Combinons les récits de Kéza, du Notaire Anonyme, de Thuróczi et de
Bonfinio; et, en corrigeant ces historiens l'un par l'autre, recherchons
quels furent les commencements des Hongrois[42].
[Note 42: Il faut tenir compte des exagérations et des confusions
que ces chroniqueurs n'ont pu éviter. Cette réserve est nécessaire quand
on consulte les premiers historiens d'un peuple, dans quelque langue et
dans quelque pays qu'ils aient écrit.]
Sans remonter à la confusion des langues, comme les chroniqueurs dont je
parle, disons seulement que les Huns entrent en Europe par le Caucase et
la mer d'Azow (374). Ils paraissent en Dacie (376), en Pannonie (378),
et livrent près de Polentiana (380) une bataille où périssent, selon
Thuróczi, cent vingt-cinq mille Huns et deux cent dix mille Romains.
Maîtres de la Pannonie, les Huns ont une suite de chefs, puis
choisissent ce guerrier fameux que les Hongrois ont appelé Ethele et les
Occidentaux Attila. Kéza parle en détail de ce héros national. Il vante
sa force, sa bravoure, sa générosité, voire même sa propreté et sa
courtoisie. Il décrit ses habitations, dont l'une, décorée avec un goût
extraordinaire, était ornée de colonnes dorées enrichies de pierres
précieuses. Les harnais de ses chevaux étaient superbes; sa table,
magnifiquement parée. Il avait sur sa bannière un aigle couronné, armes
que les Hongrois ont gardé jusqu'au temps de Geyza. Enfin Attila était
le plus grand roi du monde.
Nous ne suivrons pas les chroniqueurs hongrois dans le récit des
victoires d'Attila, dont l'histoire est trop connue. Rappelons seulement
qu'il était né, disent quelques uns, en Transylvanie, à Enyed, et qu'il
partagea d'abord le pouvoir avec Buda ou Bléda, son frère: il le tua en
445.
(Les Sicules de la Transylvanie ont religieusement gardé les noms et les
autres souvenirs de cette glorieuse époque. Ils affectionnent la ville
d'Udvarhely, parce que la tradition rapporte qu'Attila y a campé. Ils
nomment une montagne située près de cette ville, _Bud' vára_, «fort de
Buda», parce que le frère d'Attila y a construit des retranchements qui
se voient encore. Ils appellent _Kadcisfalva_, «village de Kadicsa», un
village voisin, fondé par Kadicsa, un des quatre chefs sous lesquels les
Huns entrèrent en Europe. Attila n'est pas seulement un héros national
pour les historiens hongrois: il l'est encore aujourd'hui pour les
Sicules[43].)
[Note 43: Il y a même une famille, les barons Apor, qui passe aux
yeux de tous pour tirer son origine d'Attila.
Il m'est arrivé un jour de regarder une copie de ce tableau de Rubens ou
de Rembrandt que l'on appelle, si je ne me trompe, _le Porte-Étendard_,
en présence d'un paysan sicule, qui certes n'était pas savant. Ce paysan
me voyant en face du tableau, s'écria: _Attila, Székely király_,
«Attila, roi des Sicules». En effet, le nom d'Attila se lisait à côté du
drapeau. Ce nom seul disait beaucoup. Je fus charmé d'entendre cet homme
parler ainsi, et, pour le mettre à l'épreuve, je haussai les épaules en
disant: _Attila nem vólt Székely_, «Attila n'était pas Sicule».--_Nem?_
«non?»... répliqua-t-il aussitôt. _Attila Magyar király._ «Attila, roi
des Hongrois», cria-t-il alors, pensant que que je lui accorderais cela
plus facilement; et il me regarda fixement, pour deviner ma réponse, de
l'air d'un homme auquel on a fait tort.]
Après la défaite de Châlons et la destruction d'Aquilée, Attila revient
dans ses états--la Hongrie et la Transylvanie--et meurt. Dès cette
époque les Huns s'affaiblissent. Leur puissance va bientôt tomber.
Attila laisse trois fils: Ellak, qui du vivant de son père était roi des
Acatzes, près de la mer Noire; Dengezisch et Irnak.
(Les historiens parlent encore d'un Chaba ou Kaba qui serait le
quatrième fils d'Attila. C'est une erreur. Kaba et Dengezisch ne sont
qu'un seul personnage. Les Huns donnèrent à Dengezisch le surnom de
Kaba, à cause de ses guerres malheureuses. _Kába_ veut dire _en
hongrois_ «fou, étourdi»[44].)
[Note 44: _Transsilvania, sive magnus Transsilvaniæ principatus,
olim Dacia Mediterranea dictus, auctore_ Josépho Benkö,
_Transsilvano-Siculo_. Claudiopoli, _edit. sec._, 1834.]
Les fils d'Attila se disputent le pouvoir. Les nations soumises
profitent de ces discordes pour se révolter. Ellak est battu et tué par
les Gépides. Dengezisch, qui lui succède, est vaincu par les Goths. Une
partie des Huns gagne la Petite-Scythie: l'autre se fait battre par les
Grecs. Dengezisch, à la tête de ce qui reste de Huns, attaque les Goths:
vaincu, il se jette sur les Grecs, éprouve une seconde défaite et trouve
la mort. Les Huns se dispersent, ils mettent à leur tête Kuturg Ur et
Uturg Ur. Ceux qui obéissent à Uturg restent dans la Scythie, où s'était
établi Irnak, troisième fils d'Attila.
(La Scythie prend alors le nom d'_Hunnivár_[45], qui signifie _en
hongrois_ «citadelle des Huns».)
[Note 45: Du Buat, _Hist. anc. des peuples de l'Europe_, t. 8, ch.
3.]
Les guerriers de Kuturg vont au delà de la mer d'Azow. Les uns et les
autres s'unissent aux Avars, qui ne tardent pas à arriver. De là on les
appelle _Hunni-Avares_.
(La dernière expédition de Dengezisch en Grèce a donné lieu à un
proverbe _hongrois_ bien remarquable. Pour exprimer un temps qui ne doit
jamais venir, on dit: «Quand Kaba reviendra de Grèce.» Je ne sais si ce
proverbe est encore usité aujourd'hui, mais il l'était au temps de
Mathias Corvin, comme on le voit par ce passage de Bonfinio[46]. _Hi
Chabam In Græcia interiisse reputarunt; unde orta proverbialis oratio,
adhuc per Ungarorum ora vagatur: Tum redeas quando Chaba e Græcia
revertetur_.)
[Note 46: _Decad._ 1, _lib._ 7.]
Un petit nombre de Huns préfère rester en Dacie, selon le témoignage de
Jornandès, plutôt que de s'aventurer dans de nouvelles courses. Ils
occupent les vallées de la Maros et de l'Aluta. «Ceux-là, ajoutent les
historiens nationaux, sont aujourd'hui nos Sicules.» ils habitent
toujours les mêmes lieux. Ils les conservèrent encore après l'invasion
des Avars; aussi quelques écrivains les font-ils venir avec ces
derniers. Ces écrivains ont été induits en erreur par ce fait que
Sicules et Avars étaient des hommes de même race. Les Sicules paraissent
être restés en Dacie sous deux chefs, Elmedz Ur et Ultindz Ur.
(Les historiens modernes écrivent à tort Kuturgur, Uturgur..., d'où on a
fait ces noms de peuple Kuturgures, Uturgures, etc. Il faut écrire
Kuturg Ur, Uturg Ur, Elmedz Ur, Ultindz Ur, Kotrig Ur, Utrig Ur, etc. Le
mot _ur_ qui se trouve après les noms huns se met _en hongrois_ à la
suite des noms propres, et signifie «seigneur». D'ordinaire les Hongrois
disent simplement les noms de personnes. Mais quand ils veulent marquer
une certaine déférence pour celui dont ils parlent, ils ajoutent le mot
_úr_ à son nom. _Andrási úr_, par exemple, se traduira mot à mot
«Andrási, seigneur», et pourra se rendre à peu près par «Monsieur
Andrási». C'est la coutume de tous les peuples orientaux de mettre après
le nom de la personne son titre ou sa dignité. On dit encore en
hongrois: _Mátyás Király_, «le roi Mathias»; _Biró kapitány_, «le
capitaine Biró». Les Turcs disent également _Ibrahim pacha, Sélim bey_.)
Les Sicules se retirèrent dans les montagnes qu'ils occupent encore
aujourd'hui, soit pour se soustraire aux persécutions des Goths et des
Gépides, soit parce que les Huns pendant leurs expéditions laissaient
dans ces lieux leurs femmes et leurs enfants. Ils devinrent tributaires
des Gépides.
(La tradition sicule assurait depuis treize siècles que le reste du
trésor d'Attila, formé des tributs payés par les rois vaincus, était
caché au pied d'une montagne. Eh bien! elle disait vrai. Il y a moins de
dix ans que ce trésor a été trouvé au cœur du pays des Sicules, près de
Korond. Il se composait surtout de pièces d'or de Bysance[47].)
[Note 47: Les laboureurs qui l'ont découvert se sont enrichis en le
vendant en détail. Celui qui écrit ces lignes a pu encore se procurer
une des dernières pièces.]
En 583, les Avars affranchissent les Sicules en battant les Gépides, de
concert avec les Lombards. Ceux-ci sont appelés en Italie par l'eunuque
Narsès. Les Avars restent seuls maîtres de la Dacie. Un certain nombre
de Huns qui s'étaient fixés en Illyrie viennent les rejoindre. Tous
ensemble attaquent l'empire d'Orient. Leur roi ou kagan meurt, et est
remplacé par Kursz ou Kársz, qui fonde la ville de _Kársz király
árka_[48].
[Note 48: Benkö, _Transsilvania_.]
(Ce nom veut dire _en hongrois_ «Fossé du roi Kársz». On se rappelle
quels étaient les retranchements des Avars. Évidemment ce sont les Avars
qui ont donné à la ville ce nom, que les Hongrois ont trouvé et
conservé.)
Kársz fait une guerre sanglante contre Maurice, empereur d'Orient. Les
Avars assiégent Constantinople en 626. Le chan Bajan, leur chef,
succombe dans une grande bataille. Dès lors ils décroissent, et
Charlemagne les dompte en 803. L'arrivée des Hongrois, qui viennent,
comme les Huns et les Avars, par le Caucase et la mer d'Azow, assure
l'indépendance des Avars et des Sicules. Ceux-ci restent dans leurs
montagnes; mais les premiers unissent leurs bandes à celles des
Hongrois. Tout à l'heure ils étaient appelés dans les chroniques latines
_Hunni-Avares_: ils prennent maintenant le nom hongrois
d'_Abar-Magyarok_.
Les Hongrois se dirigent vers la Pannonie, simplement pour suivre la
trace des Huns. _Tunc elegerunt sibi quærere terram Pannoniæ, quam
audiverant, fama volante, terram Athilæ regis esse, de cujus progenie
dux Almus, pater Arpad, descenderat_[49]. À leur approche les peuples
qui ont connu les Huns s'empressent de faire leur soumission. _Sclavi
vero, habitatores terræ, audientes adventum eorum, timuerunt valde, et
sponte sua Almo duci se subjugaverunt, eo quod audiverant Almum ducem de
genere Athilæ regis descendisse_...[50]. Tous les habitants apportent
des vivres à l'armée envahissante, s'efforcent de captiver la
bienveillance des chefs, leur racontent ce qui est arrivé après la mort
d'Attila, car ils retrouvent dans les nouveaux venus ces mêmes Huns qui
ont laissé une si terrible mémoire[51].
[Note 49: _Anonymus Belæ Regis Notarius_, cap. 5.]
[Note 50: _Anonymus Belæ Regis Notarius_, cap, 12.]
[Note 51: _Id., ibid._]
(La tradition sicule consacre aujourd'hui encore ce fait que, en
apprenant l'arrivée d'hommes qui parlaient leur langue, les Sicules
marchèrent au devant d'eux pour les guider, et les conduisirent en
Dacie. Cette tradition subsistait encore chez les Magyars de la Hongrie
au temps de Mathias Corvin. Je cite encore Bonfinio[52]. _Multi Siculos
qui extremam Daciæ partem cum Attila occuparunt et hucusque tenerant,
quam Transsilvaniam nunc appellant, his in Roxolanos usque, audito
cognatorum adventu, et Amaxobios, quos nunc Ruthenos Rossiosve dicunt,
occurrisse referunt_.)
[Note 52: _Dec._ 1, lib. 9]
Les Hongrois s'emparent de la Pannonie et se jettent sur l'Occident.
Pendant près d'un siècle ils ravagent sans relâche l'Allemagne, la
France et l'Italie. Ce n'est pas ici le lieu de retracer leurs
incursions. J'emprunterai cependant un fait à M. Dussieux, qui a écrit
l'histoire des invasions hongroises. Les Hongrois sont battus près
d'Augsbourg par l'empereur d'Allemagne Henri l'Oiseleur. «Parmi les
prisonniers étaient Leel et Bolchu, célèbres par leur naissance et par
leur courage. L'empereur voulut voir ces deux guerriers, et leur demanda
quel outrage ils avaient reçu des chrétiens pour venir ainsi dévaster
leurs terres. «Nous sommes, dirent-ils, comme le fut Attila, les fléaux
de Dieu.» Enfin les Hongrois quittent la vie aventureuse, sous Gejza, et
entrent dans la grande famille européenne. C'est ici que je dois
m'arrêter.
On a vu, dans ce résumé succinct qui vient d'être fait, que les
_Hun-Abar-Magyarok_, pour parler comme les Hongrois, sont venus par le
même chemin, à intervalles réguliers, et ont conquis tour à tour les
mêmes contrées. Ils marchent tous sous la conduite de chefs librement
élus. Ces chefs ont souvent les mêmes noms. Le nom de Béla, porté par
plusieurs rois hongrois, est celui d'un chef des Huns. Attila a pour
frère Buda: c'est un Buda qui s'arrête près du Danube à la tête des
Hongrois, et fonde la ville de Bude. Les débris des armées dispersées
recherchent avec empressement celles qui arrivent. Les Huns accourent de
l'Illyrie pour s'unir aux Abars. Ceux-ci, ainsi que les Sicules,
marchent au devant des Hongrois. Les nations vaincues par les Huns
reconnaissent des Huns dans les Hongrois, et se soumettent à l'avance.
De leur côté les Hongrois ne sont conduits en Pannonie que par le
souvenir d'Attila, dont ils veulent reconquérir le royaume, et c'est
encore le souvenir d'Attila qui les lance sur l'Allemagne, l'Italie et
la France.
Je demande s'il est rien de plus simple, de plus naturel, de plus
conséquent que les relations des chroniqueurs hongrois. Il fallait
vraiment qu'il y eût un parti pris de les réfuter, pour mettre leur
véracité en doute. Certes, il y a bien des faits avérés historiquement
qui ne sont pas confirmés par des preuves aussi fortes. Et quand les
récits des historiens nationaux sont si clairs et si simples, où est la
nécessité d'aller chercher si loin, pour les Hongrois, une origine à
laquelle ils n'ont jamais songé, et de les convertir en Lapons, en
Esthoniens, en Kalmoucks, en Baschkirs, en Groënlandais, etc., etc.,
etc., car on a peine à suivre l'imagination teutonique dans toutes les
régions où il lui a plu de s'égarer. Il faut avoir visité l'Allemagne
pour comprendre comment certaines erreurs naissent et prennent
consistance dans cette docte et studieuse contrée. Il faut avoir vu les
hommes de talent, vivant dispersés dans de petites villes, au milieu
d'un cercle de partisans, et s'attachant d'autant plus à leurs opinions
qu'elles sont moins contestées autour d'eux.
Admettons donc ce premier point: en disant que les Hongrois sont des
Huns, les historiens nationaux sont appuyés par les traditions
hongroises. Il reste à démontrer qu'ils sont également d'accord avec les
historiens étrangers. Mais avant de sortir des preuves tirées des
monuments hongrois, essayons de répondre à ceux qui les ont repoussées.
On s'est attaqué principalement aux Sicules: car, s'il faut reconnaître
en eux les restes des Huns, l'origine des Hongrois n'est plus douteuse.
Quelques érudits ont nié qu'ils aient habité la Transylvanie dès le
cinquième siècle, comme débris des Huns. Ils ont osé dire à des hommes
dont l'amour national est le plus fort des sentiments que leur
attachement à la mémoire des Huns était chose fort absurde, par
l'excellente raison qu'ils étaient d'avis, eux écrivains, que les Huns
et les Sicules n'avaient aucune espèce de parenté.
Un jésuite allemand, Fasching[53], rappelant ce passage des historiens
nationaux qui porte à trois mille le nombre des Huns restés en
Transylvanie, trouve impossible que trois mille hommes aient occupé la
Dacie, quand les Romains, avec toutes leurs forces, ne purent la
conserver. Il suppose que les Sicules sont simplement des Jazyges,
placés par Béla IV aux frontières, dans le treizième siècle, pour
défendre le pays contre les Tatars.
[Note 53: Je cite avec quelques détails les opinions de Fasching et
d'Engel, parce qu'elles ont été généralement adoptées. Ce fut après eux
que les écrivains allemands développèrent hardiment leur système.]
En niant qu'un petit nombre de Huns soient restés en Dacie, Fasching
n'est pas seulement en contradiction avec les chroniqueurs hongrois, il
l'est encore avec Jornandès, dont il faut se méfier quand il parle des
Goths, mais dont la véracité du reste est des mieux constatées, et il
l'est de plus avec tous les écrivains sicules, qui ont constamment
affirmé le même fait. En outre Kéza et Thuróczi, en donnant ce chiffre
de trois mille, font entendre qu'il s'agit seulement des guerriers. Or
ces guerriers avaient leurs femmes et leurs enfants, ce qui porte à
quinze mille environ le nombre des Huns restés en Dacie. Est-il donc
absurde de croire que ces quinze mille individus, qui, suivant Kéza,
absorbèrent les Valaques qui se trouvaient parmi eux, aient pu vivre
dans des montagnes reculées, jusqu'à l'arrivée des Avars et des
Hongrois, et qu'ils se soient multipliés en treize siècles au point de
former une tribu à part de deux cent mille âmes? Fasching trouve
impossible que trois mille Huns occupent la Dacie, que les Romains avec
toutes leurs forces ne purent conserver. Il a certes parfaitement
raison. Mais, loin de le supposer, nous disons au contraire qu'ils se
retirèrent dans les montagnes pour se faire oublier, qu'ils payèrent un
tribut aux Gépides, et qu'ils ne furent délivrés que par l'arrivée de
leurs compatriotes. Enfin Fasching, en avançant que les Sicules ont été
placés aux frontières par Béla IV, commet une erreur très grave. En
effet, saint Étienne, qui fonda le royaume de Hongrie et divisa en
comitats le territoire hongrois, ne compte tout le pays occupé par les
Sicules que comme un seul comitat. De là le titre de _comes Siculorum_
que portèrent après lui les rois de Hongrie, et que portent de nos jours
les empereurs d'Autriche. Cela est constaté dans les lois hongroises. Ce
fait montre qu'au temps de saint Étienne les Sicules avaient déjà le
pays qui porte leur nom et qu'ils occupent toujours. Est-il besoin
d'ajouter que saint Étienne a vécu au commencement du onzième siècle, et
que par conséquent les Sicules n'ont pu être postés aux frontières sous
Béla IV dans le courant du treizième?
La plupart des écrivains qui n'ont pas voulu reconnaître dans les
Sicules les débris des Huns se sont accordés à dire qu'ils n'étaient
autre chose qu'une fraction de Cumans, lesquels s'emparèrent de la
Moldavie (Atelkouzou) dans le même temps que les Magyars d'Árpád se
rendaient maîtres de la Pannonie. On a supposé que plusieurs milliers de
Cumans avaient passé les montagnes de la Moldavie et étaient venus
s'établir en Transylvanie sous le nom de Sicules. Engel, en sa qualité
d'Allemand un peu magyarisé, arrange toute une histoire en s'appuyant
sur la langue hongroise. Mais cette opinion n'est pas fondée. D'abord on
ne trouve dans aucun historien ni dans aucun document quelconque cette
transmigration de Cumans. De plus, une pareille hypothèse est en
contradiction avec les faits.
Les différentes tribus hongroises qui marchèrent vers l'Europe se firent
en chemin la guerre. Cela est arrivé au reste à toutes les tribus des
grandes nations. Elles se sont toujours battues entre elles, soit dans
la patrie même, quand la population devenait trop nombreuse, soit en
route, quand elles se disputaient un nouveau sol. Les tribus hongroises
se combattirent dès l'Asie, et continuèrent à se faire la guerre en
Europe. Les Cumans, par exemple, défendirent la ville russe de Kiew
contre les Magyars. Il est vrai qu'ils s'unirent le lendemain de la
bataille. Après que le royaume de Hongrie fut fondé, l'esprit de tribu
dura encore. Les Magyars, qui marchaient sous Árpád, avaient pris plus
d'importance que les autres tribus, et le pays s'était appelé «royaume
Magyar», _Magyar ország_. Tous ne formaient plus qu'un seul peuple. Mais
il restait encore dans chaque bande un esprit de tribu, et des révoltes
éclatèrent parmi ceux qui n'étaient pas Magyars. Les Cumans se
soulevèrent sous Ladislas IV, vers la fin du treizième siècle. Ils
habitaient plusieurs points du royaume. Partout et en même temps ils
prirent les armes, car ils obéissaient tous à cet esprit de tribu qui
était alors dans toute sa force et qui n'a pas entièrement disparu de
nos jours. Or, entre les Hongrois restés fidèles, quels furent ceux qui
se levèrent les premiers pour comprimer la révolte? Les Sicules, que
l'on veut confondre avec les Cumans; les Sicules, qui se révoltèrent
aussi de leur côté, à d'autres époques. Voici le commencement d'une
charte accordée le 17 septembre 1289 aux Sicules par Ladislas IV,
laquelle fait complètement justice de l'opinion que nous combattons en
ce moment:
_Consideratis fidelitatibus et meritorum servitiis Siculorum nostrorum
quæ primo Domino Regi Stephano, patri nostro carissimo, et per
consequens nobis, cum summo ardore fidelitatis laudabiliter
exhibuerunt:--nam, cum Comani, versi in perfidiam, ausu temerario
elevato vexillo, crimen læsæ majestatis non formidantem in Houd[54]
contra personam nostram insurrexerant, convenerant; iidem Siculi, dubios
eventus fortunæ non verentes, nobis cernentibus, contra ipsos Comanos,
et aciem eorumdem, se viriliter et laudabiliter opposuerunt, et in eodem
prælio nobis multipliciter meruerunt complacere_...[55].
[Note 54: Vieux mot hongrois pour _Had_, «guerre».]
[Note 55: Benkö, _Transsilvania_.]
Il faut remarquer avec quelle assurance les écrivains allemands avancent
que les Sicules sont tantôt des Cumans, tantôt des Jazyges, et cela sans
aucune espèce de preuves. On ne s'étonnera pas alors qu'Engel, marchant
sur les traces de ses devanciers, ait composé une véritable histoire.
Dans l'année 893, dit-il, les Magyars se trouvaient dans la grande
Moravie, où Arnoulf les avait appelés; ils avaient laissé leurs
vieillards dans la Moldavie supérieure, sous la garde de quelques
guerriers, quand les Bulgares et les Petchénègues fondirent sur leurs
terres. Les guerriers s'enfuirent et se réfugièrent dans les montagnes
qui séparent la Transylvanie de la Moldavie. Telle est l'origine des
Sicules. Les Magyars les retrouvèrent quand ils vinrent en Transylvanie,
et, comme ils étaient prodigues de sobriquets, il est _probable_ qu'ils
les nommèrent _Székely_ (de _szökni_, fuir). C'est pour cette raison
qu'ils furent condamnés à marcher à l'avant-garde des armées hongroises,
et qu'ils furent appelés dans les annales _nequissimi_ et
_vilissimi_[56].
[Note 56: Les Sicules sont appelés en hongrois _Székely_, parce que,
dit-on, les Huns laissaient leurs femmes et leurs enfants dans les
montagnes qu'ils occupent aujourd'hui, et qui furent appelées _Szék
hely_, «lieu de la demeure». D'autres pensent que les Magyars, trouvant
l'administration sicule toute organisée, appelèrent le pays des Sicules
_Szék hely_, ce qui veut dire aussi «lieu de siéges». Le jésuite Timon
prétend que _Székely_ dans le vieux hongrois signifiait «gardien», et
que les Sicules reçurent ce nom parce qu'ils gardaient les frontières.
Verböczi écrit que les Sicules sont appelée ainsi par corruption de
Scythules (_Scythuli_), parce qu'ils étaient venus de la Scythie, comme
tous les Huns.]
Aucune preuve ne vient appuyer le récit d'Engel: il est au contraire
démenti par plusieurs faits. Les Sicules ont reçu quelquefois des
épithètes peu flatteuses, à cause de leurs révoltes, et de l'envie
qu'excitaient leurs priviléges; mais tous les documents hongrois
signalent leur bravoure. Ils sont appelés dans le décret Tripartit[57]
_rerum bellicarum expertissimi_, et dans le Diplôme de Léopold[58]
_genus hominum bellicosissimum_. Pour mettre à profit leur humeur
belliqueuse, les rois de Hongrie leur imposèrent le service militaire,
en les exemptant de toute autre charge. Ce service consistait à marcher
à l'avant-garde des armées hongroises pendant la guerre, et à garder les
frontières pendant la paix. Il est étrange qu'Engel, oubliant
l'histoire, trouve cette singulière explication aux devoirs militaires
des Sicules. Les Hongrois d'ailleurs n'auraient pas commis l'imprudence
de mettre à l'avant-garde les hommes les plus lâches de l'armée.
[Note 57: Livre de lois hongroises.]
[Note 58: Charte de Transylvanie.]
Voilà les objections qui ont été faites aux Sicules. Ils répondent, ce
nous semble, suffisamment. De la discussion historique qui précède
ressort ce fait que les Sicules occupent la Transylvanie dès le
cinquième siècle, fait qu'il est impossible d'expliquer si on repousse
les écrivains hongrois.
Nous arrivons donc, en étudiant l'histoire, aux mêmes conclusions qu'en
consultant la tradition, à savoir que, les Sicules étant reconnus pour
des Huns et pour des Hongrois, il en résulte que les Hongrois sont des
Huns.
§ 4.