Il faudrait dire présentement d'où sont sortis les peuples hunniques.
Ici les traditions hongroises se taisent. Les traditions turques, il est
vrai, assurent que les Turcs et les Magyars ont eu une même patrie[81].
Mais comment découvrir la patrie première d'une nation nomade? Cette
question, qui ne saurait être décidée dans l'état actuel de la science,
peut rester toujours sans solution. Cependant on a vu combien le désir
de retrouver leur berceau préoccupe, inquiète les Hongrois. Non
seulement Csoma, M. de Szemere, et un autre Sicule dont le nom m'est
malheureusement échappé, ont pénétré séparément jusqu'en Perse, jusqu'au
Thibet, pour rechercher les traces des Hongrois; non seulement M. de
Besse, malgré son âge avancé, a entrepris pour le même objet un voyage
au Caucase; mais, récemment encore, M. de Reguly vient de partir pour
l'Asie, où il doit rester long-temps, dans le seul espoir de jeter
quelque lumière sur les origines de sa nation. Peut-être de nouveaux
travaux, de nouveaux voyages, amèneront-ils quelque découverte
inattendue. Remarquons seulement que ces intrépides voyageurs se
dirigent tous vers l'Asie centrale.
[Note 81: Besse, _Grammaire turque_, avant-propos. Pesth, 1829.]
Toutefois nous essaierons de tracer, autant qu'il est permis de le
faire, l'itinéraire que les Hongrois ont suivi. Il est possible de
reconnaître, de loin en loin, leur diverses stations, tantôt en
consultant les historiens des nations voisines, tantôt en examinant la
langue hongroise.
Les historiens chinois placent les Huns au nord de la grande muraille.
«L'empire des Huns, en Tartarie, était borné du côté du midi par celui
des Chinois; les guerres continuelles que ces deux peuples se sont
faites ont obligé les Chinois à parler souvent des Huns»[82].
[Note 82: Deguignes, _Hist. des Huns_, préface.]
Et ailleurs:
«Les _Hiong-nou_ (ou Huns), une des plus nombreuses nations de la
Tartarie occidentale, erraient dans ces vastes campagnes qui sont au
delà de la Chine, nourrissaient de nombreux troupeaux et habitaient sous
des tentes»[83].
Les mêmes historiens montrent également près de la Chine et au milieu
des Huns les Igours ou Ouigours, qui, tantôt alliés, tantôt ennemis des
Huns, commencent ces dissensions que nous voyons se perpétuer jusqu'en
Europe[84], car ces Ouigours sont les Hongrois: une foule d'historiens
les nomment ainsi.
[Note 83: Liv. V.]
[Note 84: Liv. I.]
Il est à présumer que cette grande nation nomade, avant de se diriger
vers la Chine ou de se tourner vers l'Europe, a erré dans l'Asie
centrale et a porté ses tentes d'une contrée à l'autre: c'est ce qu'on
peut constater par les emprunts de la langue hongroise. Ainsi, les
Magyars ont dû se rapprocher de l'Inde, à en juger par certaines
expressions qu'ils ont conservées. Ex.: _bálvány_, «idole»; _vásár_,
«marché»; _anya_, «mère»; _gát_, «digue»; _tábor_, «camp»; etc. Le nom
de _Buda_, si commun chez les vieux Hongrois, est indien. Plusieurs noms
de lieux, comme _Sóvár_, _Pennavár_, etc., se retrouvent également dans
l'Inde et en Hongrie[85].
[Note 85: Benkovich, _der Ungern Stamm und Sprache_. Pressburg,
1836.--Le nom de _Buda_, dans le veux hongrois, signifiait peut-être
«savant», comme en sanscrit.]
Csoma avait trouvé des exemples d'analogie entre des mots hongrois et
tibétains. Il est à jamais regrettable que ce voyageur, aussi savant que
dévoué, après avoir souffert les plus cruelles privations et s'être
livré pendant sa vie entière aux études les plus difficiles, ait été
arrêté par la mort au moment peut-être de voir son entreprise couronnée
du succès. On sait qu'il avait eu le projet de découvrir le berceau des
Hongrois. Le baron Charles Hügel, qui l'avait connu à Calcutta, a publié
sur lui dans l'_Observateur autrichien_ un intéressant article. Il a
fait connaître les idées de Csoma, qui heureusement s'était ouvert,
quelques jours avant sa mort, à M. Campbell, agent anglais à
Dardjilling, dans le pays de Sikkim.
Csoma découvrit dans les historiens arabes, persans et turcs, les traces
d'un peuple appelé Jugur, Ugur, Wugur, qui campait au milieu de l'Asie,
et qui par ses mœurs se rapprochait des Hongrois. Il pensait, d'après
ces écrivains, que le berceau de ce peuple était le Tibet. Certain de
trouver à Lassa le véritable foyer de la science orientale, il avait
pris le chemin de cette ville, quand il fut attaqué de la maladie qui
l'emporta. Il demanda à M. Campbell si le nom de Hung, qui se trouve
dans l'ouvrage du ministre anglais, avait donné lieu aux Indes à
quelques recherches, et si les Hung et les Huns n'avaient pas une même
origine. M. Campbell répondit que selon lui la patrie des Hung était la
contrée septentrionale de l'Himalaya, et Csoma dit alors que là aussi,
dans son opinion, se trouvait le berceau des Huns et des Hongrois.
On ne peut nier que les idées d'un homme qui a consumé sa vie entière à
poursuivre un but ne soient d'un grand poids lorsqu'il s'agit de l'objet
qui attirait toutes ses pensées. Nous croyons donc signaler un fait
important quand nous disons que Csoma porta ses regards vers le Tibet
pour y chercher le berceau des Hongrois.
En leur assignant cette contrée pour patrie ou pour station, on
s'explique les analogies de la langue hongroise avec la langue
tibétaine. De là, les Huns et les Hongrois seraient remontés vers le
nord, et auraient porté leurs tentes sur les frontières de la Chine, où
nous les montrent les historiens chinois.
À partir de la Chine, nous ne sommes plus réduits à faire des
conjectures: nous consultons l'histoire. Les luttes que les Huns ont eu
à soutenir contre les Mongols et les Tatars sont détaillées dans
l'ouvrage de Deguignes, qui les mène jusqu'en Europe. Nous y renvoyons
le lecteur, quoique Deguignes ait commis de graves erreurs, selon nous,
en indiquant la marche des Huns.
Pour les Hongrois, nous pouvons leur assigner une seconde station en
Perse. Plusieurs historiens assurent que les Magyars s'y sont
arrêtés[86]. Engel lui-même le reconnaissait, comme le prouve une phrase
qui a été citée plus haut. Du Buat rapporte que les rois de Perse, au
cinquième et au sixième siècle, avaient des Huns dans leurs armées. Or,
à cette époque, ceux que nous désignons sous le nom de Huns étaient
écrasés et dispersés en Europe. Il est ici question des Hongrois. Ce qui
est non moins significatif que les preuves historiques, c'est que les
Hongrois avaient emprunté aux Persans leurs croyances religieuses, et
même jusqu'au nom par lequel ils désignaient Dieu. Il faut se rappeler
la quantité de mots persans que contient la langue magyare[87]. MM. de
Szemere et *** ont vu en Perse des montagnes, des fleuves, qui portent
des noms hongrois. D'ailleurs les Hongrois, par leur physionomie, se
rapprochent des Persans plus que de tout autre peuple.
[Note 86: V. la chronique de _Kéza_, le plus ancien des annalistes
hongrois.]
[Note 87: Les Hongrois ont toujours comparé leur langue aux langues
orientales. Récemment encore M. Horvát (_Tudományos Gyüjtemény_, 1833,
6ik, 7ik _Kötet_. Collection scientifique de Pesth), a montré les
rapports du hongrois et du turc. M. Valentin Kis (_Magyar Régiségek_,
_Pesten_, 1839, Antiquités hongroises) a fait voir les analogies du
hongrois et du persan, etc. Nous reproduirons ces idées dans un ouvrage
spécial.]
Nous retrouvons ensuite les Magyars au Caucase, où leur séjour est
attesté non seulement par les traditions des peuples ainsi qu'on peut le
voir dans les notes qui suivent, mais encore par les récits de
l'historien arabe Mahommed-Aiwabi-Achtachi. Les Hongrois enfin ont
occupé la Scythie, puis la Lébédie, ce dont tout le monde convient, et
ont paru en Pannonie.
Si nous ne pouvons suivre les Magyars pas à pas, du moins nous est-il
permis de leur assigner ces trois grandes stations: le nord de la Chine,
la Perse et le Caucase.
Cet itinéraire s'accorde parfaitement avec tout ce que nous avons dit
jusqu'ici.
Résumons en effet cette esquisse.
§ 7.