parce que tout le monde la connoît. Le scandale de ses débuts a fait
mourir de chagrin M. de Fonrose, un très galant homme, seulement
coupable d'avoir voulu, dans un rang élevé, donner à sa trop noble femme
le goût des bourgeoises vertus. Aussi _madame_, dans ses gaietés,
appeloit-elle _monsieur le Philosophe de la rue Saint-Denis_. A l'époque
de la mort de son mari, Mme de Fonrose, entièrement libre, s'est hâtée
de justifier les brillantes espérances qu'elle avoit données. Nous
l'avons vue s'élever au-dessus de toutes les bienséances, éternelles
ennemies de son sexe; et, dans toutes les rencontres, elle a stoïquement
soutenu son grand caractère. En moins de dix ans le nombre de ses
conquêtes s'est tellement multiplié que, craignant enfin d'en oublier
quelqu'une, elle vient tout récemment de prendre le très sage parti d'en
dresser elle-même l'honorable liste. Dans cet interminable vocabulaire,
le nom de monsieur votre père se trouve peut-être le millième, et sera
probablement suivi de mille autres noms, sans compter le vôtre. Ce qui
rend plus étonnant encore l'invincible courage de cette femme capable de
supporter l'affluence perpétuelle de tant de gens, c'est qu'elle
accueille tout le monde et ne renvoie jamais personne. Jamais le nouvel
arrivant ne fait, chez cette Messaline, aucun tort au premier venu. Elle
en gardera trente à la fois, si trente le veulent bien. Celui que cet
arrangement n'accommode pas se retire sans esclandre; si l'on s'aperçoit
du vide qu'il laisse, on le remplit, mais, dans tous les cas, le
déserteur revient-il après six mois d'absence, il est toujours sûr
d'être bien reçu. Au reste, ne croyez pas que ces menus détails puissent
seuls remplir une tête aussi vaste que celle de la baronne! il faut
encore à cet intrigant génie des occupations au dehors; désolée des
momens de loisir que ses amours lui laissent, elle ne s'en console qu'en
favorisant les amours d'autrui. Allez chez elle un jour qu'elle reçoit,
vous la verrez environnée de jolis garçons qu'elle forme et de jeunes
femmes qu'elle produit.
«Telles sont les ennemies que je me propose de combattre avec vous;
cependant je crois devoir pendant quelque temps leur laisser le plaisir
de votre défaite. Grossissez incessamment l'immense liste des heureux
que Mme de Fonrose a faits; cette femme trop occupée ne pourra retenir
plus d'un jour un jeune homme que je connois sensible, et que je crois
délicat. Quant à Mme de Lignolle, je permets qu'elle vous arrête
quelques semaines. Puisque absolument il vous faut un objet de
distraction, je préfère à toute autre une enfant capricieuse et légère,
qui ne vous inspirera qu'une fantaisie passagère comme la sienne. Soyez
donc, en vos jours de désoeuvrement, la poupée dont elle raffole; mais
songez qu'il faudra, dès que je pourrai vous ramener Sophie, rompre sans
retour avec la comtesse.»
J'en pris l'engagement avec la marquise, je la remerciai vivement de
l'intérêt qu'elle me témoignoit, je lui promis de n'aimer que ma femme
aussitôt que ma femme me seroit rendue. Cependant je n'avois pas entendu
sans chagrin Mme de B... réclamer ma fidélité pour Sophie, et je me
hâte, afin que personne ne soit tenté d'improuver le vif déplaisir
qu'involontairement je ressentois, je me hâte d'avertir tout le monde
que la marquise étoit alors, plus que jamais, brillante des agrémens de
sa jeunesse et de l'éclat de sa beauté. Je trouvois sa peau d'une
blancheur plus éblouissante, les roses de son teint me paroissoient
avoir plus de fraîcheur, ma mémoire me retraçoit d'autres appas que mon
imagination me montroit encore perfectionnés; mais aussi je me sentois
forcé de reconnoître quelque chose de plus décent, de plus assuré dans
son maintien toujours enchanteur, et, dans toute sa personne, comme
autrefois remplie de grâces, je ne sais quel air de dignité qui
n'appartient point aux amours: j'étois désespéré! Vingt fois je voulus
lui rappeler le souvenir qui m'agitoit, le douloureux souvenir de mon
bonheur passé; vingt fois elle m'imposa silence par un geste et par un
regard, qui sembloient me dire: «Plaignez mon malheur, et respectez
votre amie.»
Il fallut me résoudre à la respecter, il fallut me résoudre à l'écouter
quelque temps encore sans l'interrompre. Elle me détailla la foule des
moyens qui maintenant étoient en son pouvoir et dont elle comptoit user
pour chercher Mme de Faublas; et, quand elle me vit bien persuadé que
personne au monde ne pouvoit retrouver Sophie si Mme de B... ne le
pouvoit pas, elle me parla de Justine. «Cette petite, me dit-elle, m'a
promis de n'apporter aucun obstacle au projet que j'ai formé de vous
rendre sage; mais je la soupçonne peu capable de garder constamment une
résolution désespérée; ainsi je vous prie de vouloir bien ne pas mettre
son courage à de rudes épreuves. Vous ne pouvez honnêtement,
ajouta-t-elle d'un ton plus sérieux, lui continuer la longue affection
que vous avez eue pour elle. Une intrigue de cette nature ne vous
convient sous aucun rapport: mon ami, vous n'êtes ni assez fou pour
avoir l'intention d'enrichir Mme de Montdésir, ni assez lâche pour
songer à l'aimer gratuitement. Il paroît qu'on est généralement d'accord
sur ce point qu'il faut un peu moins mépriser le riche libertin qui va
sans cesse marchandant des filles que le freluquet obscur qui fait
métier de leur plaire; mais on ne sait pas bien encore s'il est plus
ridicule de payer fort cher leurs faveurs, dont on se soucie fort peu,
qu'il ne semble honteux de les obtenir par des bassesses quand on n'a
pas d'or pour les acheter. Ce qu'il y a de mieux prouvé, c'est que
quiconque eut une fois le malheur de trouver quelque plaisir dans la
société de ces sortes de femmes doit bientôt, s'il n'y prend garde, y
perdre, avec sa fortune ou sa santé, l'estime des honnêtes gens et sa
propre estime.»
Pour justifier celle de la marquise, je ne lui dissimulai point que ce
matin, et tout à l'heure, Mme de Montdésir violoit avec moi sa téméraire
promesse, et même je lui contai naïvement quelle douce méprise, pour me
donner la veille un des plus fortunés instans de ma vie, avoit dans mes
bras embelli Justine de tous les attraits de Mme de B... Je vis la
marquise plusieurs fois rougir, et plusieurs fois je l'entendis soupirer
de mon erreur, sans doute inexcusable. Enhardi par son trouble, j'osai
risquer, avec une légère caresse, une insidieuse question: «Et vous, ma
chère maman, ne songez-vous donc jamais à moi? jamais un tendre
souvenir...» Mme de B..., déjà remise, m'interrompit: «Devez-vous
demander si je songe à vous? Tout ce que je vous dis ne prouve-t-il pas
que votre amie, sans cesse occupée de vos intérêts les plus chers...--Il
est donc vrai que vous êtes mon amie?... Hélas! vous n'êtes plus que mon
amie!--Faublas, vous devriez m'en féliciter.--_Ma chère maman_, je ne
puis que m'en plaindre.--Mon ami, c'est _Madame_ qu'il faut
dire.--Madame, à vous? jamais je ne m'y accoutumerai.--Il le faut
cependant, Faublas.--Ma... Madame, on m'appelle Florville.--Tant mieux,
je suis sensible à votre déférence.--Ma chère maman, que de
bonheur!...--Mon ami, c'est Madame qu'il faut dire.--Que de bonheur ce
nom me rappelle!--Laissons cela.--Qu'avec plaisir je me souviens de
l'aimable vicomte qui le portoit!--Parlons d'autre chose, mon ami.--Que
ne suis-je encore Mlle Duportail!--Chevalier, changeons de
conversation.--Que n'allons-nous encore ensemble à Saint-Cloud!
--Bon Dieu! déjà midi! s'écria-t-elle en regardant sa montre; Florville,
je veux pourtant, avant de vous quitter, vous donner une commission.»
Elle tira de son portefeuille un papier qu'elle me remit. «J'ai moi-même
sollicité cette lettre du ministre, qui rappelle en France mon plus
mortel ennemi. Faites-moi le plaisir de l'adresser au comte de
Rosambert, à Bruxelles, où il est maintenant. Annoncez-lui qu'il peut,
sous son nom, reparoître dans la capitale, et même à la cour. Je vous
permets de lui apprendre que celle qu'il outragea pouvoit d'un mot le
priver à jamais de ses biens, de ses emplois, de sa patrie, et vient
d'obtenir son retour. Qu'il ne croie pas cependant que je renonce à ma
vengeance; mais qu'il sache que je la veux digne de moi. Un lâche
châtiment ne sera point le prix d'une lâche injure. Punir avec noblesse
un homme indigne de sa naissance, qui ne craignit pas de m'insulter
bassement, c'est punir deux fois. Adieu, mon ami.--Adieu, Madame...
Serai-je longtemps privé du bonheur de vous revoir?--Non, Florville, je
compte revenir ici quelquefois.--Dites souvent.--Souvent, si je
puis.--Et bientôt?--Le plus tôt possible,... dans quelques jours... Vous
serez averti par Justine. Adieu, mon ami.»
Quand Mme de B... fut partie, j'appelai Mme de Montdésir. «Dis-moi donc
où communique cette porte par laquelle j'ai vu la marquise entrer et
sortir?--Chez le bijoutier voisin, que madame a généreusement payé pour
cela, me répondit-elle. C'est ici de même qu'au boudoir de la marchande
de modes.--Oh! non, Justine, ce n'est pas de même, il s'en faut
bien.--Quoi donc! notre maîtresse a-t-elle été cruelle?--Oui, mon
enfant.--Peut-être parce que vous êtes marié.--Crois-tu?--Dame! je sens
qu'à sa place cela me feroit une peine terrible, je serois d'abord comme
un petit démon; mais nous autres femmes, nous ne savons pas garder
rancune, je finirois par m'apaiser.--Tu penses donc que la
marquise...--S'apaisera! Oui, soyez tranquille; et puis, ajouta-t-elle
d'un ton caressant, je sais bien qu'il te reste des consolations.»
Mme de Montdésir me paroissoit en effet très disposée à m'en offrir,
mais j'eus le courage d'emporter mon chagrin.
Jasmin attendoit impatiemment mon retour. Il me dit que Mme de Fonrose
venoit d'envoyer quelqu'un pour me prier de passer chez elle. Je
commençai par écrire au comte de Rosambert une courte lettre, que je fis
porter à la poste, et puis je me rendis chez la baronne.
Quand on lui annonça le chevalier de Florville, Mme de Fonrose fit un
cri de joie. Elle me conduisit à son cabinet de toilette, m'y plaça
devant un miroir, et sonna l'une de ses femmes, qui, moins jolie, mais
non moins adroite que Justine, en un instant me fit, avec des rubans et
des fleurs, la plus élégante coiffure dont une jeune personne ait jamais
pu s'enorgueillir. Ensuite je me vis paré d'une robe de pékin lilas, on
me passa le plus décemment possible un jupon pareil, et, pour compléter
la métamorphose, mon pied fut enfermé dans un petit soulier du _Cadran
bleu_. Mme de Fonrose alors renvoya sa femme de chambre; puis, en me
donnant plusieurs baisers, elle voulut bien me dire qu'il y avoit peu de
femmes aussi aimables que moi. J'allois imprudemment lui rendre et ses
propos flatteurs et ses tendres caresses, quand un secourable laquais
s'avisa de crier de la porte: «Monsieur de Belcour.»
La baronne, craignant que mon père ne pénétrât jusqu'au cabinet de
toilette, courut le recevoir, et le joignit dans la pièce voisine. «Je
viens, lui dit le baron, vous faire des excuses avec des reproches, et
vous exprimer mes regrets. Hier, il a fallu nous quitter un peu
brusquement. J'en ai beaucoup souffert, et la faute en est tout à fait à
vous, Baronne. Vous m'avez amené la plus folle petite personne...--Dites
une femme charmante, Monsieur, pleine d'attraits, de vivacité, de
gentillesse, d'esprit...--Cela peut être, Madame; mais...--Point de
mais», interrompit-elle. Cependant il continua: «Je vous avoue que je ne
vois pas sans chagrin mon fils embarqué dans une intrigue nouvelle. Il
me seroit trop cruel de penser que sa femme sera toujours
absente...--Eh! bon Dieu! tranquillisez-vous, Baron; quand elle
reviendra, nous lui rendrons son mari.--Trop tard peut-être, il la
chérira moins; et sa Sophie, en vérité, mérite d'être heureuse.--Vous
voilà! je vous admire! à vous entendre, on croiroit qu'une femme ne peut
trouver son bonheur que dans les perpétuelles adorations de son mari; et
vous avez apporté du fond de votre province cette idée de l'autre siècle
que tout bon époux doit bourgeoisement assommer sa femme d'un éternel
amour. Eh mais! Monsieur, d'où venez-vous? Comment! ignorez-vous encore
que maintenant un honnête homme ne se marie qu'afin de se donner une
maison, un état, un héritier?--Et c'est pour cela, Madame, que les
honnêtes gens dont vous parlez n'ont, après quelques années de mariage,
ni état, ni maison, ni enfans qui leur appartiennent.--Vous êtes,
répliqua la baronne en riant, l'homme du monde le plus amusant, quand
vous en voulez prendre la peine. Qu'on mette les chevaux, dit-elle à un
domestique.--Vous ne dînez pas chez vous? s'écria mon père.--Non,
vraiment.--Moi qui comptois passer la soirée avec vous!--J'en suis tout
à fait désolée, lui répondit-elle d'un ton caressant, mais c'est une
chose impossible.--Madame, peut-on, sans indiscrétion, demander où vous
dînez?--Chez la petite comtesse.--Y allez-vous seule?--Non.--Avec mon
fils, peut-être?--Avec le chevalier? point du tout.--Vous riez,
Baronne.--Je vous donne ma parole d'honneur que ce n'est pas monsieur
votre fils qui m'accompagne chez la comtesse.--Eh! qui donc?--Une jeune
personne dont je ne crois pas que vous ayez entendu parler.--Vous
l'appelez?--Mlle de Brumont.--De Brumont? non, je ne la connois pas.
Vient-elle vous chercher, ou l'allez-vous prendre?--Mais... je ne sais,
j'attends.--Restez-vous tard chez Mme de Lignolle?--Je comptois rentrer
de bonne heure pour souper avec vous.--Vous aviez là, Baronne, une
excellente idée.--Et je ferois défendre ma porte, continua-t-elle, si
vous ne craigniez pas trop l'ennui du tête-à-tête.--Je crains seulement
que le tête-à-tête ne soit trop court», répondit-il en lui baisant la
main.
Un domestique vint dire que les chevaux étoient mis. Mlle de Brumont,
pressée de revoir sa maîtresse, trouvoit que le baron causoit trop
longtemps avec la sienne. Oui, ma Sophie, c'est à toi que j'en demande
pardon, Faublas rêvoit au moyen d'éconduire promptement son père.
Agathe, cette alerte femme de chambre qui m'avoit coiffé, voulut bien
recevoir un louis d'or et prendre pitié de ma peine. Elle me conduisit,
par un petit escalier, dans la cour, où je trouvai le carrosse de la
baronne; puis elle se chargea d'aller dire à sa maîtresse que Mlle de
Brumont venoit d'arriver, mais qu'ayant su que Mme de Fonrose avoit du
monde, et ne voulant voir personne, elle attendoit la baronne dans sa
voiture.
Ma commission fut exactement faite; bientôt je vis descendre Mme de
Fonrose: mon père lui donnoit la main. Il jeta dans la voiture un regard
curieux, mais j'eus l'impolitesse de me cacher la figure avec mon
éventail.
Nous partîmes. La baronne, qui rioit, me félicita du succès de ma ruse.
Elle prit ma main, la serra doucement, m'honora de plusieurs regards
bien tendres, et plus d'une fois me répéta que mon père pouvoit passer
pour un très aimable homme, mais que j'étois bien la plus charmante
femme qu'elle eût jamais vue.
Cependant nous avancions, la conversation changea d'objet. Mme de
Fonrose daigna m'avertir que la comtesse, sans doute encore très
irritée, pourroit d'abord me recevoir assez mal; mais elle ajouta que
j'apaiserois cette femme comme on les apaisoit toutes, avec des sermens,
des louanges et des caresses.
* * * * *
Monsieur étoit avec madame, quand on nous annonça chez la comtesse.
«Oui, ma foi! dit le comte, c'est elle!» Mme de Lignolle, emportée par
un premier mouvement, se leva d'abord et me tendit les bras; mais tout
d'un coup, agitée d'un sentiment contraire, elle se rejeta dans son
fauteuil en criant: «Je ne veux pas la voir.» J'allois partir, Mme de
Fonrose me prévint: «Cependant je vous la ramène bien repentante et bien
désolée; je vous assure qu'elle brûle de mériter sa grâce.--Sa grâce,
après tant d'ingratitude!--Il est vrai, dit M. de Lignolle, que
mademoiselle s'est permis, à notre égard, un étrange procédé. Ne rester
ici que deux ou trois jours, et nous planter là sans rien dire!
il falloit au moins qu'elle avertît madame quelques jours
d'avance.--Qu'elle m'avertît! s'écria la comtesse. Il eût été fort bon
qu'elle m'avertît! Monsieur, vous ne savez ce que vous dites; on ne doit
pas m'avertir, car on ne doit pas me quitter.--Ah! pourtant, il faut
convenir que mademoiselle étoit libre; elle avoit le droit de vous
demander son congé, comme vous aviez le droit de la renvoyer. Mais dans
ce cas-là, je le répète, on s'avertit mutuellement quelques jours
d'avance.--Monsieur, voulez-vous bien me faire grâce de vos réflexions?
Dans un autre moment, elles m'amuseroient peut-être, je vous avoue que
maintenant elles me fatiguent.» Le comte se tut; je pris la parole:
«Madame, je conviens que j'ai quelques torts envers vous; mais les
apparences me montrent plus coupable que je ne le suis en
effet.--Comment! vous ne m'avez peut-être pas fait une infidélité?--Et
une infidélité de quatre mois! interrompit le comte. Quatre mois sans
nous donner seulement de vos nouvelles!--Mademoiselle, madame a raison,
cela n'est pas bien.--Il faut aussi plaider un peu pour elle, dit Mme de
Fonrose; je sais de bonne part que cette absence de quatre mois lui a
paru fort longue, et que, si l'on avoit voulu lui laisser la liberté de
vous venir voir, elle en auroit de bon coeur profité.--Baronne, vous
voudriez en vain l'excuser, vous n'ignorez pas qu'elle m'a
trahie!--Vraiment, sans doute, reprit M. de Lignolle, c'est une espèce
de trahison.--Elle m'a sacrifiée!--Oui, continua l'époux approbateur,
elle nous a véritablement sacrifiés, si elle a été s'établir
ailleurs.--Justement, Monsieur, s'écria la comtesse, c'est ce qu'elle a
fait.--Madame, je me reconnois coupable; mais...--Vous l'entendez,
interrompit-elle, en joignant avec transport ses jolies petites mains,
qu'elle leva d'abord vers le plafond[4] et dont elle se couvrit les yeux
et le front. Vous l'entendez! elle a été s'établir ailleurs, elle-même
en convient.--Madame, daignez m'écouter jusqu'à la fin,
permettez...--Elle a été s'établir ailleurs! répéta douloureusement la
comtesse, qui se mit à pleurer; elle a été s'établir ailleurs!--Chez une
femme? demanda le comte.--Eh! sans doute, chez une femme, lui répondit
Mme de Lignolle avec beaucoup de vivacité. Vous faites des
questions!...» Il m'adressa la parole: «Quelle est cette femme chez
qui...?--Que vous importe ce qu'elle est? interrompit la comtesse.
Qu'importe en quelle qualité? répliqua-t-elle encore.--Est-elle noble,
cette femme-là? me demanda-t-il.--Oui! noble, s'écria-t-elle, comme mon
palefrenier.--Et que fait-elle?--Ce qu'elle fait! ce qu'elle fait! dit
la comtesse, dont la colère alloit toujours croissant à chaque
interrogation de son curieux mari, elle fait des sottises et de
mauvaises plaisanteries.--Et elle s'appelle?» Mme de Lignolle s'écria:
«Oh! je le sais comment elle s'appelle; mais je veux que vous le disiez,
Mademoiselle.--Madame, dispensez-moi...--Mademoiselle, point de
mauvaises excuses, je le veux.--Eh bien, elle s'appelle
Montdésir!--Montdésir, j'en étois sûre; Montdésir!... Elle a pu me
quitter pour une autre!... Elle a été s'établir chez une madame
Montdésir!» Et la comtesse se remit à pleurer. «La voilà qui
s'attendrit, me dit la baronne, elle va se calmer, elle va pardonner.
Tombez à ses pieds, Mademoiselle, et demandez grâce.» Je me jetai à ses
genoux que j'embrassai; et, pendant que Mme de Fonrose lui adressoit
tout bas quelques mots de consolation, le comte me faisoit, avec de doux
reproches, une paternelle remontrance.
[4] Et non vers le ciel, comme ils le disent tous en pareil cas: il
faut être exact.
«Vous êtes jeune, Mademoiselle de Brumont, vous avez pour vous toutes
les grâces de l'esprit et de la figure; cependant vous ne parviendrez
point à réparer l'injustice que la fortune vous a faite d'ailleurs, si
vous êtes inconstante dans vos goûts, si vous ne voulez vous attacher à
personne, si vous allez vous établissant partout, sans pouvoir vous
fixer nulle part. Qui nous avez-vous préféré, je vous prie? Une
roturière, une femme de rien, qui est philosophe, je le parierois.
N'étiez-vous pas cent fois mieux ici? Je ne crois point avoir manqué
d'égards pour une demoiselle que j'estimois vraiment beaucoup, et, quant
à ma femme, elle vous aimoit au point d'en être folle. D'ailleurs, sans
compter mille autres avantages, vous en aviez chez nous un très grand,
qu'on rencontre rarement ailleurs: celui de deviner tous les jours des
charades, et d'en faire vous-même tout à votre aise.»
Le chagrin de la comtesse ne put tenir contre les dernières réflexions
de son mari. A peine M. de Lignolle finissoit de parler que madame tomba
dans les convulsions d'un rire inextinguible. Tout à coup la sombre
douleur fit place à la joie folle sur ce charmant visage où je vis les
ris et les pleurs ensemble mêlés. Il m'étoit aisé de m'apercevoir que
Mme de Fonrose auroit, comme moi, donné de l'or pour qu'il lui fût
permis de rire aussi haut que la comtesse; mais j'étois, comme elle,
retenu par la crainte de donner d'étranges soupçons à ce mari qui nous
regardoit, et qui devoit être également surpris du violent chagrin de sa
femme et de son excessive gaieté. Le comte, en effet, remarqua ma
contrainte, et voici comment il me rassura:
«Vous avez l'air stupéfaite, Mademoiselle; mais il ne faut pas que ceci
vous étonne. _Aucune affection de l'âme ne m'échappe_, à moi: dans votre
absence, la belle humeur de madame s'étoit visiblement altérée; j'ai
découvert qu'il y avoit un moyen sûr de lui rendre sa gaieté, je lui ai
parlé charade: aussitôt voilà madame riant comme une folle. J'ai répété
plusieurs fois l'expérience, et toujours avec le même succès. Vous en
êtes vous-même témoin, depuis un quart d'heure elle ne cesse! et tenez,
voilà un redoublement.»
En effet, la comtesse recommença de plus belle, et Mme de Fonrose ne se
gêna plus; je fus comme elle entraîné, et M. de Lignolle lui-même ne put
voir trois personnes s'égayer de si bon coeur, sans se mettre de la
partie. Nos bruyans éclats de rire durent être entendus de tout le
voisinage.
Cependant, quoique Mlle de Brumont se pâmât de rire, le chevalier de
Faublas ne perdoit pas la tête. D'une bouche avide il pressoit les lis
d'un bras plus doux que l'ivoire, et d'une main caressante il serroit
doucement les plus jolis genoux du monde. «Pardonnez-lui, dit à la
comtesse Mme de Fonrose, qui, ne s'ennuyant pas de me regarder, ne
perdoit aucun détail de cette joyeuse pantomime.--Pardonnez-lui, répéta
le mari confident, qui, non content de m'applaudir par des regards et
par des signes, se baissa deux fois pour me glisser à l'oreille ces
paroles tout à fait encourageantes: «Bon, bon! ne vous lassez pas, tenez
ferme, elle est vaincue!--Pardonnez-moi, m'écriai-je à mon tour, d'une
voix tendre et d'un ton suppliant; pardonnez-moi, car je me repens et je
vous aime.--Et moi aussi, je vous aime, répondit-elle en m'embrassant,
et je vous pardonne, ajouta-t-elle en m'embrassant encore, mais à
condition que vous ne verrez plus cette madame de Montdésir.--Oh!
non.--Et que vous n'irez jamais vous établir ailleurs que chez
moi.--Jamais.--En ce cas, je vous pardonne, et je vous aime, et je vous
embrasse; et, si vous me tenez parole, je vous aimerai et je vous
embrasserai toute ma vie.--Eh bien, s'écria M. de Lignolle, charmé de la
joie de sa femme, puisque madame vous aime, vous embrasse et vous
pardonne, je veux aussi vous pardonner, vous aimer et vous embrasser.»
Il m'honora de plusieurs baisers. «Et moi aussi, dit Mme de Fonrose, je
vous aime, je vous pardonne et je vous embrasse, car depuis un quart
d'heure vous m'avez bien amusée.