Consultons maintenant les chroniques des différentes nations qui ont eu
successivement à se défendre contre les Huns, les Avars et les Hongrois.
N'ont-elles pas reconnu les mêmes ennemis dans les armées qui les
attaquaient sous ces trois noms?
Voyons d'abord les historiens bysantins. Jean Malala et Théophane
appellent les Avars un peuple hunnique. Simocatta écrit d'eux, après les
avoir nommés Avars: «Ces Huns, voisins du Danube, forment le plus fourbe
et le plus avide des peuples nomades.»
Léon Diacre, en parlant des Hongrois qui firent en 961 la guerre à
l'empire, dit: «Ils portent le nom de Huns.» Cinname et Théophane
donnent continuellement le nom de Huns aux Hongrois. Nicéphore Grégoras,
en racontant l'irruption mongole de 1224, qui mit le royaume de Hongrie
à deux doigts de sa perte, dit que les peuples qui habitaient alors près
du Danube «s'appellent Huns et Cumans». Enfin Ducas, qui écrit au
quinzième siècle, désigne encore les Hongrois sous le nom de Huns.
Que les premiers annalistes, au moment de l'apparition des Magyars,
aient écrit des erreurs sur leur origine, il n'y a personne qui s'en
étonne. Qu'un certain nombre d'écrivains bysantins aient donné à ces
nouveaux venus le nom de Turcs, c'est encore ce que l'on peut expliquer:
les Grecs appelaient ainsi tous les peuples nomades[59]. Mais au
quinzième siècle, au temps de Jean Hunyade, quand les relations entre
Bude et Constantinople étaient si fréquentes, des écrivains
pouvaient-ils commettre une erreur aussi grossière? Et s'ils se
servaient précisément du nom de Huns, n'était-ce pas parce qu'ils se
savaient bien informés?
[Note 59: «De même que les historiens chinois, arabes, et, en
général, tous les écrivains orientaux, ils appliquent indistinctement
aux peuples nomades la dénomination de _Turcs_. Ce mot, dans les langues
orientales, signifie «émigrants». En langues chaldéenne et syriaque,
_tarek_ (adjectif) et _tiruk_ (substantif): en arabe _tharaka_ veut dire
«abandonner». Il est à remarquer que le nom de Turc, qui se retrouve
souvent dans les historiens, n'était porté par aucun des peuples
auxquels on l'a donné. Les _Turcs_-Hongrois se nomment Magyars. Les
_Turcs_ de Constantinople s'appellent _Osmanlis_, etc.» Etienne Horvat,
Pesth.]
Les historiens occidentaux ne sont pas moins clairs que les écrivains
bysantins. Ouvrons les recueils de dom Bouquet pour la France, de Pertz
pour l'Allemagne, de Muratori pour l'Italie, et voyons si les
occidentaux avaient retrouvé des Huns dans les Avars.
La Chronique de Verdun, les Annales d'Eginhard, les Annales Pétaviennes,
les fragments d'Annales de 768 à 806, donnent toujours aux Avars le nom
de Huns. Dans les Annales de Fulde, la Chronique de Sigebert, les
_Annales Francorum_ de 714 à 817, nous trouvons tantôt le nom de Huns,
tantôt celui d'Avars. Les auteurs de ces chroniques ne commettent ici
aucune confusion. C'est toujours de ce peuple habitant la Pannonie, au
milieu des Slaves, qu'ils veulent parler. Quelquefois ils nous
avertissent qu'il porte les deux noms. La Chronique d'Herman, par
exemple, nous dit: _Hunni, qui et Avares, a Caroli vincuntur exercitu_.
Nous lisons dans Paul Diacre: _Alboin vero cum Avaribus, qui primum
Huni, postea a regis proprii nomine Avares appellati sunt_... Au
troisième livre des Gestes des Français d'Aimoin, on trouve: _Tunc
temporis Huni, qui et Avares dicuntur, a Pannonia egressi, in Thoringam
bella gravissima cum Francis gesserunt_. Qu'on ne s'imagine pas que les
annalistes aient été induits en erreur parce que les Huns et les Avars
venaient de la Pannonie. Ils les distinguaient précisément des autres
peuples qui ont possédé cette contrée entre les diverses invasions
hunniques.
Il n'est pas nécessaire de multiplier les citations. Disons seulement
que les Annales de Saint-Gall, les _Annales Francorum_ de 761 à 814, les
Annales de Metz, la Vie de saint Rudpert, les vers de Théodulfe, ceux du
poëte Saxon, et d'autres écrits encore, constatent ce fait, avec les
chroniques déjà citées, que les Avars étaient reconnus pour des Huns. Il
en est de même des Hongrois.
L'auteur des Gestes de Louis le Débonnaire, après avoir dit que
l'empereur passa le Rhin «pour yverner en un lieu qui en Tyois est
apelez Franquenoforth», ajoute: «Là fist assembler un parlement de
toutes les nations qui de là le Rim obéissent au roiaume de France: ovec
les princes dou païs ordena en ce parlement de toutes les choses qui
apartenaient au porfit de la terre. En ce parlement oï et congea dui
manières de messages des Normans et des Avares, qui or sont apelé
Hongre, si com aucun volent dire.» Remarquez combien notre chroniqueur
est exact. Ces événements se passent en 822: aussi a-t-il conservé le
nom d'Avars. Mais comme au temps où il écrit les Avars sont oubliés et
remplacés par les Hongrois, il prévient son lecteur, pour plus
d'éclaircissements, que les deux peuples n'en font qu'un. Le chroniqueur
du monastère de Saint-Wandrille donne des détails aussi circonstanciés.
Il dit positivement que les Huns, les Avars et les Hongrois, ne sont
qu'un seul peuple. Quand il raconte le partage de l'empire français
entre les fils de Louis, _Ludovicus_, dit-il, _præter Noricam, id est
Bajoariam, quam habebat, tenuit regna quæ pater suus illi dederat, id
est Alemanniam, Turingiam, Austrasiam, Saxoniam, et Avarorum, id est
Hunnorum seu Ungarorum, regnum_. Les Annales de Fulde appellent toujours
les Magyars «des Avars auxquels on donne le nom de Hongrois», _Avari qui
dicuntur Hungari_.
J'abrège et ne fais pas mention des chroniqueurs ni des poëtes qui
emploient les mots _Hunni_ ou _Avares_ quand ils parlent des Hongrois.
Il y en a beaucoup[60].
[Note 60: V. entre autres, dans _Muratori_, le panégyrique de
Bérenger et les notes, ainsi que les additions à la chronique de
Salerne: _Hunni et Avares eadem gens fuere qui postea Hungri seu Hungari
appellati sunt, et adhuc appellantur..._]
Les écrivains que nous venons de citer ont commis, il est vrai, bien des
fautes par ignorance. Mais ils nous paraissent bien informés quand ils
confondent à dessein les Huns, les Avars et les Hongrois. Il est
impossible de comprendre comment les chroniqueurs français, allemands et
italiens, écrivant dans des temps et des pays divers, commettraient
précisément les mêmes erreurs que les annalistes hongrois et bysantins,
dont ils étaient fort éloignés. Si tous s'accordent, c'est parce qu'ils
disent vrai.
§ 5.