À quelle race appartiennent les Magyars?
Il m'arriva un jour de soulever cette question devant un Hongrois et un
Allemand que je savais être d'avis opposé. J'avais dit à peine quelques
mots que la discussion commença entre eux: c'était précisément ce que je
voulais; de ce choc d'idées j'espérais tirer quelques lumières. À la fin
l'Allemand, poussé à bout, s'écria: «Mais, si vous n'êtes pas Finnois,
qu'êtes-vous donc?»--«Nous sommes, repartit son adversaire, ce que nous
avons toujours été, et ce que nous serions encore à vos yeux, si vos
savants s'en rapportaient à nous, des Huns.»
Répétons ici avec tous les historiens nationaux, et avec les traditions
que les deux cent mille Sicules de Transylvanie conservent depuis treize
siècles dans leurs montagnes, que les Hongrois sont des Huns[40].
[Note 40: Il était généralement reconnu que les Hongrois étaient
frères des Huns, quand parurent les ouvrages de Fischer et de Beyer.
Leurs idées furent combattues; et, l'élan étant donné aux esprits, on
vit se former une foule de systèmes, dont j'ai indiqué en commençant les
plus raisonnables. Les premiers écrivains avancèrent que les Hongrois
étaient étrangers aux Huns, et se rattachaient à la race finnoise.
Depuis, quelques auteurs ont admis que les Huns appartenaient également
à cette race: cependant leur opinion était démentie à l'avance par
l'ouvrage de Deguignes.]
La tradition qu'ils étaient frères des Huns s'est conservée chez les
Magyars de la Hongrie jusque après le moyen âge, jusqu'au moment où la
monarchie hongroise tomba à Mohács et que les glorieux souvenirs
s'effacèrent. Il n'est pas un écrivain hongrois avant cette époque, où
il était encore possible de consulter les documents originaux et de
recueillir les traditions, il n'est pas un écrivain qui, en parlant de
l'histoire de son pays, ne confonde toujours à dessein les Huns et les
Hongrois. Le Notaire Anonyme et Kéza, qui vivaient au treizième siècle,
ne laissent pas de doute à cet égard. Thuróczi et Bonfinio, qui
écrivirent sous Mathias Corvin, commencent l'histoire des Hongrois à
Attila. Le Cujas de la Hongrie, Verböczi[41], va chercher le germe des
institutions hongroises jusque sous les tentes des Hongrois et des Huns:
_Hungari sive Hunni_, dit-il.
[Note 41: Mort en 1542.]
Les écrivains postérieurs à cette époque n'avaient pas les ressources de
leurs prédécesseurs: ils ont répété ce qu'avaient dit leurs devanciers,
ou se sont attachés à raconter les faits présents qui avaient un intérêt
immense. Car depuis le commencement de la domination autrichienne
jusqu'à Joseph II, la Hongrie a été le continuel champ de bataille où
les empereurs et les sultans mesurèrent leur ambition et leur force,
pour le malheur des Hongrois, sur lesquels pesaient toutes les
victoires. À la fin du siècle dernier, des écrivains distingués par leur
science ont donné pour la première fois quelques histoires critiques de
la Hongrie, à l'aide des vieilles chroniques et des mémoires écrits dans
les temps modernes par des hommes qui avaient pris part aux événements.
Il faut tenir compte sans doute de leurs travaux; mais par cela même que
ces histoires sont critiques, raisonnées, elles sont faites sous
l'influence de certaines idées. Pray lui-même a été souvent induit en
erreur par les écrivains allemands. Ce n'est donc pas dans les
historiens modernes que nous chercherons les traditions hongroises, car
ils ont souvent puisé à des sources étrangères, et d'ailleurs ils ne
pouvaient rien ajouter aux données des premiers chroniqueurs.
En même temps que ceux qui écrivaient l'histoire, préoccupés des
événements qui s'accomplissaient sous leurs yeux, laissaient de côté les
origines des Hongrois, les vieilles traditions, les vieux souvenirs
s'effaçaient dans le peuple, en présence des calamités terribles qui
l'accablaient et qui frappaient les esprits bien autrement que les
récits des temps passés. On m'a assuré, en Transylvanie, que les Magyars
de la Hongrie (j'entends ici les paysans) répètent le nom d'Attila comme
celui d'un ancien _vezér_. Je n'ai pu vérifier ce fait, ayant non pas
habité mais seulement traversé la contrée qu'ils habitent. Cependant je
suis porté à croire que les souvenirs sont on peu affaiblis dans la
Hongrie même, car parmi les ouvrages qui ont paru à Pesth et à Presbourg
en réponse à ceux des écrivains allemands, il y en a plusieurs qui
contiennent sur l'origine des Hongrois des idées contraires aux vieilles
traditions comme aux récits des historiens. Il est très concevable, en
effet, que les accusations dont les historiens nationaux ont été l'objet
aient élevé certains doutes dans l'esprit de quelques Magyars, et que
ces derniers, s'abstenant de les consulter, aient suppléé par des
conjectures aux renseignements qui leur manquaient.
C'est là un mauvais système. Il ne faut pas rejeter les écrivains
nationaux parce qu'on les a accusés. On doit au contraire s'en rapporter
à eux, puisque leurs récits suffisent pour démentir une opinion
évidemment fausse: c'est une première preuve qu'ils disent vrai. Si les
traditions manquent en Hongrie, on les trouve vivantes en Transylvanie,
parmi les Sicules. La force des souvenirs est si grande chez cette
fraction du peuple magyar, que, dans le siècle où nous vivons, bien
qu'il y ait quatorze cents ans que leurs pères ont quitté l'Asie, trois
hommes sont partis courageusement, seuls, à pied, pour chercher le
berceau des Hongrois, ou, comme ils disaient, des Huns, et sont allés
jusqu'en Perse, jusqu'au Thibet. L'un était Csoma de Körös, qui est mort
à la peine. Les deux autres, qui sont moins connus, MM. de Szemere et
***, sont retournés en Transylvanie, où ils vivent encore.
Il est naturel que les traditions se soient conservées dans toute leur
force chez les Sicules. Débris des Huns, comme on le verra tout à
l'heure, poursuivis par les nations autrefois soumises, les Sicules,
pour se soustraire à leur vengeance, se retirèrent dans le pays qu'ils
occupent encore aujourd'hui: il paraît même qu'ils y furent subjugués.
Isolé, au milieu de hordes ennemies qui le pressaient de toutes parts,
un jour vainqueur et maître, le lendemain vaincu et dompté, ce peuple a
dû cruellement souffrir et se renfermer plus encore dans sa nationalité.
Relevé un instant par l'apparition de cette seconde armée de Huns qu'on
appela Avars ou Abars, puis enfin par l'arrivée des Hongrois, qui
domptèrent à leur tour les possesseurs de la Dacie, les Sicules ne
s'unirent pas aux nouveaux arrivants, qui se répandirent sur l'Occident
pendant près d'un siècle. Tandis que les Magyars ajoutaient à la liste
de leurs exploits les courses aventureuses qu'ils firent presque
annuellement en Allemagne, en France et en Italie, les Sicules restaient
dans leurs montagnes avec leurs souvenirs, qu'ils se sont fidèlement
transmis jusqu'à cette heure. Quoiqu'ils aient le cœur hongrois et
qu'ils ressentent pour la patrie commune cet ardent amour qui anime tout
Magyar, cependant il est resté en eux un certain esprit de tribu, reste
de l'ancien esprit de nationalité, qui les a soutenus dans l'adversité.
Rappelant la position qu'ils occupent dans une contrée reculée, qui ne
nourrit pas d'hommes de race étrangère, et faisant allusion à la
situation des autres Hongrois qui sont environnés de nations diverses,
les Sicules disent avec fierté: «Les vrais Magyars, c'est nous; ceux du
reste de la Transylvanie sont des Valaques, et ceux de la Hongrie, des
Allemands.»
Or, qui se sentira le droit de dire à une tribu sans mélange: Vos
traditions perpétuées depuis treize siècles affirment que vous êtes des
Huns. On doit les regarder comme certaines, car vous habitez un pays
éloigné où rien d'étranger ne pénètre. Elles s'accordent
merveilleusement avec les récits des historiens nationaux et ceux des
historiens étrangers qui parlent de la Dacie du cinquième siècle.
Cependant j'affirme que vous êtes dans l'erreur depuis treize cents ans,
et c'est à moi de vous apprendre qui vous êtes.
Ou qui osera dire à cette tribu: Je reconnais que vous êtes des Huns,
mais je n'admets pas que vous soyez Hongrois. Il m'est impossible
d'expliquer pourquoi, après avoir gardé si fièrement votre nationalité
depuis la mort d'Attila, vous êtes devenus tout à coup Hongrois;
pourquoi, dans cette Dacie où chacun parlait et parle encore sa langue,
vous avez subitement quitté la vôtre et adopté celle des nouveaux
arrivants, qui n'ont pas pénétré jusqu'à vous, et par quel hasard vous
avez précisément le même caractère et la même physionomie que les
Magyars. Cependant j'affirme que vous n'êtes pas Hongrois.
Il faudrait un courage surnaturel pour tenir l'un ou l'autre de ces
discours. Que si l'on préfère s'abstenir, la question est singulièrement
simplifiée, car elle acquiert une précision mathématique.
En effet, s'il est constaté que les Sicules sont à la fois des Hongrois
et des Huns, on en conclura que les Huns et les Hongrois ne forment
qu'un seul peuple.
§ 3