Aux citations qui viennent d'être reproduites nous joindrons quelques
remarques qui les complètent et qui aideront à faire connaître les
peuples hunniques.
Nous avons dit que les Huns et les Hongrois avaient les mêmes étendards.
De plus, ils maniaient les mêmes armes, _arcus, cultros et lanceas_,
disent les chroniques. Les soldats qui composaient ces grandes armées
émigrantes avaient pour costume le pantalon flottant de toile blanche,
qui était porté de temps immémorial par certains peuples de l'Asie (les
Persans entre autres), la courte chemise, les bottes, chaussure
ordinaire des cavaliers, et une peau d'animal: c'est absolument de cette
façon que s'habillent aujourd'hui les paysans magyars[61]. Quant aux
_vezérs_, ils avaient les bottines, particulières aux chefs asiatiques,
et cet habit serré au corps qui descend jusqu'aux genoux et s'attache
sur la poitrine, que portent même aujourd'hui les gentilshommes
hongrois, et qu'on appelle encore, d'un bout de la Hongrie à l'autre, un
_attila_; ils jetaient sur l'épaule la _mente_ ou une peau de tigre.
Répandez l'or et les pierreries sur cet habit de guerrier et de
chasseur, et vous avez ce magnifique costume hongrois dont l'éclat
frappait les Grecs raffinés de Constantinople, et qu'on peut voir, en ce
moment même, à la diète de Presbourg.
[Note 61: Ce pantalon est si large, qu'il figure un jupon. De là
vient qu'Ammien Marcellin a écrit des Huns: «Ils s'habillent avec de
petits jupons», sans songer qu'un peuple cavalier ne peut pas se
costumer ainsi.
Les Avars avaient la coutume hongroise de se tresser les cheveux.
_... colubrimodis Avarum gens dira capillis._
(Corippe.)
«... Du reste ils étaient habillés comme les Huns.»
(Deguignes, _Hist. des Huns_, liv. 4.)]
On a remarqué que, si un nom de Hun ou un nom avar a un sens quelconque,
c'est à l'aide de la langue hongroise qu'on peut l'expliquer. Nous
ajouterons que les Huns et les Hongrois avaient le même alphabet.
L'alphabet connu sous le nom de huno-scythe, qui est reproduit dans les
ouvrages de Mathias Bel, de Gyarmathi et de Besse, était, les savants
l'ont dit, l'alphabet des Huns. Or il rend parfaitement tous les sons de
la langue hongroise et n'en rend pas d'autres. Personne n'ignore que les
premiers rois chrétiens de Hongrie s'empressèrent d'adopter les lettres
envoyées de Rome, et de faire disparaître la vieille écriture magyare.
Ce fut surtout chez les Sicules que l'écriture nationale se conserva.
Gyarmathi, dans son premier ouvrage, a donné une inscription hongroise
du treizième siècle qui se trouvait gravée sur une église du siége
sicule de Csik. Cette inscription consiste purement en lettres
empruntées à l'alphabet des Huns, et Gyarmathi, avec la clef de cet
alphabet, est parvenu à la déchiffrer.
Nous pouvons reconnaître que les peuples hunniques sont venus de l'Asie,
à ce fait qu'ils apparaissent en Europe par hordes immenses de cavaliers
fougueux, parcourant l'espace avec une rapidité incroyable. Comme les
autres peuples asiatiques, ils estimaient peu les richesses qu'ils
conquirent si rapidement: ils ne furent pas amollis par le luxe. Les
Grecs s'étonnaient de retrouver toujours aussi intrépides des guerriers
qui couvraient de plaques d'or et de pierres précieuses leurs habits,
leurs selles et les harnais de leurs chevaux. Ce furent les dissensions
intestines qui perdirent les Huns, les Avars, et qui firent tomber le
royaume de Hongrie.
L'organisation des bandes était la même chez les Huns et chez les
Hongrois. «L'empire des Huns était gouverné par vingt-quatre principaux
officiers qui commandaient chacun un corps de dix mille cavaliers. Ils
avaient sous leurs ordres des chefs de mille hommes, de cent hommes, de
dix hommes[62]». Telle est la base de l'administration établie en
Hongrie par saint Étienne. Le législateur n'organisa si vite son royaume
que parce qu'il appliqua à la formation de l'état les règles qui
régissaient son armée.
[Note 62: Deguignes, _Hist. des Huns_, liv. I, p. 26.]
En parlant de la religion des Huns, Deguignes écrit: «Tous les jours le
Tanjou ou chef sortait de son camp, le matin pour adorer le soleil, et
le soir la lune...»[63]. Ménandre rapporte ainsi le serment prononcé par
le Chagan des Abars: «Si je manque à ma parole, que le glaive
m'extermine, moi et ma nation; que le dieu Feu, qui est dans le Ciel,
nous frappe...»[64]. Les Hongrois avaient les mêmes croyances. Venus
après les Huns et les Avars, ils apportèrent seulement des idées plus
pures. Suivant Cornides, ils adorèrent d'abord le soleil, puis ne virent
en cet astre qu'un symbole de la divinité, et furent amenés ainsi à
reconnaître l'unité de Dieu. En effet, on ne peut douter que les
Hongrois n'aient adoré le soleil, si on remarque que leurs croyances
religieuses se rapprochaient de celles des Persans. Comme eux, ils
sacrifiaient des chevaux blancs à leur divinité. Le nom même qu'ils
donnaient à Dieu, _Isten_, dérive du persan _Iesdân_. Aujourd'hui encore
nous appelons _Isdaniens_ les peuples guèbres de la mer Caspienne.
[Note 63: Deguignes, _Hist. des Huns_, l. 1, p. 26.]
[Note 64: _De Legat._, lib. 2.]
Ces analogies, à défaut des chroniques, suffiraient pour établir la
communauté de race entre les Huns, les Avars et les Hongrois.
Il nous semble enfin qu'on pourrait adresser une question fort difficile
à ceux qui repoussent les traditions hongroises et les relations de tous
les historiens. Les armées qui ravagèrent l'Occident sous Attila
n'étaient pas seulement composées de Huns. Les Huns ne fournissaient
qu'un certain nombre de cavaliers, particulièrement dévoués à Attila,
mais qui ne formaient pas même la moitié des combattants. Le reste était
composé de Gépides et autres barbares que les Huns entraînaient avec
eux. Ce fait est non seulement prouvé par le rapport des historiens,
mais il sera évident pour quiconque se souviendra qu'aussitôt après la
mort d'Attila le vaste empire des Huns disparut. Pour expliquer cette
disparition subite et complète, il faut admettre que les Huns se
retirent, et que chacun des peuples qui, de gré ou de force, suivaient
Attila, reprend son indépendance.
Maintenant peut-on supposer que les Huns, qui occupaient, suivant
Deguignes, un empire étendu, et formaient un des peuples les plus
formidables de l'Asie, disparaissent complétement de la terre parce que
les guerriers d'Attila ont péri? Qu'on exagère les chiffres des
historiens, qu'on admette que plus d'un million de soldats obéissaient à
Attila, on n'osera pourtant pas avancer que la moitié ou le tiers de
cette armée fût tout ce qui restait de ce peuple formidable. En lisant
attentivement l'histoire des Huns, en observant les vicissitudes de
cette nation, qui a joué un si grand rôle en Asie, on se dit malgré soi
que tout n'est pas fini, que la déroute d'Attila n'est qu'une affaire
d'avant-garde, et on pressent l'arrivée de ces bandes innombrables qui,
du sixième au dixième siècle, viennent sous des noms différents se
retrouver en Pannonie.
On a dit que les Huns, les Avars et les Hongrois, n'eussent eu qu'un
même nom s'ils avaient formé un seul peuple. Avant d'examiner la valeur
de cette remarque, peut-être n'est-il pas hors de propos d'indiquer les
étymologies que l'on a données à ces différents noms.
Les Huns sont appelés par quelques écrivains _Chuni_, _Urgi_, _Ugri_,
_Massagetæ_. Philippe Melanchton pensait que le mot _Hun_ venait de
l'hébreu _hana_, «camper». C'est un nom purement hongrois: _Hun_, au
pluriel _Hunok_. Les Cumans, en hongrois, se nomment _Kun_, _Kunok_[65].
Les Avars ont été ainsi appelés, selon les uns, à cause de leurs fameux
retranchements. En hongrois, _vár_ signifie «forteresse», comme en
hébreu. Selon d'autres cette dénomination vient du nom d'un de leurs
chefs, _Var_. Nombre d'écrivains les appellent _Varchuni_ (peut-être
«Huns des forteresses»?). On a aussi écrit que les Bohêmes les nommaient
_Obor_, «géants», à cause de leur grande taille. Enfin on dit encore que
les Avars se nommèrent ainsi, parce qu'ils étaient la réserve des Huns,
des Huns tués et dispersés: _Avar_, en hongrois, signifie l'herbe qui
reste sur la prairie et qu'on ne coupe pas. Le nom de _Magyar_ est
hongrois. Quant à celui de _Hungari_, qui a été reproduit avec une foule
de variantes, le Notaire Anonyme le fait venir de la ville de Hungu.
Fessler pense que ce nom a été adopté par les Européens parce que les
Ostiaks appelèrent les Magyars _Ogur_, _Ugor_, à cause de leur taille
élancée; ce qui correspond à l'_Obor_ des Slaves. Il y a une quantité
d'explications différentes.
[Note 65: Dans le vieux hongrois, le _k_ était très aspiré: on le
confondait presque avec l'_h_.]
Voilà bien des noms en effet. Mais n'avons-nous pas vu que les Hongrois
qui ont conquis la Pannonie étaient divisés en tribus, lesquelles
avaient chacune leur nom distinct? D'ailleurs il est très naturel que
des hordes étrangères qui vinrent, à plusieurs époques, ravager nombre
de contrées, aient reçu des uns et des autres une foule de noms
différents. Plus de vingt ou vingt-cinq noms divers ont été donnés aux
Hongrois seuls, grâce aux confusions et à l'ignorance des chroniqueurs.
Ce peuple qui depuis tant de siècles occupe le centre de l'Europe, et
qui dans sa langue se nomme _deutsch_, est appelé par les Français
_allemand_, par les Anglais _german_, par les Italiens _tedesco_, par
les Hongrois _német_, par les Turcs _nemtze_, etc.
La différence de noms ne serait donc pas ici une objection. Mais cette
différence n'existe pas. Bien au contraire, entre tous les noms que nous
avons énumérés il y a un certain rapport qui indique entre chaque membre
de la grande nation une parenté évidente. Dans tous se trouve le nom
_Hun_ ou _Kun_, sous lequel sans doute fut désignée cette nation
orientale. Les Huns n'en ont pas d'autre. Les Cumans, je le répète,
s'appellent _Kunok_. Les Avars sont aussi nommés _Varchuni_. Enfin cette
fraction qui, dans sa langue, porte le nom de Magyar, a reçu de tous les
étrangers celui de _Hungari_. Ce nom, dit Lebeau, marque leur
descendance des Huns.
Engel avance que décidément les Hongrois sont étrangers aux Huns, parce
que les Huns étaient «trop laids». L'objection est singulièrement
flatteuse pour les Hongrois; mais nous la combattrons, car on l'a prise
au sérieux. On a parlé du type «particulier» des Huns, on a rappelé ce
qu'a écrit Ammien Marcellin: «Leurs membres gros et courts, avec un
petit col fort épais, donnent à tout leur corps une apparence si
grossière, qu'on les prendrait pour des monstres à deux pieds, ou pour
des poteaux grossièrement taillés...»
Nous avons dit plus haut que les Huns ne formaient qu'une partie de
l'armée d'Attila. Il est certain que tous les peuples de l'Asie se
trouvaient dans son camp. La description d'Ammien Marcellin peut
s'appliquer à plusieurs d'entre eux.
Sait-on d'ailleurs quelle description certains auteurs ont faite des
Hongrois du dixième siècle? On possède la date précise à laquelle les
Hongrois ont mis fin à leurs expéditions aventureuses dans l'Occident.
On connaît exactement le sol où vivent aujourd'hui leurs fils: c'est ce
qu'on nomme les _Puszta_, les Steppes. On sait en outre que les Hongrois
ne se sont pas mêlés aux vaincus, puisqu'ils ont pris possession des
plaines, fidèles aux goûts qu'ils apportèrent de l'Asie, et que ceux-ci
se sont réfugiés dans les montagnes. Vous rencontrerez donc en Hongrie
les véritables descendants de ces guerriers qui dans le courant du
dixième siècle jetèrent l'épouvante dans nos contrées. Voyez-les. Vous
ne tarderez pas à reconnaître que les Magyars forment une des plus
belles races qui existent. Puis, avant que vos impressions s'effacent,
lisez ce que nos écrivains du moyen âge ont écrit de leurs pères. «Ces
chroniques nous représentent les Hongrois comme des hommes _de petite
taille_, mais d'une vivacité extraordinaire, ayant la tête entièrement
rasée, pour ne donner aucune prise à leurs ennemis, _les yeux enfoncés_
et étincelants, _le teint jaune_ et basané. _Leur seul aspect
épouvante_, car leur visage, _véritable amas d'os, est couvert_ de
cicatrices et _de difformités_; les mères, disait-on, pour habituer
leurs enfants à la douleur et les rendre terribles à voir, les frappent
et les mordent au visage dès qu'ils sont nés»[66]. Ajoutons, avec les
légendes allemandes, qu'elles se livraient à cet exercice à l'aide d'une
grosse dent, semblable à une défense de sanglier, qui leur pendait au
côté gauche de la bouche....
[Note 66: Dussieux, _Essai historique sur les invasions des
Hongrois_.]
Si l'on peut rejeter les portraits que les chroniqueurs ont tracés des
Hongrois, est-il permis de prendre au sérieux les descriptions qu'ils
nous ont données des Huns?
Les peuples attaqués par les Huns et par les Hongrois ont dû les
regarder avec terreur. En les voyant sur le champ de bataille ou dans la
ville prise, couverts du sang de leurs frères massacrés, ils ont eu pour
eux une horreur profonde. Joignez à ces sentiments ce qu'ajoutaient la
renommée et l'imagination, et vous vous étonnerez que les Huns et les
Hongrois ne nous apparaissent pas plus hideux encore. L'ennemi est
toujours affreux.
Il est également fort concevable que les vaincus nous les représentent
comme une horde de brigands, vivant sans Dieu, sans lois, et n'ayant
d'autre jouissance que celle d'égorger: _Hungarorum gentem cupidam,
audacem, omnipotentis Dei ignaram, scelerum omnium non insciam, cædis et
omnium rapinarum solummodo avidam_[67]... Aussi n'est-ce pas dans nos
annales que nous étudierons les mœurs des peuples hunniques. En effet,
tandis que nos auteurs du moyen âge ne parlent qu'avec une sainte
horreur
des Hongres, que Dieu puist maléir!
plusieurs historiens grecs et arabes les peignent comme un des peuples
les plus policés[68].
[Note 67: _Luitprandi historia_, cap. 5.]
[Note 68: V. page 52.]
Sans doute, en leur qualité de peuple nomade et guerrier, ils vivaient
du fruit de leurs victoires. Ils pillaient, ils cherchaient à s'emparer
du sol. C'en était assez pour qu'ils devinssent odieux aux nations de
l'Europe. Mais faut-il, sur le simple rapport de nos annalistes, les
regarder comme des barbares placés au dernier degré de la civilisation?
Faut-il oublier qu'ils ne marchaient jamais sans chefs librement élus
par eux? qu'ils avaient tous droit à délibérer dans les diètes générales
que les _Vezérs_ convoquaient chaque fois qu'une décision importante
était à prendre? qu'ils avaient des lois, dont l'exécution était confiée
à certains guerriers revêtus d'un caractère presque sacré? que les
disputes étaient promptement terminées et les vols sévèrement punis par
ces magistrats? Faut-il oublier que leurs croyances religieuses étaient
beaucoup plus belles que celles des Grecs et des Romains, puisqu'ils
adoraient un seul Dieu? Quand ils pénétrèrent en Pannonie, ils
envoyèrent un de leurs guerriers à la découverte. Le messager revint au
camp, au bout de plusieurs jours, portant un peu de terre et une corne
remplie d'eau du Danube. Árpád montra à ses soldats l'eau et la terre,
qui furent trouvées bonnes; puis, s'adressant au Dieu des Hongrois, il
lui sacrifia un cheval blanc, en le priant d'accorder à ses serviteurs
la possession de ce sol fertile.
Nos chroniqueurs, en parlant des Magyars, omettent ces faits ou les
expliquent d'une manière étrange, car ils sont sous l'impression des
récits exagérés qu'ils entendent. Après avoir dit que le vol était
sévèrement puni parmi les Hongrois, «qu'adviendrait-il, en effet, s'ils
se volaient entre eux?», ajoutent-ils. _Nullum scelus apud eos furto
gravius; quippe sine tecti munimento pecora et armenta alimentaque
habentibus, quid præter sylvas superesset, si furari liceret_[69]?
L'explication n'est pas sérieuse. Il serait arrivé ce qui a été vu chez
tous les peuples nomades que ne régissaient pas certaines lois. Après
avoir pillé les vaincus, les vainqueurs se disputaient le butin. C'est
ce que font de nos jours les Arabes que nous combattons en Algérie.
[Note 69: _Annales Mettenses_, 889.]
Ceux même qui ne veulent ajouter foi qu'à nos annalistes devraient avoir
une certaine réserve. Qui ne sentira quelque doute en lisant ce que
Régino a écrit des Hongrois? _Vivunt non hominum sed belluarum more,
carnibus (ut fama est) crudis vescuntur, sanguinem bibunt, corda hominum
quos capiunt particulatim dividentes, veluti pro remedio devorant, nulla
miseratione flectuntur, nullis pietatis visceribus commoventur... Ut
fama est_, dit Régino. Eh! qui a jamais cru la renommée? C'est la
renommée qui a appris aux paysans hongrois que les Tatars n'avaient pas
un visage d'homme: de là l'inévitable épithète _Kutya fejü Tatár_,
«Tatar à tête de chien». Aujourd'hui encore, dans nos chaumières de la
Champagne, la renommée répète d'étranges choses sur les Cosaques de
1815.
En supposant que les Hongrois étaient les plus grossiers des barbares,
les historiens modernes n'ont pas remarqué qu'ils se posaient un
problème insoluble. En effet, aussitôt que la lumière du christianisme
pénètre parmi les Hongrois, et qu'ils renoncent à la vie nomade, nous
les voyons former une société régulière, soumis à une administration
bien supérieure au régime féodal[70], et se placer tout d'abord au
premier rang des nations. Ce progrès s'opère en quelques années. Comment
expliquer que ces mêmes hommes, qu'on nous représente comme des espèces
de brutes, aient pu, en un quart de siècle, former un état et une
société semblables, s'ils n'avaient déjà une certaine civilisation? Ce
changement prodigieux devient facile à concevoir si on s'en rapporte aux
écrivains grecs et arabes que nous avons cités plus haut. Il suffit de
dire que les lois qui régissaient les bandes errantes gouvernent aussi
la nation devenue européenne, et qu'au lieu de vivre de pillage, les
Hongrois commencent à cultiver le sol.
[Note 70: Nous expliquerons ailleurs l'administration de saint
Étienne, qui est trop peu connue.]
On peut croire que ce qui vient d'être dit des Hongrois doit également
s'appliquer aux Huns. Les descriptions qu'on nous a laissées des Huns
nous étonnent peu; mais nous devons tenir compte du sentiment qui les a
dictées, et n'emprunter à nos écrivains que les détails généraux des
victoires d'Attila. Il n'est pas nécessaire de réfléchir beaucoup pour
se convaincre que tout ce qu'on raconte du chef des Huns a un caractère
fabuleux. On nous le représente en effet comme une bête altérée de sang:
quand on l'a appelé «tigre» on ne trouve plus rien à dire de lui; et
cependant on ne peut s'empêcher de reconnaître qu'il était doué du génie
militaire et politique. «Il aimait la guerre; mais lorsque, parvenu à un
âge mûr, il fut monté sur le trône, la conquête du Nord fut plutôt
l'ouvrage de son génie que celui de ses exploits personnels»[71]. On
doit admirer l'ordre avec lequel il administrait cet immense empire, que
composaient vingt nations barbares de l'Asie et de l'Europe.
[Note 71: Gibbon, chap. 34.]
Il faut avouer qu'Attila a eu dans son sein toutes les passions
violentes de l'Orient, passions d'autant plus terribles qu'elles étaient
senties par un homme armé d'un pouvoir sans limite; mais il répugne de
croire qu'une intelligence aussi vaste que la sienne ait été mise au
service d'une bête farouche. Le fameux surnom de fléau de Dieu que lui
donnèrent les peuples terrifiés ne marque, après tout, que ses nombreux
succès. Aussi s'en glorifiait-il; aussi les Hongrois l'ont-ils compté
entre les titres qui commandaient leur admiration. Ses victoires étaient
sanglantes, il est vrai; mais peut-on s'étonner des horreurs commises
par les armées du cinquième siècle, quand on connaît les détails de la
guerre de Trente ans? Tous faisaient alors la guerre d'une manière
odieuse, les agresseurs comme ceux qui étaient attaqués. Le seul tort
des Huns et des Hongrois est d'avoir été plus braves et plus heureux que
les autres peuples envahissants. Les historiens modernes, sans être
favorables à Attila, reconnaissent qu'il était d'une justice parfaite,
gardait la foi jurée et détestait les traîtres. «Il tenait
inviolablement sa parole aux ennemis suppliants qui obtenaient leur
pardon; et les sujets d'Attila le regardaient comme un maître équitable
et indulgent»[72]. On nous dit qu'il se laissa fléchir par le pape Léon,
et on nous représente comme un animal sauvage l'homme qui respecte la
ville éternelle, et on nous dépeint comme un ramas de brigands sans
discipline cette innombrable armée, qui, à la voix de son chef,
rebrousse chemin et oublie les trésors de Rome!
[Note 72: Gibbon, chap. 34.]
Les historiens rapportent encore qu'après avoir eu la certitude que
Théodose avait conspiré contre ses jours, Attila eut la générosité de
pardonner non seulement à l'empereur, mais même aux obscurs assassins
qu'il avait en son pouvoir. On doit également reconnaître qu'il existait
chez les Huns certaines maximes de droit public et même certains
principes d'humanité qui ne s'accordent pas avec l'idée que nous avons
d'eux. «Un barbare pouvait maltraiter, dans un moment de colère,
l'esclave dont il était le maître absolu; mais les mœurs des Huns
n'admettaient pas un système d'oppression, et ils récompensaient souvent
par le don de la liberté le courage et l'activité de leur captif»[73].
«Les anciens Huns, dit Deguignes, n'avaient aucune connaissance de l'art
d'écrire; mais leur bonne foi était si connue, que, dans leurs traités,
tout barbares que ces peuples nous paraissent, leur bonne foi
suffisait»[74]. Enfin, quand on lit Gibbon, en voyant d'un côté la
bassesse et la lâcheté de la cour de Bysance, de l'autre la loyauté et
la bravoure des Huns, il semble qu'on penche un peu pour ceux qui sont
appelés «les Barbares».
[Note 73: Gibbon, chap. 34.]
[Note 74: _Histoire des Huns_, liv. 1. Deguignes parle ici des Huns
quand ils étaient encore voisins de la Chine. Dans la suite ils
connurent l'écriture. (V. p. 101.)]
Du Buat[75], après de sérieuses études sur les Huns, entreprit de
réhabiliter en quelque sorte cette nation. Il cita en entier la relation
de Priscus, laquelle en effet est venue fort à propos pour arrêter
l'imagination de certains écrivains. Après nous avoir donné le
signalement complet d'Attila et avoir fait une figure grotesque du roi
des Huns, qui, certes, n'avait rien de comique, on nous aurait
probablement dépeint dans le même goût sa manière de vivre et son
habitation. La relation de Priscus étonne, parce qu'on ne retrouve pas
ces mêmes Huns que l'on a l'habitude de voir en scène. Aussi Du Buat
l'a-t-il transcrite «pour faire connaître, dit-il, un prince et une
nation trop long-temps abhorrés». Après avoir rapporté les détails de la
mort d'Attila, Du Buat ajoute: «Je ne ferai point ici l'éloge d'Attila:
son histoire mieux connue le justifie assez de la férocité qu'on lui a
reprochée; et le peu que nous savons de l'intérieur de ses états n'a pas
besoin d'être développé par mes réflexions pour prouver que son empire
ne fut point une horde de Tartares errants, sans arts, sans mœurs et
sans lois»[76].
[Note 75: _Histoire ancienne des peuples de l'Europe_.]
[Note 76: Chap. 21.]
Deguignes, qui, grâce à ses connaissances dans les langues orientales, a
pu faire une histoire des Huns fort détaillée, n'ignorait pas ce que les
Hongrois ont écrit au sujet de leur origine. Les Hongrois «se regardent»
comme descendus des Huns, dit-il en commençant; puis il passe outre,
parce que leurs historiens ne s'accordent pas toujours avec les auteurs
qu'il a consultés. Ce dédain des traditions locales nous paraît fort
condamnable. Il faut lire et lire beaucoup sans doute; mais, en voyant
et en écoutant à propos, on s'affranchit de bien des préjugés. L'homme
se préoccupe de ce qu'il a sous les yeux: il a donc besoin de changer
quelquefois de point de vue. Deguignes a cru devoir s'en rapporter
exclusivement aux historiens orientaux: il s'est tellement pénétré de
ces écrivains, qu'il a rejeté tout ce qui ne s'accordait pas exactement
avec leurs récits.
Mais, sans le vouloir, il prend la défense des chroniqueurs hongrois. Au
moment de commencer l'histoire générale des Tatars, il rappelle que les
premières annales d'un peuple contiennent toujours des invraisemblances
et des contradictions. «Quelle est la nation dont l'histoire, si nous en
exceptons les écrits de Moyse, ne commence pas par des fables»[77]? Sans
doute, les premiers historiens commettent des erreurs et des
exagérations inévitables. Cependant, comme Deguignes l'a écrit ailleurs,
«le témoignage le plus authentique que l'on puisse avoir sur l'origine
d'une nation doit être tiré de ses archives»[78]. Dégageons les
traditions des peuples de ce qu'elles ont d'incroyable, comme nous
retranchons des historiens ce qui s'y trouve de fabuleux, il restera,
dans l'un et l'autre cas, une vérité incontestable. Si Deguignes avait
fait plus de cas des traditions locales, il n'eût pas pensé que les
Valaques «sont venus du Turkestan»[79]. Pour connaître l'origine des
Valaques, il suffit de parcourir leur pays. En examinant leur
physionomie, en écoutant leur langue, en observant leurs mœurs, il n'y a
personne qui ne soit convaincu que les Valaques sont d'origine romaine.
La tradition, ici encore, est certaine. Demandez à chaque paysan
valaque: _Ce esti tu?_ il vous répondra: _Român_[80].
[Note 77: Liv. I.]
[Note 78: Liv. XXII.]
[Note 79: Liv. VI.]
[Note 80: Le nom de _Valaque_ est tout à fait inconnu du peuple
auquel nous le donnons.]
Au reste, Deguignes se dément en plusieurs endroits. Il rejette les
historiens magyars parce qu'ils ont commis des exagérations, et il admet
que les Huns et les Hongrois forment deux nations séparées. Pourtant
certains passages de son histoire contredisent clairement cette opinion,
et prouvent que parmi les écrivains chinois qu'il consultait il s'en
trouvait plusieurs qui admettent entre les deux peuples une communauté
d'origine. Ces passages donnent gain de cause à l'orientaliste hongrois
Besse, lequel assure que les traditions de son pays sont confirmées par
les historiens orientaux.
§ 6.