensuite, et, quand je fus habillée, la querelle recommença.